--À quelle distance comptes-tu donc que nous passerons de notre monde
natal?
--Peuh! à deux millions de lieues à peine... c'est-à-dire que la queue
de notre comète enveloppera la Terre tout entière.
--Mais, n'en peut-il résulter rien de fâcheux pour nos compatriotes?
demanda Farenheit un peu inquiet.
--Ce sont là des choses qu'on ne peut savoir... si, par hasard, c'est le
carbone qui se trouve dominer dans l'appendice caudal du monde que nous
chevauchons, il pourra résulter un empoisonnement partiel ou même une
asphyxie générale de la race humaine.
Le Yankee poussa une exclamation épouvantée.
--Ce serait plus grave encore, poursuivit Fricoulet, si c'était le noyau
lui-même qui heurtât la Terre; un continent défoncé!... un royaume
écrasé... Paris ou New-York pulvérisés... voilà quelles seraient
certainement les moindres conséquences d'une semblable rencontre.
[Illustration]
Sir Jonathan s'était redressé, tout pâle.
--_By God!_ gronda-t-il d'une voix étranglée, les États-Unis détruits!
mais ce serait la fin du monde!
Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de sourire de ce formidable
orgueil national.
--La fin du Nouveau-Monde, tout au moins, ajouta Gontran.
--Rassurez-vous, sir Jonathan, poursuivit Fricoulet; chose semblable
n'arrivera pas... du moins, cette fois. D'ailleurs, le grand Arago a
calculé qu'il y avait 280 millions de chances contre une, pour qu'une
comète ne heurtât pas la Terre, dans son vol à travers l'espace... déjà,
à deux reprises différentes, notre planète natale a traversé la queue de
la comète de Biéla sans en recevoir aucun autre dommage qu'une pluie
d'aérolithes et d'étoiles filantes.
L'Américain respira bruyamment, le coeur délivré d'une lourde angoisse.
--Alors, dit M. de Flammermont, tu penses qu'il ne serait pas
déraisonnable de songer à rejoindre la Terre?
--Mon cher ami, répondit gravement l'ingénieur, lorsque des gens ont été
assez fous pour entreprendre la vertigineuse folie que nous avons
entreprise, plus ils déraisonnent et plus, à mon avis, ils sont près de
la vérité.
--Cependant, deux millions de lieues?...
--Nous en avons bien fait trente millions...
--C'est vrai, mais les conditions n'étaient pas les mêmes.
--Qu'importent les conditions à des hommes comme nous.
--Serais-tu donc prêt à tenter l'aventure?
--Absolument, je commence à avoir la nostalgie du boulevard
Montparnasse... et puis, à te dire vrai, la conversation du vieil
Ossipoff n'a rien de distrayant... Fédor Sharp me répugne; quant à Mlle
Séléna, elle est bien charmante, cela, je suis obligé de le
reconnaître... malheureusement, elle est ta fiancée et cette situation
de bourreau futur...
--Alcide! grommela Gontran en fronçant les sourcils...
--Que veux-tu, mon cher, c'est plus fort que moi; je déteste cette
institution qu'on nomme le mariage et j'ai la femme en suprême horreur;
donc, je le répète, Mlle Séléna qui, en toute autre circonstance, me
serait peut-être sympathique, me porte épouvantablement sur les nerfs,
du moment que tu dois l'épouser un jour ou l'autre... Ma conclusion est
que je suis tout disposé à accompagner sir Jonathan et à tenter de
rejoindre mon gîte.
--Mais je suis perdu! s'exclama involontairement M. de Flammermont, tu
sais bien que, sans toi...
Par prudence, il n'acheva pas sa phrase.
--En ce cas, viens avec nous, répliqua l'ingénieur.
--Abandonner Séléna!... Y songes-tu?
--Décide le vieil Ossipoff à nous accompagner.
--Tu le connais, et tu sais bien qu'il n'y consentira jamais avant
d'avoir accompli le voyage circulaire qu'il s'est proposé.
--En ce cas, lâche le père et enlève la fille.
Gontran eut un haut-le-corps magnifique.
[Illustration]
--Je suis un honnête homme, répondit-il avec dignité.
Fricoulet eut un geste d'impatience.
--Eh! grommela-t-il, tu ne peux pourtant pas nous contraindre à un exil
éternel... Il te plaît de courir le monde céleste, à ton aise; mais ne
nous empêche pas de profiter de cette occasion qui ne se représentera
peut-être jamais plus, de revoir la mère-patrie...
Une perplexité terrible était peinte sur le visage de M. de Flammermont.
--Songe, poursuivit l'ingénieur, qu'il n'y a pas de raison pour que
cette course au clocher prenne jamais fin... Quand il aura visité les
mondes connus, Ossipoff voudra passer aux mondes inconnus... Tout cela
prendra du temps, et, lorsqu'enfin il te sera loisible, en ce qui
concerne Séléna, de passer du futur au présent, vous serez tous deux
tellement vieux, tellement fatigués, que vous n'aspirerez plus qu'à une
chose: l'éternel sommeil.
[Illustration]
Et, se croisant les bras comiquement:
--Entre nous, ton rôle de perpétuel fiancé commence à devenir ridicule,
et il serait grand temps que M. le Maire arrangeât cette situation-là.
--Tu as raison, répondit Gontran, la mine toute déconfite, parfaitement
raison... mais comment faire?
--Prendre toutes nos dispositions en vue du départ... et, au dernier
moment, nous agirons.
--De quelle façon?
--Cela, on ne peut encore le savoir... tout dépendra des
circonstances;... pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit,
mais du moyen à employer pour nous en aller d'ici.
--Et ce moyen, est-ce que tu l'as?
[Illustration]
--Presque.
Le jeune comte et Farenheit s'approchèrent curieusement de l'ingénieur.
--Quel est-il? demandèrent-ils simultanément.
--Un ballon.
Un double cri de surprise répondit à ces deux mots.
--Vous n'y pensez pas, dit aussitôt l'Américain; partir d'ici en
ballon!... Franchir, en ballon, deux millions de lieues à travers
l'espace, c'est insensé!
L'ingénieur les considérait tous les deux avec calme.
--Pourquoi, insensé! répliqua-t-il; comme je vous l'ai dit tout à
l'heure, la queue de la comète qui nous porte va, à un moment donné,
s'étendre jusqu'à la Terre... une fois dans l'atmosphère terrestre, il
nous suffira d'ouvrir la soupape pour mettre le pied sur notre planète
natale.
[Illustration]
Gontran, bouche bée et les yeux écarquillés, écoutait parler son ami,
croyant à une mystification.
--Mais, dit-il après un instant de réflexion, en admettant que la route
dont tu nous parles à travers l'espace nous soit ouverte... c'est le
ballon qui nous manque.
--Et notre sphère de sélénium, la comptes-tu pour rien?
Cette fois, l'ahurissement de M. de Flammermont fut complet.
--Quoi! s'écria Farenheit, vous pensez à utiliser cette machine de
métal?
--Pourquoi pas? Le poids de la sphère, comparativement à son volume, est
pour ainsi dire nul, et une fois pleine de gaz, elle sera de force à
transporter jusqu'à Paris ou à New-York, tous les voyageurs qui se
confieront à elle.
--Du gaz, du gaz... répéta sir Jonathan en hochant la tête, je voudrais
bien savoir où vous avez la prétention d'en trouver?
--Je n'ai point cette prétention, mais tout simplement l'intention de le
fabriquer.
Tout en parlant, il avait tiré de sa poche son inévitable carnet et, sur
l'une des pages, il crayonnait rapidement.
--Voilà, dit-il enfin, le calcul que j'établis en tenant compte de
l'intensité de la pesanteur à la surface du monde où nous nous trouvons: