Grandeurs comparées de la Terre, Mars, Mercure et la Lune

Il se tut un moment, puis ajouta:

--Vous voyez tout de suite les conséquences, n'est-ce pas; l'intensité

de la pesanteur à la surface d'un monde étant proportionnelle à sa masse

et à sa densité, comme Proctor prend la Lune pour terme de comparaison,

en ce qui concerne le volume de Phobos, il ne nous est pas interdit de

l'imiter pour la masse et pour la densité... il s'ensuit donc que

l'intensité de la pesanteur est ici cent fois plus faible qu'à la

surface de la Lune, ou six cents fois plus faible qu'à la surface de la

Terre... avez-vous saisi?

Gontran inclina affirmativement la tête à plusieurs reprises.

--Voilà pourquoi, dit Ossipoff en terminant, sir Jonathan, dont le poids

terrestre est de 74 kilos, ne pèse plus ici que 115 grammes, ce qui lui

a permis de s'élever, ainsi qu'il vient de le faire, d'un simple appel

du pied...

Sans doute, le vieillard, prenant ce fait pour point de

départ, allait-il se lancer dans une de ces dissertations

philosophico-astronomiques dont il était coutumier, lorsqu'une main, se

posant sur son épaule, le fit se retourner.

[Illustration]

Il se trouva nez à nez avec Farenheit qui, se mettant aussitôt en

communication avec lui, demanda d'un ton bougon:

--Et maintenant, qu'allons-nous faire?

--Continuer notre exploration; nous ne pouvons songer à abandonner

Phobos avant d'avoir fait tout ce qui est en notre pouvoir pour

retrouver M. Fricoulet,... ne pensez-vous pas comme moi, sir Jonathan?

--Pouvez-vous me poser une semblable question? répliqua l'Américain; non

seulement l'humanité nous fait un devoir de cette recherche, mais encore

notre intérêt propre.

Se méprenant au sens de ces paroles, Ossipoff haussa les épaules, et,

d'un ton méprisant, répondit:

--À ce point de vue-là, vous n'avez rien à craindre et, pour notre

intérêt personnel, il est cent fois préférable que la Providence nous

ait séparés de M. Fricoulet et nous ait laissé Gontran, dont la science

et l'ingéniosité nous ont plusieurs fois tirés d'embarras... Charmant

garçon, peut-être, M. Fricoulet; mais c'est la cinquième roue d'un

carrosse...

Farenheit secoua la tête.

--Vous ne m'avez pas compris; je voulais dire qu'en retrouvant

l'ingénieur, nous retrouverons en même temps le garde-manger. Or, je ne

sais si votre estomac est muet, mais le mien réclame ses droits avec une

énergie sans pareille, _By God!_ seize heures sans manger!

Le vieillard se frappa le front avec désespoir.

--Ma pauvre Séléna! murmura-t-il...

Puis, à l'Américain:

--En route! dit-il, il nous faut marcher jusqu'à ce que notre provision

d'air soit épuisée... la Providence, qui, jusqu'à présent, ne nous a

point abandonnés, veillera encore sur nous, espérons-le, et nous fera

retrouver M. Fricoulet avant qu'il soit trop tard.

Sur ces mots, il assujettit son _respirol_ et donna le signal du départ.

En quelques bonds, ils descendirent le flanc de la colline sur le sommet

de laquelle ils avaient passé la nuit, et se trouvèrent dans une plaine

d'aspect étrange.

Aussi loin que portait la vue, s'étendaient des champs immenses,

fouillés et retournés de fond en comble, formant de ci de là des

monticules de douze à quinze mètres de hauteur; on eût dit, mais dans de

gigantesques proportions, de ces terrains vagues où, dans la banlieue

des grandes villes, viennent se déverser les détritus de toutes sortes.

Mais tout était désert, stérile, inculte; ni végétaux ni animaux; un

silence profond, sinistre, implacable, couvrait de son aile lourde et

terrifiante ces plaines bouleversées.

Pendant plusieurs heures, les Terriens se débattirent au milieu de ce

chaos inextricable; leurs forces, cependant, s'épuisèrent, en même temps

que la faim, la soif surtout, les torturaient épouvantablement, et que,

dans leurs poumons essoufflés, un air rare et vicié apportait, non plus

la vie, mais l'asphyxie.

Suspendue au bras de Gontran, Séléna se traînait avec peine à la suite

de son père qui semblait ne se ressentir aucunement des souffrances

endurées par ses compagnons, et marchait en avant d'un pas allègre;

fermant la marche, trébuchant à chaque pas, et ne cessant de maugréer,

s'avançait Jonathan Farenheit.

[Illustration]

Enfin, on sortit de ce pays dévasté et désolant, et la marche devint

moins pénible.

Soudain, Gontran poussa un cri de terreur et s'arrêta; la main de Séléna

venait d'abandonner le bras auquel elle se soutenait, et la jeune fille,

glissant à terre, demeurait étendue, sans mouvements.

[Illustration]

Affolé, M. de Flammermont tomba à genoux et, dévissant en toute hâte

l'appareil de sélénium qui l'emprisonnait, aperçut alors son visage pâle

et décoloré, ses paupières closes dont les longs cils mettaient une

ombre sur la joue, ses lèvres blêmies et ses fines narines, immobiles

maintenant et aux contours légèrement noircis par un commencement

d'asphyxie.

--Séléna! gémit-il, Séléna!!

Mais ce tendre appel se brisa contre les parois de son casque de

sélénium; en même temps, un voile épais lui passa devant les yeux et,

dans un incroyable effort, pour aspirer les dernières bouffées d'air

respirable, ses poumons se dilatèrent, mais en vain.

La provision était épuisée; le soufflet respiratoire se tendit, se

referma, se tendit de nouveau; son visage se contracta, ses doigts se

crispèrent sur le sol, dans un geste d'agonie, puis il se renversa en

arrière, ayant encore, même aux approches de la mort, la pensée suprême

de saisir les mains de sa fiancée et de les serrer sur sa poitrine.

[Illustration]

--_By God!_ grommela Farenheit qui s'était attardé à l'arrière de la

petite troupe et qui, en quelques bonds, arriva près des deux jeunes

gens, morts! ils sont morts!

Et, sans songer à son _respirol_ qui étouffait le son de sa voix, il se

remit à appeler à pleins poumons, Mickhaïl Ossipoff qui, tranquillement,

insouciant de ce qui se passait derrière son dos, continuait son chemin.

Partagé entre le désir de prévenir le vieillard et une répugnance bien

compréhensible à laisser seuls Gontran et Séléna, l'Américain demeurait

là, hésitant, auprès des deux corps étendus à ses pieds, lorsque soudain

il vit Mickhaïl Ossipoff s'arrêter, chanceler en portant ses mains à son

front, puis battre l'air de ses bras et tournoyer plusieurs fois sur

lui-même pour, finalement, tomber à la renverse.

Farenheit crut qu'il allait devenir fou, saisi brusquement par le

sentiment de l'épouvantable solitude en laquelle il se trouvait, sur ce

monde inconnu, entre les cadavres de ses compagnons; dans un mouvement

de désespoir, il leva les yeux vers l'espace pour implorer la

miséricorde divine et, comme une réponse à sa prière, un point noir

apparut à l'Orient, grossissant à vue d'oeil et semblant se diriger vers

Phobos.

--Mon Dieu! murmura l'Américain, le coeur serré par une inexprimable

angoisse, serait-ce un secours que votre générosité et votre bonté nous

envoient!...

Comme il achevait ces mots, il éprouva à respirer une incroyable

difficulté et une sorte de sifflement se produisit dans ses poumons qui

se dilataient à vide.

--_By God!_ pensa-t-il, voilà de quoi ces malheureux sont morts; voilà

de quoi je vais mourir moi-même... faute d'air.

[Illustration]

Il reporta ses regards vers le point noir et ses yeux, qu'un léger

brouillard obscurcissait déjà, crurent distinguer, au milieu de

l'irradiation solaire, un appareil étrange se mouvant dans l'espace avec

une rapidité magique.

--Pourvu qu'on nous aperçoive! murmura-t-il... de quelques minutes de

retard peut dépendre notre vie à tous les quatre.

Et alors, une idée lui vint, à lui qui n'en avait guère d'habitude, mais

l'instinct de la conservation fit la lumière dans son épaisse cervelle

de marchand de suif.

Rapidement, il déboutonna son vêtement et déroula une large et longue

ceinture de flanelle qui lui entourait le corps, à la manière de nos

zouaves; seulement, par une originalité qui ne pouvait venir qu'à un

homme rempli, comme Farenheit, du sentiment patriotique poussé à

outrance, cette ceinture était de couleur bleue, toute parsemée

d'étoiles, ainsi que le pavillon des États-Unis.

[Illustration]

Il agita désespérément, à bout de bras, cette manière de drapeau,

épuisant, dans ce dernier effort, les quelques forces que lui laissait

l'asphyxie.

Puis, comme par un éclair, son esprit fut illuminé; il venait de se

souvenir soudain de l'aventure qui lui était survenue, quelques heures

auparavant, en vertu de son incroyable légèreté; il ploya les jarrets,

et mettant à les détendre tout ce qui lui restait d'énergie et de

courage, il s'élança dans l'espace, semblable à une flèche, traînant

après lui sa longue ceinture.

Dans le peu de lucidité que lui laissait son épouvantable agonie, il

avait pensé de la sorte, non pas à atteindre le point sauveur qui

s'avançait vers Phobos... mais tout au moins se faire apercevoir plus

facilement de lui.

Avait-il calculé juste? C'est ce dont il ne put se rendre compte; car,

tout à coup, vaincu dans sa lutte contre l'asphyxie, ayant épuisé

jusqu'à la dernière parcelle d'air contenue dans son _respirol_, il

ferma les yeux, ouvrit la bouche toute grande, dans une aspiration

suprême; puis ses membres convulsés se raidirent dans une immobilité de

mort.

Et le corps de Jonathan Farenheit, roulé dans les plis de la ceinture

étoilée, comme en un linceul, commença sa chute lente et presque

insensible sur Phobos.

[Illustration]

--_By God!_ grommela l'Américain en se dressant sur son séant et en se

frottant énergiquement les yeux, quel mauvais rêve je viens de faire!

--Un mauvais rêve!... pas le moins du monde, mon cher sir Jonathan, vous

avez bel et bien manqué de passer l'arme à gauche.

Au son de cette voix, Farenheit tressaillit et se frotta les yeux de

plus belle.

--Alors! exclama-t-il, c'est maintenant que je rêve... car, du diable!

si ce n'est pas la voix de M. Fricoulet que je crois entendre.

--Ne croyez pas, ne croyez pas... mais soyez certain, mon cher sir

Jonathan... car c'est bien M. Fricoulet en chair et en os qui vous

parle.

Ce disant, l'ingénieur souriant gouailleusement, suivant son habitude,

serrait énergiquement les mains de Farenheit.

Celui-ci sauta à bas du siège sur lequel il était étendu, et considérant

le jeune homme avec des yeux pleins d'ahurissement:

--C'est ma foi vrai! murmura-t-il comme s'il avait besoin du témoignage

de ses yeux pour croire aux paroles de l'ingénieur.

Puis, après un moment de stupeur, hébété, l'Américain promena ses

regards autour de lui et son visage refléta l'étonnement le plus

profond.

--Mais où suis-je donc? fit-il.

--Dans un appareil appartenant à MM. les Martiens.

--Mais alors, le point noir que j'avais aperçu dans l'espace...

--Le point noir, c'était moi qui accourais à votre secours et qui, grâce

à votre ingénieuse idée, n'ai point eu besoin de me livrer à des

recherches longues et dangereuses pour vous retrouver.

Les traits de Farenheit s'assombrirent, et avec un soucieux froncement

de sourcils il demanda:

--Mais les autres!... que sont-ils devenus?... Êtes-vous arrivé, comme

pour moi, à les rappeler à la vie?

En posant cette question, la voix de l'Américain avait un léger

tremblement.

--Me verriez-vous de si joyeuse humeur, sir Jonathan, répondit Fricoulet

d'un ton un peu sec, s'il était arrivé quoi que ce fût à nos amis...

Étendant la main vers un coin sombre qui avait échappé aux

investigations de l'Américain:

--Voici déjà M. de Flammermont, dit-il; il se repose en ce moment, car

il a, plus que les autres, souffert de cette crise, et même j'ai eu bien

peur de ne pouvoir le rappeler à la vie... Heureusement, grâce à son

énergique constitution, je l'ai arraché au sombre royaume de Pluton.

--M. Ossipoff et sa fille?...

--Ils sont dans une pièce voisine où il faut même que j'aille leur

rendre visite.

--Je vous accompagne, si vous le permettez.

--Malheureusement, je ne vous le permets pas... vous êtes très fatigué

d'abord et un petit somme vous fera grand bien; ensuite, forcé de

m'absenter, je ne veux pas laisser Gontran tout seul...

L'Américain étouffa un bâillement formidable.

--_By God!_ murmura-t-il, j'ai une faim de tous les diables!

Fricoulet alla à une tablette sur laquelle était posé un petit flacon

qu'il prit et qu'il déboucha.

--Tenez, fit-il en le tendant ensuite à Farenheit, buvez une gorgée de

ceci, mais une gorgée seulement, autrement, vous pourriez vous donner

une indigestion.

L'Américain crut que l'ingénieur voulait rire; mais l'ingénieur parlait

fort sérieusement et il ajouta:

--C'est sous la forme liquide que les Martiens absorbent la substance

nécessaire à l'entretien de leurs forces musculaires... Ceci est le

produit quintessencié, élevé à la dernière puissance, d'un des aliments

en usage sur la Planète.

Farenheit considérait d'un oeil méfiant le flacon qu'il tenait à la main.

[Illustration]

--Ces gens-là ne sont donc pas gourmands? demanda-t-il; car, par ce

système, ils se privent d'un des plus grands plaisirs qui soient à la

surface de notre monde, le plaisir de la table.

Fricoulet secoua la tête:

--Ces gens-là n'ont qu'une passion, mais une passion folle, désordonnée,

poussée jusqu'à ses dernières limites: la curiosité. Arracher à la

Nature le plus grand nombre possible de secrets, voilà le but vers

lequel, de génération en génération, depuis des siècles, tendent leurs

efforts.

Il eut un petit rire moqueur et poursuivit:

--Ah! sir Jonathan, combien, malgré tout votre sens pratique de la vie,

vous vous trouvez distancé par ces gens-là et comme votre fameuse

devise: _Time is money_ est rococo à côté de la leur! c'est-à-dire que,

comparativement aux Martiens, le Yankee le plus agile, le plus

travailleur, le plus remuant, n'est qu'un loir... un escargot.

[Illustration]

--Permettez! permettez!

--Pour eux, le temps est si précieux que c'est à peine s'ils se

reposent; quant aux repas, ils les suppriment, les remplaçant par ce que

vous tenez à la main: le temps de déboucher le flacon, de lever le coude

et tout est dit... Même, pour aller plus vite, ils ont quintessencié le

liquide... jugez un peu.

L'Américain ne disait plus rien; il était convaincu et, au fond, un peu

humilié; l'activité des citoyens des États-Unis était dépassée.

Il porta le flacon à ses lèvres, avala, en faisant la grimace, une

gorgée de son contenu et le rendit à Fricoulet.

--Je le mets ici, dit l'ingénieur en le replaçant sur la tablette; si

Gontran se réveillait avant mon retour, vous lui feriez avaler de cela,

car lui aussi doit avoir de prodigieux tiraillements d'estomac.

[Illustration]

Sur ce, le jeune homme se dirigea vers l'extrémité de la pièce, souleva

la tenture et se trouva nez à nez avec Mickhaïl Ossipoff.

Le vieillard lui demanda aussitôt avec inquiétude:

--Et M. de Flammermont?

--N'ayez aucune crainte, il se repose; mais, je ne vois pas Mlle Séléna?

--Me voici, dit la jeune fille en apparaissant.

Puis, portant ses mains à sa poitrine, avec une contraction douloureuse

du visage:

[Illustration]

--Mon Dieu! gémit-elle, mon Dieu! que j'ai faim!

L'ingénieur hocha la tête d'un air entendu et, comme il avait fait pour

Farenheit, fit boire à Séléna et à son père une gorgée du contenu d'un

flacon qu'il tira de sa poche.

--Maintenant que vous voici sustentés, dit-il...

Ossipoff ne le laissa pas continuer.

--Avant toutes choses, fit-il, apprenez-moi où nous sommes.

--Sur le ballon national qui fait le service entre Mars et ses

satellites.

Le vieillard eut un haut-le-corps de stupéfaction.

--Ça! dit-il, ça! un ballon... mais je ne vois rien qui y ressemble.

L'ingénieur sourit et, tirant son carnet, crayonna rapidement, sur une

page blanche, un croquis qu'il mit sous les yeux d'Ossipoff.

[Illustration]

Le visage du vieux savant reflétait l'ébahissement le plus profond.

--Certes, déclara Fricoulet, voilà un appareil qui vous produit le même

effet qu'il m'a produit tout d'abord: cette espèce de grand cylindre

détruit toutes les idées de navigation aérienne que nous avons sur

terre... et cependant rappelez-vous ces nombreux modèles affectant la

forme d'un cigare, que vous avez pu voir aux différentes expositions; il

y avait entre eux et l'appareil qui nous emporte quelque analogie.

--C'est bien possible, murmura Ossipoff.

--Je reprends mon explication, dit l'ingénieur: ce cylindre que vous

voyez là et qui m'a paru être fait d'une sorte d'étoffe métallique, ne

mesure pas moins de cent soixante mètres de long sur douze mètres de

diamètre; il est traversé, de part en part, dans le sens de la longueur,

par un tube dans lequel se trouve un axe autour duquel l'appareil,

actionné par un moteur électrique placé dans la nacelle, tourne à raison

de quatre à cinq tours par seconde: ce que vous voyez là, à la surface

extérieure de l'appareil, est une hélice de vingt-cinq mètres de

diamètre, faisant trois tours complets, ce qui lui donne un pas de

cinquante mètres. Il s'ensuit que l'appareil avance de deux cents mètres

à la seconde, soit, en moyenne, de sept cents kilomètres à l'heure.

Mickhaïl Ossipoff était littéralement abasourdi et comme hypnotisé par

le dessin de Fricoulet.

Séléna, que son ignorance mettait à l'abri des trop grands étonnements

et qui, du reste, était blasée sur l'extraordinaire, demanda à

l'ingénieur:

--Alors, nous avons quitté Phobos?

--Oui, mademoiselle, depuis trois heures environ; en sorte que, dans

cinq heures, nous arriverons à Mars.

La jeune fille frappa des mains.

--Nous avons quitté Phobos!... quelle chance!... nous ne risquons plus

de voir ces êtres épouvantables.

Puis, s'interrompant brusquement:

--C'est vrai, dit-elle à Fricoulet, vous ne pouvez comprendre, vous

n'avez pas vu... Figurez-vous que nous avons abordé, non sur le sol même

du satellite, mais sur une sorte de cage gigantesque dans laquelle des

monstres hideux étaient enfermés.

[Illustration]

L'ingénieur se mit à rire.

--Oui, oui, répondit-il; je sais ce que c'est, ou du moins, je le crois;

si j'ai bien compris ce qui m'a été expliqué, Phobos ne serait autre

chose qu'une colonie pénitentiaire, sorte de bagne céleste, où les

Martiens relèguent ceux d'entre eux que leurs vices rendent d'une

société dangereuse.

--Mais, ce filet, quelle est son utilité?

--D'empêcher les prisonniers de s'envoler jusqu'à la planète. Étant

munis d'ailes, cela ne leur serait peut-être pas impossible.

--Alors! s'écria Séléna dont les mains se croisèrent dans un geste

d'épouvante, ces monstres ailés, à l'aspect sinistre, ce sont les

Martiens?

--Oui, et en dépit du dégoût et de la terreur qu'ils paraissent vous

inspirer, mademoiselle, ces monstres me paraissent arrivés à un degré de

perfection bien supérieur à celui de notre monde. Vous ne tarderez pas,

d'ailleurs, à en avoir la preuve. Maintenant, il est probable que les

types aperçus par vous, à travers le grillage, sont le résumé de toutes

les laideurs morales et physiques de ce globe.

--Mais comment peuvent-ils vivre dans un air aussi raréfié, poursuivit

la jeune fille? sans votre arrivée miraculeuse, c'en était fait de nous.

--Votre raisonnement pourrait être faux, mademoiselle; en ce sens que

les poumons de ces gens-là n'ont sans doute pas les mêmes exigences que

les nôtres; d'un autre côté, il se peut parfaitement qu'on les relègue à

Phobos, précisément à cause de la raréfaction de l'air, afin de leur

enlever, insensiblement et sans souffrances, toute force musculaire.

C'est un supplice comme un autre que cette asphyxie qui rend les forçats

apathiques et sans énergie.

--Mon cher monsieur Fricoulet, dit en ce moment Ossipoff, serait-il

possible de visiter ce véhicule?

--Assurément! mais, pour cela, munissez-vous de vos _respirols_.

--Eh! quoi! fit Séléna, il faut nous emprisonner de nouveau dans ce

casque?

--Sans doute; mais, cette fois, il n'y a plus aucune crainte à avoir,

car nous avons ici notre provision d'oxygène solidifié; et puis, en

quelques minutes, la curiosité de votre père sera satisfaite...

Ils allaient visser leur appareil; l'ingénieur ajouta:

--Une dernière recommandation: soyez le plus sobre possible de

mouvements, car le moindre geste un peu exagéré vous jetterait par

dessus bord et, cette fois, vous seriez irrémissiblement perdus.

Sur ces mots, il gravit une petite échelle, suivi d'Ossipoff et de

Séléna et, quelques instants après, tous les trois se trouvaient debout

sur une sorte de pont servant de toiture au logement dont ils sortaient

et autour duquel courait un bordage en métal.

Au-dessus de leur tête, tournant avec une rapidité vertigineuse, le

gigantesque cylindre étendait sa masse énorme et mouvante qu'entourait

l'hélice que l'on n'apercevait que sous l'aspect d'un linéament

diaphane.

À l'avant, la nacelle s'effilait, ainsi que la proue d'un navire, et le

ballon s'allongeait en pointe, fendant l'espace presque sans bruit; ce

fut par là que, grâce à une petite échelle, haute de trente mètres

environ, les Terriens pénétrèrent dans le tube au milieu duquel se

mouvait l'axe central; puis, après l'avoir parcouru dans toute sa

longueur, ils ressortirent par l'arrière, près du gouvernail, vaste

surface circulaire qui s'inclinait à volonté, dans tous les sens.

Une fois là, Ossipoff se mit en communication avec Fricoulet:

--Mais cet appareil ne se meut ni ne se dirige seul... il doit y avoir

un équipage?

L'ingénieur fit à ses compagnons signe de le suivre et, s'engageant dans

une étroite ouverture percée à la poupe de la nacelle et qu'une sorte de

couvercle fermait hermétiquement, il pénétra à l'intérieur.

Une fois là, tous les trois se débarrassèrent de leur _respirol_ et

Fricoulet fit alors admirer à Ossipoff la salle des machines où

d'incompréhensibles appareils, n'ayant aucun rapport avec ce que le

vieillard avait pu voir sur la Terre, fabriquaient, sans chaleur et sans

bruit, l'électricité qui agissait sur les moteurs pour faire tourner sur

son axe le gigantesque ballon cylindrique et sa voilure hélicoïdale.

Une demi-douzaine d'êtres étranges allaient et venaient autour des

appareils, indifférents, en apparence du moins, à la présence des

Terriens.

[Illustration]

Comme l'avait dit l'ingénieur, il y avait une différence considérable

entre les forçats de Phobos, ces êtres immondes, demi-reptiles et

demi-oiseaux qu'ils avaient aperçus à travers les mailles du filet

protecteur et ceux qu'ils avaient là, devant eux, avec leur tenue pleine

de fierté, leur démarche noble, et la remarquable intelligence qui se

lisait dans leurs regards.

Ils avaient un peu plus de deux mètres de haut: la tête ronde se

rattachait à un cou puissant; les yeux, remarquablement grands,

brillaient d'un vif éclat qui, à la longue, devenait fatigant; les

mâchoires, dépourvues de dents, avançaient en forme de bec; les

oreilles, courtes et profondes, étaient velues, comme les joues et le

crâne.

Les membres étaient longs et paraissaient robustes, quoique grêles, et

une membrane, semblable à celles des chauves-souris, les réunissait;

comme l'expliqua Fricoulet, cette membrane leur servait à la fois

d'ailes et de parachute.

[Illustration]

Au repos, comme ils étaient en ce moment, cette membrane remplaçait pour

eux tout vêtement, semblable à une sorte de toge dans laquelle ils se

drapaient, non sans noblesse; l'ingénieur ajouta que certains d'entre

eux, ceux appartenant aux hautes sphères intellectuelles, enduisaient

cette membrane de couleurs fort artistiques.

--Et vous osiez dire, tout à l'heure, que ces gens-là ne sont pas laids!

fit Séléna...

--À votre point de vue, sans doute, sont-ils affreux, répliqua

l'ingénieur; mais la beauté n'est pas tout, non seulement en ce monde,

mais encore dans l'Univers entier... Or, ce que j'ai vu de leur planète

me suffit pour affirmer que ces gens ont atteint un degré de

civilisation auquel nous n'arriverons, nous, que dans plusieurs siècles.

Tout en causant, les Terriens étaient rentrés dans l'intérieur de la

nacelle et s'acheminaient vers la cabine où Gontran était demeuré sous

la garde de Farenheit.

Fricoulet, qui devançait le vieillard et Séléna, allait franchir le

seuil, lorsque des éclats de voix, parvenant jusqu'à lui,

l'immobilisèrent; de la main il fit signe à ses compagnons de demeurer

silencieux et tous les trois prêtèrent l'oreille.

--_By God!_ hurlait Farenheit, je vous, dis, moi, que c'est un Américain

qui a découvert ces satellites... ou bien M. Ossipoff ne sait pas ce

qu'il dit.

--D'accord, répliquait M. de Flammermont... qui songe à contester à Hall

le mérite de cette découverte?... je dis seulement que si lui, favorisé

par le rapprochement maximum de la Terre et de Mars, a aperçu les deux

satellites de cette dernière planète, d'autres, avant lui, les avaient

pressentis.

--Allons donc! grogna l'Américain.

--Il n'y a pas de «allons donc» et ces lignes que je trouve citées dans

les _Continents célestes_, de mon illustre homonyme, n'ont certes pas

été écrites par Hall... elles sont dues à la plume de Voltaire, qui les

écrivait dans son roman de _Micromégas_, en l'an 1750.

«En sortant de Jupiter, nos voyageurs traversèrent un espace d'environ

cent millions de lieues et côtoyèrent la planète Mars. Ils virent deux

lunes qui servent à cette planète et qui ont échappé aux regards de nos

astronomes. Je sais bien que le P. Castel écrira contre l'existence de

ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par

analogie. Ces bons philosophes savent combien il serait difficile que

Mars, qui est si loin du Soleil, se passât à moins de deux lunes...»

Gontran ferma bruyamment le volume et demanda ironiquement:

--Que pensez-vous de cela, sir Jonathan.

--Je pense que votre Voltaire, n'étant pas astronome, a dit cela par pur

hasard et qu'une chance inespérée lui a fait prédire la vérité.

--Il faut avouer, en tout cas, riposta Gontran, que c'était là une

vérité dans l'air--sans jeu de mot--car Swift, le célèbre auteur des

_Voyages de Gulliver_, non seulement parle de deux «étoiles inférieures

ou satellites qui tournent autour de Mars», mais donne encore sur ces

satellites des renseignements précis; c'est ainsi que, d'après lui, le

satellite le plus proche de la planète «tourne autour d'elle en dix

heures, tandis que le plus éloigné tourne en vingt et une heures.»

--Je vous répondrai la même chose que pour Voltaire, Swift a dit cela au

hasard.

--Non pas, déclara M. de Flammermont, ils ont procédé tous les deux par

analogie.

--Qu'entendez-vous par là? bougonna Farenheit.

--J'entends que du moment que la Terre a un satellite, Jupiter quatre et

Saturne huit, il était présumable que Mars, situé entre la Terre et

Jupiter, en eût deux... cela était mathématique.

Comme aveuglé par l'évidence de ce raisonnement, Farenheit se tut durant

quelques secondes; puis, enfin, il grommela:

--Il n'empêche que ce soit un Américain qui a découvert les satellites

de Mars.

La porte alors s'ouvrit et Ossipoff répliqua:

--Non pas un Américain, sir Jonathan, mais une Américaine; il est avéré,

en effet, qu'après avoir passé plusieurs nuits à rechercher

infructueusement les satellites présumés de Mars, Hall, désespéré,

allait renoncer à continuer ses recherches, lorsque sa femme survenant,

insista vivement pour qu'il y consacrât encore «une soirée.»

--Peu importe, répliqua l'Américain, ce qu'il faut établir c'est que

l'honneur de cette découverte revient bien aux États-Unis.

--Eh! personne ne songe à vous le contester, mon cher sir Jonathan, dit

à son tour Fricoulet.

--La morale de cette histoire, fit Séléna en jetant à l'ingénieur un

regard malicieux, c'est que les femmes peuvent quelquefois être bonnes à

quelque chose.

[Illustration]

Fricoulet allait répondre, sans doute, mais Gontran s'avançant vers lui,

le serra dans ses bras.

--Ah! dit-il d'une voix émue, je ne m'attendais plus à te revoir.

--Miracle! miracle! s'écria Ossipoff, vous avez retrouvé votre voix!

--En retrouvant Fricoulet, j'ai retrouvé tout ce que j'avais perdu!

répliqua le jeune comte avec un sourire à l'adresse de Séléna.

Puis, après une nouvelle accolade:

--Mais par quel miracle nous as-tu rejoints?

L'ingénieur haussa doucement les épaules et répondit en prenant un petit

ton fat qui fit froncer légèrement les sourcils d'Ossipoff:

--Pas besoin de miracles, mon cher ami; un peu d'intelligence et

d'habileté ont suffi... À peine le ballon métallique eût-il repris le

chemin des airs que je m'aperçus vite de l'impossibilité matérielle où

je me trouvais de redescendre près de vous... alors je m'abandonnai à la

Providence et me laissai emporter pendant plusieurs heures. Après avoir

franchi plusieurs centaines de kilomètres, le ballon fit une évolution à

laquelle je reconnus que je venais de pénétrer dans la zone d'attraction

de Mars... À partir de ce moment, j'avais quelque chance d'être sauvé.

--Comment, d'être sauvé!... interrompit Farenheit.

--Assurément, car à défaut de Phobos, je pouvais atterrir sur Mars et je

manoeuvrai aussitôt dans ce sens: je tirai violemment le câble qui

commandait la soupape et celle-ci, ouverte toute grande, laissa

s'échapper les trois quarts du gaz. Alors commença une chute effrayante,

vertigineuse, formidable; en moins d'une demi-heure, je tombai de cinq

mille kilomètres... j'avais dû endosser mon _respirol_ pour n'être point

étouffé et, cramponné au bordage, j'étais comme fasciné par ce monde

dont la force d'attraction allait croissant à chaque seconde et contre

lequel j'allais inévitablement me briser.

--Pauvre monsieur Fricoulet, murmura Séléna; par quelles terribles

émotions vous avez dû passer...

[Illustration]

--Mon Dieu! mademoiselle, dussé-je vous paraître fanfaron, je vous

avouerai en toute sincérité que, pas un moment, la pensée de la mort ne

s'est présentée à mon esprit; j'étais très calme, au contraire, et tout

en tombant, je calculais la vitesse avec laquelle allait s'établir le

contact entre ma pauvre personne et la surface de Mars; je cherchais

aussi à pronostiquer ce qui allait résulter de cette rencontre.

--Ah! je te reconnais bien là, s'écria Gontran, tout fier lui-même du

courage de son ami.

--Bref, poursuivit l'ingénieur, j'étais à peine à six cents mètres du

sol lorsque soudain je m'arrêtai dans cette chute verticale et me

trouvai entraîné dans le sens horizontal par une force inconnue et avec

une vitesse inouïe; je fis ainsi une quarantaine de kilomètres et,

bientôt, apparut au-dessous de moi une nappe d'eau de vaste étendue et

miroitant au soleil; c'était l'océan Kepler; si le hasard voulait que ma

chute s'opérât dans cet élément liquide, j'avais quelque chance de m'en

sortir...

[Illustration]

--De l'élément? demanda Gontran.

--Non, de la situation en laquelle je me trouvais... malheureusement, je

continuais à filer, toujours dans le sens horizontal et, après avoir

franchi cet océan, je recommençai à planer au-dessus du sol ferme...

cependant, peu à peu, ma vitesse se ralentit et j'arrivai à une sorte

d'appareil métallique où je m'arrêtai.

--Qu'est-ce que c'était que cela? demanda Ossipoff, vivement intéressé.

--J'ai compris, par quelques explications sommaires qui m'ont été

fournies ensuite, que les Martiens ont établi à la surface de leur monde

un moyen de locomotion de grande rapidité basé sur la formation de

courants d'air violents, poussant, de relais en relais, des véhicules;

j'avais été pris dans un de ces courants d'air et, mon ballon formant

véhicule, j'avais ainsi miraculeusement échappé à la mort qui

m'attendait... Comme bien vous pensez, mon premier soin fut d'essayer de

vous rejoindre... Ah! ce ne fut pas facile, je vous le jure; enfin,

après bien des efforts, je réussis à faire comprendre à ces gens en

quelle situation vous vous trouviez; j'obtins alors qu'ils frétassent ce

ballon pour me permettre de vous aller chercher... et voilà...

Puis, se laissant tomber sur un siège, tout essoufflé de sa narration,

l'ingénieur ajouta:

--Voilà, certes, un récit auprès duquel celui de Théramène est peu de

chose, j'en suis tout époumonné.

Farenheit qui avait écouté toutes ces explications avec une grande

attention, s'approcha de Fricoulet:

[Illustration]

--Mon cher monsieur, dit-il, je voudrais vous poser une question.

--Posez, sir Jonathan, posez.

--Tout à l'heure vous avez parlé d'océan... en existe-t-il donc sur

cette nouvelle planète?

--Indubitablement, cher sir Jonathan, depuis longtemps, d'ailleurs,

l'aréographie est connue de tous.

--L'aréographie? répéta interrogativement Séléna.

--La géographie de Mars, si vous préférez, mademoiselle, du grec arês, Mars.

Farenheit fit entendre un ricanement moqueur:

--Eh! s'exclama-t-il, depuis longtemps aussi on connaît la géographie de

la Lune, la sélénographie, comme vous dites dans cet impossible langage

de savant! Sur les cartes qui en ont été dressées, il s'y trouve des

_mers_; mais il paraît qu'en astronomie les mots changent de sens,

puisque les espaces désignés sur la carte lunaire sous le nom de _mers_,

ne sont que d'immenses plaines arides et desséchées, sans la moindre

trace d'eau.

--Mais puisque je vous dis que j'ai vu, de mes yeux vu, l'océan Kepler,

s'écria Fricoulet.

Mickhaïl Ossipoff riposta d'un ton rogue:

--Vous êtes comme saint Thomas, vous ne croyez qu'aux choses que vous

voyez, mais si jamais, dans votre existence terrienne, il vous était

arrivé de regarder dans un télescope, vous eussiez été persuadé de

l'existence des mers martiennes sans avoir, pour cela, besoin de faire

le voyage.

[Illustration]

--Un petit voyage qui peut compter, ricana M. de Flammermont, 19

millions de lieues.

--Quatorze seulement, s'il vous plaît, observa le vieux savant, pour

étudier un astre, on ne choisit pas le moment où il est le plus éloigné

de vous.

--Mettons quatorze millions,... dit Farenheit en se croisant les bras,

et vous me ferez croire qu'à une semblable distance il est permis de

constater la présence de l'eau sur une planète?

--Vous admettez bien, vous, qu'un de vos compatriotes ait découvert

Deimos et Phobos, deux mondicules de quelques kilomètres de largeur, et

vous mettez en doute que l'on ait pu étudier Mars dont le diamètre a

près de 1700 lieues, soit une circonférence de 5375 lieues, si vous vous

donniez la peine de réfléchir un peu, vous vous éviteriez bien des

paroles inutiles.

[Illustration]

L'Américain frappa du pied avec violence.

--Ne me faites donc pas dire des choses que je n'ai pas dites,

grommela-t-il. Autre chose est de reconnaître dans l'espace des corps

existants--les lunettes sont faites pour cela--autre chose est de

prétendre étudier les détails infiniment petits.

--Mais, mon cher sir Jonathan, dit Gontran malicieusement, les lunettes

sont faites pour cela également.

--M. de Flammermont a raison, ajouta Ossipoff, grâce aux instruments

merveilleux que le progrès a mis à la disposition de la science moderne,

on peut affirmer l'existence de faits se passant à plusieurs millions de

lieues de nous avec autant de certitude que si on les touchait du doigt.

Ainsi, je vais plus loin encore dans mon affirmation: non seulement il y

a de l'eau à la surface de Mars, mais cette eau est de même composition

chimique que la nôtre... Non seulement il y a des mers, mais nous

connaissons encore leur profondeur et nous savons, par exemple, que les

plus profondes avoisinent l'équateur et la zone torride, comme la mer

Schiaparelli, la mer Flammarion, les océans Kepler et Newton, tandis

qu'aux environs du pôle elles ont moins de profondeur, telles sont les

mers Madler, Faye, Beer.

L'ébahissement de Farenheit était profond, indescriptible.

--On dirait, ma parole d'honneur! s'écria Ossipoff, que vous n'êtes

jamais allé en ballon!

--Ma foi, non, répliqua Farenheit; mon commerce de suifs n'exigeait pas

d'ascensions et mon goût pour la terre ferme m'a toujours empêché de me

livrer à d'aussi périlleux exercices.

--Eh bien! mon cher sir Jonathan, si vous étiez allé en ballon, vous ne

vous étonneriez pas que l'on puisse, en dépit des quatorze millions de

lieues qui nous séparent de Mars, connaître la plus ou moins grande

profondeur de ses mers... tout cela dépend de la teinte plus ou moins

foncée que présente l'aspect des masses liquides, plus la teinte est

sombre et plus la profondeur est grande.

--N'en peut-on pas déduire également, demanda Fricoulet, le degré de

salure des différentes mers, car il est prouvé que plus une étendue

d'eau est salée et plus elle est sombre, or, comme la salure dépend de

l'évaporation, il est tout naturel que les mers les plus sombres,

c'est-à-dire les plus salées, se trouvent dans les régions équatoriales.

Ossipoff inclina doucement la tête dans un mouvement plein de

condescendance approbatrice.

L'Américain demeura quelques instants silencieux, puis, soudain, faisant

claquer ses doigts:

--Au surplus, bougonna-t-il, peu m'importe que les mers soient salées et

profondes, ou qu'elles ne le soient pas! Le principal, pour moi, c'est

que l'on puisse respirer à son aise, librement, sans être obligé de

s'enfermer encore dans cette cage de sélénium.

Et il lançait un mauvais regard du côté des _respirols_ empilés dans un

coin.

--À ce point de vue là, répondit Fricoulet en riant, vous pouvez être

tranquille, mon cher sir Jonathan; la planète Mars est pourvue d'une

atmosphère de composition identique à la nôtre: les études spectrales ne

laissent aucun doute à ce sujet... si même vous aimez la pluie et les

nuages, vous aurez de quoi vous contenter, car l'atmosphère martienne

est riche en vapeur d'eau.

--Mais, objecta Gontran, en vertu du peu d'intensité de la pesanteur à

la surface de Mars, la densité de son atmosphère doit être à peu près

nulle et il s'ensuit probablement une raréfaction semblable à celle qui

existe sur le sommet des hautes montagnes terrestres.

Le visage déjà radieux de l'Américain s'assombrit de nouveau.

--Alors, grommela-t-il, encore les _respirols_!

Fricoulet fit entendre un petit clappement de langue impatienté:

--S'il en était ainsi que tu le dis, répliqua-t-il à M. de Flammermont,

les mers martiennes seraient à sec, tout leur contenu s'étant depuis

longtemps volatilisé dans l'espace au lieu de se transformer, après leur

évaporation, en vapeurs, en nuages, en brouillards, pour retomber

ensuite, sous forme de pluie, à la surface de la planète; d'un autre

côté, les neiges qui entourent les pôles, au lieu de former une simple

calotte dans les régions polaires, enseveliraient la planète tout

entière dans un linceul, transformant Mars en un bloc de glace.

Gontran parut fort ennuyé de cette explication fournie devant Ossipoff;

quant à Farenheit, son visage se dérida de nouveau.

--Maintenant que vous avez rassuré sir Jonathan, dit à son tour Séléna

en souriant, je voudrais bien que vous me rassuriez moi aussi, monsieur

Fricoulet.

L'ingénieur s'inclina.

--Tout à votre disposition, mademoiselle, murmura-t-il.

--Vous savez que je suis frileuse, dit la jeune fille.

[Illustration]

--Oui, je le sais, et votre séjour cométaire a dû certainement

développer en vous cette disposition naturelle... mais pourquoi me

dites-vous cela?

--Parce que je suppose qu'il doit faire rien moins que chaud sur votre

Mars.

Les yeux de l'ingénieur s'agrandirent.

--Je serai curieux, par exemple, de savoir sur quoi vous basez cette

supposition?

--Sur ce que m'a dit Gontran.

À peine l'ingénieur avait-il posé cette question qu'il la regretta, car

il eut presque aussitôt le pressentiment de la réponse; aussi

étouffa-t-il la fin de la phrase sous une toux bruyante et opiniâtre.

Puis il s'écria:

--Oui, oui, je vous vois venir; vous êtes de ceux qui croient que la

température des planètes est déterminée par leur distance du Soleil et,

alors, comme Mars est de dix-neuf millions de lieues plus éloignée que

la Terre de l'astre central, il s'ensuit que pour vous, on y doit jouir

d'une température sibérienne.

[Illustration]

D'un signe de tête, la jeune fille indiqua que c'était bien cela.

--Eh bien! c'est là une erreur, poursuivit Fricoulet; la température

dépend de la composition de l'atmosphère qui agit comme une serre; au

point de vue de la chaleur solaire, elle la laisse arriver jusqu'à la

surface du sol et, ensuite, la retient, s'opposant à ce qu'elle se

dissipe dans l'espace... Or, l'air proprement dit, c'est-à-dire

l'oxygène et l'azote, ne jouent qu'un rôle insignifiant dans le

mécanisme que je viens de vous expliquer, la vapeur d'eau seule a une

influence sur la chaleur, en raison de son pouvoir absorbant seize mille

fois supérieur à l'air sec!

Séléna battit des mains.

--J'y suis, s'écria-t-elle, j'y suis, vous avez dit tout à l'heure que

la spectroscopie avait découvert dans l'atmosphère martienne une

quantité considérable de vapeur d'eau, donc, la température...

--...Est plus froide ou plus chaude que sur la Terre, ou peut-être même

égale, cela dépend,... mais, en tout cas, je crois bien que nous

n'aurons pas trop à souffrir.

--D'ailleurs, reprit Farenheit, si ces Martiens sont aussi avancés dans

leur civilisation que vous le prétendez, ils doivent certainement avoir

des moyens infaillibles de se préserver du froid comme de la chaleur.

--C'est probable.

Cela dit, Fricoulet endossa son _respirol_, vissa son casque de sélénium

et monta sur le pont; il y retrouva Ossipoff qui, penché sur la

rambarde, dévorait des regards le pays qui s'étendait au-dessous de lui.

--Hein! dit le savant en se mettant aussitôt en communication avec

l'ingénieur, comme on se rend bien compte de la topographie martienne.

--Il est bien certain, repartit le jeune homme, qu'à quelques centaines

de kilomètres on a des choses une vue plus nette que lorsqu'on les

aperçoit à plusieurs millions de lieues.

--Quelle différence avec notre globe!... tandis que les trois quarts de

la superficie terrestre sont envahis par les eaux et que nos plus vastes

continents ne sont, à proprement parler, que des îles gigantesques; ici,

c'est tout le contraire: les eaux et les continents sont dans des

proportions à peu près égales... il semble même que la proportion doit

pencher en faveur des continents.

[Illustration]

--Et puis, regardez donc, poursuivit Fricoulet, c'est fort curieux;

toutes ces mers ne sont vraiment que des méditerranées.

Comme il achevait ces mots, une main se posa sur son épaule; il se

retourna et vit Gontran qui lui fit signe qu'il voulait lui parler.

Aussitôt, les deux parleurs s'ajustèrent sur les deux casques.

--Qu'y a-t-il?

[Illustration]

--Il y a, répondit le jeune comte, que je m'écarquille en vain les yeux

pour découvrir cette lueur sanglante qui a fait de Mars la planète

guerrière, et que je ne vois absolument rien.

--Ce qui n'a rien d'étonnant, attendu que cette teinte rougeâtre, ou,

pour être plus dans la vérité, jaune orangée, est plus appréciable à

l'oeil nu que dans une lunette... on a remarqué dans les observatoires

que cette teinte diminuait d'intensité à mesure qu'on augmentait le

grossissement des instruments, voilà pourquoi tu ne la distingues même

pas.

--Cependant, une atmosphère rougeâtre devrait donner à tout ce qui

l'entoure un aspect de même teinte.

--Hérésie, mon cher,... hérésie,... car, si cette coloration était due à

l'atmosphère, elle serait plus intense sur les bords qu'au centre, en

raison de l'épaisseur atmosphérique traversée par les rayons lumineux.

--Faut-il donc l'attribuer au sol lui-même?

--Si le père Ossipoff t'entendait, il en ferait un bond, s'écria

l'ingénieur; car cette hypothèse est en contradiction flagrante avec ce

que nous savons du monde de Mars... Comment, en effet, admettre que

l'action séculaire des quatre éléments qui engendrent la vie: l'eau,

l'air, la terre, le feu, soit demeurée nulle, et qu'aucune végétation

n'ait revêtu la surface de Mars.

[Illustration]

--Ce serait donc cette végétation!... Mais, au fait, tu dois en savoir

quelque chose, puisque tu en arrives.

--À ce sujet, je ne puis te donner aucun renseignement... D'abord, j'ai

abordé, de nuit, sur Mars... ensuite, eût-il fait grand jour, que

j'étais trop ému, trop angoissé, pour faire aucune remarque.

Gontran demeura silencieux un moment.

--Alors, dit-il, jusqu'à nouvel ordre, ce que j'ai de mieux à faire,

c'est d'adopter la théorie de la végétation?... au cas ou Ossipoff

m'interrogerait.

--Peuh!... cela n'est d'aucune importance... rappelle-toi seulement que

Mars a 5,375 lieues de tour, que, comparativement au globe terrestre, sa

surface est des 27 centièmes, son volume des 16 centièmes, son poids du

demi-dixième, et sa densité des 69 centièmes, ce qui donne à l'intensité

de la pesanteur à sa surface, le tiers de ce qu'elle est à la surface de

la terre... Retiendras-tu cela?

--Je le pense... mais est-ce tout?

--Non, rappelle-toi encore ceci: que Mars tourne sur lui-même en

vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-sept secondes, et autour

du soleil en six cents soixante jours, ce qui lui fait une année double

de la nôtre.

--Et conséquemment des saisons.

--Je t'arrête... car c'est là une des différences caractéristiques de ce

monde avec le nôtre. Non seulement la durée des saisons est plus longue,

mais elle est plus inégale, en raison de son orbite très allongée...

ainsi, tandis que le printemps et l'été durent cent quatre-vingt-onze et

cent quatre-vingt-un jours, l'automne et l'hiver ne durent que cent

quarante-neuf et cent quarante-sept jours.

L'ingénieur allait sans doute continuer ses explications, lorsqu'un

Martien s'approchant, lui fit signe qu'il fallait descendre dans la

cabine.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 59 / 77 题