LA BANLIEUE DU SOLEIL

[Illustration]

MERCREDI _25 mars_.--Seul, me voici seul maintenant, en me réveillant,

cela m'a semble tout singulier de ne pas voir la jeune fille étendue sur

son hamac.

Tout d'abord, la mémoire encore engourdie par le sommeil, je l'ai

cherchée, puis soudain, je me suis rappelé ce qui s'était passé la

veille; mes calculs établissant nettement l'excès de poids du

projectile, excès correspondant, à un gramme près, au poids de Séléna,

mes hésitations, mes scrupules, et enfin ma brusque décision.

Pouvais-je, pour une simple question d'humanité, renoncer à cette

exploration céleste qui va entourer mon nom d'une auréole de gloire

inimaginable? Pouvais-je sacrifier à cette jeune fille le pas

gigantesque que mon voyage faisait faire à la science?

Et puis, je commençais à m'y attacher, à cette enfant, si douce, si

aimable, et à côté de sa pure silhouette de victime, je me faisais trop

l'effet d'un bourreau; c'était comme un remords vivant.

Oui, à tous les points de vue, j'aime mieux l'avoir abandonnée, je ne

regrette rien.

_Jeudi, 26 mars_.--Ce matin, j'ai éprouvé la même chose qu'hier; à mon

réveil, mes yeux ont tout de suite cherché Séléna... cela me fait une

singulière impression...

Bast! je m'y habituerai.

[Illustration]

Je suis maintenant à quatre millions de lieues de Mercure. Quel chemin

parcouru en quarante-huit heures!

Et ma vitesse va croissant!

À l'aide du micromètre je mesure le diamètre du Soleil, et la dimension

augmente pour ainsi dire à vue d'oeil; le projectile vole dans l'espace

avec une rapidité vertigineuse. Les calculs me donnent près de quarante

kilomètres par seconde.

_Vendredi, 27 mars_.--Cette nuit, j'ai été réveillé par une chaleur

intolérable, il me semblait que je fusse dans une fournaise ardente.

Bien qu'à peu près nu, j'avais le corps inondé d'une sueur abondante qui

se transformait, sans discontinuer, en un épais nuage de vapeur.

L'intérieur du projectile paraissait en feu; tout d'abord, je crus à un

incendie; je me levai précipitamment et reconnus que, par les hublots,

pénétrait une lueur rouge, éclatante, qui teintait de sang les objets

environnants et moi même.

Vite, à ma lunette!

Spectacle merveilleux! dans l'espace, d'un noir velouté, éteignant, dans

sa clarté splendide, tous les astres du firmament, un météore brillant,

étincelant, filait avec une rapidité inouïe, balayant l'immensité d'une

traînée lumineuse dont j'étais moi-même enveloppé et qui dégageait cette

chaleur suffocante qui m'avait éveillé.

C'est une comète, celle de Tuttle, sans doute; elle seule peut, à cette

époque, traverser le ciel dans cette position; je consulte mon horaire;

la comète de Tuttle a été signalée en 1871... sa période est de treize

ans... nous sommes en 1884, c'est bien elle.

Je note ici, pour mémoire, son aphélie qui est de 10,483, son périhélie

qui est de 1,030, l'excentricité de son orbite 0,821.

[Illustration]

L'orbite de Tuttle coupe, dans le plan de l'écliptique, les orbes de

toutes les planètes, dépasse Saturne, atteint son aphélie au bout de

treize ans et revient dans notre système, après des millions et des

millions de lieues parcourues.

Voilà le véhicule qu'il me faudrait pour parcourir l'immensité

interplanétaire!... en place de ce misérable morceau de métal qui me

porte!

_Samedi, 28 mars_.--La chaleur a diminué, je respire plus facilement;

mesuré au micromètre, le diamètre du Soleil a grandi... je cherche la

comète... en moins d'un jour, elle s'est perdue dans l'espace; grâce à

ma lunette, je la retrouve là-bas, tout là-bas, à l'horizon sidéral...

elle va couper l'orbite de Mercure.

* * *

Toute la journée j'ai fait des calculs et j'ai établi que la comète de

Tuttle allait presque certainement rencontrer Mercure... Que va-t-il

résulter de ce choc? une comète de moins, sans doute, dans le système

solaire.

Tout à coup, la pensée de Séléna me revient à l'esprit; pauvre enfant,

c'est la mort implacable qui l'attend... pourvu, mon Dieu! qu'elle ne

souffre pas trop!... je suis un misérable!

_Dimanche, 29 mars_.--J'ai passé la nuit sans pouvoir dormir; la pensée

du cataclysme horrible qui se prépare m'a tenu les yeux grands ouverts

pendant de longues heures...

L'angoisse où j'étais m'ôtait toutes forces; je n'avais même pas le

courage d'aller jusqu'au hublot, étudier les deux astres marchant à la

rencontre l'un de l'autre.

Pauvre Séléna! pourvu que ses malédictions ne me portent pas malheur!

La chaleur augmente terriblement au fur et à mesure que je m'approche du

Soleil; pour arracher mon esprit à la pensée de Séléna, j'examine avec

calme les éventualités qui m'attendent; ou bien je vais continuer à

marcher droit sur le Soleil, et alors, arrivé à dix millions de lieues,

je tomberai sur l'astre central, et brûlé, calciné, volatilisé, je

disparaîtrai, matière impalpable, dans le grand Tout... ou bien, je

n'atteindrai pas la zone attractive, et, sous l'impulsion de ma vitesse,

je contournerai le Soleil et je continuerai ma course.

Pour me distraire, pour dompter ma pensée qui, malgré moi, s'envole vers

Mercure et vers Séléna, j'entreprends de vérifier les calculs auxquels

ont donné lieu les recherches sur le Soleil. En une journée, j'ai achevé

ce travail et je constate l'exactitude de tous les chiffres obtenus.

La nuit vient, mais le sommeil me fuit; alors, je cherche à passer le

temps, et prenant la Terre pour point de comparaison, j'établis ceci: le

Soleil pesant 5,875 sextillions de kilogrammes, il faudrait, pour lui

faire contrepoids 324,000 Terres; le diamètre terrestre est la cent

huitième partie du diamètre solaire; l'astre central est, en volume,

1,279,000 fois plus immense que ma planète natale, il est, en outre,

324,000 fois plus lourd qu'elle... Quant à la distance, je trouve qu'un

train express, parcourant 60 kilomètres à l'heure, mettrait 266 ans pour

aller de la Terre au Soleil.

Ces enfantillages me mènent jusqu'au matin... je ne puis plus

résister... il est préférable que je sache à quoi m'en tenir... je cours

au hublot, je braque ma lunette sur l'infini, dans la direction que doit

occuper Mercure si, dans son abordage formidable, la comète ne l'a pas

anéantie...

Ô joie! la planète est là, parcourant, comme les jours précédents, son

orbite habituelle... je respire plus librement, comme si l'on m'avait

enlevé de dessus la poitrine un poids formidable; Dieu, qui vient de

faire un miracle, consentira peut-être à protéger Séléna... il me semble

que la mort de cette enfant me porterait un coup funeste.

Brisé par l'angoisse et par l'insomnie, je m'étends sur mon hamac et je

m'endors.

_Mercredi 1er avril_.--Lundi, non plus qu'hier, rien à signaler; le

véhicule continue sa course sur le Soleil, dont le disque énorme envahit

maintenant l'horizon... La lumière est tellement éclatante que j'ai dû

couvrir les hublots d'une quadruple épaisseur de crêpe noir, afin de

n'être pas aveuglé.

[Illustration]

Quelle chaleur terrible, épouvantable!... ma peau, desséchée, se soulève

et s'écaille, mes poumons, épuisés par cet air de feu que je respire,

fonctionnent douloureusement avec un sifflement qui m'épouvante; il me

semble, quand ma poitrine se soulève, que tous mes os craquent...

Que va-t-il advenir?

Je le sens, c'est une mort certaine à laquelle je cours... encore

quelques centaines de mille kilomètres et je tomberai, étouffé.

Faut-il revenir en arrière, ou tout au moins contourner l'astre central

pour me lancer dans l'infini? rien n'est plus simple; j'ai là, à portée

de ma main, les cordelettes qui guident le jeu de l'anneau dont l'obus

est entouré; d'un seul mouvement, à peine perceptible, je puis me

détourner de mon chemin!

Non, la curiosité m'entraîne, le monde merveilleux et inconnu

m'attire... plus près!... encore plus près!

[Illustration]

_Jeudi, 2 avril_.--C'est décidé, je marche de l'avant! ce point bien

établi, et l'esprit à peu près dégagé de la pensée de Séléna, je

reprends mes études sur le soleil... les taches que j'ai observées à la

surface du disque, dès mon départ de Mercure, ont changé de place...

Je constate l'exactitude du rapprochement fait par un astronome français

entre la pesanteur terrestre qui varie d'intensité de l'équateur aux

pôles et la rotation des taches solaires dont la vitesse est

proportionnelle à la latitude.

Il m'a suffi, pour arriver à cette certitude, de suivre, pendant toute

cette journée, dans leur marche sur le disque du soleil, trois taches

situées, l'une à l'Équateur, l'autre au 15° de latitude, et l'autre au

38° degré de latitude: la première me donne, pour l'évolution complète

autour de l'astre, une période de 24 jours et demi; la seconde une

période de 25 jours et deux heures; la troisième une période de 27

jours.

Il m'a été impossible, de la position que j'occupe dans l'espace, de

suivre la tache au delà du 38°; mais il est à présumer que la rapidité

de rotation va diminuant, progressivement de latitude en latitude

jusqu'au pôle.

Je ne puis guère mieux comparer cette rotation de surface qu'à celle

d'un Océan enveloppant un globe et qui tournerait plus lentement que

lui, et de moins en moins vite, de l'Équateur aux pôles.

Le génie sublime, qui se nomme Galilée, avait, dès l'an 1611, déterminé

cette rotation que ses prédécesseurs avaient seulement constatée;

Fabricius, Kepler, Jordano Bruno, brûlé à Rome pour ses opinions

astronomiques!

Nous qui nous enorgueillissons tant de notre amour pour la science,

serions-nous, comme nos ancêtres, prêts à confesser notre foi sur le

bûcher? j'en doute.

Et pourtant, moi!...

Oh! souffrir mille morts, revoir ma planète natale et y vivre quelques

minutes seulement pour mourir en emportant la persuasion que mon nom

passera à la postérité!

Grâce à mon télescope, dont j'ai eu soin d'obscurcir fortement les

oculaires, je puis me livrer à des études intéressantes sur l'astre

central: à cette courte distance, la _photosphère_ m'apparaît nettement

en tous ses détails, résille sombre qu'illuminent de ci de là,

irrégulièrement, mais en quantité considérable, des points lumineux.

Ce sont ces points lumineux,--dont la totalité, d'après l'Américain

Langley, représente à peine la cinquième partie de la surface

solaire,--qui produisent la lumière et la chaleur: qu'arriverait-il si

leur nombre venait à augmenter ou à décroître? la mort pour les planètes

que ses rayons vivifient, la mort par la calcination ou le froid!

Constaté en même temps l'inégalité de chaleur et de lumière projetée par

ses grains lumineux, lesquels, suivant leur distance au centre du disque

solaire, varient comme intensité de l'unité au cinquième... de cela

faut-il conclure, comme le P. Secchi, à l'existence, autour du Soleil,

d'une couche atmosphérique mince et absorbante? je me réserve d'étudier

cette question.

_Vendredi, 3 avril_.--En m'éveillant, je me sens la tête lourde comme du

plomb; c'est à peine si je puis ouvrir les yeux; j'ai les paupières

enflammées, la pupille de l'oeil me cuit horriblement: conséquences

fatales de mes études d'hier.

Vais-je donc tomber malade, au moment même où je suis près de soulever

le voile qui enveloppe l'inconnu?

Si je me reposais! demain, peut-être...

Non, demain, peut-être serai-je mort... ou bien une cause quelconque

peut me ramener en arrière... j'ai soif de savoir... travaillons,

arrachons à la nature ces secrets qui m'attirent.

Grand Dieu! quel spectacle merveilleux... là, sous mes yeux, rapprochée

de moi, grâce au télescope, à une distance de quelques milliers de

kilomètres à peine, la masse solaire m'apparaît, bouleversée, tordue

dans des convulsions titanesques; ici, la photosphère se crève,

s'arrache, semble s'envoler dans l'espace en effilochures

étincelantes... là, elle se creuse en gouffres insondables, remplis de

vertigineux tourbillons, au fond desquels apparaît, tache plus sombre,

le sol lumineux, en combustion, à travers des nuages de vapeurs

qu'éclaire une lueur d'incendie formidable.

C'est à peine si ma stupeur me laisse la lucidité d'esprit suffisante

pour faire quelques constatations scientifiques; mesuré au micromètre,

l'un de ces gouffres accuse huit cent mille kilomètres de diamètre!

Et pendant des heures, je reste là, immobilisé dans ma stupéfaction, les

yeux rivés sur cette lave gazeuse qui s'élève de ce trou formidable

comme du fond d'un volcan, déborde sur la surface photosphérique,

formant, tout autour, comme un bourrelet incandescent, et s'écoule vers

son point d'origine en filets lumineux.

Nul doute, j'assiste à la formation de ces taches que, depuis des

siècles, les astronomes ont prises successivement pour des nuages, des

montagnes, des éruptions volcaniques, d'immenses scories.

[Illustration]

Wilson seul a eu raison: les taches solaires sont des cavités dont le

fond, quoique étincelant, paraît sombre à côté de la photosphère.

Je n'en puis plus, je suis brisé; c'est à peine si j'ai la force de

gagner mon hamac, à tâtons, car mes paupières sont tellement gonflées

que je ne puis ouvrir les yeux...

_Lundi, 6 avril_.--Hier et avant-hier, je suis resté couché, dans

l'impossibilité absolue de faire un mouvement et dans un état de cécité

presque absolu; un moment, j'ai craint d'être aveugle pour le restant de

mes jours.

[Illustration]

Le restant de mes jours! amère dérision!... la mort est là qui me

guette; j'étouffe, mes poumons fonctionnent de plus en plus

difficilement, c'est du feu que je respire, et quinze millions de lieues

me séparent encore du Soleil.

La perspective de la mort prochaine me rend mon énergie et, ce matin,

bien que n'y voyant presque pas, je me lève et me traîne jusqu'à ma

lunette.

La perturbation solaire constatée les jours précédents s'est un peu

apaisée; la curiosité me prend de compter les taches; leur nombre a

augmenté dans une proportion notable; là encore, je trouve la

confirmation des lois établies par nos astronomes terrestres et d'après

lesquelles la surface solaire est animée d'un mouvement de flux et de

reflux d'une régularité certaine: tous les onze ans, le nombre des

taches, des éruptions et des tempêtes solaires arrive à son maximum puis

décroît, pendant sept ans et demi, jusqu'à ce qu'ayant atteint son

minimum, il remonte à son maximum auquel il arrive dans une période de

trois ans et demi... l'époque à laquelle je me trouve est bien celle

indiquée pour le maximum de la marée solaire; de là les phénomènes

constatés avant-hier.

Dieu! que je souffre! l'objectif échauffé me brûle douloureusement, il

m'est impossible de manoeuvrer la lunette, dont le métal emmagasine la

chaleur que dégage l'air surchauffé contenu dans le tube... il me faut

renoncer à mes études ou tout au moins, j'abandonne mon télescope et me

livre à quelques observations spectroscopiques sur la _couronne_.

Je constate la présence de ce nuage de corpuscules solides, qui forme

autour du Soleil une ceinture dont l'étendue va jusqu'à la Terre,

certainement; sans cesse lancés dans l'espace par les éruptions solaires

et sans cesse retombant sur l'astre qui les produit, ces corpuscules,

éclairés par les rayons lumineux, produisent ce que l'on appelle sur

Terre la _lumière zodiacale_.

Est-ce également à eux, qu'il faut attribuer les perturbations observées

dans la marche de Mercure? Question intéressante entre toutes, et que je

me réserve de résoudre, car du même coup se trouvera résolue aussi la

question de la planète intramercurielle découverte par Le Verrier.

Je me rappelle maintenant une longue dissertation dont Mickhaïl Ossipoff

nous a bercés à l'Institut des Sciences, il y a de cela plusieurs

années, au sujet des projections des matières solaires, s'élevant, avec

une vitesse de 267 kilomètres par seconde, jusqu'à des hauteurs

dépassant parfois 80,000 kilomètres, disait-il...

Ce pauvre collègue a fait une profonde erreur; ces projections ont une

vitesse bien moindre; seulement la matière disséminée dans l'espace,--et

un moment invisible,--reparaît, comme une vapeur qui se refroidit et

devient, en quelques instants, visible sur toute sa longueur.

_Mardi, 5 avril_.--Quoique à demi-suffoqué par la température du wagon,

je continue mes études spectroscopiques et mes calculs.

La _couronne_ est très dense jusqu'à cinq cent mille kilomètres à

l'entour du globe solaire.

De la _chromosphère_ où se produisent les immenses tourbillons, baptisés

du nom de taches, je ne puis rien apercevoir qu'un formidable océan de

feu, formant la seconde enveloppe du Soleil.

Quant à la _photosphère_, elle ne paraît ni solide, ni liquide, ni

gazeuse, mais semble composée, comme les nuages terrestres, de

particules mobiles, et danse sur un océan de gaz d'un poids et d'une

cohésion formidables.

Bien que souffrant épouvantablement, je parviens à analyser la

composition de la masse solaire elle-même, et j'identifie au

spectroscope les 450 lignes noires caractérisant le fer en combustion et

à l'état gazeux, les 118 du titane, les 75 du calcium, les 57 du

manganèse et les 33 du nickel.

Je reconnais en outre les traces du cobalt, du chrome, du sodium, du

barium, du magnésium, du cuivre, du potassium, enfin de l'hydrogène et

de l'oxygène à une très haute température.

Mon chronomètre marque quatre heures de l'après-midi... je ne puis plus

continuer... les instruments s'échappent de mes mains, ma tête résonne

d'un bourdonnement infernal...--tout danse autour de moi... je perds la

notion du réel...--ma vue s'obscurcit... ma poitrine ne se soulève

plus... il me semble que mon coeur cesse de battre... Est-ce la mort?

[Illustration]

_Jeudi, 9 avril_.--Je mets cette date au hasard, ne sachant au juste

combien de temps je suis resté dans l'état comateux duquel je viens de

sortir.

J'ai été éveillé tout à l'heure par un sentiment de fraîcheur relative;

il m'a semblé que c'était une résurrection; j'étais étendu sur le

plancher; au milieu de mes instruments.

Quoique faible, je me suis traîné jusqu'au thermomètre: il marque 65

degrés...; le jour où m'est arrivé l'accident dont je parle à la page

précédente, il marquait près de 80 degrés.

J'éprouve un sentiment de bien-être incroyable, mais purement physique;

ma tête est encore lourde, il est vrai; mais le sang paraît circuler

librement et je respire avec facilité.

Le meuble est à ma portée, j'étends la main, je prends sur une tablette

un carafon d'eau-de-vie et je le vide à moitié.

Réconforté, je me dresse sur mes pieds et, me cramponnant des mains aux

parois, je marche à ma lunette!

Malédiction! le micromètre m'accuse dans le diamètre du disque solaire

une diminution sensible.

Au lieu d'avancer, je recule... ou plutôt, je tombe!

[Illustration]

Que s'est-il passé? par suite de quel phénomène ai-je été arraché à la

puissance attractive de la lumière pour rouler dans l'espace?

Question peu intéressante, d'ailleurs; le pourquoi importe peu, je

constate le fait, cela suffit.

Toute la journée je demeure immobile, les yeux rivés à la lunette;

l'astre du jour s'éloigne dans l'infini, son diamètre décroît, en même

temps, le thermomètre baisse... baisse...

Si près de toucher au but... et puis, plus rien! c'est épouvantable!

j'ai peur de devenir fou de rage!

Cette constatation de mon impuissance me retombe sur le crâne comme une

masse de plomb.

Je me couche et je m'endors.

_Dimanche, 12 avril_.--Voici deux jours que je n'ai pas eu le courage de

tracer une ligne.

Idiotisé, je suis demeuré étendu sur mon hamac, insouciant du sort qui

m'attend, ne pensant qu'à une chose: à ce réveil qui me désespère.

Oh! approcher de la fournaise, y tomber même et être dévoré par les

océans de feu!... mais auparavant, voir, contempler, avoir, ne fût-ce

que pendant quelques secondes, conscience des secrets de cette

merveille!

Mais non, le rêve est terminé... l'infini m'a tenté et l'infini

m'absorbe... pour l'éternité, je vais rouler ainsi, masse inerte et sans

cause, à travers les espaces étoilés.

Puisse Dieu avoir pitié de moi et me faire mourir vite!...

_Mardi, 14 avril_.--C'est la fin... la chute se précipite... et de

nouveau, la vision de Séléna me hante.

[Illustration]

Va-t-elle donc se dresser devant moi jusqu'à ce que mes paupières soient

closes par le doigt de la mort.

Séléna... Séléna... pardon!

Ici se terminait le carnet de notes prises par Sharp au cours de son

voyage et que, suivant sa promesse, il avait remis à Mickhaïl Ossipoff.

Quand celui-ci, tout rêveur et l'esprit obsédé par les révélations

scientifiques qu'il venait de parcourir, eut refermé le carnet, la jeune

fille se leva et marchant droit, la main tendue, vers l'ancien ennemi de

son père:

[Illustration]

--Monsieur Sharp, dit-elle avec un sourire adorable, alors que vous

croyiez mourir, votre dernière pensée a été pour regretter le mal que

vous m'aviez fait... j'ai donc tout lieu de croire que ce regret est

sincère... voici ma main, je vous pardonne.

Et, enveloppant d'un regard enchanteur Gontran qui, les sourcils

froncés, l'écoutait parler:

--Je compte que tous ceux qui ont pour moi quelque sympathie, quelque

affection, feront comme moi.

L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Pétersbourg fit

une grimace qui ressemblait à un sourire et, après avoir balbutié, en

guise de remerciements, quelques paroles inintelligibles, il retomba

dans une rêverie sombre.

Farenheit avait écouté, immobile et silencieux, la lecture faite à haute

voix par Ossipoff.

Il semblait que le récit des transes épouvantables par lesquelles avait

passé son ennemi, n'eût en rien affaibli la haine qu'il lui avait vouée.

[Illustration]

Les yeux fixés à terre, étirant avec rage sa grande barbe, mordillant

nerveusement ses lèvres, indice, chez lui, d'une irritation à grand

peine contenue, il demeura dans cette posture durant de longs moments,

indifférent aussi bien à la causerie amicale de Gontran et de Séléna

qu'aux moqueries railleuses de Fricoulet.

Soudain, comme prenant une détermination subite, il se redressa,

s'approcha de M. de Flammermont et lui touchant l'épaule du bout de son

doigt osseux:

--Cher monsieur, dit-il, je désirerais vous parler.

--Je vous écoute, sir Jonathan.

L'Américain secoua la tête.

--C'est en particulier que doit avoir lieu notre entretien.

Gontran se leva, passa son bras sous celui de l'Américain, et descendant

avec lui la colline, s'arrêta sous les premiers arbres de la forêt

mercurienne.

--Voyons, dit-il, de quoi s'agit-il?

--Je voudrais vous demander un grand service!

--Je suis tout à votre disposition et, si cela est en mon pouvoir,

considérez le service demandé comme déjà rendu.

Ces paroles valurent au jeune homme une de ces poignées de main dont les

habitants du Nouveau-Monde sont coutumiers, et qui manqua de lui

désarticuler l'épaule.

--Voici ce dont il s'agit, dit Farenheit; par suite de la priorité que

M. Ossipoff prétend avoir sur moi, je suis obligé de renoncer à ma

vengeance sur ce misérable Sharp... d'un autre côté, la vie en commun

avec ce gredin qui m'a ruiné et qui a tenté de m'assassiner est

impossible...

--Cependant, mon pauvre sir Jonathan, que voulez-vous faire?

--Ce que je veux faire, grommela le Yankee... je veux m'en aller.

Gontran ouvrit des yeux démesurés.

--Serait-il devenu fou? songea-t-il.

Mais, comme s'il eût deviné la pensée du jeune homme, Farenheit

répliqua:

--Vous vous demandez si j'ai bien toute ma raison; rassurez-vous, jamais

de ma vie je n'ai eu si pleinement la tête à moi; donc, je vous le

répète... je veux m'en aller... je veux regagner la Terre, et le service

que j'avais à vous demander était de m'aider à accomplir ce projet.

Pour le coup, le jeune comte poussa une bruyante exclamation, tout en

agitant, dans un geste désordonné, ses bras en l'air.

--Moi! dit-il enfin, lorsque sa suffocation première fut passée, vous

avez compté sur moi pour...

Il s'arrêta, étranglé par une irrésistible envie de rire.

--Mais ce que vous me demandez là est impossible! reprit-il au bout de

quelques instants.

--Impossible! et pourquoi?

M. de Flammermont allait répondre la vérité: à savoir qu'il était le

dernier homme auquel on pût demander un service semblable.

Mais, heureusement, il réfléchit à l'imprudence d'un semblable aveu et,

transformant soudainement sa physionomie:

--Parce que, répliqua-t-il, nous sommes à une distance telle de la

Terre, que, pour le moment du moins, il est inutile de songer à nous

rapatrier...

--Ah! bah! fit railleusement une voix derrière eux.

[Illustration]

Du même mouvement, les deux hommes se retournèrent et aperçurent

Fricoulet. Celui-ci s'avança vers eux:

--Je commence, dit-il, par vous adresser mille excuses d'avoir entendu

une partie de votre conversation; mais vous éleviez si fort la voix,

qu'elle est venue jusqu'à mon oreille... heureusement pour vous, sir

Jonathan.

Tandis que M. de Flammermont avait un haut-le-corps de surprise, en

entendant son ami parler de la sorte, l'Américain se précipita vers

l'ingénieur, et, lui serrant les mains à les briser:

--Alors, vous croyez... balbutia-t-il.

--Je crois que Gontran n'a point suffisamment étudié la question, ce en

quoi il a suivi, d'ailleurs, l'exemple de M. Ossipoff et du citoyen

Sharp.

--Que veux-tu dire?

--Qu'aucun de vous trois, en calculant la route que va suivre la comète,

n'avez tenu compte des perturbations planétaires.

--Eh! riposta le jeune comte avec un mouvement d'épaules fort accentué,

que nous importent les perturbations?...

--Énormément; et si tu veux m'écouter quelques instants, tu te rangeras

à mon avis; la comète qui nous emporte étant beaucoup plus légère que

les différents mondes dont elle va couper l'orbite, se trouvera

forcément influencée par eux; si bien que la courbe suivie par elle ne

sera plus régulière, mais formera une succession de sinuosités

infléchies vers les planètes à proximité desquelles elle passera... Or,

si mes calculs sont justes, une de ces sinuosités les plus accentuées

sera celle que provoquera l'attraction terrestre.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 47 / 77 题