--Mon cher Alcide, grommela-t-il, je ne suis pas d'humeur à plaisanter
et je te prie...
Mais Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingénieur,
s'approcha du jeune homme et d'une voix suppliante:
--Mon enfant, dit-il, mon fils...
--Mon cher monsieur, répliqua Gontran, j'ai le coeur broyé, comment
voulez-vous que j'aie l'esprit assez lucide...
Et cependant il murmura dans un soupir:
--Ah! si nous avions encore notre sphère...
--Qu'en ferions-nous?
--N'est-ce point aux environs de cette ville que se trouve située la
montagne au sommet de laquelle est installé l'appareil télégraphique
reliant Vénus à la Lune?
--Parfaitement si... où veux-tu en venir?
--À ceci: que nous aurions pu utiliser cet appareil.
--Pour retourner dans la Lune? grommela Farenheit.
--Eh! non! pour continuer notre voyage.
--Comprends pas, murmura l'Américain.
--Cela prouve que vous avez la compréhension difficile, mon cher sir
Jonathan, répliqua le jeune comte... au surplus cette discussion est
oiseuse, puisque la sphère n'est point en notre possession.
Pendant tout ce dialogue, le roi était demeuré sur son trône, figé dans
son immobilité majestueuse, les regards attachés sur les Terriens dont
il cherchait, par leurs gestes, à deviner les paroles.
Brahmès, immobile lui aussi, attendait, soit qu'ils s'adressassent à
lui, soit que le roi lui donnât un ordre.
Tout à coup Fricoulet poussa un cri.
--Mais, j'y pense, dit-il à Ossipoff, tout à notre rage de voir Sharp
nous échapper une seconde fois, nous n'avons point pensé à demander à
ces gens ce qu'est cet appareil étrange trouvé par eux et qu'ils ont
amené ici... du moment que ce n'est point l'obus de ce gredin, qu'est-ce
que cela peut être?
[Illustration]
Farenheit se frappa le front.
--_By God!..._ gronda-t-il, si c'était notre sphère!...
Ossipoff fit entendre un ricanement gouailleur:
--C'est impossible, répliqua-t-il.
--Nous pouvons toujours nous en assurer, répliqua l'ingénieur;
interrogez-donc Brahmès.
Le Vénusien transmit aussitôt la question du vieillard au roi, qui
laissa tomber de ses lèvres, à demi-entr'ouvertes, un murmure à peine
perceptible.
Brahmès s'inclina, alla rapidement à l'extrémité de la salle et, d'un
geste brusque écarta une haute tenture.
[Illustration]
Les Terriens ne purent retenir un cri de surprise et de joie:
étincelant, dans l'ombre, c'était leur sphère qui venait de leur
apparaître.
Oubliant la présence de Sa Majesté vénusienne, Fricoulet se livra à un
entrechat désordonné; quant à l'Américain, il agita en l'air sa
casquette de voyage, en répétant par trois fois, d'une voix sonore:
[Illustration]
--Hurrah!... hurrah!... hurrah!...
Pendant ce temps, Ossipoff et Gontran tombaient aux bras l'un de l'autre
et se donnaient une accolade émue.
Enfin, chacun ayant, à sa façon, manifesté sa joie, Ossipoff pria le
Vénusien d'exposer au roi quelles étaient les intentions de ses
compagnons.
--En quittant Wourch, la belle planète double que vous admirez d'ici
pendant les nuits claires, dit-il, nous pensions pouvoir rejoindre dans
votre monde le voyageur que vous avez vu, il y a quelques jours, et qui
dites-vous, est parti déjà... nous vous demandons en conséquence, de
nous mettre à même de continuer notre voyage, en nous permettant
d'utiliser votre réflecteur...
Par l'organe de l'interprète, le roi répondit fort gracieusement qu'il
se mettait à l'entière disposition des hardis explorateurs; mais que
l'émigration commençait dès le lendemain, qu'en conséquence les Terriens
devaient remettre à deux mois l'exécution de leur projet.
Ossipoff, en entendant cette réponse, poussa un sourd gémissement; quant
à Gontran, frappant du pied, il demanda ce que signifiait cette
plaisanterie.
Brahmès, auquel fut traduite l'observation du jeune comte, répondit:
[Illustration]
--Les peuples de notre Monde, sont en migration perpétuelle pour
chercher un milieu tempéré indispensable à la vie; deux fois par an,
nous passons d'un hémisphère dans l'autre, pour fuir soit les dévorantes
ardeurs du solstice, soit les froids sombres du pôle. Demain est
l'époque à laquelle, d'après les statuts royaux, nous devons nous mettre
en marche pour l'hémisphère Sud.
--Eh! s'écria Gontran, nous ne sommes points les sujets de Sa Majesté
vénusienne, et ses statuts sont pour nous lettre morte. Émigrez si bon
vous semble, quant à nous qui avons affaire ici, nous resterons.
Brahmès ne comprit pas les paroles de M. de Flammermont, mais il en
devina le sens.
--Je doute, dit-il à Ossipoff, que vos compagnons et vous, soyez
organisés de façon à supporter le froid glacial qui va enfermer, durant
deux mois, ces contrées dans un cercueil de glace; c'est une mort
certaine qui vous attend.
--Je ne doute pas de la vérité de ce que vous venez dire, répliqua
tristement le vieillard, mais le délai que vous nous assignez détruit en
nous tout espoir de jamais rejoindre celui que nous poursuivons... or,
mourir de froid ou mourir de désespoir, c'est tout un pour nous.
Le roi, auquel cette réponse navrée fut traduite, garda le silence
quelques instants; puis enfin, se départissant, pour la première fois,
de son impassibilité, il se mit à gesticuler avec une vivacité extrême,
tout en causant à Brahmès.
Celui-ci, quand Sa Majesté eut fini de parler, se tourna vers le vieux
savant.
--Voici, dit-il, ce qui vous est proposé: vous suivrez l'émigration,
car, ainsi que je vous l'ai dit, tout à l'heure, vous ne pouvez demeurer
ici; les habitants du pays de Boos, que vous avez vus dans leur élément
et que leur constitution physique met à même de supporter les froids les
plus rigoureux, vont, dès aujourd'hui, s'occuper à démonter pièce par
pièce le réflecteur de la montagne d'Itnounh et le transporteront au
sommet de la plus haute montagne de notre globe, qui se trouve
précisément au centre de la contrée où nous nous rendons; si cela vous
convient, des ordres vont être donnés immédiatement pour que ces gens de
Boos, qui nous servent d'esclaves, soient mis à la disposition du roi.
Comme bien on pense, cette proposition, transmise par Ossipoff à ses
compagnons fut acceptée, par eux, avec enthousiasme.
Ils prièrent Brahmès de remercier chaleureusement en leur nom Sa Majesté
vénusienne, qui mit le comble à ses bontés en déclarant vouloir se
charger de toute l'existence matérielle des voyageurs.
Dès le lendemain, ainsi que le leur avait dit Brahmès, ce fut, par toute
la ville, un brouhaha indescriptible, un branle-bas général: devant
chaque habitation, un chariot était arrêté sur lequel les habitants
chargeaient leurs meubles et ustensiles primitifs; puis lorsque la
maison était vide, on la fermait au moyen d'une plaque de bronze et le
char allait prendre place, au bas de la colline, sur le rivage de
l'océan du Centre, où le rendez-vous général était donné.
Le soir, les chariots royaux, tirés chacun par cinquante habitants de
Boos, se mirent en marche et derrière eux, quartier par quartier et rue
par rue, tout le cortège défila.
[Illustration]
On eût dit, marchant tumultueusement sous le ciel étoilé, une
gigantesque et fantastique caravane, traçant, dans le désert, un sillon
formidable.
Et cette marche dura huit jours pendant lesquels les Terriens eussent pu
se croire en excursion à travers quelque pays d'Orient, tant la chaleur
était forte et aussi en raison de la faune et de la flore merveilleuses
qu'il leur était donné d'admirer et d'étudier.
En arrivant au terme du voyage, ils trouvèrent un paysage, en tout point
semblable à celui qu'ils avaient quitté; au bord d'une mer bleue et sans
vagues, sur la croupe d'une colline élevée, une ville d'airain
s'étageait, déployant, sous le soleil torride, ses avenues en éventail;
non loin, coupant l'horizon d'une ligne sombre, se dressait une chaîne
de montagnes, dont les cimes se perdaient dans les nuages.
--Eh! eh! grommela Ossipoff, les yeux fixés dans cette direction, c'est
bien cela.
--On dirait que vous vous reconnaissez, grommela l'Américain d'un ton
railleur.
--Si je me reconnais, riposta le vieillard, assurément. C'est une des
régions que j'ai le plus souvent explorées... au télescope. Ainsi ce pic
que vous apercevez-là, sur votre droite et qui paraît être le plus élevé
de tous, a déjà été mesuré plusieurs fois, d'abord par Schroëter en
1789, puis en 1833 et en 1836, par Beer et Madler... aussi par moi-même,
il y a quelques années à peine... eh bien! nous sommes tous tombés
d'accord pour donner, à ce pic, une hauteur de quarante kilomètres
environ.
--Et il nous va falloir grimper cela à pied? grommela Farenheit.
--À moins que vous ne comptiez monter en funiculaire, riposta Fricoulet
gouailleur.
L'Américain haussa les épaules d'un mouvement furieux.
--Depuis de si longues semaines que je n'ai point fait usage de mes
jambes, dit-il, j'ai les articulations rouillées, et, véritablement, je
ne sais si j'aurai les forces nécessaires...
--On pourra vous louer des habitants du pays de Boos, dit Gontran en
riant, cela vous remplacera les mulets dont on se sert, en Suisse, dans
certaines ascensions.
Ossipoff hochait la tête, tout pensif.
--Il nous faudra au moins huit jours pour arriver là-haut, murmura-t-il.
--Le fait est, ajouta Fricoulet, que le Mont-Blanc n'est qu'une vulgaire
taupinière à côté de ce sommet monstrueux.
--Mais, poursuivit l'Américain avec une légère inquiétude dans la voix,
arrivés là-haut nous ne pourrons plus respirer...
--À ce point de vue là, rien à craindre, répliqua l'ingénieur; au pis
aller, nous avons nos _respirols_, mais je doute que nous ayons besoin
de nous en servir; l'atmosphère doit être encore assez dense pour
permettre à nos poumons terrestres de fonctionner à l'aise.
Tout en parlant, les Terriens, guidés par Brahmès, s'étaient mis en
marche et bientôt ils s'étaient engagés dans un chemin en lacet,
serpentant au milieu d'énormes roches.
Pendant près d'une heure, ils montèrent, suant, soufflant, geignant,
maugréant; puis soudain le signal de la halte fut donné et Ossipoff
auquel le Vénusien causait avec animation, s'approcha de Farenheit.
--Rassurez-vous, sir Jonathan, dit-il, vos jambes n'auront pas la peine
de vous refuser un service que vous ne leur demanderez pas. Grâce aux
Vénusiens, qui ont, paraît-il, à desservir un hôpital installé presque
au sommet même de cette montagne, nous la gravirons sans fatigue, dans
un véhicule très commode et très simple.
--Un véhicule! s'écria Fricoulet très intéressé... mais quelle sorte de
véhicule?
Comme il achevait ces mots, d'une anfractuosité de rochers sortit un
grand chariot, monté sur une douzaine de roues en bronze, basses et fort
larges; à l'avant, à une sorte de timon très court, une chaîne de bronze
était attachée, se déroulant, à perte de vue, sur le flanc de la
montagne.
--Mais c'est le système des remorqueurs qui font le service entre Rouen
et Paris, s'écria Gontran.
--Sauf que nous ne voyons pas le remorqueur, riposta l'ingénieur.
Interrogé, Brahmès expliqua que sur le versant opposé de la montagne une
armée d'habitants de Boos, attelés à la chaîne, descendaient jusqu'à la
plaine, formant ainsi contrepoids.
Rapidement, on chargea sur le chariot, tous les ustensiles et les
bagages des voyageurs, ainsi que les différentes pièces du réflecteur
qu'il s'agissait d'installer à nouveau au sommet de la montagne.
Puis, le signal du départ fut donné et l'ascension commença.
En vingt-quatre heures, après plusieurs haltes effectuées à différentes
hauteurs, pour permettre sans doute à la machine humaine de prendre
quelque repos, on arriva à une hauteur de trente kilomètres; là, on
abandonna le véhicule et il fallut continuer le voyage à pied, au milieu
d'une couche de nuages si épaisse qu'on ne voyait point à dix pas autour
de soi, longeant des précipices énormes dont la vue seule donnait le
vertige.
Enfin, au bout de soixante heures de fatigues surhumaines, et après
avoir, par miracle, échappé à la mort qui les guettait, presque à chaque
pas, Ossipoff et ses compagnons arrivèrent au plateau qui couronnait la
montagne et dominait, de quarante-deux kilomètres le niveau des océans
vénusiens.
Là, on prit un peu de repos; puis on déballa les appareils et dès le
lendemain le travail commença, travail gigantesque, insensé, et que pour
mener à bien, l'énergie et l'opiniâtreté des Terriens furent tout juste
suffisantes: heureusement Brahmès, investi pour cette circonstance de
toute l'autorité royale, avait pris sa besogne à coeur et ne laissait pas
une minute de repos à l'armée d'esclaves travaillant sous ses ordres.
[Illustration]
--Alcide! dit tout à coup Gontran à Fricoulet, il y a une chose qui me
tourmente.
--Laquelle?
--Dans un voyage du genre de celui que nous avons entrepris, le
principe, n'est-ce pas, pour s'élancer d'une planète sur l'autre, est de
profiter des moments où elles sont le plus rapprochées.
--Assurément... c'est l'A, B, C de la logique.
--Aussi, pour aller de la Terre à la Lune, nous avons profité du
périgée.
--Tout comme Sharp, en partant à notre place, a profité de l'époque à
laquelle la Lune et Vénus se trouvent à leur plus grande proximité l'une
de l'autre c'est-à-dire du périaplérodite...
--Et si je ne me trompe, il a encore appliqué le même principe en
partant, il y a un mois pour Mercure?
--Comme de juste... mais où veux-tu en venir?
--À te poser cette question: à quel point de son orbite se trouvera
Mercure, quand nous quitterons ce monde?
--Si nous pouvons, comme c'est probable, partir demain, Mercure sera en
quadrature avec le Soleil, c'est-à-dire que, relativement à une ligne
allant de cet astre à la planète où nous nous trouvons, il formera un
angle droit.
--Alors, murmura Gontran effrayé, ce ne sera plus neuf millions de
lieues que nous aurons à franchir?
--Non, ce sera treize millions et demi.
Le jeune comte fit un bond formidable.
--En ce cas, il est inutile de partir, nous n'atteindrons pas Mercure.
--Tranquillise-toi; avec des gaillards comme nous, quelques millions de
lieues de plus ou de moins importent peu... Avant une semaine, la
planète des commerçants et des voleurs nous donnera l'hospitalité.
[Illustration]