Dressé pour les _Aventures Extraordinaires d'un Savant Russe_ Par M. H.
de GRAFFIGNY.
--Tu m'éveilleras quand nous serons en vue de Vénus, fit Gontran, qui
s'étendit à côté de l'Américain.
[Illustration]
L'ingénieur s'approcha de Mickhaïl Ossipoff qui, penché sur le bordage
l'oeil collé à l'oculaire d'une lunette trouvée dans le véhicule de Sharp
sondait l'immensité sidérale.
Fricoulet se mit en communication avec lui.
--Eh bien! monsieur Ossipoff, demanda-t-il, voyez-vous quelque chose?
--Rien encore; mais je guette le moment propice de faire quelques études
préliminaires sur le monde que nous allons atteindre.
--Je croyais que l'épaisseur de l'atmosphère vénusienne rendait très
difficile, pour ne pas dire impossible, toute observation géographique.
--Pour les astronomes terrestres, peut-être; mais pour nous, qui
flottons dans le vide... d'ailleurs, regardez.
L'ingénieur eut beau se pencher par dessus le bordage, il ne distingua
rien; le disque de Vénus, fondu dans une sorte de brouillard, ne
laissait encore rien apercevoir des détails de sa surface, surtout à
l'oeil nu.
--On est bien sûr de l'existence d'une atmosphère, n'est-ce pas?
demanda-t-il.
--Parbleu! riposta le vieux savant, il y a beau jour, non seulement que
l'on en a des preuves irrécusables, mais encore que l'on en connaît la
hauteur, la densité, la composition... déjà, vous pouvez remarquer
combien paraissent tronquées, arrondies, les extrémités des _cornes_ du
croissant vénusien...
Il eut un petit ricanement méprisant et ajouta:
--Bien que vous ne sachiez pas grand chose en astronomie, vous devez
savoir cependant que cet épointement est dû seulement à la présence
d'une atmosphère;... d'autre part, des astronomes ont reconnu, en
étudiant Vénus spectroscopiquement, des raies d'absorption dues à une
atmosphère contenant de la vapeur d'eau et analogue à l'atmosphère
terrestre, mais plus dense...
--Ces astronomes ne seraient-ils pas Tacchini et Vogel? fit l'ingénieur.
Le vieux savant ne put retenir une exclamation de surprise:
--Comment savez-vous cela? murmura-t-il.
--En écoutant M. de Flammermont, qui me parlait tout à l'heure de Vénus,
répondit imperturbablement Fricoulet.
Ossipoff eut un hochement de tête qui signifiait clairement «Gontran! en
voilà un qui sait bien des choses»; puis il poursuivit:
--Il a dû vous dire aussi que, lors du passage de la planète devant le
Soleil, tous les observateurs terrestres ont remarqué l'atmosphère de ce
monde, semblable à une auréole lumineuse l'entourant extérieurement?
--Il m'a dit aussi, s'empressa d'ajouter Fricoulet, qu'à la suite de
mesures très précises, on a calculé que cette atmosphère ne mesure pas
moins de 194 kilomètres de hauteur, c'est-à-dire, qu'elle est deux fois
plus haute et plus dense que l'atmosphère terrestre.
[Illustration]
--Vous voyez donc bien, monsieur l'ingénieur, répliqua le savant, que
vous auriez tort de vous inquiéter; allez, vous respirerez sur Vénus,
aussi bien que sur Terre;... l'air sera peut-être plus riche en
oxygène... mais cela n'est pas un inconvénient.
--Au contraire...
Sur ce mot, Fricoulet tourna les talons, laissant Ossipoff s'écarquiller
les yeux pour chercher à surprendre quelques heures plus tôt les
mystères du monde vénusien, et il alla prendre place, dans le fond de la
nacelle, aux côtés de Gontran.
Combien de temps dormit-il? De longues heures sans doute, car lorsqu'il
s'éveilla, secoué par une main énergique, il aperçut, à sa grande
stupéfaction, Mickhaïl Ossipoff debout devant lui, débarrassé de son
habit de scaphandre.
[Illustration]
Tout de suite, il eut conscience du chemin qu'avait parcouru l'appareil,
durant son sommeil.
En un tour de main, il enleva le casque de sélénium et s'écria:
--Nous sommes déjà dans l'atmosphère de Vénus.
--Ne vous en déplaise, oui, monsieur l'ingénieur, répondit railleusement
le vieillard... en quinze heures, on parcourt bien des centaines de
mille lieues...
--Quinze heures! exclama Fricoulet, j'ai dormi quinze heures!...
Et, un peu confus, il ajouta:
--C'est le Soleil, sans doute...
Puis, se penchant vers M. de Flammermont, il appliqua son parleur sur la
soupape de son casque:
--Allons! cria-t-il d'une voix tonnante... debout... nous arrivons!
Le jeune homme, réveillé en sursaut, fit un tel bond, que Farenheit se
redressa, lui aussi, tiré brusquement de son sommeil.
Rien ne peut peindre l'ahurissement des deux dormeurs en voyant leurs
compagnons de voyage débarrassés des scaphandres qui les emprisonnaient.
Sans qu'il fût besoin de le leur dire, ils se déharnachèrent rapidement,
avides de respirer librement de l'air véritable.
[Illustration]
Et leurs narines se dilataient, leurs bouches s'ouvraient pour aspirer
en plus grande quantité cette atmosphère froide et vivifiante qui
pénétrait dans leurs poumons et faisait couler, dans leur être, une vie
nouvelle.
--On se croirait sur Terre, murmura Gontran en proie à une félicité sans
mélange.
Farenheit, lui, humait l'air avec avidité, répétant à tout moment:
--De l'air! du vrai air! de l'air d'Amérique!
Le vieux savant avait déballé ses instruments et les avait suspendus aux
filins du parachute.
--Que dit le thermomètre? demanda Fricoulet.
--Il marque 30 degrés centigrades et le baromètre 780 millimètres.
L'ingénieur se frotta les mains.
--Nous ne devons plus être éloignés que d'une vingtaine de kilomètres,
n'est-ce pas? fit-il.
--C'est-à-dire, quelques heures de voyage à peine, répondit Ossipoff.
Cependant, Farenheit avait ramassé sa couverture de voyage et l'avait
jetée sur ses épaules, à la façon d'un plaid.
--Brrr, grommela t-il, savez-vous bien qu'il ne fait pas chaud, on
grillait tout à l'heure, on gèle maintenant, il n'en faut pas plus pour
attraper des fluxions de poitrine...
--C'est un avant-coureur de la température qui nous attend dans Vénus,
répliqua Gontran, en imitant l'exemple de l'Américain.
--C'est une preuve de la densité de l'atmosphère qui forme, entre la
planète et le Soleil, un écran dont l'épaisseur la protège de l'ardeur
des rayons solaires.
Ossipoff avait repris sa place au bordage et, sa lunette à la main,
examinait avec impatience le monde nouveau qui se profilait dans
l'espace.
--Vous vous perdrez les yeux, à ce métier-là, mon cher monsieur, dit
Fricoulet en haussant les épaules.
Comme il achevait ces mots, et sans que rien eût fait prévoir un si
brusque changement de temps, les brumes se déchirèrent, les nuages
grisâtres s'enfuirent dans toutes les directions et, aux yeux
émerveillés du Terrien, Vénus apparut, radieusement éclairée par le
Soleil.
[Illustration]
--Enfin! murmura Ossipoff.
Par un curieux phénomène de perspective que les aéronautes de notre
monde n'ont pu décrire, ne s'étant jamais élancés dans l'espace à
d'aussi vertigineuses hauteurs, la planète étendait, sous les pieds des
voyageurs, son panorama immense dont l'horizon semblait se relever
jusqu'à hauteur de l'oeil, formant ainsi un gigantesque entonnoir prêt à
recevoir ceux qui arrivaient à lui du fond de l'espace.
--Une chose qui m'étonne, dit soudain Fricoulet, c'est que nous ne
soyons pas plus près du sol, une distance d'au moins quinze kilomètres
nous en sépare, ce que je trouve anormal, étant donnée l'attraction de
ce globe presque aussi gros que la Terre.
Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingénieur, se retourna et
lui dit:
--Vous comptez sans doute pour rien l'action du parachute qui joue le
rôle d'un frein extrêmement puissant et puis, du moment que vous parlez
de la Terre, je suis obligé de vous rappeler que l'atmosphère vénusienne
a une densité double de l'atmosphère terrestre, du reste, vous voyez que
nous respirons parfaitement à 15 kilomètres d'altitude, une lieue et
demie plus haut que l'endroit où sont morts Sivel et Crocé-Spinelli, les
courageux aéronautes terrestres, vous pouvez juger, par conséquent, de
la densité de cet air, au ras du sol.
--Mais, nous allons être noyés et écrasés par la pression! s'écria M. de
Flammermont.
Fricoulet secoua la tête:
--Erreur, répliqua t-il, nous nous habituons peu à peu à cette pression
et, progressivement aussi, le jeu de nos poumons s'accoutume à la
densité de cet air, on vit parfaitement sous une pression de quatre à
cinq atmosphères. Sur Terre, les plongeurs et les hydrauliciens qui
travaillent dans des caissons, subissent une pression encore plus
considérable, et ils n'en meurent pas... Rassure-toi donc, mon cher,
nous nous trouverons très bien de notre séjour sur ce monde nouveau.
--Oh! protesta M. de Flammermont, ce n'est pas pour moi que je crains.
--Pour qui donc alors?
--Pour Séléna... sa constitution fragile...
--Ne pourra que puiser des éléments de force et de vigueur dans l'excès
d'oxygène que contient l'atmosphère vénusienne.
Gontran parut soulagé d'une vive préoccupation, et son visage soucieux
se rasséréna quelque peu.
[Illustration]
--Ah! mon cher enfant, lui dit Ossipoff, il est bien fâcheux que vous
vous soyez endormi, il y a vingt-quatre heures; vous eussiez
certainement éprouvé grand plaisir à étudier avec moi les _phases_ de la
planète.
--Vous êtes mille fois aimable d'avoir pensé à moi, répondit le jeune
homme avec le plus grand sérieux, mais la fatigue m'a terrassé... j'ai
cependant pu, avant de m'endormir, constater que Vénus ressemblait hier
au croissant de la Lune à son premier quartier.
--Et c'est bien simple à comprendre, ajouta le vieillard, donnant avec
empressement une explication qu'on ne lui demandait pas, l'orbite de
Vénus étant intérieur à celui de la Terre, cette planète tourne vers
nous, tantôt sa face éclairée, tantôt son hémisphère obscure, tantôt
partie de l'une et de l'autre.
--À quel moment Vénus est-elle le plus près de la Terre? demanda
Farenheit.
Le vieillard poussa un profond soupir.
--Malheureusement, répondit-il, c'est quand elle est _nouvelle_ et
absolument obscure; lorsqu'elle est pleine, elle se trouve de l'autre
côté du soleil, c'est-à-dire à plus de soixante millions de lieues au
lieu de dix. C'est même là une des causes des difficultés que l'on
éprouve à étudier la géographie de ce monde, car lorsqu'il est le plus
près de nous, on n'en voit qu'une infime partie.
--Je sais, quant à moi, déclara Gontran sérieusement, que mon illustre
homonyme n'a pu, jusqu'à présent, distinguer nettement les taches
signalées par certains astronomes sur le disque de Vénus.
--Bravo! lui cria à l'oreille Fricoulet, véritablement émerveillé de
l'aplomb de son ami.
--_Continents célestes..._ page 163, lui riposta, sur le même ton, M. de
Flammermont.
--Vous dites? demanda, en se retournant brusquement, le vieillard qui
avait déjà ressaisi sa lunette.
Ce fut l'ingénieur qui prit la parole.
--Gontran, répondit-il, était en train de me donner de très intéressants
détails sur les travaux auxquels se sont déjà livrés Bianchini, Cassini,
Denning...
--C'est Bianchini qui a le mieux réussi; car il est parvenu à dresser un
rudiment de carte portant trois mers dans la région équatoriale et une
dans chaque région polaire; cette carte signale également des
continents, des promontoires, des détroits...
[Illustration]
--Mais, dit Fricoulet, c'est en 1726 que Bianchini dressa cette carte,
et depuis cette époque, on a dû la compléter et la modifier
sensiblement.
--Erreur absolue, mon cher monsieur, répliqua le vieux savant, non
seulement cette carte n'a pas été modifiée, mais ses indications, malgré
les progrès de l'optique, n'ont même pas été vérifiées.
--Mais pour faire à cette époque des études que personne, après lui, n'a
pu contrôler, Bianchini avait donc des instruments merveilleux, demanda
Farenheit.
[Illustration]
--C'est surtout à la pureté du beau ciel d'Italie que Bianchini doit les
découvertes qu'il a faites.
--Ou cru faire... observa Gontran.
Le vieillard tressaillit.
--Vous dites?... fit-il d'une voix émue.
--Je dis: ou qu'il a cru faire; car, pour que mon illustre homonyme
n'ait pu distinguer nettement ces taches...
--_Errare humanum est_, déclara sentencieusement Ossipoff; toujours
est-il que si Bianchini a été le jouet d'une illusion d'optique,
Cassini, Webb, Denning et d'autres encore se sont trompés également, car
ces taches: océans, continents et promontoires, eux les ont vues aussi.
Il avait prononcé ces paroles d'un ton vibrant, un peu agressif, si bien
que M. de Flammermont répliqua sèchement:
--Pour moi, vous me permettrez de m'en tenir à l'opinion de mon illustre
homonyme, car, de ces continents, que connaît-on?
--Je vous ai déjà dit, et je répète que, par suite de sa situation dans
l'espace, Vénus présente, pour ceux qui ont entrepris de l'étudier, des
difficultés considérables et qui s'opposent à ce qu'on ait sur elle des
notions aussi exactes que celles que l'on possède sur la Lune ou sur
Mars, par exemple. Aussi, en 1833 et 1836, les sélénographes Beer et
Madler ont dessiné l'aspect de Vénus; leurs dessins ont été refaits, en
1847, par Gruithuisen et, en 1881, par M. Niester, à l'observatoire de
Bruxelles.
--Tout cela est fort joli, s'exclama brusquement Jonathan Farenheit,
mais le résultat?
--Le résultat est qu'on est certain de l'existence de montagnes très
élevées sur Vénus; le relief géographique est considérable et, les mêmes
forces en action sur la Terre s'étant également donné jeu sur ce monde,
il s'ensuit qu'il existe des volcans, des chaînes de montagnes: mais
quant à des mesures précises sur tout cela, on n'en a pas.
--Donc, les _Continents célestes_ ont raison! s'écria triomphalement M.
de Flammermont.
--Ai-je donc dit qu'ils eussent tort? répliqua le vieux savant d'un ton
piqué.
Pour faire diversion Fricoulet demanda:
--J'ai entendu soutenir quelquefois cette théorie: que Vénus avait un
satellite.
Gontran considéra son ami avec stupeur, le croyant devenu fou
subitement; mais sa surprise fut bien plus grande encore, lorsqu'il
entendit Ossipoff répondre en hochant la tête:
--Beaucoup d'astronomes ont cru voir, en effet, le satellite dont vous
parlez; quant à moi, malgré les nombreuses brochures publiées à ce
sujet, je persiste à considérer son existence comme problématique...
vous me répondrez qu'il est difficile, d'un autre côté, d'admettre que
des savants comme Cassini, Horrebow, Short et Montaigne aient mal vu ou
aient pu prendre, pour argent comptant, une illusion d'optique.
--Alors comment expliquer?...
[Illustration]
--Pour moi, il n'y a que deux explications possibles: ou bien, ils ont
pris pour un satellite de Vénus une petite planète passant dans le même
champ optique, ou bien ce satellite, très petit, n'est visible de la
terre que dans des conditions tout à fait exceptionnelles.
--Il se peut encore, observa Gontran, que, depuis ces observations, ce
satellite soit tombé sur la planète.
--Cette supposition n'a rien d'invraisemblable: aucune loi naturelle ne
s'opposant à ce qu'un semblable phénomène puisse se produire.
Ils en étaient là de leur conversation, lorsque soudain Fricoulet, qui
avait tiré son chronomètre, s'écria:
--Comment diable! se fait-il que nous ne descendions pas plus vite que
cela... nous devrions être arrivés depuis longtemps.
--Et il semble que nous ne bougions pas, ajouta Farenheit.
--Pardon, répliqua Gontran, nous bougeons, au contraire; mais pas dans
le sens perpendiculaire, dans le sens horizontal.
Il étendit son bras vers l'avant et déclara:
--Nous filons bon train de ce côté.
L'écran nuageux, qui s'était un moment entr'ouvert, venait de se
refermer, et les voyageurs se trouvaient plongés de nouveau dans la
masse épaisse de l'atmosphère.
Après avoir contrôlé l'affirmation du jeune comte et constaté, en effet,
qu'emporté par un courant d'air formidable, l'appareil filait avec une
vitesse prodigieuse, le vieux savant s'écria:
--Mais il ne faut pas nous laisser dévier... il nous faut descendre...
descendre au plus vite... où que ce soit... mais descendre, sinon...
Il eut un geste tragique.
--Le parachute est trop léger, fit Jonathan Farenheit.
--Ou l'atmosphère trop dense, riposta l'ingénieur.
--Mais que faire? grommela l'Américain.
--Nous alourdir est impossible, murmura Ossipoff.
Ils se regardaient tous, anxieux, ne sachant quelle résolution prendre.
--Coupons les filins qui nous retiennent au parachute, dit tout à coup
l'Américain, et laissons-nous tomber à la grâce de Dieu.
Fricoulet haussa les épaules.
--C'est de la folie, murmura-t-il.
--Il y a, dans la vie, des moments où les folies sont les seules choses
que l'on puisse faire raisonnablement, grommela Farenheit.
--Mais cette folie vient de me suggérer une idée, dit à son tour M. de
Flammermont.
Ossipoff lui prit les mains:
--Ah! mon cher ami, parlez... parlez vite.
--Je pense que si l'on diminuait la force de résistance du parachute
nous tomberions plus rapidement...
--Facile à dire, grommela l'Américain humilié du peu de succès de sa
proposition, mais à exécuter...
--Si l'on diminuait la surface du parachute, proposa le vieux savant.
--Génial! s'écria l'ingénieur.
Il fouilla dans la boîte à outils, y prit une pince en acier qu'il passa
dans sa ceinture et cria:
--Laissez-moi faire, cela me regarde.
D'un bond, il avait sauté sur le bordage et empoignant à deux mains l'un
des cordages de sélénium qui reliait la logette au parachute, il
s'élevait à la force des bras.
Mais la pesanteur, presque nulle sur la Lune, avait repris son empire,
et il semblait au jeune homme qu'il fût devenu lourd comme du plomb.
--Fricoulet! appela M. de Flammermont, Fricoulet!
Mais lui ne répondait pas et continuait à grimper, lentement, il est
vrai, et, malgré son énergie, il crut plusieurs fois qu'il allait
défaillir.
Enfin ses mains atteignirent les bords du plateau métallique et s'y
cramponnèrent désespérément, mais, harassé par cette ascension de dix
mètres le long de ce câble gros à peine comme le petit doigt, c'est en
vain qu'il tentait de se soulever par ce jeu des muscles, qu'en terme de
gymnastique, on nomme un rétablissement, il ne pouvait y parvenir.
[Illustration]
Le découragement allait s'emparer de lui lorsque son pied, rencontrant
une patte d'oie,--on nomme ainsi la suture de deux filins,--s'y
arc-bouta et lui permit de se hisser enfin sur le parachute.
Le plus fort était fait, et après avoir soufflé quelques instants, le
courageux ingénieur, s'aidant des genoux et des mains, se traîna sur la
surface polie du parachute, arrachant, de distance en distance, avec sa
pince, les écrous qui reliaient l'une à l'autre les plaques de sélénium.
--Descendez! descendez! cria soudain Ossipoff, nous tombons!
Fricoulet arracha encore quelques plaques qu'il lança dans l'espace,
puis, tranquillement, il remit la pince à sa ceinture et, se laissant
glisser le long d'un câble, rejoignit ses compagnons qui l'attendaient
avec anxiété.
Ils tombaient, en effet, avec une vertigineuse rapidité, passant au
travers des couches nuageuses comme une flèche.
Soudain, une épouvantable détonation retentit, semblable au bruit de dix
coups de foudre éclatant simultanément; une lumière intense, aveuglante
sembla embraser l'espace, jetant sur le parachute comme des lueurs
d'incendie, en même temps que les vents, subitement déchaînés,
s'emparaient de l'appareil et l'entraînaient, dans un épouvantable
tourbillon, vers le sol.
--Un orage, cria à pleine voix Mickhaïl Ossipoff pour rassurer ses
compagnons.
--La mer! la mer! cria à son tour Gontran qui, à demi-penché hors de la
nacelle, cherchait à percer les nuages en feu.
Sous l'effort du vent, le voile qui cachait le sol venait de se
déchirer, et à un kilomètre au-dessous de l'appareil, s'étendait, à
perte de vue, une nappe d'eau élevant, avec un bruit horrible, des
vagues monstrueuses couronnées d'aigrettes électriques.
Le parachute, tournoyant sur lui-même, tombait comme une pierre.
[Illustration]
--Des bateaux!... j'aperçois des bateaux! hurla Farenheit pour se faire
entendre malgré les sifflements de la tempête.
--Nous en serons quittes pour prendre un bain sérieux, riposta
Fricoulet, ces bateaux nous sauveront.
Ce furent les dernières paroles prononcées.
La nacelle venait de glisser dans le creux d'une vague; une montagne
d'eau s'abattit sur elle, la chavirant, la roulant comme une simple
épave.
Puis, entraînée par le poids du parachute qui, lui aussi, s'était abattu
dans la mer, elle coula à pic, entraînant, dans les profondeurs
mystérieuses de l'Océan vénusien, Ossipoff et ses hardis compagnons.
[Illustration]
[Illustration]