UNE SOIRÉE DE LA BELLE IZA.

Le soir même, le contrat de mariage était signé chez le notaire de

Séglin. Le vieux Danielo avait déclaré que la future apportait en dot

la somme de quinze cent mille francs en espèces, plus cent mille francs

de bijoux et des propriétés sises à Jassy et à Galali, estimées

plus de quatre cent mille francs; en somme, la fiancée apportait deux

millions, sur lesquels un million devait être réalisé et versé entre

les mains de Séglin le jour du mariage.

Quand Fernand sortit de chez le notaire, il était ivre d'amour et

ébloui, fou de la fortune qu'Iza lui apportait; vainement il voulait

être calme; mais, agité, fiévreux, il ne pouvait rester en place.

Enfin, il touchait au but rêvé. Il aimait et allait épouser celle

qu'il aimait... Il était malheureux, presque ruiné, et il se trouvait

tout à coup riche, immensément riche. Lorsqu'il eut reconduit au

Grand-Hôtel Iza et son oncle, il dit à son cocher de le conduire au

bois de Boulogne. Il voulait promener autour du lac, dans la fraîcheur

de la nuit, son corps fiévreux; il avait besoin de ce silence et de

cette ombre pour vivre un peu seul avec son rêve.

La voiture de Fernand remontait l'avenue des Champs-Élysées, lorsque,

enveloppée dans un long manteau et le visage couvert d'un voile

épais, Iza de Zintsky sortit du Grand-Hôtel, accompagnée par le vieux

Danielo; celui-ci, étant sorti le premier, avait jeté un regard rapide

autour de lui et était rentré sous la porte prendre le bras de sa

nièce. Ils traversèrent le boulevard et remontèrent jusqu'à la rue

du Helder; ils prirent un fiacre et Danielo dit au cocher:

--Vite à Montrouge.

Le cocher fit la grimace; mais le vieux Moldave promit un bon pourboire

s'il allait vite et lui dit qu'il devait les ramener.

Une heure après, la voiture s'arrêtait sur la route.

Les deux voyageurs descendirent et se dirigèrent vers le village

étrange où nous avons déjà conduit le lecteur. Le vieux Moldave

s'arrêta devant la grande maison, et les chiens vinrent le caresser.

Danielo, qui n'était autre que le vieux Rig le sauvage, entra chez lui.

Iza courant lui dit alors:

--Attends, maître... Je reviens te prendre dans une heure!

Il faisait nuit noire, et le nid des saltimbanques n'était pas

éclairé, mais Iza connaissait sa route. Elle se dirigea en courant

à travers les baraques, et, arrivée à l'extrémité du village, elle

frappa à la porte d'une hutte, à travers les interstices de laquelle

filtrait de la lumière. Une voix d'homme demanda:

--Wer ist da?

--Iza! répondit-elle.

La porte s'ouvrit aussitôt et la jeune fille, joyeuse, se jeta dans les

bras de celui qui parut et l'embrassa avec effusion.

La porte fermée, celui-ci attira la jeune fille, la fit asseoir devant

lui, lui prit les mains.

Ils se regardèrent longuement, et le jeune homme demanda:

--Tu reviens enfin, Iza?

--Non, dit-elle, pas encore... mais bientôt... Ce soir, j'ai voulu

venir quand même, je ne pouvais plus me passer de te voir... Tu m'aimes

toujours, Golesko?

--Toujours, répondit-il simplement en lui pressant les mains, et

il l'embrassa. L'attirant sur sa poitrine, penchant sa tête sur son

épaule, ils restèrent les cheveux confondus, se souriant. Dans cette

hutte, dans cette bauge sordide, immonde, leur admirable et singulière

beauté faisait un contraste étrange... C'était un radieux tableau,

plus éclatant par son fond misérable. Celui qu'elle avait appelé

Golesko n'avait pas vingt-cinq ans, il était superbe. Il était grand,

svelte, sans être maigre; les membres étaient robustes; sous son

bizarre costume, il était élégant. Il avait le teint cuivré, les

yeux étaient noirs; les cheveux châtain brun étaient longs; partagés

au milieu, ils retombaient en mèches épaisses sur ses épaules;

la moustache douce couvrait à peine les lèvres d'un rouge vif, qui

resplendissait par le sourire sur les dents d'une éclatante blancheur.

Sa voix était douce comme un chant, il avait le même accent mélodieux

qu'Iza... Il parlait l'allemand adouci par le patois des provinces

valaques. C'était un enfant des montagnes. Il portait le costume

singulier--étrillé par l'usage--des enfants des monts Karpathes.

--J'ai faim, Georgeo, dit Iza, je suis venue pour souper avec toi...

--C'est seulement pour ça que tu es venue?... Pourtant tu es riche

maintenant, tu ne dois manquer de rien.

--Je manque de tout, Georgeo, puisque je manque de toi.

--Viens.

Et Golesko se hâta de dresser deux couverts sur une table boiteuse,

c'est-à-dire qu'il y plaça deux gobelets et deux couteaux, puis une

grosse miche de pain noir, et au milieu un morceau de papier épais

comme du drap, sur lequel était une tranche grasse de jambon.

Il alla chercher dans une malle une grosse gourde de cuir et la mit sur

la table en disant:

--Et le vin du pays!...

La chandelle, fichée dans un cruchon, éclairait le groupe.

Iza s'était assise d'un côté de la table, Georgeo se mit de l'autre,

et alors s'accoudant sa tête entre ses deux mains, le rire sur les

lèvres, il dit:

--Comment se fait-il que, lorsque tu peux manger comme une duchesse, tu

viennes ici faire un si mauvais repas?

--Georgeo, la grande belle table où l'on me sert me rend triste,

toute leur bonne cuisine me porte au coeur... la pièce où je dors est

triste... je voulais être riche, je veux être riche, mais il faut que

tu sois près de moi... Ici je me trouve bien, je suis à l'aise: je

suis heureuse de manger, le couteau d'une main, le pain de l'autre...

Manger sur le pouce, le coude sur la table et mes yeux dans tes yeux...

Et leurs regards étincelèrent en se croisant.

Iza avait la nostalgie de la boue; ses poumons respiraient mieux dans

l'air empesté de la baraque. Il lui plaisait de presser avec son pouce

le jambon sur son pain et de se graisser les doigts en se coupant des

bouchées. Elle avait dégrafé sa robe pour rendre à sa poitrine ses

contours robustes. Ses dents mordaient, en riant, dans le pain auquel

elle trouvait une saveur nouvelle... Sa vie, sa vie de bohème, elle la

revoyait en promenant ses regards autour d'elle, à la lueur fumeuse du

suif.

--Mon Georgeo, nous serons riches et nous pourrons courir le monde,

habillés comme nous voudrons, couchant une nuit là et l'autre bien

loin..., nous aimant bien et méprisant tout le monde. Mon Georgeo,

donne-moi à boire.

--C'est ce qui reste de notre vin de là-bas..., dit le jeune homme en

versant.

Iza fit la lippe pour y tremper ses lèvres; elle but en faisant tourner

ses prunelles, puis, en levant son regard, elle tendit le gobelet à

Georgeo...

--Bois à moi, Georgeo...

Heureux d'obéir, le grand bohémien chercha sur le gobelet la trace

grasse des lèvres d'Iza pour y placer les siennes. Puis, se campant

devant elle, il lui dit:

--Iza, conte-moi ce que tu fais.

--Je deviens riche, Georgeo...

--Conte-moi ça...

--Georgeo, je ne peux rien dire... Mais tu dois m'aider à réussir; le

maître pour lequel j'agis veut te voir.

--Moi?

--Oui! toi aussi, tu dois servir...

--À quoi?

--Je l'ignore... je marche en aveugle, chaque jour ma conduite est

tracée.

--Mais un jour, tu peux être prise... tu peux revoir derrière toi les

soldats... tu te souviens, à Jassy...

--Ne crains rien, le maître est puissant...

--Tu le disais aussi de celui que tu avais alors... Souviens-toi.

--Oh! je me souviens. Je t'avais dit le soir au rendez-vous derrière

la mosquée... je t'avais dit: Il faut que tu me sauves de là... et,

le soir, tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit; j'étais

sans connaissance... Quand je revins à moi dans ta cabane... sur ma

chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains... en rouge... du

sang!

Le grand jeune homme eut un méchant sourire, en disant:

--J'en avais tué deux!...

--Mais ce n'est pas la même chose aujourd'hui; j'ai juré que je me

tairais... je me tairai; c'est le maître qui t'engagera...

--C'est la vie encore à risquer... et en France nous sommes

tranquilles.

--Tiens... regarde, tu vois qu'il est généreux, le maître.

Et, en disant ces mots, Iza plongea ses mains dans ses poches, en tira

des poignées de pièces d'or, qu'elle fit tomber en cascade sur la

table.

Georgeo Golesko eut un tressaillement, ses yeux brillèrent et il passa

ses doigts sur l'or comme pour le caresser...

--Tu vois, mon Georgeo, le maître agit bien.

--Et il me payerait ainsi?

--Il t'attend...

--Où?

--Demain... à dix heures du matin. Voici sa carte... Georgeo la prit

vivement et dit:

--J'y serai!...

Et comme il passait ses mains dans l'or qu'elle avait jeté sur la

table, qu'il le faisait tinter, charmé de cette harmonie, elle lui dit:

--Garde ça, mon Geo, tu le cacheras avec celui que tu vas gagner et

nous serons riches.

Golesko secouait l'or et disait:

--Comme c'est beau l'or!... Riches! Nous serons riches... C'est ça qui

manquait pour nous bien aimer!

On frappa à la porte. Golesko bondit en se plaçant devant son or;

prenant le couteau qui était sur la table, l'oeil ardent, les sourcils

froncés, il dit d'une voix sèche:

--Qui est là?

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 35 / 73 题