Le tribun Curée, et, après lui, le conseiller d'État Portalis s'étaient
écriés: «La France a besoin d'un prince pour n'avoir pas un maître!» Ce
cri pouvait passer pour l'expression, un peu bien entortillée, des voeux
du pays. Ainsi l'avaient déclaré les Chambres. Un mois plus tard, la
République était morte et l'Empire était né. C'était le 18 mai 1804, un
vendredi.
L'adhésion de la France à la nouvelle forme gouvernementale était
réputée unanime. Comment ne pas perpétuer, à travers les âges, le
souvenir de ce triomphe? Napoléon décide l'érection, sur la place
Vendôme, d'un monument commémoratif dit «colonne départementale.» Les
travaux commencent. On pose la première pierre. Mais les événements se
sont précipités. Une nouvelle guerre s'engage. Le 25 septembre 1805, un
premier corps d'armée passe le Rhin à Mayence. Trois mois après,
Alexandre 1er et François II signaient le traité de Presbourg. C'était
fini.
Or, de toute la campagne, le baron Denon, membre de l'Institut,
directeur général des musées et de la monnaie des médailles, n'avait pas
quitté l'empereur. A peine les dernières fumées d'Austerlitz se
sont-elles évanouies, qu'il suggère au vainqueur, dans Schoenbrunn, la
pensée de remplacer la «_colonne départementale,_» en cours d'exécution,
par une autre colonne, dédiée à la Grande-Armée. Ce sera comme un
gigantesque point d'admiration au bout de la merveilleuse période
militaire que l'empereur vient d'écrire à la pointe de l'épée!
On prendra pour type la colonne Trajane. Les circonstances dans
lesquelles celle-ci fut édifiée ne présentent-elles pas, avec les causes
et les résultats de la guerre qu'on vient d'achever, d'éclatantes
analogies? Que disent, en effet, les annalistes? Écoutons-les:
«Après avoir, une première fois, défait les Daces (1), Trajan venait,
par un traité trop généreux, de leur accorder une paix inattendue.
Cependant, au mépris des conventions, Décébale, le roi vaincu,
recommence à fabriquer des armes, à construire des forteresses, à
fomenter des ligues. Il va même jusqu'à s'emparer d'une province alliée
des Romains. Trajan se remet en campagne et, de nouveau, ses aigles
victorieuses pénètrent au coeur de la Dacie.--A son retour, le Sénat lui
vote, au nom du peuple, une colonne commémorative de tant de gloire.»
[Note 1: Les Daces habitaient la contrée connue aujourd'hui sous le nom
de Hongrie.]
Franchement, il faudrait avoir l'oeil bien peu courtisanesque pour
n'apercevoir pas, entre les deux expéditions, l'une romaine, l'autre
française, de nombreux points de similitude. Mêmes étant les causes,
même doit être l'effet.--Il est vrai que, pour Trajan, c'est au Sénat
qu'appartient l'initiative de l'hommage; il est encore vrai que cet
hommage s'adressait non pas seulement à l'empereur qui venait de battre
l'ennemi, mais aussi--s'il faut en croire l'inscription du monument--à
l'empereur qui venait d'aplanir de 144 pieds les collines hérissant les
abords du Forum...
Mais pourquoi chicaner?
L'idée du célèbre académicien séduit l'illustre capitaine, et la colonne
est décrétée.
Elle sera de pierre, revêtue de bronze.
Les canons rapportés d'Ulm et des arsenaux de Vienne feront, seuls, les
frais du revêtement.
Et la campagne de 1805 tournoiera, sur l'airain autrichien et russe,
comme sur les trente-quatre blocs de marbre de la colonne Trajane
tournoie la campagne de 106!
II.--L'exécution.
La haute direction des travaux est confiée, naturellement, à l'inventeur
de l'idée. M. Denon s'adjoint, comme second, un architecte, M. Gondoin,
qui reste chargé des études préparatoires et de l'exécution de la
colonne.
Tout de suite M. Gondoin se met à l'oeuvre. M. Gondoin élabore projets
sur projets. M. Gondoin peine et se travaille. Mais M. Gondoin n'arrive
pas à satisfaire l'Institut, auquel ses plans n'inspirent qu'une
confiance médiocre. On les trouve d'une possibilité douteuse
d'exécution. Bref, le problème inquiète les plus osés. Le résoudre du
premier coup? C'est chose déclarée bientôt impossible. Si l'on procédait
par tâtonnements? Et l'on convient d'exécuter, dans un endroit
quelconque, une colonne provisoire. Ainsi pourra-t-on, sur place,
essayer les modèles destinés au moulage des bronzes. Quel surcroît de
dépense! objectera-t-on. Il n'importe. Et quelle perte de temps! Ceci
est plus grave. L'empereur est pressé. Le baron Denon, que cette
dernière considération émeut singulièrement, s'ingénie, cherche et
trouve... M. Lepère, un architecte qu'il avait à ses côtés en Égypte.
M. Lepère examine tous les projets proposés, écoute toutes les
combinaisons: rien ne lui semble pratique. Tout en critiquant, il
conçoit d'autres moyens d'exécution moins fantaisistes, demande à
réfléchir, et, quelque temps après, apporte des plans et des mémoires
improvisés--tous calculs à l'appui.--Pas un détail n'est négligé. Pas
une précaution omise. L'Institut, stupéfait, les accepte à l'unanimité,
sans discussion.
Et M. Gondoin de s'écrier, en serrant la main de son habile
confrère:--«Votre travail, mon ami, me paraît parfait. Il est étonnant
qu'en aussi peu de temps vous ayez pu le concevoir, en faire les
calculs, en exécuter les plans. Je ne vois rien à y ajouter. Vous serez
chargé de tout. Je m'en rapporte à vous.»
Est-ce à dire que M. Gondoin se démettait de ses fonctions en faveur
d'un plus digne? Pas le moins du monde. M. Denon s'était adjoint M.
Gondoin. M. Gondoin s'adjoignait M. Lepère, et voilà tout!
*
* *
[Illustration: TYPES ET PHYSIONOMIES D'IRLANDE.--Halte de paysans
Irlandais au retour d'une fête.]
[Illustration: LE ROITELET.--Composition et dessin de Karl Dormer.]
Autour de ces trois noms se groupent toute une armée de collaborateurs.
Disons les principaux:
Bergeret (Pierre-Nolasque), peintre d'histoire, paysages, genre et
portraits, élève de Vincent et David. Son premier tableau d'exposition:
_Les honneurs rendus à Raphaël après sa mort_, venait d'obtenir, au
Salon de 1806, un immense succès, consacré par l'acquisition qu'en fit
l'empereur. C'est à Bergeret qu'est confié le soin de composer l'immense
page d'histoire qui doit s'enrouler au fût de la colonne.
Pour traduire ces dessins en bas-reliefs, sont successivement
désignés:--Bartolini, Beauvallet, Boischot, Boquet, Bosio, Bouillet,
Bridan, Calamar, Cardelli, Mlle Charpentier, Clodion, Corbet, Delaistre,
Deseine, Dumont, Dupasquier, Fortin, Foucou, Francin, Gaule, Gérard,
Gois fils, Losta, Lucas, Montoni, Petitot, Picard, Renaud, Rutxiel,
Stouff et Taunai.
Sur les dessins de l'architecte Mazois, Gérard sculptera les _Renommées_
qui doivent soutenir, au-dessus de la porte, l'inscription
dédicatoire;--les bas-reliefs des trois autres côtés du piédestal seront
exécutés, d'après les croquis de Zix, par Beauvallet et Renaud.
À Canlers incombent les quatre aigles des angles, et à Gelé tous les
ornements d'architecture.
Enfin, quand nous aurons cité l'inspecteur des travaux, Fouilloux, et
les divers entrepreneurs, savoir: Plateau, pour la maçonnerie; Lacase,
pour la charpente; Launay, pour la fonte et Rémond, pour la
ciselure,--nous aurons à peu près épuisé la liste des coopérateurs de M.
Denon.
Un nom toutefois manque à notre nomenclature, celui de Chaudet. C'est à
lui que la statue qui doit «couronner l'édifice» est commandée. Nous y
reviendrons plus tard.
*
* *
Voilà donc la besogne distribuée. Dès lors l'activité dévorante de
l'homme à qui l'on voue cette apothéose semble s'emparer de ceux qui la
lui préparent. L'échafaudage--un chef-d'oeuvre de force et de
légèreté--surgit du sol. A partir de ce moment, tous les travaux
marchent se front. Au fur et à mesure que s'élève le massif de pierres,
dessinateurs, sculpteurs, fondeurs et ciseleurs imposent au bronze les
formes requises. La grande préoccupation est d'aller vite. Tous les
obstacles sont tournés. C'est ainsi qu'on renonce au moulage des plaques
de bronze en cire perdue, procédé usuel, mais d'une lenteur
désespérante. On y supplée par un moyen nouveau, fort ingénieux
d'ailleurs:--les modèles de plâtre subiront une cuisson; et, grâce à ce
recuit rouge, rien de plus facile que de les dégager sans altérer les
moules.
Les calculs de Lepère sont, au reste, d'une précision tellement
rigoureuse, tout a été si bien prévu, qu'aucun incident matériel
n'entrave l'exécution.
Les opérations de la fonte, notamment, s'exécutent dans les vastes
ateliers construits exprès par Launay, et à ses frais, à «la foire
Saint-Laurent,» sans hésitation, sans tâtonnement, en pleine sécurité.
Les dimensions de chacune des 378 pièces de bronze qui doivent être
coulées ont été données au fondeur sur autant de châssis, d'après les
différents contours de la colonne; la diminution progressive du fût et
la forme des bas-reliefs en hélice...»
Tout irait donc pour le mieux n'étaient certains conflits de
personnalités, inévitables quand tant d'amours-propres se trouvent en
présence.
*
* *
En tête des artistes qui se sont vus aux prises avec le plus de tracas
pendant ce travail, il faut placer Bergeret.
Laissons-le raconter--_lui-même_--quelques-unes de ses tribulations:
Je vous l'ai déjà dit, mon cher ami, j'avais prévu que j'éprouverais de
la part des sculpteurs des désagréments inévitables. Pour vous en donner
une idée, je citerai ce qui arriva à M. D..., ancien membre de
l'Académie royale. Cet artiste, qui avait eu de la réputation dans son
temps, et qui ne manquait pas de talent comme praticien, mais dans le
goût de sculpture du Bernin, fut à la mode dans sa jeunesse. Chargé,
comme presque tous les sculpteurs, de faire six panneaux de bas-reliefs
de la colonne, mettant de côté mes dessins, qui devaient lui servir de
modèles, il composa de son cru les sujets indiqués, et cela dans le
style que je viens de désigner... Quand il eut fini, ou cru avoir fini,
il invita M. Denon, M. Lepère l'architecte, M. Chaudet, sculpteur, à
venir voir son ouvrage. Quant à moi, il ne me fit pas cet honneur. Quand
ces messieurs revinrent de chez M. D..., ils étaient consternés; il fut
enfin décidé que l'on payerait les bas-reliefs et qu'ils seraient
brisés, étant trop disparates, quant au style, avec les autres, pour
pouvoir y faire suite. Ils furent donc détruits et jetés aux moellons,
etc.
Mais ce n'est pas seulement avec les vanités furibondes de ses confrères
en art, qu'il avait à compter. Oyez plutôt:
... Les dessins mis à exécution dans ce beau et grand monument portent
huit cent quarante-cinq pieds (274m 49) de développement; j'en fis près
de mille (324m 84) dans l'espace de quatorze mois. Ce surcroît de
travail fut occasionné par des changements qu'il fallait faire, tantôt à
la demande d'un prince, tantôt à la demande d'un général, d'un colonel,
etc., etc., ce qui devenait très-fatigant et nous faisait perdre un
temps assez considérable.
Après une scène fort vive que j'eus à ce sujet avec le général Lannes,
qui voulait être sur le premier plan du bas-relief, quoique rien dans le
programme ne l'indiquât, il me vint en pensée de faire arrêter les
compositions qui devaient être exécutées, par l'empereur. Je communiquai
mon projet à M. Denon, qui l'adopta et qui effectivement porta un jour à
Napoléon une quantité considérable de ces dessins, sur lesquels il fit
apposer _la Griffe du Lion_; ce qui mit fin à des sollicitations qu'il
devenait quelquefois fort difficile d'éluder.
*
* *
A ces causes de retard, il faut ajouter les «petites raisons» d'État
surgissant de temps à autre. Un de ces incidents mérite d'être relevé.
Si les bas-reliefs du fût devaient être des tableaux d'histoire, disant
la campagne de 1805 presque jour par jour, ceux du piédestal devaient
être, pour ainsi parler, des natures-mortes militaires: armes,
uniformes, ustensiles, etc., etc., des armées étrangères: trophées
marqués aux chiffres connus «F. Il et A. I» des deux empereurs vaincus.
Pourquoi, la colonne achevée, n'a-t-on trouvé, sur ces bas-reliefs, que
la première de ces deux initiales?--C'est Launay, le fondeur, qui va
nous l'apprendre:
«Napoléon, recherchant l'alliance de la Russie, donna par politique
l'ordre d'effacer des bas-reliefs tout ce qui pouvait rappeler les
triomphes de l'armée française sur les Russes réunis aux Autrichiens.
Nous trouvâmes que cet ordre pourrait par la suite diminuer la gloire de
l'armée, car les antiquaires à venir ne voyant sur la colonne que les
dépouilles enlevées à l'Autriche, en concluraient qu'elle seule a été
vaincue. Nous prîmes la résolution de consigner ce fait Et afin d'en
établir une preuve incontestable, nous conservâmes, au-dedans des grands
bas-reliefs de la colonne, les marques du triomphe des Français sur les
armées russes et autrichiennes réunies. Preuve que l'on pourra lire au
revers des bas-reliefs--où les chiffres de ces deux puissances se
trouvent accolés, comme ils l'étaient sur les bas-reliefs avant l'ordre
qui nous fut transmis--lorsque la faulx du temps, qui n'épargne rien,
aura réduit en ruines un monument qui doit, par sa solidité et la nature
de sa construction, traverser une suite de siècles pour ainsi dire
innombrables...»
L'empereur, qui venait de divorcer, projetait alors en effet son mariage
avec la grande-duchesse de Russie. D'où ses ménagements à l'endroit
d'Alexandre. Mais le projet n'eût pas de suite. Et, chose curieuse!
c'est précisément la fille de celui dont la défaite demeurait soulignée,
seule, au bronze des bas-reliefs, qu'il devait épouser--près de cinq
mois même avant l'inauguration de la colonne!
Jules Dementhe.
(_A suivre._)