PLONGEON DANS L'OCÉAN VÉNUSIEN

[Illustration]

DEUX minutes s'étaient à peine écoulées, depuis le moment ou la nacelle

s'était engloutie dans les flots, qu'à la surface de l'océan une tête

apparut.

Cette tête était celle de Jonathan Farenheit.

Tout en coulant à pic, l'Américain avait conservé son sang-froid; il

n'en était pas, d'ailleurs, à son premier naufrage; au cours des

nombreuses traversées que son commerce de suif l'avait contraint de

faire, d'Amérique en Europe, et _vice versa_, sir Jonathan avait--comme

on dit vulgairement--bu à la grande tasse plus d'une fois.

Aussi, loin de se cramponner au bordage de la nacelle, ainsi que

l'avaient fait ses compagnons, il avait presque aussitôt abandonné

l'appareil et d'un vigoureux effort, était remonté à la surface.

Au milieu du péril suprême, il s'était souvenu tout à coup des bateaux

signalés par Fricoulet et, confiant dans sa force et dans son habileté

de nageur, il avait résolu de tout tenter pour échapper à la mort.

Une vague énorme, l'emportant avec elle, le hissa jusqu'à sa crête, et,

de cet observatoire liquide il put jeter un rapide coup d'oeil sur

l'immensité qui l'entourait.

--Allons! pensa-t-il, en descendant, avec la vague qui s'effondrait dans

un précipice sans fond, il s'agit de se soutenir à la surface... ce sera

bien le diable si quelqu'un de ces navires ne passe pas à proximité...

Pour tout autre qu'un hardi nageur tel que lui, un semblable projet eût

été de la folie: l'océan démonté jetait au ciel des vagues monstrueuses,

fouettées et déchiquetées par la tempête qui hurlait dans l'espace.

Mais l'eau et Farenheit étaient de vieilles connaissances; sans chercher

à lutter, il appliquait tous ses efforts à n'être point submergé et il y

parvenait.

[Illustration]

Tout à coup, comme il était de nouveau élevé sur le sommet d'une vague,

il poussa un cri de désappointement et de rage.

Les bateaux en lesquels il avait mis son espoir avaient disparu;

avaient-ils sombré, avaient-ils fui devant la tempête?

Toujours est-il qu'aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la mer était

déserte, d'énormes masses liquides se ruaient, avec un bruit formidable,

à l'assaut les unes des autres; dans l'espace, les nuages, semblables à

une horde de chevaux au galop, couraient, poussés par un vent terrible,

ensanglantés par moments par la lueur de la foudre, de larges aigrettes

lumineuses dansaient au sommet des vagues, jetant, sur les abîmes

creusées par le vent, des lueurs livides.

Farenheit se sentit le coeur étreint par une inexprimable angoisse; à

l'horizon, rien que la tempête; autour de lui, rien que l'immensité

liquide en furie.

À quoi bon lutter? son désir de vivre n'avait eu pour but que de

satisfaire sa soif de vengeance contre Sharp; maintenant qu'il n'avait

plus aucun espoir imminent d'être sauvé, persister n'eût eu pour

résultat que de prolonger inutilement son agonie.

Alors, sans d'autre regret au coeur que de mourir avant d'avoir assouvi

sa haine, il croisa les bras, immobilisa ses jambes et, une vague énorme

survenant, il se laissa engloutir.

* * *

«L'humanité qui règne sur le monde de Vénus, dit Camille Flammarion,

doit offrir les plus grandes ressemblances avec la nôtre et aussi,

probablement, les plus grandes ressemblances morales. On peut penser,

néanmoins, que Vénus étant née après la Terre, son humanité est plus

récente que la nôtre. Ses peuples en sont-ils encore à l'âge de pierre?

toutes conjectures, à cet égard, seraient évidemment superflues, les

successions paléontologiques ayant pu suivre une autre voie sur cette

planète que sur la nôtre. D'un autre côté ce n'est pas sous les plus

doux climats que l'humanité est la plus active et Vénus est un monde

plus varié et certainement plus passionné que la Terre; En définitive,

la meilleure conclusion à tirer des considérations générales de l'état

de cette planète c'est que _la vie doit être peu différente de ce quelle

est dans notre monde_.»

Le premier de nos voyageurs qui fut à même de constater _de visu_ la

vérité des suppositions philosophiques rapportées plus haut, fut M. de

Flammermont, lorsque, sous l'impression d'une odeur bizarre, absorbée

par ses narines et parvenant jusqu'à son cerveau, il ouvrit les yeux.

Tout d'abord, en proie à un phénomène fort naturel et fort

compréhensible, il ne se crut pas vivant, mais transporté déjà dans une

autre existence.

--Parbleu! fit-il... quel sot je fais!... mais je suis mort!

Et, en prononçant ces mots, il laissa lourdement retomber sa tête.

Mais aussitôt, il poussa un cri et se redressa; distinctement l'écho de

ses paroles avait frappé son oreille en même temps qu'un choc un peu

rude avait contusionné son crâne.

--Morbleu! grommela-t-il... on dirait cependant que je suis vivant.

Et, pour se convaincre qu'il ne se trompait pas, il ouvrit et ferma

plusieurs fois les paupières, renifla l'air, fit fonctionner ses

mâchoires, promena lentement ses mains sur les différentes parties de

son corps et, finalement, posa l'une de ses mains sur sa poitrine.

Le coeur battait fortement et le sang circulait librement dans les

artères.

Alors, le jeune homme poussa un profond soupir de satisfaction, au fond,

il aimait mieux que les choses fussent ainsi; vivant, il conservait

l'espoir de revoir Séléna.

Cependant, il doutait encore, lorsque ses regards, en se promenant

curieusement autour de lui, tombèrent sur deux corps étendus non loin,

rigides et sans apparence de vie.

Ces deux corps étaient ceux de Mickhaïl Ossipoff et d'Alcide Fricoulet.

Ce que voyant, le sens des choses réelles lui revint tout à fait et le

voile qui obscurcissait sa mémoire se déchira complètement.

--Sauvés! s'exclama-t-il, nous avons été sauvés!

Il se précipita vers l'ingénieur et colla son oreille contre la

poitrine; le coeur battait faiblement, passant ensuite à Ossipoff, il

constata que le vieux savant comptait encore au nombre des vivants.

[Illustration]

Alors seulement, son esprit dégagé de toutes préoccupations se posa deux

questions: où étaient-ils, lui et ses compagnons? et qui les avait

arrachés à la mort?

En voulant résoudre la première de ces questions, il résolut en même

temps la seconde, car le regard circulaire qu'il jeta autour de lui, lui

montra une pièce carrée, toute en bois, munie de sortes de couchettes en

planches sur lesquelles lui et ses amis avaient été étendus; du même

coup il aperçut, dans une encoignure sombre, un groupe de personnages

qui le considéraient avec une défiance pleine de curiosité.

--Des hommes! s'écria-t-il tout joyeux.

Et il s'avança vers eux.

Mais ceux-ci reculèrent et Gontran remarqua alors qu'ils étaient armés

et paraissaient tout disposés à faire usage des piques et des javelots

qu'ils tenaient à la main.

[Illustration]

--Ma parole! murmura-t-il... est-ce que je rêve? ou suis-je bien

éveillé?... mais ce sont des Égyptiens que j'ai là devant moi!... ou

tout au moins ils y ressemblent terriblement.

Et il ne pouvait détacher ses yeux de ces individus, recouverts d'une

courte tunique d'étoffe blanche, découvrant la jambe au-dessous du genou

et mettant à nu le cou et les bras; les pieds étaient enfermés dans des

chaussures d'étoffe également, mais de couleur rouge, emprisonnant le

cou-de-pied dans des cordelettes entrecroisées, à la façon des

cothurnes.

La tête se signalait par l'absence totale de cheveux et par une face

assez allongée, qu'éclairaient des yeux fendus en amandes, et encadrée

dans une barbe noire longue et frisée.

--Ce sont des Vénusiens, sans doute, murmura le jeune comte auquel sa

stupéfaction faisait oublier ses amis.

Voyant le Terrien immobile, les indigènes se rassurèrent et firent

quelques pas vers lui, les armes dans la main gauche, la main droite

tendue.

[Illustration]

Gontran fit de même, c'est-à-dire, que tout en demeurant à la même place

pour ne pas les effrayer, il avança lui aussi, la main en signe de paix.

Aussitôt, ils se mirent à parler dans un langage sonore, accompagné d'un

grand nombre de gestes, vifs et rapides.

--Allons! murmura Gontran désappointé après avoir tendu l'oreille durant

quelques secondes, ça va encore être le diable pour causer avec ces

gaillards-là...

Et il ajouta, en frisant sa moustache:

--Il devrait en être sur les mondes planétaires comme chez nous; la

langue française devrait être la seule adoptée pour les usages

internationaux.

[Illustration]

Néanmoins, il écoutait avec une tension d'esprit inimaginable,

saisissant des lambeaux de phrases, des mots, des syllabes, et il se

faisait, dans son esprit, un travail singulier.

--Si je ne craignais de m'abuser, songea-t-il, je parierais qu'il y a,

dans cette langue, des réminiscences de Burnouf... serions-nous, par

hasard, en présence de compatriotes d'Épaminondas et de Thémistocle?...

Il fut tiré de ses réflexions par l'un des Vénusiens qui s'approcha, lui

toucha la main et ensuite, se prosternant à ses pieds, les lui baisa.

Surpris tout d'abord, Gontran se baissa, releva le Vénusien et se

rappelant certaines relations de voyage à travers des peuplades

sauvages, embrassa, bien que cela lui répugnât fort, l'individu sur la

bouche.

Aussitôt le visage de celui-ci s'illumina, il fit un geste à ses

compagnons qui, s'approchant de Fricoulet et d'Ossipoff, les

déshabillèrent rapidement et les frictionnèrent avec une vigueur

prodigieuse.

[Illustration]

Pendant ce temps-là, le Vénusien adressait un long discours à M. de

Flammermont qui, en dépit de son attention soutenue, et des efforts

considérables qu'il faisait pour rappeler à lui ses souvenirs

classiques, ne comprenait absolument rien.

Désespérant d'arriver jamais à un meilleur résultat, il finit par

secouer la tête en montrant ses oreilles pour indiquer au Vénusien,

qu'il dépensait, en pure perte, son éloquence.

L'indigène parut fort mortifié et témoigna son désappointement par une

exclamation dont la consonnance frappa étrangement l'oreille de Gontran.

--Au diable! grommela-t-il--mais c'est du grec ça--du reste, nous allons

bien voir.

Et gravement, lentement, détachant bien les mots, il dit:

Mênin Aide thea Poleiadeô Achilleos.

Oulomenên ê myriachaio, olgê etechê.

C'étaient les deux premiers vers de l'_Iliade_ d'Homère, les deux seuls

que sa mémoire eut conservés depuis dix ans qu'il avait franchi le seuil

du Lycée Henri IV...

Le Vénusien parut surpris, il saisit brusquement la main de Gontran,

appela à lui un de ses compagnons, et désignant la langue du jeune homme

puis ses propres oreilles, sembla demander une seconde édition de ce

qu'il venait d'entendre.

Complaisamment, M. de Flammermont obtempéra à ce désir, et, plus

lentement encore que la première fois, il recommença:

--Mênin Aide thea Pêleiadeô...

Un franc éclat de rire éclata derrière lui.

Brusquement il s'interrompit, et, se retournant, aperçut Fricoulet qui,

assis sur le bord de sa couchette, se tenait les côtes.

--Gontran qui parle grec! s'exclama-t-il... En voilà une forte!...

Et dressant vers le ciel ses bras, dans un geste comico-tragique:

--Ô mânes de Burnouf!... Quelle stupéfaction doit être la vôtre!

Puis au jeune comte:

--Mais continue, mon cher, dit-il, je t'en prie, continue; tu paraissais

tenir ces messieurs sous le charme de tes réminiscences... je m'en

voudrais de rompre ce charme...

Ossipoff, que les énergiques frictions des Vénusiens avaient rappelé lui

aussi à la vie, mit un terme aux railleries de l'ingénieur:

--En vérité, monsieur Fricoulet, déclara-t-il d'un ton sec, je ne vous

comprends pas; à vous entendre, on croirait que vous ne connaissez pas

votre ami!... depuis quand, M. de Flammermont a-t-il jamais dit ou fait

quelque chose d'où ne soit résulté un avantage pour nous!...

Pendant que les Terriens causaient entre eux, les Vénusiens se taisaient

écoutant curieusement ce langage incompréhensible et se communiquant

leurs impressions par une mimique expressive et rapide.

--Voyons, dit Ossipoff, en s'adressant à Gontran, expliquez-moi dans

quel but vous récitez à ces gens des vers d'Homère?

--Tout simplement mon cher monsieur, répondit le jeune homme, parce que,

dans le long discours qui m'a été adressé tout à l'heure, j'ai cru

remarquer quelque analogie avec les vagues réminiscences que j'avais

conservées de mes classiques grecs.

Le vieillard hocha la tête.

--Rien n'est impossible, murmura-t-il pensivement.

L'attention des Vénusiens, abandonnant M. de Flammermont, s'était

reportée tout entière sur Mickhaïl Ossipoff dont la longue barbe blanche

et l'air vénérable semblaient les impressionner vivement.

Il s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur les indigènes et,

s'adressant à celui qui paraissait être le chef, celui-là même auquel

Gontran avait récité de l'Homère, il se mit à lui parler le langage du

grand poète de l'antiquité.

Le Vénusien l'écouta attentivement, parut sinon comprendre, du moins

deviner ce que lui disait le vieux savant; puis, quand celui-ci eut

fini, il parla à son tour.

Ensuite, faisant un signe, il ouvrit une porte percée dans la cloison et

disparut suivi de ses compagnons.

--Eh bien! demanda Gontran, où sommes-nous?... comment nous ont-ils

sauvés?... ont-ils connaissance du passage de Sharp et de Séléna?

--Mon pauvre ami, riposta Ossipoff, comment voulez-vous que je sache

tout cela?

--Ne le lui avez-vous point demandé?

--Parfaitement si... mais il ne m'a pas répondu...

--Ou, du moins, vous n'avez pas compris sa réponse, objecta Fricoulet.

--Avant de s'occuper de cela, répliqua le vieillard, il faudrait d'abord

savoir s'il a compris ma question.

--Alors, que vous êtes-vous dit? car vous avez causé longtemps.

--J'ai parlé uniquement pour provoquer une réponse, afin de voir par

moi-même si les suppositions de Gontran étaient fondées.

--Et?...

--Et je me suis convaincu que, sans l'être absolument, il y a cependant,

entre le langage de ces gens-là et le dialecte ionien, des

ressemblances... vagues il est vrai, mais dont je pourrai néanmoins me

servir pour arriver, rapidement je pense, à communiquer avec eux.

--En tout cas, grommela Fricoulet, sans être curieux de ma nature, je

voudrais bien savoir où nous sommes.

Ce disant, il allait de long en large, furetant, fouillant, examinant

scrupuleusement dans tous les coins.

Lui et ses amis se trouvaient dans une sorte de boîte pouvant avoir une

dizaine de mètres de long sur quatre mètres de haut et cinq de large:

au-dessus de leurs têtes, le plafond s'arrondissait dans le sens de la

largeur, le plancher était plat, résonnant sous leurs pas comme du

bronze.

Deux sortes de grosses torches en cire rouge, fixées à la paroi,

éclairaient cette boîte d'une lueur indécise et sanglante.

[Illustration]

À l'une des extrémités s'élevait, du plancher au plafond, un énorme

pilier en métal; à l'autre extrémité se trouvait une cage grillée de

laquelle sortait un bruit sourd et confus, assez semblable à celui que

produit le halètement d'une poitrine oppressée.

--Oh! oh! qu'est ceci? murmura Fricoulet dont les oreilles venaient

subitement d'être frappées par ce bruit.

Il s'approcha et colla son visage contre la grille; mais il régnait dans

l'intérieur de la cage une obscurité telle qu'il put à peine distinguer

deux silhouettes vagues faisant mouvoir dans l'ombre quelque chose qui

lui sembla être une roue.

--Tout cela, ajouta-t-il, ne nous dit pas où nous sommes.

--Eh! s'écria Gontran en étendant la main vers des trous lumineux percés

dans la cloison, tout contre le plafond, s'il était possible d'atteindre

jusque-là, peut-être apercevrait-on, par ces espèces de fenêtres,

quelque chose qui pourrait nous renseigner.

--Tu as raison, riposta Fricoulet.

Et il sauta sur le banc circulaire qui courait le long de la cloison.

Mais une fois perché là, il poussa une exclamation désappointée; il s'en

fallait d'un mètre qu'il n'arrivât à la hauteur des hublots.

--Ne bouge pas, dit Gontran dont une idée subite venait de traverser

l'esprit, tu vas voir...

À son tour, il monta sur le banc, puis, saisissant le buste de

Fricoulet, comme il eût fait d'un tronc d'arbre, il se hissa jusqu'à ses

épaules sur lesquelles il s'agenouilla.

Mais à peine eut-il approché le visage de l'ouverture percée dans la

cloison et jeté un regard au dehors qu'il fit un brusque mouvement, si

brusque même que Fricoulet chancela et que lui-même, se sentant peu

solide sur cet observatoire mobile, s'empressa de sauter sur le

plancher.

Il portait sur ses traits les traces d'une si profonde stupéfaction que

Fricoulet et Ossipoff s'écrièrent tous les deux à la fois.

--Qu'y a-t-il?... qu'avez-vous aperçu?...

--Je vous le donne en mille à deviner, répliqua M. de Flammermont.

--Nous n'avons point l'esprit à deviner des énigmes, répliqua

l'ingénieur... parle... où sommes-nous?

--Au fond de l'eau, riposta le jeune comte.

--Au fond de l'eau! s'écria Fricoulet... tu te moques de nous!...

d'abord, à quoi as-tu reconnu...

--Que nous étions dans l'eau?... parbleu! aux poissons et aux plantes

marines...

Comme Fricoulet haussait les épaules, Ossipoff dit à son tour:

--Je ne vois rien d'impossible à ce que nous soyons à fond de cale sur

un bâtiment vénusien...

--Vous m'avez mal compris, monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec

assurance... en disant que nous étions au fond de l'eau, j'ai bien voulu

vous faire entendre que nous nous trouvions à une distance considérable

au-dessous du niveau de l'Océan.

--Alors, ce n'est point un bateau, conclut aussitôt Fricoulet.

Le savant se croisa les bras:

--Et pourquoi donc, demanda-t-il avec un peu d'amertume, ne serait-ce

point un bateau?

--Parce que, répliqua l'ingénieur avec un petit ricanement, parce que

messieurs les Vénusiens n'en sont point encore arrivés à un tel degré de

civilisation que la navigation sous-marine puisse leur être connue.

Ossipoff haussa les épaules.

--Pour moi, grommela Gontran... que nous soyons où l'on voudra, c'est un

point secondaire en ce moment; pour moi, ce qu'il y a de plus clair,

c'est que je meurs de faim!

L'ingénieur ouvrit et referma les mâchoires à plusieurs reprises, en

murmurant:

--Il me semble, à moi aussi, que je mangerais avec le plus grand

plaisir.

--En tout cas, ajouta M. de Flammermont, je fais des voeux pour que nous

nous trouvions effectivement dans un bateau sous-marin.

Et comme Fricoulet fixait sur lui des regards interrogateurs:

--Parce que, poursuivit le jeune homme d'un ton plaisant, des gens qui

connaissent la navigation sous-marine doivent connaître également

l'élevage des moutons et des boeufs.

Cette boutade fit sourire le vieux savant.

--Que voulez-vous, riposta Gontran, j'ai la nostalgie de la côtelette.

Il achevait à peine ces mots que la porte s'ouvrit, donnant passage au

Vénusien qui avait déjà engagé la conversation avec les voyageurs.

[Illustration]

Derrière lui venaient d'autres indigènes portant des plats qu'ils

déposèrent sur le banc en désignant alternativement avec le doigt le

plat et leur bouche.

--Pour tous les peuples de l'Univers, déclara Fricoulet, voilà un geste

sur la signification duquel il n'y a pas à se tromper... donc, à

table...

Il s'accroupit à côté du plat, un plat de bois large et profond, rempli

jusqu'aux bords d'une sorte de ragoût à sauce brune duquel s'exhalait un

parfum pimenté nullement désagréable.

Hardiment, il y plongea les doigts, à la façon des orientaux, et portant

à sa bouche un petit morceau, goûta longuement, méthodiquement,

analysant les différentes substances contenues dans cette combinaison

culinaire...

Enfin, sa langue claqua bruyamment contre son palais et il déclara d'une

voix grave:

[Illustration]

--Végétal de la nature du céleri... sauce contenant une matière grasse

qui, si elle n'est tirée d'une plante quelconque, indique la présence,

dans ce monde, d'un quadrupède similaire au mouton.

Et sans en dire plus long, il se mit à manger tant bien que mal avec ses

doigts, la «fourchette du père Adam» comme il disait plaisamment.

Gontran, après avoir inutilement cherché dans ses poches un petit

nécessaire de voyage contenant tous les menus instruments nécessaires au

repas, fut contraint d'imiter son ami, son appétit étant plus grand que

son dégoût.

Quant à Ossipoff, il avait pris à part le Vénusien et s'efforçait, à

force de gestes expressifs, d'obtenir les renseignements qu'il désirait

connaître.

Tout d'abord, l'indigène regarda le savant sans l'interrompre, étudiant

ses moindres gestes, faisant tous ses efforts pour en surprendre le

sens.

Il semblait avoir compris et s'apprêtait à répondre au moyen du même

langage muet, lorsque, s'approchant de lui, un de ses compagnons lui

adressa la parole.

Vivement, le Vénusien alla vers la cage qui avait intrigué Fricoulet et

prononça quelques sons gutturaux: aussitôt tout bruit cessa et il sembla

à Ossipoff que le mouvement d'oscillation qu'il avait déjà remarqué

s'arrêtait également.

Le Vénusien le prit par la main et l'entraîna dans une pièce voisine,

beaucoup plus petite que l'autre, où une dizaine d'individus faisaient

fonctionner avec acharnement des instruments qu'Ossipoff reconnut

aussitôt pour des pompes d'un modèle primitif.

Tout à coup, un commandement bref retentit, les pompes s'arrêtèrent et

ceux qui les manoeuvraient s'attelèrent à des chaînes sur lesquelles ils

halèrent avec force; lentement, comme insensiblement, les plaques

métalliques qui formaient le plafond glissèrent les unes sur les autres

et, peu à peu, une lumière étincelante, filtrant par les fentes, vint

illuminer la pièce où se trouvaient les voyageurs.

Bientôt ils poussèrent un cri de surprise en apercevant, au-dessus de

leur tête, un ciel radieux duquel, comme une pluie de feu, tombaient les

rayons ardents du soleil; tout autour d'eux, à perte de vue, l'Océan

étendait ses flots bleus, apaisés, berçant doucement le bateau qui les

portait.

En même temps que cet étrange bâtiment émergeait à la surface, l'énorme

pilier en métal, qui avait déjà attiré l'attention d'Ossipoff et de ses

compagnons, s'allongeait et se dédoublait à la façon d'un tube de longue

vue; chaque élément cylindrique s'emboîtait dans celui qui le précédait,

et une voile, enroulée tout autour de ce mât singulier, se déployait

aussitôt, orientée par une partie de l'équipage.

[Illustration]

Gontran écarquillait les yeux comme s'il eût assisté à quelque truc

ingénieux de féerie.

--Eh! mais, eh! mais, murmura-t-il en adressant à Fricoulet un regard

narquois, pas si sots que cela les Vénusiens.

--À cela près, bougonna l'ingénieur un peu dépité, que leurs bateaux

doivent être de piètres marcheurs... as-tu remarqué cette forme arrondie

de l'avant?... ces bateaux sont de véritables sabots.

--Encore bien heureux que ce sabot vous ait recueilli, monsieur

Fricoulet, ricana Ossipoff.

L'ingénieur ne l'entendit pas; penché sur le bordage, à l'arrière du

bâtiment, il examinait avec attention une sorte de tambour ouvert sur

les trois huitièmes de sa circonférence et dans lequel se trouvait

enfermée une roue à palettes d'environ un mètre de diamètre.

--Eh! j'y suis! s'exclama-t-il enfin.

--Qu'arrive-t-il donc? demanda Gontran qui était venu le rejoindre.

--Cette cage que nous avons vue dans l'intérieur du bateau...

--Eh bien?...

--Les formes, que nous y avons distinguées vaguement attelées après une

roue, devaient certainement mettre en mouvement ce propulseur

rudimentaire... en vérité, c'est fort ingénieux...

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 23 / 77 题