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UNE des choses les plus singulières du système céleste et, en même
temps, des plus remarquables, est la différence qui existe dans la
marche des deux satellites de Mars autour de leur planète.
Tandis que l'un, _Deimos_, le satellite extérieur, tourne en trente
heures dix-sept minutes, cinquante-quatre secondes, la planète tourne
sur elle-même en vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-trois
secondes; il s'ensuit que ce satellite paraît marcher très lentement de
l'est à l'ouest dans le ciel de Mars. Si la durée de sa révolution était
égale à la durée de rotation de Mars, il serait constamment visible pour
les habitants du même hémisphère, et inconnu des habitants de
l'hémisphère opposé.
La différence entre cette révolution et cette rotation étant de cinq
heures quarante-une minutes, il en résulte que _Deimos_ semble accomplir
en cent trente-une heures, soit cinq jours martiens, son circuit autour
du ciel de Mars; si donc, les habitants de cette planète ont, à l'instar
de leurs frères terrestres, un calendrier réglé d'après la période
d'évolution de leur satellite, les mois n'ont pas plus de cinq jours, ce
qui, pour une année de 668 jours martiens, fait un total de 133 mois.
Dans de toutes autres conditions s'opère la révolution de _Phobos_, le
satellite le plus proche qui, tournant de l'ouest à l'est, accomplit son
cycle entier dans l'espace de sept heures trente-neuf minutes; de la
différence de ce mouvement avec celui dont Mars est animé pour tourner
sur lui-même, dans le même sens en 24 heures 37 minutes, il résulte que
ce satellite se lève à l'occident et se couche à l'orient après avoir
traversé le ciel martien avec une vitesse correspondant à la différence
des deux mouvements, c'est-à-dire en onze heures environ. C'est là un
exemple unique dans le système du monde.
Cette condition spéciale de révolution était particulièrement favorable
à l'examen que Mickhaïl Ossipoff voulait faire de Mars; emporté par
Phobos comme par un coursier céleste lancé au galop, il courait tout
autour de ce monde nouveau pour lui, dont les faces défilaient peu à peu
à ses yeux ravis.
Le jour se levait sur la partie du continent Huygens que baigne la mer
Huggins et le satellite, devançant, dans sa course rapide, la planète
plus lente en sa rotation, suivait l'astre du jour.
Comme s'il eut été en ballon, le vieux savant planait au-dessus des
océans bizarrement découpés au milieu de continents jaunâtres, zébrés en
tous sens par de nombreux courants se coupant dans toutes les
directions. Vers la partie équatoriale, les continents Herschell et
Copernic lui apparurent nettement; puis au nord, les Terres de Fontana,
de Laplace et de Le Verrier; au sud les îles de Green, Jacob, Cassini,
de Rosse, de Secchi et l'isthme de Niester rattachant la terre de Hall à
celle de Green.
Sombres, au milieu des continents plus clairs, baignant les côtes
équatoriales, s'étendaient l'océan Newton et les mers Maraldi et
Flammarion.
Ensuite, ce fut l'étrange mer du Sablier qui, après avoir circulé par de
bizarres contours entre les continents Herschell et Copernic, se reliait
aux mers Delambre et Beer.
Enfin, brillant sous le soleil, d'un admirable éclat, la tache blanche
des neiges polaires s'étendait du cinquantième degré, presque de la
pointe de la terre Le Verrier, jusqu'au pôle austral.
Et, durant de longues heures, le savant demeura immobile, la poitrine
étrangement angoissée, les regards fixés dans une sorte d'hypnotisme,
sur ce monde aperçu par lui, de l'observatoire de Poulkowa, à une
distance de 19 millions de lieues et dont maintenant quelques milliers
de kilomètres à peine le séparaient.
Il vit successivement apparaître et disparaître à l'occident oriental,
l'océan Kepler avec le golfe de Kaiser et la curieuse baie du Méridien
si bizarrement découpée par les eaux; puis ce furent les continents de
Galilée et de Huygens, baignés au sud par la mer Schiaparelli, et au
nord par la mer Oudemans.
À ce moment, Phobos, entraîné par sa rotation, présenta au Soleil la
face sur laquelle les Terriens s'étaient arrêtés, et brusquement, sans
transition, le jour se fit.
Mickhaïl Ossipoff poussa un soupir de regret d'être ainsi arraché à ses
études contemplatives; puis il se redressa et seulement alors, le
souvenir de ses compagnons lui revint.
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Il tourna les regards vers eux; étendus à terre dans la même position où
le sommeil les avait surpris quelques heures auparavant, ils dormaient
toujours.
Un moment, il hésita à les éveiller; eux n'avaient pas, comme lui, pour
oublier leurs fatigues, la passion scientifique qui dévorait tout son
être, ils étaient brisés.
Mais il songea à Fricoulet, à Fricoulet qui, peut-être, avec sa
connaissance de la navigation aérienne, avait réussi à atterrir sur le
monde qui les portait, et à la recherche duquel il fallait se lancer au
plus tôt.
Il s'approcha de Farenheit qui se trouvait être le plus près de lui et,
appliquant son parleur à l'ouverture du casque du dormeur:
--Ohé! cria-t-il, debout.
Cet appel résonna dans le casque de sélénium avec un bruit terrible, si
terrible même que l'Américain, épouvanté, se dressa d'un bond, mais ce
même bond, en vertu du peu de pesanteur de son individu, le lança à un
millier de mètres dans l'espace.
--_By God!_ grommela le citoyen des États-Unis en apercevant au-dessous
de lui ses compagnons qui lui semblaient réduits de moitié, je suis un
homme perdu ou tout au moins bien endommagé.
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Et, instinctivement, il ferma les yeux pour ne point assister à sa
chute.
Mais, à sa grande surprise, plusieurs secondes se passèrent, puis une...
deux... trois... quatre minutes, et aucun point de contact n'avait
encore eu lieu entre Phobos et lui.
Alors, il se risqua à ouvrir les yeux.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction, son ahurissement, en constatant qu'il
était encore distant du sol d'une dizaine de mètres au moins, et qu'il
descendait avec la même rapidité qu'une plume abandonnée dans l'espace.
Au-dessous de lui, Mickhaïl Ossipoff, Séléna et Gontran agitaient
désespérément les bras.
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Enfin, avec une lenteur qui ne manquait pas de majesté, l'Américain
arriva à leur portée et fut aussitôt happé au pied par le comte de
Flammermont, impatient de reprendre possession de son compagnon de
voyage.
Aussitôt, Ossipoff lui fit signe qu'il voulait se mettre en
communication avec lui.
Quand les deux parleurs furent ajustés:
--Hein! s'écria victorieusement le vieillard, sir Jonathan vient de nous
donner la preuve que Proctor avait pronostiqué juste en ce qui concerne
les satellites de Mars.
Gontran sentit un léger frisson lui courir le long de l'épine dorsale, à
la pensée qu'il allait peut-être prendre fantaisie à Ossipoff d'engager
une discussion astronomique, et il ouvrait déjà la bouche pour répondre
par un «Ah!» non compromettant, lorsqu'il se souvint tout à coup du
mutisme dont sa prudence lui avait suggéré, la veille, l'idée de se
déclarer affligé.
Il retint donc l'interjection prête à s'échapper de ses lèvres et se
contenta d'esquisser, avec la tête, un geste vague, qui pouvait passer
pour une affirmation aussi bien que pour une dénégation.
Mais, Ossipoff, qui avait la science expansive, continua:
--Se basant sur ce que le diamètre de Phobos pourrait être, au maximum,
de 32 kilomètres, c'est-à-dire atteindre le centième du diamètre
lunaire, l'astronome anglais a établi que la surface de Phobos devait
être à celle de la Lune comme un est à dix mille, et que son volume,
comparativement à celui du satellite de la Terre, devait être dans la
proportion de 1/1,000,000.
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