UNE NUIT OCCUPÉE.

À l'heure où Séglin se dirigeait vers Paris, Iza quittait son boudoir

et entrait dans sa chambre dont elle fermait soigneusement la porte.

Elle était très belle, la jeune Moldave, dans sa grande robe de

chambre rouge brodée d'or; elle s'avança jusque sous la lampe

d'albâtre qui jetait dans la chambre sa clarté douce, et, tirant de sa

gorgerette un billet, elle le relut pour la dixième fois.

--C'est bientôt, que je serai libre.

Elle regarda l'heure, la demie de onze heures allait sonner. Elle courut

alors vers une petite porte qui se trouvait dans l'angle de la chambre

et elle écouta... N'entendant aucun bruit, elle revint s'asseoir sur

un des petits fauteuils bas placés devant la cheminée, et, accoudée,

elle pensa en souriant.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons consacrer quelques

mots au somptueux appartement particulier de la jeune Mme Séglin.

L'escalier qui partait du vestibule aboutissait au premier étage à un

large palier qui, fermé de tout côté par des tapisseries et entouré

de banquettes, formait antichambre. Il y avait une porte à gauche,

l'entrée des appartements de monsieur; une autre porte à droite, celle

des appartements de madame. En entrant à gauche, on trouvait un petit

salon antichambre, meublé de bois de rose et tendu d'étoffe Pompadour.

La tenture du fond soulevée, une porte s'ouvre sur un vaste boudoir;

les murs sont tendus de satin noir, les meubles sont or et satin noir

comme la tenture, avec des courses grecques d'or en bordure; un lustre

archaïque pend au plafond; au milieu se trouve une vaste cheminée de

marbre noir, au-dessus de laquelle est une glace, une glace immense.

De chaque côté de cette glace, une porte, à demi cachée par les

tentures; une des portes est factice; l'autre s'ouvre sur la chambre

d'Iza, qui paraît n'être séparée du boudoir que par cette haute

glace occupant presque tout le mur de ce côté.

La chambre à dormir était splendide; le lit capitonné de soie jaune

occupait sous une ample tenture le fond de la pièce: c'était un lit

immense, aussi large qu'il était long et qu'on n'atteignait pour se

coucher qu'en montant deux marches couvertes d'une peau d'ours noir.

En face du lit se retrouvait la grande glace que nous avons vue dans

le boudoir et qui semblait n'avoir point d'envers; sous cette glace se

trouvait une petite table d'ébène recouverte d'un tapis jaune; sur

cette table s'étalait tout un arsenal en vermeil de coquette soigneuse:

peignes, ongloirs, brosses, limes, etc., et devant, bien sous la main,

un petit revolver dont on voyait le cuivre rouge des six cartouches; à

côté, un long poignard sorti de sa gaine.

Les murs de la chambre étaient capitonnés de soie jaune, sur laquelle

tranchaient les angles noirs d'une haute armoire de vieil ébène

sculpté; sur la cheminée, en face de l'armoire, une garniture Louis

XV en bronze doré vif. Un lustre flamand, sous lequel à cette heure

était accroché un globe d'albâtre, pendait du milieu de la chambre,

dont le plafond était couvert de la même soie jaune plissée... Les

fenêtres étaient masquées par les tapisseries de même couleur.

La petite porte qu'avait ouverte Iza pour écouter donnait sur un

escalier qui descendait directement dans le jardin.

Lorsque les douze heures de minuit sonnèrent, tout était calme dans

le petit hôtel et semblait dormir; il était impossible de voir la

lumière dans la chambre d'Iza.

Tout était endormi dans l'hôtel lorsque la grande porte donnant sur le

bord de l'eau s'ouvrit pour livrer passage à trois hommes qui,

appuyant sur la gauche, entrèrent dans la maison par la petite porte

de l'escalier de service des appartements de Fernand Séglin. Ils

se dirigeaient comme des gens de la maison, ayant toutes les clefs,

ouvrant, entrant et marchant sans bruit... Ils disparurent dans la

maison: aucune lumière ne parut aux fenêtres, et tout rentra dans le

calme.

Moins d'une demi-heure après, la même porte s'ouvrit encore, un homme

seul entra et se dirigea en se cachant dans les massifs vers le côté

droit de la maison; il rampait le long des murs. Arrivé près de la

petite porte qui conduisait aux appartements d'Iza, il tira de sa poche

une clef, ouvrit et disparut à son tour dans la maison.

Au haut de l'escalier, une porte s'ouvrit: l'homme s'arrêta aussitôt,

se coucha presque sur les marches et, glissant sa main sous son gilet

comme pour y chercher un couteau, une voix de femme dit doucement:

--Est-ce toi, Georgeo?

--Oui, fit l'homme en se redressant, et grimpant, malgré la nuit, avec

l'habileté d'un singe... Il fut en moins d'une minute près d'Iza, qui

le reçut en se jetant dans ses bras. Ils s'embrassèrent longuement.

--Entre, fit Iza, en l'attirant dans sa chambre dont elle referma

soigneusement la porte... Georgeo, tu le vois, le maître ne ment

jamais... Tu es ici près de moi.

--Oui, mais lui...

--Le maître ne vient jamais!... Il est parti en voyage, il ne doit

revenir que demain... Viens là près de moi, dit-elle... Et elle le fit

asseoir devant elle et l'admira amoureusement.

Georgeo regardait autour de lui... et exclamait!...

--Que c'est beau... Iza!... que c'est beau!

--Oui, mon Geo, parce que tu es là, dit-elle.

Et comme les yeux du vagabond fouillaient partout, son regard s'arrêta

tout à coup sur la petite table où était placé le revolver à côté

du poignard.

--Qu'est cela? fit-il.

--De quoi répondre à qui nous surprendrait.

--S'il revenait?

Iza se contenta de hausser les épaules. Georgeo rit, montrant ses

belles dents, et, se penchant vers Iza, il ouvrit son paletot et montra

le manche d'une arme dont il sortit la longue lame.

--Moi aussi, j'ai tout prévu, tu vois; il faut sortir d'ici vivant et

libre.

Iza se laissa glisser sur le tapis aux genoux de Georgeo, et lui dit:

--Enfin, Georgeo, c'est demain que nous nous retrouverons pour toujours

ensemble.

--Et pourquoi ne partons-nous pas maintenant?

--Le maître le veut ainsi, et ce n'est que demain qu'il nous donne de

quoi être riches... Tu entends, riches!

--Tu regretteras les jours passés ici.

--Non, mon Geo. Le maître a dit qu'il nous ferait bien riches... et il

n'a jamais menti... et nous avons déjà de l'or là-bas.

--Oui!

--Qu'il y a longtemps que je ne t'avais vu ainsi près de moi!

Georgeo était moins tranquille qu'Iza: il regardait sans cesse

autour de lui, semblant craindre à chaque minute de voir apparaître

quelqu'un.

--Qu'as-tu donc? lui demanda la jeune femme.

--Je crains qu'on ne vienne...

--Es-tu fou?... le maître ne t'a-t-il pas dit que nous serions seuls

ici cette nuit?

--Non, ce n'est pas le maître, c'est le sauvage qui est venu chez moi

qui m'a dit que nous devions partir.

---Il t'a dit que nous devions partir? moi et toi?

--Oui!... Alors j'ai démonté tout à la maison, j'ai chargé la

voiture et je suis parti.

--Ce soir?

--Oui, ce soir.

--La voiture est là? demanda Iza dont le visage rayonnait.

--Oui, au-dessus d'Auteuil, sur le quai! et je croyais venir te

chercher.

--Mais on ne t'a donc rien dit?

--Le vieux Rig m'a dit que je devais me trouver ici après minuit, et

c'est toi qui devais me conduire... Il m'a dit encore que s'il y

avait du nouveau, nous entendrions son sifflet, qu'il serait dans les

environs...

--C'est le maître qui le fait veiller.

--Mais je dois t'obéir et ne partons-nous pas?...

--Non, mon Geo!... Voici ce que nous devons faire... Ici, nous sommes

maîtres: l'homme parti ce soir ne reviendra plus... C'est ici que tu

me rejoins pour toujours... et demain seulement nous partirons... Celui

qu'ils appellent mon mari ne m'est rien... L'homme qui nous a mariés

n'est pas notre prêtre à nous... Tout cela est faux!... Je suis libre,

et je suis à toi, à toi maintenant...

--Et l'autre est parti... pour toujours?...

--Pour toujours.

--Mais cette maison?

--Cette maison est au maître, c'est lui qui, par le vieux Rig, lui a

fait louer... Ici nous sommes chez nous, puisque le maître nous a dit

de nous y reposer pour partir tout à fait demain... Reposons-nous, mon

Geo... Reposons-nous, nous sommes libres, unis et maîtres ici...

Et en disant ces mots, Iza, câline, promenait les mains de Golesko sur

ses cheveux. À la même heure, Fernand se présentait de nouveau à

l'hôtel du Helder; aussitôt un garçon qui l'attendait lui dit que M.

Lorillon avait envoyé, quelques minutes avant, chercher un pardessus

par le garçon du cercle: en même temps, il avait fait dire qu'il ne

partirait que le lendemain par le train de onze heures, qu'on lui ait

une voiture pour cette heure, qu'il rentrerait dans la nuit.

Fernand fut ennuyé de ce contre-temps; mais enfin il était tout à

fait rassuré. L'homme n'était resté que pour présenter une seconde

fois les valeurs. Les deux dernières journées qu'il avait passées

l'avaient épuisé: il avait hâte de se reposer.

Cependant la perspective d'être obligé de se lever le matin pour

ne pas manquer de trouver son homme le tentait peu; il résolut de se

décharger de tout cela. Il remonta en voiture et se fit conduire à ses

bureaux, boulevard Magenta.

Il ne fut pas peu étonné de voir filtrer de la lumière à travers les

interstices de la fermeture du magasin; il entra. Il trouva Martin assis

sur son lit; devant lui, sur un comptoir, étaient une bouteille et un

verre. Martin avait son verre plein à la main; et n'ayant pas entendu

ouvrir la porte, il continuait sa conversation avec le verre plein qui

était sur le comptoir, lui disant:

--Ce n'est pas d'un ami... On part à deux, on revient deux... Si l'on

se quitte où est l'amitié... il n'y en a pas alors... non, ça c'est

pas bien... Aussi qu'est-ce qui le boira, l'autre verre..., c'est pas

Sper... Ah! mais non, c'est Martin...

--Il est ivre! dit Fernand en se retirant; voilà qui pourrait expliquer

la soi-disant tardive arrivée des billets.

Il sortit comme il était entré, sans bruit, et grimpa aussitôt chez

le vieux caissier. On juge facilement de la stupéfaction du père

Picard, lorsque demandant:

--Qui est là? avec inquiétude, il reconnut la voix de Fernand qui

disait:

--C'est moi, Picard, ouvrez vite.

Picard obéit aussitôt. Il était en marmotte et en caleçon.

--Excusez-moi de vous ouvrir en ce costume...

--Vous avez bien fait, je n'ai qu'un mot à vous dire... Martin vous a

raconté ce qui s'était passé.

--Non, monsieur; qu'y a-t-il donc?... Il n'était pas là quand je suis

rentré.

--Il arrive seulement, il est absolument ivre. Ainsi, quand on pense

que l'honneur d'un homme, la réputation d'une maison étaient dans les

mains de cet ivrogne... Demain vous le remplacerez...

--Vous pouvez y compter.

Et le vieux caissier, son bougeoir à la main, regardait Fernand

semblant l'interroger. Celui-ci lui raconta aussitôt ce qui s'était

passé et lui dit:

--Ce monsieur ne part qu'à onze heures demain; mais, au risque de

le faire éveiller, soyez-y demain de sept à huit heures, voici les

fonds... Vous viendrez à onze heures à Auteuil m'apporter les valeurs

et vous déjeunerez avec moi.

--Monsieur, ça sera fait; vous pouvez compter sur moi, dit Picard en

serrant les papiers.

--Adieu! à demain, onze heures, dit Fernand sur le seuil de la porte,

en regardant sa montre: deux heures, je tombe de sommeil, à demain.

Il descendit, et, blotti dans sa voiture, il dit:

--Enfin, je suis heureux de rentrer chez moi.. et je crois que je vais

faire une bonne nuit.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 56 / 73 题