M. de Flammermont demeura pensif quelques instants; puis, enfin:

--À ton avis, dit-il, dans quel but ces gens ont-ils ainsi un double

moyen de navigation?

--Sans doute, répliqua Fricoulet, afin d'éviter les effets désastreux

des tempêtes si fréquentes et si terribles dont nous avons eu un

échantillon il y a quelques heures à peine; comment veux-tu que de

semblables embarcations puissent lutter contre des éléments déchaînés à

ce point? je ne sais même pas si, dans notre monde, nos grands

transatlantiques seraient capables de résister. Quand il fait beau, ils

naviguent à ciel ouvert, en se servant de la voile, comme en ce moment;

un orage survient-il, ils plongent pour chercher au-dessous des flots

agités, à une faible profondeur, un élément tranquille au milieu duquel

ils continuent paisiblement leur voyage, à l'aide de leur propulseur.

--Ils s'enfoncent... ils s'enfoncent, grommela Gontran, c'est fort joli

à dire mais par quel moyen?

--Je ne puis rien affirmer, mais le système le plus simple serait,

assurément, de remplir d'eau des réservoirs.

Gontran eut un hochement de tête.

--Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet surpris.

--J'ai que les _Continents célestes_ m'ont induit en erreur, car, du

diable si je m'attendais à rencontrer sur Vénus une humanité plus

avancée que la nôtre.

L'ingénieur interrogea son ami d'un haussement de sourcils.

--Dame! répliqua le jeune comte, sur Terre, les bateaux sous-marins ne

sont pas chose commune!

--Assurément, mais tu serais dans la plus complète erreur si tu en

concluais quoi que ce fût relativement au degré de civilisation de

Vénus!... Quant à moi, je suppose que les habitants de ce monde-ci, en

dépit des bateaux sous-marins qui te surprennent tant, sont à peine à

l'âge de bronze; toutes leurs constructions sont métalliques et s'ils

sont bons fondeurs, ils sont mauvais navigateurs et mauvais mécaniciens,

leur propulseur ne vaut pas l'hélice, quant à leur moteur--ce moteur

humain--il est de la dernière insuffisance.

Pendant que Fricoulet et Gontran causaient ainsi, adossés au bordage,

humant avec délice la brise marine, Mickhaïl Ossipoff et le Vénusien

faisaient tous leurs efforts pour parvenir à se comprendre.

Tout d'abord, l'indigène avait étalé, devant lui, une carte dessinée en

traits rouges sur un carré d'étoffe jaunâtre, et le vieux savant n'avait

pas tardé à identifier les taches aperçues télescopiquement par

l'astronome Bianchini avec celles que lui mettait sous les yeux cette

représentation grossière de la mappemonde vénusienne. Soudain, il ne put

retenir une exclamation joyeuse, et mettant son doigt sur certains

caractères bizarres tracés sur la carte:

--Vellina! dit-il en examinant curieusement le visage du Vénusien.

[Illustration]

Celui-ci parut surpris tout d'abord, regarda son interlocuteur, puis,

frappant ses mains l'une contre l'autre:

--Vellina! répéta-t-il.

Ossipoff appela ses compagnons.

--Hurrah! dit-il, j'ai trouvé la clé de leur langue.

Les deux jeunes gens n'en croyaient pas leurs oreilles.

--Alors, fit Gontran, vous pouvez le comprendre, vous pouvez lui

parler... lui avez-vous demandé si Séléna?...

Le vieillard hocha la tête:

--Vous allez un peu vite en besogne, mon cher enfant, répondit-il, je

viens de découvrir une chose très importante: à savoir que l'écriture de

ces gens-là se compose, tout comme celle des Égyptiens, d'hiéroglyphes;

mon amour des langues a heureusement fait de moi un disciple de

Champollion; c'est ce qui vous explique pourquoi j'ai pu lire tout de

suite ce qui était écrit sur cette carte.

[Illustration]

Un désappointement profond se peignit sur le visage de M. de

Flammermont.

--Mais rassurez-vous, ajouta le vieillard; j'ai déjà deux éléments

précieux; je puis lire leur écriture, et leur langue a beaucoup

d'analogie avec le grec ancien; en voilà plus qu'il ne me faut pour,

avec un peu de persévérance, pouvoir, d'ici quelques jours, m'entendre

avez eux.

Le soleil s'était couché cinq fois déjà depuis que nos voyageurs

naviguaient sur l'océan vénusien, n'ayant d'autre horizon que la plaine

liquide, immense et déserte, lorsqu'un après-midi, que Gontran et

Fricoulet rêvaient tristement sur le pont, Ossipoff s'avança vivement

vers eux.

À son visage radieux, ils devinèrent qu'il avait une nouvelle importante

à leur annoncer et ils allèrent à sa rencontre.

--J'ai du nouveau, leur cria-t-il de loin.

Et lorsqu'ils l'eurent rejoint:

--Je suis parvenu à m'entendre avec Brahmès.

--Qui cela, Brahmès?

--Le capitaine de ce bâtiment.

--Et Séléna? demanda anxieusement Gontran.

Le vieillard secoua tristement la tête.

--De ce côté-là dit-il, je n'ai rien pu apprendre, malheureusement...

mais il ne faut pas nous désespérer... d'après ce que j'ai pu

comprendre, Brahmès revient d'un long voyage et un événement tel que

celui que j'ai tenté de lui expliquer a parfaitement pu se produire sans

qu'il en ait eu connaissance.

--Mais, s'écria Gontran bouillant d'impatience... attendre qui? attendre

quoi?... avec toutes ces attentes, nous perdons notre temps.

--Du calme, mon cher enfant, et laissez-moi achever; le but terminus de

ce bateau est Tahorti, une ville importante où nous pourrons sans doute

avoir des nouvelles.

--Quand y arrivera-t-on?

[Illustration]

--Dans cinq jours, si le temps se maintient au beau; mais, avant, il

faut nous arrêter à Vellina.

Il déploya la carte et montra aux jeunes gens un point marqué au milieu

même de l'océan.

--Vellina! c'est une ville? demanda Fricoulet.

--Une ville dans une île, alors, fit Gontran; et cependant je ne vois

aucune indication de terre ferme.

--C'est peut-être une ville sous-marine, répliqua Fricoulet en

plaisantant.

Ossipoff lui lança un regard furieux.

--Écoutez donc, ricana l'ingénieur, dans un monde où la navigation

sous-marine est tellement développée...

Il s'interrompit en voyant le Vénusien qui s'avançait vers eux avec

rapidité.

Il adressa quelques mots à Ossipoff qui parut tout étonné.

--Brahmès nous prie de descendre dans la cabine, car le bateau va

plonger.

--Comment! plonger? s'écria M. de Flammermont en jetant autour de lui un

regard surpris, mais il n'y a pas de mauvais temps à craindre... la mer

est comme de l'huile et le ciel est superbe.

Le Vénusien devina sans doute ce que venait de dire le jeune homme, car

il prononça laconiquement:

--Vellina!

--Parbleu! s'écria à son tour Fricoulet, vous allez voir que j'avais

raison tout à l'heure et que Vellina est une ville sous-marine.

Ossipoff haussa les épaules et tous les trois descendirent les quelques

marches conduisant à la pièce où ils s'étaient trouvés pour la première

fois après leur naufrage.

Puis, sur un commandement de Brahmès, la voile se replia, le mât rentra

dans son tube, les panneaux se refermèrent et les Terriens entendirent

l'eau qui se précipitait dans les réservoirs.

--Nous descendons, fit Gontran.

Le bateau, en effet, s'était immergé et tombait comme une masse au fond

de l'océan.

--Mais nous n'avançons pas, dit à son tour l'ingénieur.

--À quoi voyez-vous cela? demanda aigrement Ossipoff.

--Tout simplement à ce que le moteur humain ne fonctionne pas, répliqua

l'ingénieur en désignant la cage placée à l'arrière et d'où nul bruit ne

s'échappait.

Comme il achevait ces mots, la roue qui mettait en action le propulseur

à palettes, se mit à grincer.

--J'ai parlé trop tôt, dit Fricoulet, car voilà que nous allons de

l'avant.

Très intrigués, les trois voyageurs attendirent en silence l'issue de

cette aventure; Fricoulet avait son chronomètre à la main et comptait

les minutes.

Un quart d'heure se passa; puis un choc se fit sentir et le propulseur

s'arrêta.

--Nous venons de toucher le fond, déclara Gontran.

Brahmès entra au même moment et fit signe à Ossipoff de le suivre.

[Illustration]

marin et sous-marin en usage dans la planète Vénus.

Tous les quatre montèrent sur le pont, débarrassé déjà de sa couverture

métallique, et les Terriens ne purent retenir un cri de surprise à la

vue du spectacle qui s'offrait à eux.

Le bateau sur lequel ils se trouvaient était échoué sur une plage de

sable fin recouverte de quelques centimètres d'eau à peine, et sur

laquelle une quantité d'autres bâtiments, en tous points semblables au

leur, étaient amarrés.

En relevant la tête, ils aperçurent, à vingt mètres au-dessus d'eux, la

voûte d'une crypte naturelle formée au milieu des rochers, de tous côtés

des torches de cire rouge, semblables à celles qui éclairaient le bateau

de Brahmès, mais bien plus grosses, flambaient, jetant sur le paysage

des lueurs d'incendie.

Une foule nombreuse et affairée s'agitait autour des navires,

déchargeant ceux qui arrivaient, emmagasinant de nombreux colis sur ceux

qui étaient prêts à partir.

Mais quelle ne fut pas la stupéfaction d'Ossipoff et de ses amis, et

presque l'horreur, en apercevant, mêlés aux Vénusiens desquels ils

différaient entièrement, des êtres étranges, hideux.

Ayant à peu près la structure humaine, mais de dimensions moindres, ces

êtres étaient complètement nus; leur corps recouvert d'une sorte de poil

dru et luisant comme celui du phoque, était supporté par deux jambes

courtes que terminaient des pieds larges, plats et palmés, à la façon

des pattes de canards; au sommet du buste s'emmanchaient les bras, longs

et maigres, auxquels s'adaptaient des mains dont les doigts étaient

réunis au moyen de membranes; la tête, toute ronde, velue comme le reste

du corps, reposait sur les épaules même; deux yeux glauques, sans lueur

d'intelligence, s'ouvraient dans la face bestiale que fendait

transversalement une bouche large, garnie de dents fort aiguës.

De chaque côte de la tête, à la place qu'eussent dû occuper les

oreilles, une membrane mobile s'entr'ouvrait fréquemment, semblable à

des ouïes de poissons.

--Des axolotes, dit Fricoulet en considérant avec une scrupuleuse

attention plusieurs de ces monstres qui causaient avec Brahmès.

Celui-ci les écoutait avec une surprise croissante; enfin il se tourna

vers Ossipoff et lui dit rapidement quelques mots.

[Illustration]

Aussitôt le vieillard se troubla et, s'adressant à ses compagnons:

--On vient d'annoncer à Brahmès qu'un individu, en tous points semblable

à nous, avait été recueilli par un bateau et amené ici.

--Sharp! s'écria Gontran tout tremblant, c'est Sharp!

--À moins que ce ne soit Farenheit, ajouta Fricoulet.

--Oh! monsieur Ossipoff, poursuivit M. de Flammermont en saisissant le

vieillard par le bras, je vous en supplie, ne tardons pas, courons...

[Illustration]

Brahmès s'offrit très obligeamment au vieux savant pour l'accompagner

dans ses recherches, et prenant comme guide un des êtres étranges qui

lui avaient annoncé la nouvelle, il laissa ses compagnons veiller seuls

au déchargement du bateau.

Tout en marchant, il donnait à Ossipoff, qui les transmettait à ses

amis, des explications sur les habitants de cet étrange pays sous-marin.

Bien qu'ils fussent d'une nature et d'une intelligence inférieure à

celles des autres peuples de Vénus, on ne craignait pas de faire le

commerce avec eux, car leur sol possédait des richesses minérales de

toutes sortes; leur étrange conformation leur permettait de vivre et de

respirer dans l'eau au moyen de branchies, tout comme les poissons; mais

ils pouvaient également vivre à la surface de la planète, et Brahmès

apprit même aux Terriens que certains peuples venaient recruter leurs

esclaves parmi ces tribus aquatiques.

Les maisons ressemblaient, pour la forme, à d'immenses ruches

d'abeilles; elles étaient, comme celles-ci, percées à leur partie

inférieure, d'un trou qui servait d'entrée et de sortie aux habitants.

--Sans doute, expliqua Fricoulet à Gontran qui s'étonnait, ils procèdent

à la façon des argyronètes[2] sur Terre; ils se laissent emporter

jusqu'à la surface de la mer par leur légèreté spécifique; là, ils font

leur provision d'air et redescendent, en nageant, jusqu'à leurs

habitations.

--Mais, dit Gontran, une chose que je ne m'explique pas bien, que je ne

m'explique même pas du tout, c'est l'absence totale d'eau dans cette

partie de l'océan.

--C'est tout simplement parce que cette anfractuosité de rochers est

remplie d'air que l'eau n'y peut pénétrer, répliqua l'ingénieur.

L'axolote s'était arrêté devant une habitation dans laquelle il pénétra

en rampant.

Bientôt les Terriens entendirent, dans l'intérieur, comme un bruit de

lutte accompagné de jurons énergiques et une voix s'écria, en anglais:

--_By God!_ ne peut-on donc reposer en paix, dans ce pays maudit!

--Farenheit! s'écria Mickhaïl Ossipoff, Jonathan Farenheit!

Il n'avait pas achevé ces mots, que l'Américain sortait à quatre pattes

par l'étroite ouverture et, se redressant d'un bond, se précipita, les

mains tendues, vers ses compagnons de voyage.

--Vous! vous! s'exclama-t-il d'une voix dans laquelle une émotion

sincère mettait un tremblement... _By God!_ je ne m'attendais pas à vous

revoir, jamais... _By God!_

Et le digne Yankee, malgré d'inimaginables efforts pour dissimuler son

trouble, avait une larme qui brillait au bord de sa paupière.

Gontran s'en aperçut, mais, connaissant les principes de l'Américain en

matière de sang-froid, il craignit de le froisser et, sans rien dire, se

contenta de lui serrer la main énergiquement.

Après qu'ils se furent réciproquement raconté, en quelques mots, comment

ils avaient été sauvés, Ossipoff demanda:

--Avez-vous entendu parler de Sharp?

L'Américain haussa furieusement les épaules:

--J'aurais bien pu en entendre parler, grommela-t-il, que cela ne m'eût

pas avancé davantage... ces animaux-là ne parlent ni anglais ni

français, et comme mes parents ont totalement oublié de m'apprendre le

patois usité ici...

Quand ils revinrent au bateau, celui-ci avait opéré son chargement, il

n'attendait plus que ses passagers pour partir.

Brahmès proposa bien à Ossipoff de retarder son départ de vingt-quatre

heures pour leur permettre de se rendre compte, par leurs propres yeux,

des richesses minières de ce pays sous-marin, mais tous, ils étaient

trop anxieux de savoir à quoi s'en tenir sur Sharp, pour retarder,

fut-ce de cinq minutes, le moment où ils arriveraient à Tahorti.

Malheureusement, cette ville, celle-là même où, au dire de Brahmès se

trouvait installé le poste de téléphonie optique qui mettait en

relations Vénus avec la Lune, cette ville se trouvait à l'autre

extrémité de l'Océan équatorial, c'est-à-dire à près de huit cents

lieues de Vellina.

[Illustration]

Fricoulet, qui estimait que le bateau sous-marin ne faisait pas plus de

quatre lieues à l'heure, calcula que le voyage durerait huit jours.

Ossipoff en profita pour avoir, avec Brahmès, de longs entretiens sur la

planète et sa civilisation, il acquit la conviction qu'en général la

race vénusienne était bien moins instruite en toutes choses et

inférieure, sous certains points, à la race humaine.

--Voyez-vous, disait le savant pour résumer ses impressions, ces gens-là

peuvent être comparés aux premiers peuples de la Terre: les Chaldéens,

les Égyptiens et les Grecs.

Sur certains points, cependant, ils étaient assez avancés; mais, en

général, les sciences n'étaient qu'à leur début, la seule force motrice

qu'ils connussent était celle de l'homme et des animaux, ils se

servaient aussi du vent et de l'eau, forces naturelles qu'ils avaient à

leur disposition, mais si l'électricité et ses phénomènes leur étaient

connus, ils ignoraient la vapeur, les ballons et un grand nombre

d'autres applications de la science.

En astronomie, ils étaient parvenus à se rendre un compte exact de leur

situation dans l'univers, ils savaient que le Soleil est le centre du

système céleste, ils connaissaient la Terre. Mercure, Mars, Jupiter.

Enfin, après neuf jours de navigation, le bâtiment qui portait nos

voyageurs arriva en vue de Tahorti.

Encore quelques heures, et ils allaient savoir s'ils avaient vainement

franchi les douze millions de lieues qui séparent Vénus de la Lune.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 24 / 77 题