Grandeur comparée du Soleil vu de Mercure et vu de la Terre.[7]

Et il ajouta:

--Nous avions déjà «Mignon aspirant au ciel» voici maintenant «Gontran

aspirant au maire».

Sans doute, l'ingénieur aurait-il continué longtemps de la sorte, s'il

n'avait été interrompu par la voix d'Ossipoff.

--Monsieur Fricoulet, dit le vieillard, dans quarante-huit heures, il

faudra nous préparer au départ, combien croyez-vous qu'il faille de

temps pour l'emmagasinage du gaz dans la sphère?

--Quarante-huit heures, précisément, monsieur Ossipoff, répondit le

jeune homme, après avoir réfléchi quelques instants.

--Il faudrait alors vous y mettre de suite,... car je vous le répète, le

moment approche où il nous faudra partir d'ici.

Deux jours après, la sphère, remplie d'hydrogène à l'aide d'une pompe à

double effet, aspirant l'air atmosphérique et le remplaçant ensuite par

le gaz, se balançait, au sommet de la colline, contenue dans une sorte

de résille à larges mailles formée des filins de sélénium qui

rattachaient primitivement la logette au parachute; à l'extrémité de

cette résille, la nacelle était fixée, pleine de pierres, pour empêcher

l'appareil de s'envoler dans l'espace.

Pendant que ses compagnons s'occupaient à emménager dans l'esquif aérien

tout ce qui leur fallait emporter, Ossipoff, l'oeil rivé à sa lunette,

sondait l'immensité céleste.

[Illustration]

Tout à coup, un clappement de langue impatiente lui échappa, qui attira

l'attention de Fricoulet.

--Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur.

--Il y a que Deimos n'est pas là...

[Illustration]

--Fichtre, son papa, le professeur Hall, se serait-il donc trompé en

croyant le découvrir?... après tout, il se peut parfaitement que Mars

n'ait point de satellite.

Le vieillard secoua la tête, puis, en fronçant le sourcil:

--Hall a bien vu, répondit-il, et maintenant j'ai la clé du mystère,...

le satellite que nous cherchons est, en ce moment, à l'autre extrémité

de son orbite, caché par Mars et éloigné de nous, de plus de 40,000

kilomètres!

--Mais alors, que faire? demanda Gontran.

Ossipoff demeura pensif.

--Il y aurait bien un moyen, dit-il enfin, ce serait de changer notre

plan, et au lieu de viser Deimos, de tenter d'aborder Phobos, dont

quelques milliers de kilomètres, à peine, nous sépareront dans six

heures,... qu'en pensez-vous, monsieur de Flammermont?

Dans les circonstances graves, le vieillard renonçait aux appellations

familières qu'il avait coutume d'employer vis-à-vis de son futur gendre.

--Mais, mon cher monsieur, répondit le jeune comte, je ne puis

qu'approuver cette idée.

--D'autant plus, ajouta Fricoulet, que Phobos n'étant distant de Mars

que de 6,000 kilomètres, il nous sera plus facile d'enjamber du

satellite sur la planète.

Sans doute, le vieux savant allait-il se lancer dans quelques

explications complémentaires, mais le bruit d'une discussion éclatant

tout à coup, entre Sharp et Farenheit, détourna son attention et celle

des deux jeunes gens.

Il s'agissait d'un volumineux paquet, enveloppé soigneusement dans de la

toile, que l'Américain venait d'introduire dans la nacelle et que Sharp

voulait rejeter au-dehors, attendu, disait-il, qu'il ne se trouvait pas

sur la liste des objets à emporter.

--_By God!_ grommelait Farenheit, n'ai-je pas, tout comme les autres,

travaillé à la construction de ce ballon, et n'ai-je pas le droit?...

[Illustration]

--Non, interrompit l'ex-secrétaire perpétuel, vous n'avez pas le droit

de compromettre le succès de l'expédition par une surcharge inutile.

Le visage de Farenheit devint apoplectique.

--Inutile, répliqua-t-il en grinçant des dents; certes, oui, elle serait

inutile, cette surcharge, si vous ne m'aviez pas volé, dépouillé, ruiné,

ainsi que vous l'avez fait.

Sharp s'avança vers lui, les poings levés.

L'Américain se mit en défense.

Ossipoff intervint en ce moment.

--Voyons, dit-il, que se passe-t-il?

--Il se passe, rugit Farenheit, que cette canaille, dont les funestes

conseils ont dilapidé ma fortune, veut m'empêcher de la reconstituer.

--Comment cela?

--Eh! oui, je viens de mettre dans la nacelle un fragment de carbone

cristallisé qui, si j'ai la chance de revoir jamais New-York, me

dédommagera un peu des pertes et des fatigues que j'aurai subies;

n'est-ce pas équitable?

--Assurément si, mon cher sir Jonathan, répliqua le vieillard, et je ne

pense pas que quelques livres de plus ou de moins...

Fricoulet, qui venait de jeter un coup d'oeil sur le bagage de Farenheit,

répliqua:

--Mais cela pèse au moins soixante kilos, dit-il.

--En ce cas, reprit Ossipoff, Fédor Sharp à raison; nous ne pouvons

emporter un poids supplémentaire aussi considérable.

Chose bizarre, l'Américain parut tout à coup se calmer et il murmura:

--Cependant, vos calculs peuvent ne pas être justes... si, par hasard,

la force ascensionnelle de la sphère était plus grande que vous ne vous

l'imaginez.

--Tenez, sir Jonathan, dit l'ingénieur, il y a un moyen de tout

concilier; laissez provisoirement votre rocaille dans la nacelle, avant

le départ nous expérimenterons la force du ballon, si elle est

insuffisante, vous sacrifierez vos 60 kilogs... cela vous convient-t-il?

Un sourire singulier plissa les lèvres de l'Américain:

--Cela me convient, grommela-t-il...

Et comme si de rien n'était, il continua le transbordement des bagages.

Bientôt l'emménagement étant fini, il fallut songer à l'embarquement.

Séléna et Gontran s'installèrent les premiers; puis Ossipoff et

Fricoulet les rejoignirent; après quoi, Farenheit prit, lui aussi, place

dans la nacelle.

Fédor Sharp avait voulu rester le dernier, afin de vérifier lui-même la

force du ballon; son inimitié contre l'Américain était telle qu'il

éprouvait à l'avance une grande joie à la pensée de lui faire jeter par

dessus bord son quartier de diamant, comme un vulgaire sac de lest.

La sphère de sélénium n'était plus rattachée au sol cométaire que par un

câble tissé avec la même plante dont avaient été cerclés les tonneaux,

et elle se balançait légèrement, semblant, par de petites secousses,

témoigner de son désir de prendre sa liberté.

--Vous voyez! vous voyez! s'écria Farenheit triomphant, j'avais

raison!... ma surcharge n'empêchera pas le ballon de s'élever.

--Et moi, répliqua narquoisement Fédor Sharp, croyez-vous donc que je

pèse une plume?

Ce disant, il s'accrochait au rebord de la nacelle dont le fond vint,

aussitôt, heurter rudement le sol.

--Allons, ricana-t-il en abandonnant la nacelle pour saisir le câble à

deux mains, il faut sacrifier votre petit milliard--à moins, cependant,

que vous ne préfériez lui donner votre place et demeurer ici.

--Il y avait encore ceci à quoi tu n'avais pas pensé! rugit l'Américain.

Et, avant qu'on n'eût le temps de s'y opposer, il avait ouvert son

couteau et tranché, d'un seul coup, le câble qui retenait captive la

sphère de sélénium.

Le ballon s'éleva rapidement dans les airs, pendant que Fédor Sharp,

perdant l'équilibre, roulait comme une balle, jusqu'au bas de la colline

mercurienne.

Un cri d'horreur s'était échappé de la poitrine des voyageurs; même

Ossipoff se jeta sur Farenheit, les bras levés dans une attitude

menaçante.

--Malheureux! exclama-t-il.

[Illustration]

L'Américain, les bras croisés et la lèvre souriante, le toisa d'un

regard railleur:

--Voilà, dit-il, ce qui s'appelle faire d'une pierre deux coups: je

répare la brèche faite à ma fortune et je satisfais ma vengeance.

--Mais, misérable! hurla le vieillard, j'avais engagé ma parole que le

passé était oublié.

--Preuve que vous avez une mémoire d'humeur fort commode... au surplus,

vous n'y avez pas manqué, à votre parole; au besoin, je suis prêt à

attester, par écrit, que moi seul ai médité et accompli cet exécrable

forfait.

[Illustration]

Mickhaïl Ossipoff, penché sur le rebord de la nacelle, sondait l'espace

au-dessous de lui, cherchant, dans l'infini étincelant, le noyau

cométaire, maintenant à peine perceptible.

Fricoulet regarda Gontran et un sourire sceptique plissa ses lèvres:

--Le pauvre diable! dit-il, et nous qui nous étions engagés à lui

conserver la vie sauve.

[Illustration]

--Preuve que nous nous étions engagés à la légère, répondit le jeune

comte, puisque la Providence n'a pas voulu ratifier notre engagement.

En moins d'une demi-heure, on avait franchi près de cent kilomètres;

perdue dans l'irradiation solaire, la comète était invisible à l'oeil nu,

l'air raréfié de plus en plus avait contraint les voyageurs à revêtir

leur _respirol_ et l'intensité de la pesanteur allait diminuant

rapidement.

Lorsque l'horaire d'Ossipoff marqua minuit, on avait franchi environ

quatre mille kilomètres et la pesanteur était à peu près nulle, si bien

que les Terriens durent s'attacher à la nacelle pour éviter d'être

précipités par dessus bord, à leur moindre mouvement.

Soudain, l'appareil sembla pirouetter sur lui-même et, subitement,

l'aspect du ciel changea.

--Nous venons de pénétrer dans la zone d'attraction martienne! cria

Ossipoff à Gontran par l'intermédiaire de son parleur.

--Et c'est Phobos, sans doute, que nous apercevons-là, au-dessous de

nous, répliqua, par le même moyen, M. de Flammermont en désignant, à

quelques centaines de kilomètres dans l'espace, une petite boule qui

paraissait enveloppée d'un rayonnement rougeâtre.

Le vieux savant fit de la tête un signe affirmatif et, se suspendant au

filin métallique qui commandait la soupape, il ouvrit celle-ci toute

grande, permettant ainsi à une certaine quantité de gaz de s'échapper.

Aussitôt, le ballon alourdi commença à descendre et, avec une rapidité

vertigineuse, l'astre qu'il s'agissait d'atteindre grandit aux yeux

émerveillés des Terriens; il semblait qu'ils fussent eux-mêmes immobiles

dans l'espace et que Phobos se précipitât à leur rencontre.

--Combien de temps pensez-vous que va durer cette descente? demanda M.

de Flammermont.

Ossipoff jeta un coup d'oeil rapide à ses instruments.

--Une heure environ, répliqua-t-il.

[Illustration]

Quelque temps encore, il laissa la soupape entr'ouverte; puis la

fermant, il fit passer par dessus bord le câble métallique auquel avait

été fixée, en guise d'ancre, une barre de sélénium contournée en forme

d'hameçon.

Tout à coup, la nacelle reçut un choc: elle venait de toucher le sol;

puis, se relevant, le ballon alla retomber à quelques centaines de

mètres plus loin, pour s'élever de nouveau et retomber une fois encore;

après quoi, il se mit à glisser sur le flanc, traînant à sa suite la

nacelle, après laquelle les voyageurs, rudement secoués, se

cramponnaient de toutes leurs forces.

Enfin, un arrêt brusque et net eut lieu; l'ancre, sans doute, venait de

mordre et immobilisait la sphère qui, retenue par son câble, se

balançait à quelques mètres du sol.

Penchés sur le bordage, les Terriens examinaient, avec une curiosité

anxieuse, la configuration étrange du monde nouveau sur lequel ils

venaient d'aborder.

[Illustration]

Par une singulière illusion d'optique, il leur semblait que le sol fût

couvert d'une sorte de résille, aux mailles régulières, assez étroites

et qui s'étendaient à perte de vue.

--Oh! oh! dit aussitôt Ossipoff à Gontran, nous n'allons pas tarder à

être renseignés sur un des points les plus intéressants de l'astronomie.

Et, aux regards interrogateurs du jeune homme, il répondit:

--Ce sont des canaux de Mars que je veux parler... peut-être ce que nous

apercevons là, à nos pieds, va-t-il nous servir d'indice pour résoudre,

dès à présent, ce curieux problème.

Cependant Fricoulet, aidé de Farenheit, avait lancé au dehors de la

nacelle l'échelle de corde qui devait servir aux voyageurs à abandonner

leur véhicule.

L'Américain descendit le premier; puis ce fut le tour de Séléna; après

quoi, Ossipoff et Gontran enjambèrent eux aussi le bordage pour

rejoindre leurs compagnons.

Fricoulet s'apprêtait à les suivre, lorsque tout à coup, la sphère que

le vieux savant n'avait qu'incomplètement débarrassée d'hydrogène et qui

brusquement venait d'être allégée de la partie la plus considérable de

son poids, exerça sur son câble une si formidable tension que, l'ancre

se rompant, elle reprit sa liberté.

[Illustration]

Avant que les Terriens eussent eu le temps de se reconnaître, le ballon

métallique n'était déjà plus qu'un point dans l'espace.

--Fricoulet! Fricoulet! s'écria M. de Flammermont en agitant

désespérément ses bras dans la direction où venait de disparaître son

ami.

Mais la voix du jeune homme ne dépassa pas l'enveloppe de son

_respirol_.

--Ne craignez rien, dit Ossipoff en lui mettant la main sur l'épaule, ce

jeune homme, s'il n'est pas très savant, est très courageux; en outre,

il connaît mieux les ballons que l'astronomie... j'ai idée qu'il s'en

tirera.

Ensuite, attirant par un geste l'attention de Gontran sur le sol, il lui

demanda:

--Que pensez-vous de ceci?

Il lui montrait un véritable filet métallique sur lequel ils avaient

pris pied et dans l'une des mailles duquel le crochet du ballon avait

mordu.

Que recouvrait ce filet? il était impossible de s'en faire une idée, en

raison de l'obscurité relative qui régnait sur Phobos; il semblait

toutefois qu'un brouillard opaque cachât aux yeux des Terriens l'aspect

du petit monde sur lequel ils venaient d'aborder.

Ossipoff, ne recevant pas de réponse, répéta la même question.

Gontran demeura muet, plongé qu'il était dans de profondes réflexions;

outre, en effet, que l'accident survenu à Fricoulet le peinait beaucoup,

il n'était pas sans inquiétude au sujet de la modification qu'allait

apporter, dans ses relations avec le vieux savant, la disparition subite

de son inspirateur.

Sans compter que la nacelle avait emporté, avec tous les bagages, le

bienheureux exemplaire des _Continents célestes_, qui lui avait déjà

rendu tant de services.

Privé à la fois, et de son souffleur et de son _vade mecum_, M. de

Flammermont se trouvait dans l'absolue impossibilité de continuer à

jouer le rôle qu'il avait si intelligemment soutenu depuis plusieurs

mois.

Lui fallait-il donc, après tant d'épreuves, renoncer à l'espoir de

devenir jamais le mari de Séléna?

Non, cela ne pouvait être, cela ne serait pas! et il supplia les

divinités martiennes de lui envoyer une inspiration.

Stupéfait de ce mutisme, Ossipoff lui cria à pleins poumons:

--Êtes-vous sourd?

Gontran secoua la tête négativement et posa l'index sur le point de son

_respirol_ qui correspondait à sa bouche.

--Muet! s'exclama le vieillard, vous êtes muet?

Et, se retournant vers sa fille:

--Le pauvre garçon! dit-il, quelle exquise sensibilité que la sienne! La

perte de son ami vient de lui produire un bouleversement tel qu'il en a

perdu subitement la parole.

La jeune fille se jeta dans les bras de son père; son masque de

caoutchouc empêchait de voir les larmes qui ruisselaient le long de ses

joues; mais à sa poitrine, que soulevaient de violents hoquets, il était

facile de deviner qu'elle sanglotait.

--Va, va, fillette, déclara Ossipoff attendri par cette grande douleur,

c'est l'émotion du premier moment... avec le temps, cela se remettra.

Soudain, Farenheit qui, jusqu'à présent était demeuré muet et

silencieux, positivement abasourdi par la perte de son précieux roc de

diamant, se prit à gesticuler, en agitant les bras d'une façon

désordonnée.

Ses compagnons coururent à lui et poussèrent des cris d'horreur en

remarquant que l'Américain avait l'un de ses pieds retenu par des sortes

de griffes sortant de l'intérieur du filet.

[Illustration]

Ces griffes étaient fixées à l'extrémité de longues ailes membraneuses,

lesquelles appartenaient, elles-mêmes, à un corps velu, le long duquel

elles s'étendaient, rattachées à des membres antérieurs et postérieurs,

ayant, à peu de chose près, la forme des bras et des jambes de l'espèce

humaine. À un cou assez long, une tête proportionnée était attachée, une

tête sans poils aucuns et qu'animaient deux yeux glauques, brillants

entre des paupières sans cils; le nez était long et mobile comme une

trompe de tapir, la bouche, toute ronde, était ourlée de lèvres fortes

s'entr'ouvrant sur des mâchoires formidables.

Accroché par ses griffes au filet métallique, cet être étrange et

horrible avait saisi l'Américain par le bas de la jambe.

Enfin, d'un violent effort, Farenheit se dégagea et, bondissant à vingt

pieds en l'air, s'en alla retomber à cinquante mètres de là.

--Singulier monde et singuliers habitants, grommela Ossipoff en

entraînant sa fille, à moitié morte de peur, et suivi de Gontran qui

n'était qu'à moitié rassuré... ce filet n'est peut-être pas destiné à

autre chose qu'à transformer Phobos en une immense volière...

[Illustration]

Et il ajouta avec un profond soupir:

--Ô imperfection et inanité de la science humaine! que diraient donc ces

messieurs de l'observatoire de Paris, s'ils pouvaient apercevoir avec

leurs télescopes le satellite martien entouré d'une résille comme un

vulgaire chignon de femme.

--Si vous m'en croyez, déclara Farenheit au vieillard, nous chercherons

à quitter cette sorte de cage; outre que ces êtres immondes m'inspirent

un profond dégoût, la marche n'est rien moins que facile et, pour se

maintenir en équilibre, il faut se livrer à des exercices acrobatiques

qui n'ont jamais été mon fort.

--Bast! répondit le vieux savant, en ce qui concerne les habitants de ce

monde, qu'avez-vous à craindre? en raison de notre pesanteur, cent fois

plus faible qu'à la surface de la Terre, notre force se trouve être six

cents fois plus grande... d'une chiquenaude vous fracasseriez, comme

d'un coup de massue, le crâne d'un de ces individus... quant à la

marche, si vous voulez en faire l'essai, vous verrez qu'un simple appel

de pied vous transportera comme un oiseau, à quatre kilomètres d'ici...

tenez, essayez, si vous n'êtes pas convaincu.

L'Américain secoua la tête.

--J'aurais trop peur de vous perdre, répondit-il.

--À un autre point de vue, poursuivit Ossipoff, je ne demande pas mieux

que de marcher un peu... d'abord, cela nous dégourdira les jambes, et

puis, je ne serais pas fâché de me faire une idée de ce monde

microscopique...

--Microscopique! répéta Farenheit.

--Eh! oui; quel autre nom voulez-vous donner à un mondicule qu'il nous

suffira de dix heures pour connaître dans son entier?

Pendant cinq heures, les Terriens marchèrent avec une vitesse égale, ou

plutôt avancèrent, par une suite de bonds successifs d'égale hauteur.

Mais soudain, sans transition aucune, la nuit se fit et des ténèbres

épaisses envahirent Phobos; en même temps, à l'horizon, se leva un astre

énorme, étincelant, semblable à une lune gigantesque.

--Mars! déclara Ossipoff.

--Phobos a tourné, dit Séléna.

--Non, fillette, répliqua le vieillard, comme tous les satellites,

Phobos présente toujours la même face à sa planète; c'est nous qui avons

tourné et qui venons de passer de la face solaire à la face martienne.

--C'est effrayant à voir, s'écria la jeune fille en se voilant la figure

de ses mains,--on dirait que cette masse va tomber sur nous et nous

réduire en miettes.

[Illustration]

Le vieux savant sourit doucement et hochant la tête:

--L'impression que tu ressens ne me surprend point, dit-il, et elle

serait la même pour les habitants de notre planète s'ils voyaient

soudain le diamètre apparent de la Lune devenir quatre-vingts fois plus

grand et son volume devenir 6,400 fois plus énorme.

--6,400 fois!

--Oui, c'est là la proportion exacte de Mars par rapport à la Lune...

c'est pour le coup que sir Jonathan craindrait pour ses chers

États-Unis.

Enfin, après une heure de route faite au _clair_ de Mars, les voyageurs

parvinrent en un endroit où le filet métallique semblait se terminer;

c'était le sommet d'une colline qu'Ossipoff déclara aussitôt avoir une

centaine de mètres d'élévation et sur laquelle on déclara, à

l'unanimité, que l'on allait prendre un peu de repos.

--Demain, déclara Ossipoff à Gontran, toujours frappé de mutisme, nous

continuerons notre chemin, et peut-être aurons-nous des nouvelles de M.

Fricoulet.

Quelques instants après, en dépit de son inquiétude, M. de Flammermont

dormait à poings fermés, ce en quoi il était imité par sa chère Séléna

et par Farenheit.

Quant à Ossipoff, prenant doucement la lunette marine que l'Américain

portait en sautoir, il la braqua sur le paysage que Mars étalait à ses

yeux ravis.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 56 / 77 题