TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE

[Illustration]

BRUSQUEMENT, Mickhaïl Ossipoff avait fait jouer le volant pendant que

Fricoulet pesait de toutes ses forces sur les câbles qui arrivaient de

l'extérieur en passant à travers des trous à presse étoupes.

Ils n'eurent que le temps de se retenir à une saisine; avec une secousse

terrible, la sphère sortit de son alvéole et les voyageurs se trouvèrent

pris dans une sorte de tourbillon qui les empêcha d'avoir conscience de

la révolution qui s'opérait dans l'appareil; instinctivement, ils

avaient fermé les yeux et demeuraient cramponnés aux cordes avec toute

l'énergie du désespoir, le coeur angoissé par la perspective de

l'épouvantable mort qui les attendait.

Quand ils reprirent possession d'eux-mêmes, ils se trouvèrent accroupis

dans le dôme arrondi de la logette qui, maintenant, formait plancher

sous leurs pieds; au-dessus de leurs têtes, retenu par ses douze câbles

de sélénium, l'immense parachute étendait sa surface métallique.

Mickhaïl Ossipoff se tourna vers Gontran et appliqua son «parleur» sur

la soupape d'échappement de son casque; ces «parleurs» avaient été

légèrement modifiés pour parer aux incommodités reconnues, lors de

l'excursion dans l'hémisphère visible lunaire.

[Illustration]

Au lieu d'être tout droits, comme primitivement, ils étaient fortement

coudés; une extrémité s'appliquait à une petite soupape percée dans le

casque, juste devant la bouche; l'autre extrémité s'ajustait à la

soupape d'échappement située, comme nous l'avons dit, au sommet même du

casque. En sorte que les voyageurs pouvaient causer entre eux, sans

interruption, écoutant et parlant tour à tour, comme à air libre; il

leur suffisait, pour cela, d'appliquer cette extrémité du parleur sur la

soupape d'échappement de celui avec lequel ils voulaient s'entretenir.

M. de Flammermont, lorsqu'on avait fait l'essai de ces appareils dus au

génie inventif de Fricoulet, avait déclaré que l'on ressemblait ainsi à

deux éléphants se caressant avec leur trompe.

Et le vieux savant avait dû convenir, tout en souriant, que la

comparaison avait quelque chose de juste.

--Eh bien! dit Mickhaïl Ossipoff, nous voici définitivement en route

pour Vénus!

--Combien de temps avant d'arriver? demanda Gontran.

--Quarante heures environ.

--Quarante heures!... nous ne pourrons jamais--moi du moins--rester

aussi longtemps sans manger...

--Aussi bien, n'est-il nullement question de jeûner jusqu'à notre

arrivée; il nous suffira d'introduire dans notre casque une provision du

produit nutritif fabriqué par nous à Maoulideck, et l'air artificiel que

nous respirons deviendra nutritif à son tour.

--Parfait... je ne vous cacherai pas que j'avais quelque inquiétude à ce

sujet, car, je ne sais si vous êtes comme moi, je trouve que les

émotions creusent énormément.

Et il ajouta, _in petto_, avec un soupir profond:

--Un beefsteak aux pommes ou une simple côtelette au cresson... oh!

boeufs et moutons de mon enfance, vous reverrai-je jamais?

Puis, poursuivi par cette idée d'alimentation plus en rapport avec les

goûts et les habitudes de son estomac, il demanda:

--Quarante heures, c'est bien long... n'y aurait-il pas moyen de rendre

la chute plus rapide?

--Si vous trouvez un moyen... je ne demande pas mieux que de l'employer.

Il sembla à Gontran qu'en prononçant ces mots la voix d'Ossipoff avait

un accent railleur; aussi fut-ce avec quelque hésitation qu'il répondit:

--Si on diminuait la surface du parachute?

Il comprit qu'il avait raison d'hésiter, en voyant le vieillard hausser

les épaules.

--Nous tombons dans le vide, grommela-t-il... donc, le parachute n'a

aucune action.

Sur ces paroles, prononcés d'un ton bourru, Ossipoff enleva son

«parleur» et tourna les talons.

Le pauvre Gontran demeurait tout interloqué de cette brusque

interruption de conversation, lorsque Fricoulet, s'approchant, se mit en

communication avec lui.

--Encore une gaffe! s'exclama-t-il.

--Parle donc plus bas, riposta le jeune comte.

--Tu oublies qu'il ne peut entendre ce que nous disons,--que s'est-il

donc passé?

En quelques mots, M. de Flammermont fit part à son ami de l'idée qu'il

avait suggérée au vieux savant pour diminuer la longueur du voyage.

--Bast! répliqua l'ingénieur... tu es bien bon de te préoccuper pour si

peu!... après la gymnastique que nous venons de faire, il est bien

permis d'avoir la tête à l'envers.

Il ajouta en riant:

--D'autant plus que c'est l'exacte vérité, puisque nous avons maintenant

la tête là où, tout à l'heure, nous avions les pieds!

Puis, sérieusement:

--Comment te sens-tu?

--Mais, parfaitement bien... et toi?

--L'absence de toute atmosphère ne te gêne pas?

--Aucunement.

--Allons! tant mieux...

Et l'ingénieur allait interrompre la communication, lorsque son ami, le

retenant par le bras, lui demanda:

--Quelle est cette petite boule brillante que l'on aperçoit là-bas?

L'ingénieur tourna ses regards dans la direction indiquée.

--Ne penses-tu pas que ce soit notre sphère vibratoire? poursuivit

Gontran.

--Cela peut être, répondit distraitement Fricoulet.

Puis, après un moment:

--Mais non, cela n'est pas... la sphère doit, tout comme nous, tomber

sur Vénus.

--Alors, qu'est-ce que c'est que cette machine-là?

--Parbleu! répliqua Fricoulet gouailleur, cette machine-là est tout

simplement la Lune, cette bonne Séléné à laquelle nous avons faussé

compagnie depuis trois jours... maintenant, vois-tu, un peu plus loin,

cette grosse étoile qui brille d'un éclat bleuâtre?...

--Il faudrait être myope pour ne pas la voir... eh bien?

--C'est la Terre.

--Ce n'est pas possible!

Fricoulet lui frappa sur l'épaule.

--Voilà une exclamation, dit-il, qui compromettrait certainement ton

mariage, si M. Ossipoff l'entendait... Mon pauvre Gontran, tu n'as pas

la moindre idée du monde où tu es né et je m'aperçois combien se sont

trompés ceux qui ont prétendu que les voyages ouvrent l'esprit.

--Dis donc, riposta M. de Flammermont, tu n'es guère poli.

--Pour toi, poursuivit imperturbablement l'ingénieur, les sublimités de

la création demeurent lettres closes... ce globe qui t'a vu naître est

un astre véritable...

--...mesurant 12,000 kilomètres de large, tournant sur lui-même en

vingt-quatre heures, et autour du Soleil avec une vitesse de 29

kilomètres et demi, parcourant un orbite de 74 millions de lieues de

diamètre en 365 jours.

M. de Flammermont avait prononcé cela sans s'arrêter, tout d'une

haleine, de la même voix monotone qu'emploie un écolier pour réciter sa

leçon.

[Illustration]

Après avoir un peu soufflé, il ajouta:

--Tu vois que j'ai bonne mémoire, mon cher; j'avais douze ans, lorsque

j'ai appris cela au lycée Henri IV.

--N'aurais-tu pas plutôt lu cela, ces jours-ci, dans les _Continents

célestes_? demanda Fricoulet.

M. de Flammermont haussa les épaules et, sans répondre à la question,

demanda:

--Il n'y a aucun danger à s'endormir ainsi harnaché?

--Vois! lui dit l'ingénieur en désignant Farenheit couché au fond de la

nacelle, roulé dans sa couverture et dormant à poings fermés.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 20 / 77 题