EXCURSIONS VÉNUSIENNES

[Illustration]

COMME bien on pense, ces quelques heures parurent aux Terriens aussi

longues que des siècles.

Vainement, Fricoulet cherchait à les tirer du mutisme dans lequel chacun

d'eux se renfermait, on lui répondait par des monosyllabes; puis, de

nouveau, le silence régnait parmi les voyageurs.

Quelquefois même, on ne lui répondait pas du tout, se contentant d'un

simple hochement de tête ou d'un haussement d'épaules.

Ossipoff, installé à l'avant du bateau avait posé sur le bordage sa

lunette à l'oculaire de laquelle son oeil demeurait vissé, cherchant à

surprendre à l'horizon le premier indice de la côte à laquelle ils

allaient aborder.

Gontran, immobile dans un coin, considérait d'un air morne la

marche--trop lente à son gré--des aiguilles sur le cadran de son

chronomètre qu'il tenait à la main.

Quant à Farenheit, pour tromper son impatience, il arpentait à grandes

enjambées le pont de l'embarcation, assez semblable à un ours rôdant à

travers sa cage.

Enfin, Ossipoff signala une côte basse qui barrait l'horizon d'une

grande ligne bleuâtre, laquelle devint rapidement plus apparente, pour

s'arrondir enfin en un golfe profond tout rempli de bateaux semblables à

celui qui les portait.

Moins d'une heure après ils débarquaient et ils se dirigèrent, sous la

conduite de Brahmès, vers la ville où, avant toutes choses, ils devaient

être présentés au roi.

Après quelques pas faits en silence, Gontran qui marchait en avant de

ses compagnons, s'arrêta tout à coup, levant les bras au ciel dans un

geste stupéfait:

--Une champignonnière! s'écria-t-il.

--C'est ma foi vrai! dit à son tour l'ingénieur.

Et, d'un geste, appelant Brahmès auprès de lui, il désigna de la main,

pour demander une explication, le singulier panorama qui s'étendait à

leurs pieds.

Sur le flanc d'une colline peu élevée, dont le pied baignait dans

l'océan du Centre, une agglomération de constructions uniformes et

bizarres s'étageait, disposées avec une régularité géométrique, en de

longues avenues partant du sommet comme centre pour aboutir à la mer,

ainsi que les branches d'un gigantesque éventail.

Ces avenues étaient bordées, de droite et de gauche, par des habitations

dont les toits, de forme ombellifère, se superposaient les uns sur les

autres, comme des écailles de poissons.

[Illustration]

Tels autrefois les soldats romains disposaient leurs boucliers,--en dos

de tortue, disent les historiens,--pour marcher à l'assaut et se

protéger des projectiles que l'assiégé faisait pleuvoir sur eux du haut

des remparts.

Ce fut dans l'esprit de Fricoulet que l'aspect de cette ville singulière

éveilla ce souvenir de l'antiquité.

--Ta comparaison est fort juste, repartit M. de Flammermont, mais, étant

donné que nous avons affaire à une humanité intelligente, il faut

admettre que ce mode de construction a une raison d'être.

--Ne trouvez-vous pas que cela ressemble à une armée de parapluies?

demanda Farenheit.

--Sir Jonathan pourrait bien nous avoir fourni, sans y songer,

l'explication que nous cherchons, dit l'ingénieur.

L'Américain se redressa et, sur son visage, passa comme un reflet de

dignité offensée:

--Comment! sans y songer! répliqua-t-il... _By God!_ mais, en vous

disant cela, je songeais parfaitement bien que ces gens ne pouvaient

construire leur ville autrement, et je parierais cent dollars contre un

sou que, sur toute l'étendue du monde vénusien, les villes doivent se

ressembler.

--Ah! bah! fit Gontran avec un sourire railleur, et quelles raisons

fournissez-vous à l'appui de cette thèse?

--Les raisons que l'honorable M. Ossipoff lui-même nous a fournies.

Le vieux savant, fort surpris de se voir mêlé aux débats, dirigea vers

l'Américain des regards interrogateurs.

--_By God!_ grommela sir Jonathan, est-ce que je rêvais lorsque, ces

jours derniers, nous parlant de la climatologie spéciale de cette

planète, vous nous avez donné des détails sur les déluges d'eau que

devait provoquer l'épaisseur des nuages flottant dans son atmosphère?...

du reste, nous-mêmes en avons eu un échantillon assez convaincant, je

crois...

--Alors, dit l'ingénieur, vous pensez que c'est à cette raison qu'il

faut attribuer...

Ossipoff s'était tourné vers Brahmès et écoutait attentivement ce que

lui racontait le Vénusien.

--Sir Farenheit, fit-il au bout de quelques instants, est dans le

vrai... tous ces toits que vous voyez, sont formés de plaques de bronze

ajustées les unes aux autres, de manière à composer une carapace énorme

sur laquelle glissent, sans aucune infiltration, les torrents d'eau qui,

à certaines époques de l'année, tombent du ciel; grâce à la disposition

de la ville, ces torrents vont se perdre dans l'océan du Centre, sans

avoir occasionné aucun dégât.

--Mais les rues doivent être ravinées, objecta Gontran.

--Les rues sont, paraît-il, dallées de bronze...

Tout en causant, la petite troupe avait atteint les premières maisons de

la ville.

Là, encore, ce fut un nouvel étonnement; il fallut que leur guide les

fit entrer dans l'une des habitations; Fricoulet, son carnet à la main,

prenait des croquis qu'il accompagnait de notes rapides.

Quand Farenheit avait parlé de parapluies, il ne savait, certes, pas si

bien dire; ces maisons n'étaient autre chose, en effet, que d'énormes

parapluies métalliques adossés les uns aux autres. Le manche de

l'instrument était figuré par un énorme pilier de bronze s'élevant de

terre jusqu'au toit, et supportant les trois étages composant

l'habitation; les murs formaient des réservoirs de vingt centimètres

d'épaisseur, remplis d'eau; le toit lui-même, convexe extérieurement,

mais plane à l'intérieur, était, lui aussi, transformé en un vaste

bassin.

Par son évaporation constante, cette eau garantissait les habitants des

ardeurs du Soleil.

--Songez, disait Ossipoff à ses compagnons qui s'étonnaient, que, pour

les Vénusiens, le Soleil est deux fois plus étendu et plus chaud que

pour les habitants de la Terre... il leur a donc fallu s'ingénier à se

protéger contre ses redoutables atteintes.

[Illustration]

--Les habitants... les habitants... grommela M. de Flammermont, je

serais curieux d'en apercevoir... car, jusqu'à preuve du contraire, je

tiens cette ville pour déserte et abandonnée...

--C'est peut-être le jour du marché, dit plaisamment Fricoulet.

--À moins que quelque fête ne retienne au dehors la population, dit à

son tour Farenheit.

En ce moment, Brahmès qui les avait quittés pour aller aux nouvelles,

revint et dit à Ossipoff:

--La ville tout entière est en émoi: une masse énorme, gigantesque, dont

nul ne peut expliquer la provenance, a été trouvée, il y a quelques

jours, flottant à la surface d'une mer de l'autre hémisphère.

Une exclamation joyeuse s'échappa des lèvres de Gontran.

--Séléna! soupira-t-il, en pensant qu'il allait enfin revoir sa chère

fiancée.

--Je vais donc pouvoir régler mes comptes avec ce gredin de Sharp,

grommela Farenheit en crispant, dans le vide, ses poings formidables.

Et tous les deux, sans écouter d'autres explications, se précipitèrent

au dehors, criant:

--Où sont-ils?... où sont-ils?

--Attendez donc, fit Ossipoff en les rejoignant ainsi que Fricoulet...

vous partez comme des fous, sans savoir où vous allez... laissez au

moins Brahmès nous conduire.

--Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, riposta le jeune comte, mais

il me tarde tant de revoir Mlle Séléna.

--Croyez-vous donc qu'il me tarde moins, à moi, de revoir ma chère

enfant?

Le Vénusien avait pris la tête de la petite troupe, et, d'une marche

rapide, l'entraînait dans l'intérieur de la ville; pour faire cela,

étant donnée la disposition particulière des rues, il fallait monter, et

les Terriens, peu habitués, depuis quelques semaines, à faire usage de

leurs jambes, avaient quelque peine à suivre leur guide.

Enfin ils arrivèrent, suant et soufflant, au sommet même de la colline,

centre auquel aboutissaient, comme autant de rayons, toutes les avenues

de la capitale.

Là, ils durent s'arrêter; devant eux, sur une place immense, ne mesurant

pas moins de plusieurs kilomètres carrés, une foule compacte et bariolée

se pressait, criant et gesticulant.

Ossipoff fronça les sourcils et murmura d'une voix amère:

--Voilà donc la raison pour laquelle la ville est déserte; tout le monde

est ici pour faire une ovation à ce misérable.

Farenheit fit entendre un ricanement qui ressemblait fort à un

rugissement.

--Laissez faire, laissez faire, grommela-t-il, cela va changer et, tout

à l'heure, nous allons rire.

[Illustration]

Le Palais du roi.

Et, en disant ces mots, un éclair de haine luisait dans les yeux de

l'Américain.

Tous les visages étaient tournés dans la direction d'une habitation

monumentale s'élevant, au sommet de la colline, d'une vingtaine de

mètres au-dessus des autres maisons et fermant, en forme de demi-lune,

tout un côté de la place.

--C'est le palais du roi! dit Brahmès à Ossipoff; c'est là qu'a été

transportée l'étrange chose dont je vous ai parlé et que tout ce peuple

est rassemblé ici pour contempler.

--Et c'est là qu'il nous faut aller? demanda Fricoulet, épouvanté par la

perspective de traverser cette mer humaine dont les vagues houleuses

moutonnaient à perte de vue.

En ce moment, une exclamation de surprise retentit; l'un des Vénusiens,

placés devant eux, venait, en se retournant, de les apercevoir.

D'un geste, il attira l'attention de son voisin, qui en fit autant pour

le sien et, en moins de cinq minutes, toute la foule faisant volte-face,

regardait les Terriens, se poussant, se bousculant, s'écrasant pour les

mieux voir et les considérer de plus près.

Tout d'abord, la curiosité des indigènes se trouva contenue par

l'inquiétude première et l'indécision qui les saisirent à l'aspect de

ces êtres, nouveaux pour eux.

Mais ils ne tardèrent pas à s'enhardir, peu à peu le cercle formé autour

d'Ossipoff et ses compagnons se rétrécit et, bientôt, un Vénusien plus

audacieux avançant la main, toucha du bout des doigts le vêtement de

Farenheit.

[Illustration]

Celui-ci se recula avec dignité.

--_By God!_ grommela-t-il, nous prennent-ils pour des bêtes curieuses?

--Voilà qui est humiliant pour un citoyen de la libre Amérique, répondit

Fricoulet gouailleur... Après tout, ils ont raison, car nous en faisons

tout autant, nous autres qui avons la prétention d'être civilisés...

Rappelez-vous la foule qui se presse, en été, au Jardin d'acclimatation,

autour des cages contenant les échantillons de quelque peuplade sauvage.

Comme il achevait ces mots, un cri épouvantable retentit et un mouvement

de recul se produisit aussitôt.

C'était un Vénusien qui, fortement intrigué par le monocle encadré dans

l'arcade sourcilière de Gontran, avait voulu, par le toucher, se rendre

compte de cette chose étrange.

[Illustration]

Paysage vénusien.

M. de Flammermont avait, sans y penser, détendu son bras et son poing

fermé était venu frapper l'indigène en pleine poitrine; le Vénusien

avait poussé un cri de douleur et la foule, épouvantée, avait reculé

aussitôt.

--Ce que vous venez de faire est de la dernière imprudence, déclara

Ossipoff.

--Fallait-il me laisser tripoter par ce sauvage? demanda le jeune homme

avec dégoût.

--Peut-être bien allez-vous être obligé de vous laisser tripoter quand

même, riposta le vieillard, car, si je ne me trompe, tout ce monde là va

nous tomber sur le dos.

Il régnait, en effet, dans la foule, une animation extraordinaire;

au-dessus des têtes, des poings se dressaient, agitant des bâtons; même

quelques mains étaient armées d'instruments en bronze, ressemblant à de

larges poignards, mais que l'on tenait par le milieu, comme un bâton à

deux bouts.

[Illustration]

Du même mouvement, les quatre hommes tirèrent leur revolver et se

mettant tous les quatre dos à dos, de façon à faire face de tous les

côtés aux assaillants, se tinrent prêts à résister à la première

attaque.

--C'est égal, murmura Ossipoff, Brahmès est bien long à revenir... s'il

tarde encore, il pourrait bien nous retrouver en lambeaux.

Tout à coup, une immense clameur s'éleva et une poussée formidable se

produisant, les premiers rangs des Vénusiens se trouvèrent, malgré eux,

jetés sur les Terriens.

Quatre coups de feu retentirent; c'était Ossipoff et ses compagnons qui

venaient, ensemble, de décharger en l'air leur revolver.

[Illustration]

Ce fut un brouhaha indescriptible, un tumulte épouvantable, une clameur

assourdissante où se mêlaient les cris d'effroi et les hurlements de

douleur de ceux que les plus forts écrasaient dans leur fuite.

Voyant le succès inespéré obtenu par cette première décharge, les

Terriens en firent une seconde qui accentua la débâcle; en moins de cinq

minutes, la place fut complètement déserte; les Vénusiens avaient

regagné leurs maisons dans lesquelles, sans doute, ils devaient se

barricader fortement.

Fricoulet partit d'un large éclat de rire.

--Ah! dit-il, les peuples non civilisés ont du bon... Jamais un gardien

de la paix, à Paris, n'obtiendrait par la douceur et les paroles

conciliantes un semblable résultat.

--Puisque Brahmès ne vient pas à nous, dit Ossipoff, allons à lui.

Ce disant, suivi de ses compagnons, il s'avança vers le palais.

Comme ils étaient arrivés à peu de distance, un panneau d'une vingtaine

de mètres de haut se déplaça tout à coup, roulant avec un bruit de

tonnerre sur des galets de bronze, découvrant une baie large de quinze

mètres environ, par laquelle les Terriens aperçurent un spectacle qui

les frappa d'étonnement et d'admiration.

Au milieu d'une salle immense, sur un trône tout de bronze poli et

étincelant comme de l'or, un Vénusien était étendu; les jambes,

entourées de bandelettes brillantes, reposaient sur des coussins de

pourpre; le buste, enveloppé d'une sorte de toge en étoffe blanche,

toute constellée d'étoiles et de soleils, était soutenu par des

oreillers de couleur jaune enrichis d'un métal inconnu aux Terriens,

mais qui semblait luire comme des charbons enflammés.

Sur la tête, une sorte de tiare, du même métal que celui dont étaient

ornés les oreillers, semblait faire planer, au-dessus du Vénusien, un

astre resplendissant.

Du reste, le trône, le personnage lui-même, étaient inondés d'une

lumière éblouissante qui donnait véritablement l'impression d'une

divinité.

Tout autour, la salle était sombre, pleine d'une ombre mystérieuse dans

laquelle on entendait un bourdonnement de respirations contenues; les

yeux d'Ossipoff, s'habituant peu à peu à l'obscurité, découvrirent

bientôt, rangés en cercle, figés dans une immobilité de statue, des

corps agenouillés sur le sol, dans une attitude prosternée, le front

touchant les dalles, entre les deux coudes appuyés, les avant-bras

relevés, dressant au-dessus de la nuque les mains ouvertes en forme de

coupes.

Sur ces mains, une sorte de brasier était posé dans lequel brûlait, avec

des flammes dorées, un foyer ardent dont toute la lueur était concentrée

par des miroirs réflecteurs en bronze poli, sur le trône et sur la

quasi-divinité qu'il supportait.

Au-dessus du trône, dans un récipient immense, des flammes blanches et

crépitantes étincelaient, et, renvoyées de miroirs en miroirs, venaient,

elles aussi, converger sur le trône, resplendissant comme un astre au

milieu de la nuit sombre.

Longuement, la statue ainsi irradiée, fixa Ossipoff et ses compagnons

qui, instinctivement, s'étaient découverts; puis, sans un geste, sans un

mouvement, elle fit entendre un petit clappement de langue. Aussitôt,

tous les corps prosternés sortirent de leur immobilité, et, glissant

sans bruit sur les dalles de bronze, se retirèrent à reculons et

disparurent, fondus dans l'ombre, ainsi que disparaissent les génies

dans les féeries.

Alors, la statue leva la main; à ce signe, un Vénusien agenouillé auprès

du trône, se redressa et, à demi-courbé, s'en vint, à reculons également

trouver les Terriens: c'était Brahmès.

--Le roi, fit-il à Ossipoff, consent à vous donner audience; approchez,

il est déjà, par moi, au courant de vos aventures... expliquez-lui ce

que vous désirez.

--Tu m'as dit, répondit le vieillard, que l'on avait transporté ici une

chose étrange trouvée, il y a quelques jours, dans l'un des Océans de

ton monde... Je voudrais savoir ce que sont devenus les êtres qui y

étaient contenus?

[Illustration]

Brahmès traduisit ces mots au roi dont les lèvres, après quelques

instants de silence, firent entendre un murmure confus de paroles brèves

et sonores.

Le visage du Vénusien refléta aussitôt un étonnement profond.

--Le roi, dit-il, ne comprend pas ce que tu veux dire... l'objet en

question était vide.

--Vide! s'écria Ossipoff stupéfait.

Ses paupières se fermèrent, ses jambes fléchirent, et il fût tombé, si

ses compagnons qui s'étaient approchés en le voyant pâlir, ne l'avaient

soutenu dans leurs bras.

--Qu'arrive-t-il? demandèrent-ils, le coeur étreint, pour des raisons

diverses, par une angoisse horrible.

Le vieux savant laissant tout à coup tomber sa tête entre ses mains, se

mit à sangloter.

Alors, M. de Flammermont poussa un cri déchirant:

--Morte!... Séléna est morte!... mais parlez donc, monsieur Ossipoff,

vous voyez bien que vous me mettez à la torture.

--Disparue! balbutia le vieillard... on n'a vu ni elle, ni Sharp.

Gontran était accablé; appuyé sur Fricoulet, il promenait, autour de

lui, des regards vagues et hagards.

Farenheit, lui, égrenait, entre ses dents, un chapelet des jurons yankee

des plus expressifs, tandis que ses doigts, machinalement, se crispaient

sur une proie invisible.

--Comment! disparus!... s'exclama l'ingénieur qui, seul, parmi les

Terriens, conservait tout son sang-froid, voilà qui demande des

explications... exigez donc de Brahmès qu'il vous donne des détails.

D'une voix tremblante et coupée par les larmes, Ossipoff pria Brahmès

d'insister auprès du roi pour savoir dans quelles circonstances avait

été faite la trouvaille dont il avait été parlé aux Terriens.

Après avoir écouté parler religieusement Sa Majesté vénusienne, Brahmès

se tourna vers le vieillard.

--C'est, paraît-il, vers la même époque que celle à laquelle vous avez

abordé sur notre monde; les astronomes ont signalé, dans l'espace, un

corps qui semblait se diriger sur nous... tout d'abord on avait cru

qu'il s'agissait du mystérieux émissaire des autres mondes célestes qui

avait visité notre planète quelques jours auparavant...

[Illustration]

Ossipoff tressaillit et saisissant, par le poignet, le Vénusien ébahi.

--Que dites-vous? s'écria-t-il, et quel est cet émissaire dont vous

parlez.

--Un être en tous points semblable à vous, qui venait de la Lune et se

disait originaire d'un monde que nous apercevons d'ici et qu'il appelait

_Terre_.

--Sharp! c'est Sharp! gronda Farenheit.

--Oui, c'est Sharp, répéta Ossipoff; à ce sujet il ne peut y avoir aucun

doute.

Et d'une voix tremblante d'émotion, il demanda à Brahmès:

--Cet individu... qu'est-il devenu?

--Il a fait ici un long séjour, répondit le Vénusien, après quoi, il a

continué son voyage.

Le vieillard chancela.

--Mon Dieu!... balbutia-t-il.

Puis, après un moment:

--Mais, il n'était pas seul, n'est-ce pas, il avait une compagne avec

lui, une jeune fille?...

--Le voyageur était seul...

--Qui sait si le misérable ne s'est point débarrassé de la pauvre enfant

en la précipitant dans l'espace, sanglota Ossipoff.

Un rugissement accueillit ces paroles; c'était Farenheit que ce nouveau

crime probable de son ennemi mettait en fureur.

--_By God!_ hurla-t-il en grinçant des dents, dire que Dieu ne me

laissera pas mettre la main sur ce bandit!

Accablé, en proie à un désespoir profond, Gontran, la tête sur la

poitrine, demeurait immobile.

C'en était fini du rêve d'amour dont il s'était si longtemps bercé et

qui l'avait poussé à tant de millions de lieues de sa planète natale.

Séléna était à jamais perdue pour lui, il pouvait mourir.

[Illustration]

Seul, l'ingénieur qui n'avait au coeur ni l'amour de Gontran pour Séléna,

ni la haine de Farenheit pour Sharp, avait conservé tout son calme et,

en prodiguant, aux uns et aux autres, ses consolations, il se demandait

s'il était dans les choses acceptables qu'après s'être éloigné de

plusieurs millions de lieues du boulevard Montparnasse pour faire le

tour du monde céleste, il s'arrêtât en si beau chemin?

Et carrément il répondait non.

--Voyons, dit-il, en toutes choses, il s'agit de ne pas s'emballer...

examinons la situation avec calme; d'abord, vous monsieur Ossipoff, vous

avez tort de déduire la mort de mademoiselle Séléna, de ce que personne

ne l'a aperçue. Pour être un gredin, Sharp n'en est pas moins un homme

intelligent et c'eût été, de sa part, une incommensurable bêtise que de

mettre sa compagne en liberté.

--Dans un pays comme celui-ci, que risquait-il?... la pauvre enfant eût

été incapable de se faire comprendre, dit tristement Ossipoff.

--En quelque endroit de l'Univers que vous vous transportiez, répliqua

l'ingénieur, et à toutes les époques, les larmes ont leur éloquence et

les supplications de votre fille eussent attendri ces gens-là.

--Qu'en conclus-tu donc? demanda Gontran en relevant la tête, avec une

lueur d'espoir dans les yeux.

--Que Sharp a dû enfermer soigneusement mademoiselle Séléna dans le

wagon et s'arranger de façon à la soustraire à tous les regards.

Farenheit inclina la tête à plusieurs reprises.

--Ce que dit M. Fricoulet paraît fort sensé, grommela-t-il.

Peut-être l'Américain n'avait-il pas, au sujet de l'existence de la

jeune fille, une conviction absolue, mais son rôle, à lui, était de

paraître y croire, autrement, ses compagnons, découragés, eussent

probablement renoncé à poursuivre Fédor Sharp et, alors, c'en eût été

fait de ses projets de vengeance.

--Sincèrement, poursuivit Fricoulet, je ne vois point quelles raisons

eût eues Sharp de se porter à quelque violence sur votre fille... c'est

un filou, c'est un gredin... mais rien ne prouve qu'il y ait en lui

l'étoffe d'un assassin.

Et frappant amicalement sur l'épaule de M. de Flammermont, il ajouta:

--Donc, ne perdons pas courage et cherchons par quels moyens on pourrait

rattraper ce monsieur.

--Le rattraper! murmura Gontran avec découragement, savons-nous

seulement quel chemin il a pris?

--Il ne peut en avoir pris qu'un: celui-là que nous-mêmes nous nous

proposions de suivre.

--Il faudrait être certain!

--Certain! s'exclama l'ingénieur, mais cela ne peut faire l'ombre d'un

doute, car étant donné le moyen de locomotion qu'il nous a volé, il est

obligé de marcher toujours sur le Soleil: nul doute que Mercure ne soit

la prochaine station visée par lui.

--Or, poursuivit Ossipoff, qui reprenait courage en même temps que lui

revenait un peu d'espoir, Mercure ayant passé à son aphélie, il y a cinq

jours, la planète arrivera dans cinq jours, à sa plus courte distance de

Vénus, c'est-à-dire à dix millions de lieues; ces dix millions de

lieues, Sharp mettra environ dix-sept jours à les parcourir.

--Oh! bougonna Farenheit, que nous importe la rapidité avec laquelle il

nous fuit, du moment que nous n'avons aucun moyen de le suivre.

--Voilà qui ne manque pas de logique, pensa Fricoulet.

Mais, haussant les épaules, il se tourna vers Gontran et lui dit:

--Voyons, toi qui, deux fois déjà, nous a tirés d'embarras, tu pourrais

bien, cette fois-ci encore...

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 26 / 77 题