[Illustration]
DÈS le premier jour de leur réconciliation, Mickhaïl Ossipoff et Fédor
Sharp avaient établi entre eux un roulement pour que, pas un instant,
les phénomènes célestes ne restassent sans être observés.
Donc le surlendemain de la scène que nous venons de rapporter, Sharp,
juché sur la plate-forme de l'observatoire, faisait son quart
astronomique lorsque, soudain, il poussa un grand cri.
Aussitôt, tous les membres de la petite colonie, abandonnant leurs
occupations, se précipitèrent vers l'escalier et, en moins de quelques
minutes, entourèrent l'ex-secrétaire perpétuel.
Celui-ci, les membres agités d'un tremblement nerveux, cramponné des
deux mains à la lunette, conservait l'oeil collé à l'objectif, sans se
soucier aucunement des questions qu'on lui adressait.
[Illustration]
Enfin, l'empoignant à bras le corps, Fricoulet l'arracha de l'instrument
en grommelant:
--Ah çà! vous moquez-vous? qu'est-ce que signifie ce cri que vous venez
de pousser et qui nous a fait accourir?
--On ne dérange pas les gens pour rien! gronda l'Américain.
Sharp qui se débattait, réussit à s'échapper des mains qui le
retenaient:
--Le Soleil! le Soleil! balbutia-t-il.
Et il courut reprendre sa place à la lunette.
Ossipoff, saisi d'un pressentiment, sauta sur la jumelle marine que
Farenheit portait constamment en sautoir et la braqua sur l'astre
flamboyant.
--Grand Dieu! exclama-t-il.
Puis il se tut, tout entier à sa contemplation.
Ce que voyant, Fricoulet se jeta par les degrés et remonta, armé de
l'une des lunettes de rechange trouvées dans l'obus de Fédor Sharp.
Quelques instants après, toute la colonie était installée sur la
plate-forme, contemplant le Soleil, les uns à l'aide d'un télescope, les
autres avec une jumelle, ceux-ci avec une longue-vue, et tous, muets,
haletants, fixés dans une immobilité stupide, ils demeurèrent là.
C'est qu'en vérité, le spectacle qui s'offrait à eux était fantastique.
[Illustration]
Il semblait que tout le nimbe occidental du Soleil eût éclaté soudain et
que des flancs de l'astre un incendie formidable eût été projeté dans
l'espace: c'étaient comme des tourbillons de flammes dans lesquels
luisaient avec une intensité merveilleuse des fusées, longues de
plusieurs milliers de kilomètres.
Peu à peu, cependant, l'éruption parut se calmer, les flammes
diminuèrent d'éclat, et il ne resta bientôt plus, flottant à 24,000
kilomètres de la surface solaire, qu'une masse gazeuse légèrement
irisée, haute d'environ 88,000 kilomètres sur une longueur de 160,000;
cette masse paraissait tranquille, immobile même et elle était rattachée
à la surface solaire par trois ou quatre colonnes verticales, brillant
d'un éclat très vif et animées, au contraire, d'un grand mouvement.
[Illustration]
Tout à coup, sans qu'aucune perturbation antérieure l'eût fait prévoir,
il se produisit, venant de la masse solaire, une poussée formidable,
titanesque; la nuée gazeuse se déchira, se disloqua, s'éparpilla dans
l'espace en effilochures brillantes qui s'élevèrent, en moins de dix
minutes, jusqu'à trois cent mille kilomètres de hauteur.
Au fur et à mesure qu'ils s'élevaient, ils diminuaient de dimension et
d'éclat pour se fondre dans l'espace, comme des bulles de savon qui se
crèvent, et bientôt il ne resta plus, pour rappeler le souvenir de ce
merveilleux feu d'artifice, que quelques flocons nuageux, avec, près de
la chromosphère, des flammes basses un peu plus brillantes.
[Illustration]
Mais bientôt, de la surface solaire, sortit un nuage enflammé, de
petites dimensions d'abord, mais qui s'accrut rapidement jusqu'à des
proportions considérables; alors, des flancs de ce nuage jaillirent des
gerbes de flammes qui commencèrent par rouler tumultueusement les unes
sur les autres, comme si elles n'eussent point eu d'équilibre, puis,
soudain, une dernière poussée solaire, plus violente, sans doute, que
les précédentes, les fit s'élever à une hauteur de 80,000 kilomètres;
une fois là, elles s'évanouirent.
Longtemps encore, les Terriens attendirent, espérant que cette admirable
vision, allait apparaître de nouveau à leurs yeux éblouis.
Mais le disque solaire avait repris son aspect ordinaire et rien, dans
la chromosphère, ne faisait présumer une nouvelle éruption; cependant,
ils demeuraient muets, immobiles, sous le charme de ce magnifique
spectacle.
Fricoulet, le premier, rompit le silence:
--Ma parole! s'écria-t-il d'une voix encore tremblante d'émotion, cela
seul vaut le voyage.
[Illustration]
--Enfoncées les _Mille et une Nuits!_ dit à son tour Gontran en se
frottant les yeux tout pleins de l'éblouissement de ce panorama
féerique.
Farenheit, lui-même, ordinairement réfractaire aux choses célestes,
paraissait en proie à une agitation dont il n'était pas coutumier.
--Enfin, exclama Séléna en menaçant du doigt l'Américain, enfin, sir
Jonathan, je vous aurai vu donc une fois empoigné.
--Empoigné! moi! répliqua le Yankee en se redressant sous ce mot comme
sous une injure; vous faites erreur, miss Séléna, je ne suis nullement
empoigné..., je regrette seulement qu'on ne puisse organiser des trains
de plaisir de New-York pour la banlieue du Soleil; on ferait un argent
fou.
Fricoulet éclata de rire.
--On voit, dit-il, que vous n'avez pas de capitaux engagés dans les
chutes du Niagara,... car les éruptions solaires leur feraient, je
crois, une sérieuse concurrence.
Mickhaïl Ossipoff et Fédor Sharp, pendant ce temps, s'occupaient à
mettre au net les notes algébriques prises succinctement au cours de
leurs observations.
[Illustration]
--Eh bien? dit tout à coup Ossipoff après avoir vérifié ses calculs une
dernière fois.
--Eh bien? répéta interrogativement Fédor Sharp en cessant d'écrire,
quels résultats avez-vous, mon cher collègue?
--Si je ne me trompe, mon cher collègue, répondit à son tour le père de
Séléna, je trouve pour la première phase des phénomènes, c'est-à-dire
pour cette sorte de nuée gazeuse qui s'étendait sur le nimbe solaire,
2'' de hauteur sur 3'15'' de longueur... est-ce bien cela?
--C'est bien cela, répondit l'autre d'un ton mielleux, furieux, au fond,
de n'avoir pu prendre en défaut son confrère en science astronomique.
--Puis, continua Ossipoff, pour la seconde phase, j'ai cru constater que
chacun des débris mesuraient 16'' de longueur sur 2 à 3'' de largeur...
Il s'arrêta, attendant une approbation de Sharp mais celui-ci demeura
muet.
Alors le vieillard termina en ajoutant:
--Enfin, la plus grande hauteur à laquelle ont été, suivant moi,
projetés les dits débris, est de 7'49''.
Sharp ferma son carnet de notes, en le faisant claquer bruyamment,
pendant qu'Ossipoff fermait le sien sans bruit, avec un petit sourire
railleur sur les lèvres.
--Messieurs, dit alors Farenheit en s'avançant vers eux, certes tous les
calculs auxquels vous venez de vous livrer ont un indéniable intérêt,
mais il serait, à mon avis, non moins intéressant de vous occuper des
moyens à employer pour sauvegarder nos jours durant le périhélie du
monde qui nous porte.
Et avant que l'un des deux savants eût pris la parole, M. de Flammermont
ajouta d'un ton grave:
--Si mes calculs sont exacts, nous allons passer à 230,000 lieues
seulement de l'astre central, c'est-à-dire à une distance 160 fois plus
petite que celle qui le sépare de notre planète natale et notre
situation sera la même que si nous avions à supporter, sur Terre, par
une journée du mois d'août, la chaleur, non pas de 160 soleils, mais la
chaleur de ce nombre de soleils élevé au carré, c'est-à-dire 25,600.
Farenheit poussa un grognement terrifié:
--Brrrr, vos calculs me font froid!
L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire.
--Quoique rendant exactement votre impression, votre expression est
légèrement impropre, sir Jonathan; car un globe de fer d'un volume égal
à celui de la Terre et élevé à une semblable température, mettrait
cinquante mille ans à se refroidir.
--_By God!_ grommela l'Américain, en ce cas, il me faut renoncer à
revoir jamais New-York.
--Pourquoi cela?
--Pour trois raisons; je ne suis point en fer, je n'ai pas le volume de
la Terre et je n'ai pas cinquante mille ans à vivre.
Et il jetait sur les savants un regard désespéré.
--Hein! mon cher collègue, déclara d'un ton narquois Fédor Sharp, et
votre théorie sur l'habitabilité universelle, que devient-elle dans le
cas présent?... elle me semble légèrement compromise.
Ossipoff haussa les épaules.
--Si vous voulez avoir mon avis, cher collègue, répondit-il, le voici:
étant donné la rapidité avec laquelle notre comète court sur son orbite,
plus de 500 kilomètres par seconde, j'ai la persuasion qu'en dépit de la
fournaise qu'elle va traverser, elle n'aura pas le temps de recevoir une
chaleur bien profonde... sa surface peut-être aura à souffrir; mais en
prenant quelques précautions...
--Hum! fit Sharp en hochant la tête d'un air de doute.
[Illustration]
--Rappelez-vous, mon cher collègue, la comète de 1843, repartit le
vieillard; ce n'est pas à une distance de 230,000 lieues, comme nous
allons le faire, qu'elle a contourné le Soleil, mais bien à 31,000
lieues seulement. Or, comme nous l'a prouvé l'admirable phénomène auquel
nous venons d'assister, les matériaux enflammés que l'astre central
rejette de son sein sont lancés parfois à une hauteur qui atteint
jusqu'à 80,000 lieues, il a donc fallu que cette comète traversât ce
brasier qui, suivant les prévisions de la science, aurait dû la
consumer, la volatiliser, l'anéantir... eh bien! elle est sortie de là
absolument intacte et nullement dérangée dans son cours.
--Les comètes sont, sans doute, de la race des salamandres, murmura
Gontran.
Le nez de Fédor Sharp s'était démesurément allongé.
Puis l'ex-secrétaire perpétuel leva les bras au ciel et déclara, d'un
ton rogue, qu'il entendait dégager sa responsabilité de tout ce qui
allait advenir.
--Il est bien bon, grommela Farenheit; ce n'est pas ma responsabilité
seulement que je voudrais dégager, c'est moi-même.
--Soyez tranquille, sir Jonathan, fit Fricoulet qui avait entendu la
réflexion de l'Américain, mon ami Gontran a trouvé un moyen excellent,
je crois, pour nous mettre à l'abri des rayons solaires.
--Moi! voulut dire le jeune comte.
D'un coup de coude discrètement appliqué dans les côtes, l'ingénieur lui
imposa silence.
--Nous allons transporter dans l'obus tout ce que contient la sphère,
puis nous pousserons l'obus sur la surface de l'océan, dans lequel nous
vous avons repêché, jusqu'à ce que la sonde nous donne une profondeur
suffisante... ensuite, nous nous enfermerons dans le projectile que
notre poids fera couler à pic et nous attendrons, ainsi submergés, que
la comète, après avoir contourné le disque solaire, ait pris le chemin
de son aphélie.
--C'est fort joli, s'écria Ossipoff, mais nos observations
astronomiques?
--Ah! pour cela, dit plaisamment l'ingénieur, vous devrez remiser vos
instruments pendant quelques jours.
[Illustration]
Sharp se croisa les bras.
--Alors, bougonna-t-il, nous serons venus de si loin en pure perte! cela
n'est pas possible.
--Écoutez donc, fit Gontran en lui mettant la main sur l'épaule, libre à
vous de ne pas nous suivre et de vous faire volatiliser par le Soleil.
--Une belle mort, pleine de poésie et qui n'est pas ordinaire, ajouta
Fricoulet en ricanant...
--C'est là un genre de suicide qui n'est pas à la portée de tout le
monde, déclara froidement sir Jonathan.
--Malheureusement, ajouta l'ingénieur, nous ne pouvons vous laisser
libre d'agir à votre guise... votre corps nous est utile.
--Utile! balbutia Sharp avec un étranglement dans la gorge!
Il croyait que ses compagnons, revenant sur leur parole, se proposaient
de le faire périr.
[Illustration]
--Oui, répéta Fricoulet, utile comme poids; à nous six, d'après les
calculs de M. de Flammermont, nous formons le poids strictement
nécessaire à l'immersion de l'obus... quelques kilogr. de moins et nous
n'irions pas à la profondeur nécessaire; vous voyez donc bien que vous
nous êtes indispensable.
--Et qui plus est, ajouta Séléna en souriant, vous n'avez pas le droit
de maigrir.
Gontran poussa soudain une légère exclamation.
--Mais, pour sortir de là, comment ferons-nous? car, à un moment donné,
il nous faudra bien remonter à la surface.
[Illustration]
L'ingénieur eut de la main un geste lui recommandant de ne pas
s'inquiéter.
--Souhaitons, dit-il, que nous ayons en effet, à remonter à la surface,
cela prouvera que toute la masse liquide qui doit nous protéger contre
l'ardeur solaire, aura rempli son devoir jusqu'au bout et ne se sera pas
évaporée.
--Et la sphère? demanda Farenheit, n'est-il pas à craindre qu'elle ne se
détériore, élevée à la température du fer rouge, il lui faudra peut-être
plusieurs mois pour se refroidir, comment ferons-nous alors, pour nous
en servir?
--Bast! répliqua Ossipoff, du moment que nous avons l'obus!
L'Américain allait répondre que l'obus ne pouvait pas remplacer la
sphère pour l'usage auquel celle-ci était destinée, mais Fricoulet lui
cloua la langue d'un coup d'oeil impératif.
--Dans la situation où nous nous trouvons, dit-il d'un ton indifférent,
sait-on jamais si l'on n'aura pas besoin d'aucun des objets que nous
avons sous la main?... nous emporterons la sphère et nous l'immergerons
en même temps que nous!
[Illustration]
Le jour même, les Terriens s'occupèrent des moyens à employer pour
transporter, au bord de la nappe liquide sous laquelle ils voulaient
s'enfoncer, tout ce qu'il leur importait de conserver.
En quarante-huit heures, ils eurent construit, avec des branchages, une
sorte de claie sous laquelle, en guise de roues, ils adaptèrent, à
l'avant et à l'arrière, deux troncs d'arbre à peine équarris.
Des crampons de fer, fixés à la claie, se recourbaient en forme de
crochet pour pénétrer dans les deux extrémités de ces troncs d'arbre et
former ainsi une sorte d'essieu autour duquel tournaient ces masses de
bois.
[Illustration]
La sphère, et tout ce qu'elle contenait, fut chargée sur ce chariot
primitif, et les cinq hommes s'attelèrent aux cordages de sélénium
transformés en traits pour la circonstance.
Séléna, à laquelle on proposa de monter sur la voiture improvisée, s'y
refusa énergiquement, ne voulant pas augmenter encore la fatigue de ses
amis, étant déjà assez désolée de ne pouvoir leur donner une aide
quelconque.
[Illustration]
Il fallut trois jours pleins ou plutôt trois nuits,--puisqu'on se
reposait pendant que le Soleil dardait, sur la comète, ses traits de
feu,--pour atteindre le but du voyage. Mais, une fois là, les choses
marchèrent rapidement: en quelques heures, le transbordement du mobilier
de la sphère dans l'obus fut terminé, et l'obus lui-même, traînant à sa
remorque la sphère de sélénium, fut mis à l'eau et poussé au large.
Ce ne fut guère qu'à deux lieues environ du rivage que la sonde indiqua
une profondeur de vingt mètres, profondeur estimée nécessaire pour
mettre les Terriens à l'abri du rayonnement de la fournaise solaire.
[Illustration]
Grâce à l'ingéniosité de Fricoulet, l'embarquement se fit le plus
commodément du monde.
L'ingénieur avait eu l'idée de dévisser le hublot pratiqué à la partie
supérieure de l'obus et qui servait à éclairer l'espèce d'observatoire
établi dans l'ogive du véhicule.
Séléna qui, ne sachant pas nager, avait navigué assise sur la
plate-forme de la sphère, n'eut d'autre peine que de passer, au moyen
d'une planche jetée comme un pont volant, de la plate-forme au hublot.
Après elle, les Terriens montèrent successivement, par une échelle de
corde, jusqu'à l'ouverture par laquelle ils disparaissaient dans les
flancs de l'engin.
Quand il ne resta plus que Fricoulet, le bord du hublot affleurait à la
surface de la nappe liquide, si bien qu'il suffit à l'ingénieur de
piquer une tête dans l'intérieur de l'obus où il tomba entre les bras de
Gontran et de Farenheit, pendant qu'Ossipoff et Sharp, prêts à la
manoeuvre, revissaient le hublot.
[Illustration]
Tout cela fut fait si rapidement que c'est à peine si l'on emmagasina
une vingtaine de litres.
--Ouf! s'écria Fricoulet en enlevant son _respirol_ après avoir tourné
le robinet à air, les choses ont marché comme sur des roulettes.
--Crois-tu que nous enfonçons? demanda Gontran.
--Pour qu'il n'en fût pas ainsi, il faudrait que tes calculs fussent
faux, répliqua l'ingénieur, et heureusement, ils sont exacts, comme tu
peux t'en convaincre.
Par les hublots, en effet, il était facile de constater que l'on
s'enfonçait et même que la descente s'opérait rapidement.
Quelques minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un léger choc se
produisit.
--Nous voici arrivés, déclara Ossipoff.
--Singulière station de bains de mer, ne put s'empêcher de dire Gontran;
durant les fortes chaleurs, nos compatriotes s'en vont planter leur
tente sur un rivage quelconque, à Trouville, à Dieppe, etc... nous
autres, plus raffinés, la brise marine ne nous suffit pas... c'est au
fond de l'eau que nous allons chercher la fraîcheur.
Cette boutade ne trouva pas d'écho.
Ossipoff et Fédor Sharp étaient plongés dans une de ces interminables
discussions scientifiques qui s'élevait entre eux, au moindre mot, à la
moindre allusion.
Farenheit, épuisé par les nombreuses fatigues des jours précédents,
somnolait sur le divan en attendant le repas que Séléna s'occupait à
préparer.
Quant à Fricoulet, assis dans un coin, il alignait des chiffres.
M. de Flammermont étouffa un bâillement sonore et, n'ayant même pas la
ressource d'échanger ses idées avec ses compagnons, il se résigna à
suivre l'exemple de l'Américain, c'est-à-dire à s'endormir.
Il fut réveillé par un bruit de voix irritées:
--Je vous dis que si...
--Je vous dis que non...
--Ce que vous prétendez est absurde.
--Ce que vous soutenez n'a pas le sens commun.
[Illustration]
--Voyez mes calculs...
--Voyez les miens...
Gontran ouvrit les yeux et aperçut, à deux pas de lui, nez à nez, les
yeux étincelants et la face congestionnée, Ossipoff et Sharp qui
brandissaient, d'un geste menaçant, leur carnet de notes.
Le jeune homme se leva, et courant à eux:
--Monsieur Sharp, je vous en conjure... mon cher monsieur Ossipoff, je
vous en supplie... par respect pour vous-même... votre dispute de
savants...
Peu à peu, il les éloignait l'un de l'autre; puis, quand ils furent hors
de portée et que son intervention parut les avoir un peu calmés:
--Voyons, dit-il, quel est l'objet de votre discussion?
--La marche de la comète qui nous emporte.
Fricoulet releva la tête.
--Voilà, dit-il, une discussion dont l'objet me paraît bien prématuré...
car, si la chaleur solaire venait à volatiliser ladite comète...
Ossipoff secoua la tête, en signe d'énergique dénégation.
--Les faits que j'ai signalés tout à l'heure prouvent surabondamment
qu'il faut repousser cette éventualité.
--Fort bien, bougonna l'ingénieur qui reprit ses calculs.
--Donc, poursuivit Ossipoff, mon excellent collègue, M. Sharp, prétend
que l'orbite de la comète va couper l'orbe terrestre à une distance
d'environ deux millions de lieues de notre planète natale.
Fricoulet tressaillit et, quittant sa place, vint se mettre à côté de
Gontran.
--Et vous, demanda-t-il, que présumez-vous donc, monsieur Ossipoff?
[Illustration]
--Que l'influence du Soleil sur le noyau cométaire se manifestera par
une déviation de l'orbite vers l'Occident, déviation que j'estime
environ à six millions de lieues.
Les deux jeunes gens poussèrent une exclamation étouffée, en même temps
que derrière eux un juron furieux éclatait.
--_By God!_ hurla Farenheit, ce n'est pas encore pour cette fois?
Le vieux savant regarda l'Américain d'un air étonné.
--De quoi s'agit-il donc? demanda-t-il.
Puis, comme si l'attitude embarrassée et déconfite de Gontran et de
Fricoulet lui eût soudain ouvert l'esprit:
--Eh! s'exclama-t-il, j'y suis... votre longue conversation de l'autre
soir... la sphère de sélénium que vous avez tenu à conserver, en dépit
de son inutilité... parbleu! c'est cela même; vous aviez formé le projet
de gagner la terre en ballon, lorsque la comète vous mettrait à
proximité...
--Mais nous voulions vous emmener avec nous, monsieur Ossipoff, déclara
le jeune comte.
--Je n'en doute pas, mon ami, riposta en souriant le vieillard, et je
vous sais gré de vos bonnes intentions qui, heureusement, se trouvent
inutiles.
--Heureusement... murmura M. de Flammermont... à votre point de vue
peut-être... mais au mien et à celui de Séléna, c'est tout différent.
--Bast! répliqua Ossipoff avec indulgence, vous n'en serez que plus
heureux plus tard... sans compter que vous ne m'avez pas laissé achever;
car si la perturbation apportée dans la marche de la comète par le
Soleil nous éloigne de la Terre, par contre, elle nous rapproche de Mars
à moins de vingt mille kilomètres.
--Voilà précisément ce que je conteste, s'écria Fédor Sharp; il est
mathématiquement impossible que la distance soit aussi minime...
autrement, il faudrait que nous passions entre Mars et ses satellites.
--Pardon, répliqua Ossipoff, ce n'est pas de la planète Mars elle-même
que je voulais parler, mais de son système.
L'expression furieuse du visage de Sharp disparut aussitôt.
--En ce cas, dit-il d'une voix radoucie, vous avez raison... du moment
que c'est du système de Mars que vous parlez, mes calculs sont d'accord
avec les vôtres.
Et, avançant la main, il serra celle que lui tendait Ossipoff.
Celui-ci ajouta:
--Heureuse inspiration que vous avez eue, mon cher Gontran, de conserver
la sphère en l'immergeant avec nous; car, elle nous mettra à même de
quitter la comète et d'aborder, sinon sur Mars même, du moins sur un de
ses satellites.
--Je me proposais, répliqua le jeune homme, de la remplir de gaz
hydrogène.
--Excellente idée; grâce à l'enveloppe métallique du ballon, il nous
sera possible de conserver indéfiniment notre gaz.
--Mais, cher père, dit alors Séléna, qui écoutait depuis quelques
instants, le sélénium n'est-il pas trop lourd pour le rôle que vous
voulez lui faire jouer?
Ce fut Fricoulet qui, prévenant le vieillard, répondit:
--Vous n'avez aucune crainte à concevoir, mademoiselle; la densité du
métal ne prouve rien, puisque nous sommes sur un monde où la pesanteur
est de moitié moins intense qu'à la surface de la Terre; en outre,
Gontran m'a raconté que l'on avait fait en France, il y a de cela
quelques années, un ballon tout en cuivre.
--Ce n'est pas possible! s'écria la jeune fille.
--Je vous demande pardon, mademoiselle; et même l'aéronaute qui a fait
cette expérience à Paris,--en 1845, je crois,--n'était pas le premier
venu.
--C'est Dupuis-Delcourt, n'est-ce pas? demanda Ossipoff.
--Vos souvenirs sont exacts, cher monsieur, et c'est ce précédent qui
avait donné à Gontran l'idée d'utiliser notre sphère de sélénium, pour
nous rapatrier. Malheureusement, comme je vous l'ai dit tout à l'heure,
la comète ne nous porte nullement du côté de la Terre, mais bien du côté
de Mars ou plutôt de son premier satellite, _Deimos_.
--Va donc pour _Deimos_, dit M. de Flammermont.
Et le jeune homme ajouta _in petto_:
--Ces Martiens, que l'on suppose arrivés au point culminant de la
civilisation, connaissent peut-être l'institution du mariage... alors,
oh! Séléna!...
Et, rendu tout joyeux par la perspective d'un prompt dénouement à sa
situation de sempiternel fiancé, le jeune homme courut à la jeune fille
et lui baisa les mains avec transport.
Au bout de quinze jours de cette réclusion subaquatique, Ossipoff et
Fédor Sharp étant tombés d'accord--ce qui ne demanda pas moins de
quarante-huit heures de discussion acharnée et aigre-douce--pour
déclarer que la comète courait sur le chemin de son aphélie, les
Terriens décidèrent de sortir de leur coquille.
Mais cette décision était plus facile à prendre qu'à mettre à exécution;
car, pour sortir du véhicule, il fallait que celui-ci fût remonté à la
surface, et, pour ce faire, il fallait nécessairement que son poids fût
allégé.
--Si vous le voulez bien, dit Farenheit à ses compagnons, c'est moi qui
vais délester l'obus... je suis bon nageur, et une cinquantaine de
brasses par dessus la tête ne m'inquiètent aucunement... j'arriverai
là-haut presqu'en même temps que vous.
Cette proposition fut acceptée; ainsi que l'on avait fait, lorsqu'il
s'était agi de couler à pic, grâce à l'introduction de Fricoulet dans le
projectile, Ossipoff et Sharp saisirent le hublot, prêts à le dévisser
au signal convenu.
Quant à Farenheit, la tête enveloppée de son _respirol_, il se plaça
juste au-dessous du hublot, les jarrets ployés pour les détendre lorsque
le hublot découvrirait l'ouverture nécessaire à son passage.
Enfin, Gontran donna le signal, et le hublot, à peine ouvert,
l'Américain, lancé par une contraction violente des muscles, fila comme
une flèche.
Puis l'ouverture fut bouchée hermétiquement.
--Hein! s'écria Fricoulet triomphalement, pas une goutte d'eau! je pense
que voilà une belle manoeuvre.
Ossipoff et Sharp se regardaient étonnés.
--Trop belle, à mon avis, murmura le premier des deux savants.
--Trop belle, également au mien, dit à son tour le second; il y a
là-dessous quelque mystère.
--D'autant plus, s'écria Séléna, que nous ne bougeons pas du tout, c'est
à croire que sir Jonathan ne pesait pas plus qu'un bonhomme de
baudruche.
--C'est ma foi vrai! s'exclama Gontran en se précipitant à l'un des
hublots percés latéralement dans la cloison du véhicule.
À peine y fut-il, qu'il poussa cette exclamation stupéfaite:
--Plus d'eau!
--Plus d'eau! répétèrent comme autant d'échos les voix des Terriens en
apercevant autour de l'obus, aussi loin que pouvait s'étendre la vue,
comme un océan de poussière noire qui miroitait à la douce clarté de
Vénus.
Puis, du même mouvement, tous firent volte-face et se considérèrent d'un
air ahuri.
--Ah çà! qu'est-ce que cela veut dire? demandèrent ensemble Fédor Sharp
et Gontran de Flammermont.
--Tout simplement ceci, répliqua Fricoulet, c'est que, suivant nos
prévisions, la chaleur solaire, à la distance périhélie, a été telle que
la masse liquide, au-dessous de laquelle nous nous étions immergés,
s'est volatilisée et que nous reposons actuellement sur le fond même de
la mer cométaire dont l'évaporation nous a empêchés d'être rôtis.
--Cette explication me paraît être la seule plausible, dit Ossipoff.
--En tout cas, ajouta Séléna, il est certain que nous pouvons sortir
d'ici à pied sec.
Tout à coup, Fricoulet s'écria:
--Et ce pauvre Farenheit que nous oublions... qu'est-il devenu?
En un clin d'oeil, les Terriens eurent endossé leurs _respirols_ et
ouvrant le _trou d'homme_, s'élancèrent au dehors.
Gontran, qui marchait en tête, pensa trébucher contre le corps de
Farenheit étendu sur le sol, sans mouvement.
[Illustration]
Avec l'aide de Fricoulet, il le souleva et le transporta dans
l'intérieur de l'obus; là, on lui enleva son casque et on constata au
front une profonde entaille par laquelle le sang coulait abondamment.
[Illustration]
--Ce n'est rien, déclara l'ingénieur en appliquant sur la blessure une
bande de toile imprégnée d'arnica... dans quelques instants, il va
certainement revenir à lui.
--Mais comment cela a-t-il pu lui arriver? interrogea Séléna.
--De la manière la plus simple du monde; il s'est élancé, par le hublot,
de toute la force de ses jarrets; mais au lieu de rencontrer la masse
liquide qui devait le soutenir jusqu'à la surface, il n'a rencontré que
le vide et il aura piqué une tête sur le fond même de l'océan cométaire.
--C'est cela même, mon cher Fricoulet, balbutia d'une voix un peu
affaiblie, le blessé qui ouvrait les yeux en ce moment.
Puis se frottant les yeux, il ajouta d'un ton plus énergique:
--_By God!_ quel choc!... j'en ai vu, comme vous dites en France,
trente-six mille chandelles.
--Allons! fit Gontran en lui tendant un verre de porto, voilà qui va
vous remettre tout à fait.
D'un trait, l'Américain lampa le contenu du verre; ensuite sautant sur
ses pieds:
--Maintenant, à l'ouvrage! déclara-t-il.
Chacun remit son _respirol_ et l'on commença immédiatement les
préparatifs du départ.
On s'en fut chercher, là où on l'avait laissé avant l'immersion, le
grossier chariot sur lequel on avait amené la sphère de la colline
mercurienne et on le roula jusqu'au point où avait été immergé l'obus de
Sharp.
Ensuite, l'obus et la sphère furent chargés sur le chariot, et
lentement, péniblement, les Terriens reprirent le chemin de leur premier
campement.
Mais à chaque pas, c'étaient des surprises nouvelles, causées par la
transformation totale du paysage: là, où quinze jours auparavant ils
avaient traversé une plaine, il leur fallait maintenant gravir une
colline; à leur gauche où s'élevait, auparavant, une chaîne de montagnes
aux pics étincelants, le sol semblait avoir été nivelé comme par la
hache d'un géant; à droite, au contraire, où le sol, déprimé, se
creusait en entonnoir, se dressait à présent un pic monstrueux; ici, ils
avaient dû traverser une sorte de marais fangeux qui, maintenant,
complètement desséché, était transformé en une profonde fondrière pleine
d'un poussier noirâtre et aveuglant; là, au contraire, où ils avaient
précédemment marché à pied sec, avait jailli une source, coulant à
pleins bords dans un lit tout nouvellement creusé.
--Pourvu, pensa Fricoulet, que notre colline ne se soit pas, elle aussi,
transformée, volatilisée, évaporée... voilà qui pourrait compliquer
singulièrement les choses.
Heureusement cette crainte était vaine et lorsqu'ils arrivèrent, après
dix jours d'efforts insensés, en vue de leur ancien campement, ils
retrouvèrent tout dans l'état où ils l'avaient laissé; le lit du
ruisseau, cependant, était à sec et quant aux arbres de la forêt,
desséchés, calcinés, ils dressaient dans l'espace leurs rameaux noircis
et dépouillés.
--Parbleu! s'écria Gontran en enlevant enfin son _respirol_, voilà
encore une farce de son excellence le Soleil... c'est du charbon de bois
sur pied que voilà.
Dès le lendemain, on se mit à l'ouvrage à l'effet de préparer la sphère
de sélénium au nouveau rôle auquel on la destinait.
[Illustration]
Pendant que Gontran et Fédor Sharp transformaient le plancher de
l'ancienne logette en soupape destinée à être adaptée à la partie
supérieure du ballon métallique, Ossipoff fabriquait, avec une sorte de
plante qui croissait sur la colline mercurienne, une nacelle, assez
vaste pour les contenir tous et cependant d'une légèreté surprenante.
De son côté, Fricoulet ne demeurait pas inactif; avec l'aide de
Farenheit, il construisit un tonneau gigantesque, espèce de foudre d'une
contenance de 2,000 litres, lequel fut cerclé au moyen de la plante qui
servait à la fabrication de la nacelle; il fut rempli de minerai de fer
métallique dont l'ingénieur avait trouvé un gisement non loin de la
colline sur laquelle les Terriens étaient réfugiés; deux autres
tonneaux, de dimension moindre, furent également fabriqués et réunis au
premier par des allonges de toile enduites de gutta-percha; ils devaient
servir de laveurs du gaz.
[Illustration]
Cela fait, il fallut s'occuper de la fabrication de l'acide sulfurique
nécessaire à la décomposition du fer.
Tandis que Gontran et Sharp ayant fini leur tâche transformaient en
citerne étanche une excavation propice, Fricoulet, à l'aide d'un
insolateur Pifre retrouvé dans l'obus, distillait le liquide étrange
existant à la surface de la comète; en peu de temps, la citerne fut
remplie d'eau en quantité suffisante pour que l'on pût s'occuper de la
fabrication du gaz.
[Illustration]
Non loin de là, Fricoulet, toujours fureteur, avait découvert un
gisement de schistes pyriteux; il fit griller ces pépites au contact de
l'air, ce qui lui donna une certaine quantité de sulfate de fer
cristallisé qu'il introduisit dans des cornues de terre placées sur un
feu vif et mises en relation avec des ballons de verre...
Sous l'influence de la chaleur, le sulfate de fer se décomposa, l'acide
sulfurique se condensa dans les ballons et il ne demeura plus, dans les
cornues, que du colcothar ou _rouge d'Angleterre_, résidu de la
fabrication.
Un immense baquet de bois, construit de la même façon que le tonneau,
fut rempli de cet acide et mélangé de deux fois son poids d'eau
distillée. Après quoi, pour obtenir l'hydrogène, il suffit de mettre ce
mélange en contact avec le minerai de fer du tonneau.
[Illustration]
Tout ces préparatifs avaient demandé près de deux mois, deux mois de
travail acharné pendant lesquels, la patience et l'habileté des
Terriens, plus que leurs forces, furent mises à une rude épreuve, deux
mois, pendant lesquels les études astronomiques furent laissées de côté
au point qu'une araignée aurait pu tisser sa toile sur l'objectif de la
lunette...
Aussi l'étonnement de Gontran fut-il grand, lorsqu'un soir, braquant
l'instrument sur l'espace, il aperçut sa planète natale avec ses
continents bizarrement découpés, les taches sombres de ses océans,
l'apparence blanchâtre de ses neiges polaires et ses volutes de nuages
s'allongeant dans l'atmosphère. Il poussa un profond soupir.
--Qu'as-tu donc? lui demanda Fricoulet qui s'était approché de lui.
[Illustration]
Alors, étendant d'un geste tragique sa main dans la direction de la
Terre, M. de Flammermont répondit:
--Hélas! n'est-ce point là que se trouve cet officier municipal devant
lequel j'aspire à comparaître en compagnie de ma chère Séléna?
L'ingénieur se prit à ricaner.
--Eh! eh! ne trouves-tu pas que l'atmosphère qui entoure la Terre
affecte les teintes tricolores de l'écharpe dudit officier municipal!...
c'est le supplice de Tantale.
[Illustration]