--Allons, bon, pensa celui-ci, j'ai dû dire une bêtise.
Il en fut convaincu en entendant Ossipoff prononcer, d'un ton un peu
amer, les paroles suivantes:
--Vous plaisantez, n'est-ce pas... vous savez bien que toutes les
indications de la boussole ne se rapportent aucunement au milieu que
nous habitons et que, si loin de toute attraction, la boussole ne nous
est plus d'aucune utilité.
Gontran, tout confus, se mordait les lèvres; mais, soudain, il eut une
inspiration de génie et étendant la main vers les hublots à travers
lesquels on apercevait les constellations brillantes qui étincelaient
dans l'immensité sidérale:
--Aussi bien, répondit-il d'une voix vibrante, voulais-je parler de ces
étoiles qui, toutes, sont autant de boussoles célestes sur lesquelles
nous pouvons régler notre marche.
[Illustration]
Un sourire entr'ouvrit les lèvres du vieux savant qui répliqua aussitôt:
--Je vous demande pardon, mon cher enfant; je ne vous cacherai pas que,
de votre part, une hérésie semblable m'étonnait.
Cela dit, d'un ton tout affectueux, Ossipoff reprit ses occupations,
tandis que Gontran s'en allait s'asseoir auprès de Fricoulet.
--Je t'admire, mon ami, je t'admire sincèrement, murmura l'ingénieur...
Dieu sait que je suis profondément hostile à ton mariage; mais je dois
avouer que, si tu réussis enfin à épouser celle que tu aimes, eh bien!
là, vrai, tu ne l'auras pas volé.
--Il semble que l'amour décuple mon imagination, répliqua le jeune
comte.
Farenheit, en ce moment, s'approcha d'eux:
--À quelle distance, croyez-vous que nous soyons maintenant de la Lune?
demanda-t-il.
--Peuh! répondit Fricoulet en consultant sa montre, sans rien vous
affirmer d'exact, je puis cependant vous certifier que nous devons en
être à une centaine de mille kilomètres.
L'Américain ouvrit de grands yeux:
--Cent mille kilomètres! répéta-t-il... mais vous venez de dire que nous
en sommes partis seulement depuis une heure!...
--Eh bien!... à raison de vingt-huit mille mètres par
seconde,--qu'est-ce que cela fait?...
--Cent mille quatre-vingts kilomètres par heure, répondit le Yankee qui,
en sa qualité de commerçant, avait le calcul rapide.
--Donc, quand je vous disais cent mille kilomètres, je n'étais pas bien
loin de la vérité.
--Mais cela nous fait une marche de cinq cent mille lieues par jour...
ou du moins par vingt-quatre heures!
--Rigoureusement exact, dit encore l'ingénieur qui jouissait de
l'ébahissement de sir Jonathan.
Et il ajouta:
--Dans dix heures, nous atteindrons le point neutre, c'est-à-dire celui
où les deux attractions de la Lune et de Vénus sont contiguës.
L'Américain était rêveur; il se livrait mentalement à des tours de force
d'arithmétique.
--Mais, à ce compte-là, murmura-t-il, il ne nous faudrait, sur Terre,
qu'une minute et demie pour traverser l'océan Atlantique.
--Je n'ai point fait le calcul, riposta Fricoulet, mais, étant données
les proportions, il doit être juste.
Gontran poussa un soupir.
--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur.
--J'ai que si nous avions eu à notre disposition un moyen de locomotion
semblable, quand nous nous sommes élancés de la Terre, nous aurions
atteint la Lune en trois heures.
--Tu as raison... mais puisque c'est fait maintenant, qu'as-tu à
regretter?...
--Le temps perdu... qui ne se rattrape jamais, répondit gravement M. de
Flammermont en élevant la voix de façon à être entendu d'Ossipoff.
--_Times is money_, ajouta non moins gravement Farenheit.
Tout à coup l'Américain poussa un léger cri de surprise.
[Illustration]
--Qu'est cela? demanda-t-il en étendant la main vers un coin de la
chambrette... on dirait des scaphandres...
--Vous ne vous trompez pas, répondit en souriant le jeune comte, ce sont
bien des scaphandres.
--Allons-nous donc avoir à voyager sous l'eau? demanda l'Américain.
--Non... mais dans le vide.
Aux regards surpris de son interlocuteur, Fricoulet vit que ses paroles
n'avaient pour lui aucun sens.
--En deux mots, vous allez comprendre, dit-il, que la force électrique
qui nous pousse en avant doit être, d'après nos calculs, suffisante pour
nous faire pénétrer dans la zone d'attraction vénusienne; mais là, elle
s'arrête et l'appareil ne nous devient plus d'aucune utilité; au
contraire, son poids ne peut que rendre notre chute plus rapide...
c'est-à-dire plus dangereuse... comprenez-vous?
L'Américain répondit affirmativement...
--Alors, nous abandonnons la sphère qui nous supporte et nous continuons
notre voyage dans cette logette, transformée en nacelle, c'est pourquoi
nous avons emporté avec nous ces appareils imaginés autrefois par des
sélénites aventureux... mais, tandis que les scaphandres servent à
protéger le corps contre la pression de l'eau, ceux-ci le garantiront
contre l'effet mortel de la disparition brusque de cette pression
atmosphérique... voilà...
--Très ingénieux, murmura l'Américain.
Et étouffant de la main un bâillement formidable, il ajouta:
--_By God!_ il me semble que j'ai envie de dormir.
--Parbleu! cela n'a rien d'étonnant, répondit Fricoulet avec un grand
sérieux... voilà quinze jours que vous ne faites que cela; ce n'est pas
en une heure que l'on perd ses mauvaises habitudes.
--Alors, demanda Farenheit en l'interrogeant du regard, que me
conseillez-vous?
--De faire un bon somme pour commencer, ensuite, nous verrons...
Sans doute ce conseil correspondait-il exactement à l'envie secrète de
l'Américain, car, après avoir bredouillé un bonsoir inintelligible, il
s'étendit tout de son long sur les coussins et ne tarda pas à remplir la
logette d'un ronflement sonore...
Cinq minutes après, Fricoulet dit à son tour:
--Sir Jonathan est plein de bon sens... il est, en ce moment, plus de
minuit à Paris; c'est l'heure à laquelle les honnêtes gens s'endorment.
[Illustration]
Il s'enroula dans sa couverture de voyage et balbutia d'une voix
somnolente:
--Messieurs, je vous souhaite une bonne nuit...
Quelques instants ne s'étaient pas écoulés qu'un bruit grêle se faisait
entendre, dominant la basse profonde de l'Américain; c'était l'ingénieur
qui faisait sa partie dans le concert des ronflements.
Gontran essaya de lutter; mais ce fut en vain, le sommeil s'emparait de
lui.
--Décidément, fit-il, c'est contagieux.
Et s'adressant à Ossipoff, toujours plongé dans ses écritures:
--Qu'y a-t-il à voir entre la lune et l'orbe de Vénus?
Le savant, un peu surpris, releva la tête.
--Rien, absolument rien, répondit-il... comme vous le savez d'ailleurs.
--En ce cas, riposta le jeune comte; comme ce rien ne m'offre non plus
rien de récréatif, je vous demande la permission de prendre quelques
heures de repos.
Le vieillard lui serra la main et il s'en fut prendre place sur les
coussins, à côté de ses compagnons.
Il ne tarda pas à tomber en un rêve étrange:
Après avoir rejoint Séléna, il l'épousait et leur voyage de noces se
faisait à travers les mondes célestes; bientôt, eux-mêmes se
transformaient en étoiles, et unis pour l'éternité, dans l'immensité
céleste, ils devenaient les astres favoris des amoureux terrestres.
[Illustration]
Demeuré seul, Mickhaïl Ossipoff avait laissé tomber sa tête entre ses
mains et rêvait, lui aussi, à son enfant adorée, disparue dans l'espace.
La reverrait-il jamais celle qu'il avait sacrifiée à sa passion pour la
science; et la tentative désespérée qu'il faisait en ce moment
n'aurait-elle pas un autre résultat que de lui faire faire une nouvelle
étape dans le désert intersidéral?...
Ah! si, tout au moins, Sharp pouvait lui tomber sous la main... et ce
n'était plus la rancune du savant, c'était la haine du père qui gonflait
le coeur du vieillard et faisait bouillonner son sang dans ses veines...
Peu à peu, cependant, ses idées devinrent moins nettes; les silhouettes
de Sharp et de Séléna s'estompèrent dans une espèce de brume... bientôt
même, elles s'effacèrent complètement, et toute sensation de vie
disparut.
Mickhaïl Ossipoff venait, lui aussi, de s'endormir.
Il était onze heures du matin au chronomètre du Yankee quand une main
vigoureuse secoua le vieillard qui s'éveilla en sursaut.
--Qu'y a-t-il donc? balbutia-t-il, tout surpris lui-même de s'être
assoupi dans cette position... Qu'arrive-t-il donc?
--Mais rien, cher monsieur, répondit l'Américain; seulement, comme il se
fait tard...
Le vieillard regarda autour de lui; Gontran faisait sa barbe à l'aide
d'un minuscule nécessaire de poche, et Fricoulet mesurait, au
micromètre, l'arc sous-tendu par la planète Vénus qui s'encadrait dans
le hublot du plafond.
Ossipoff s'avança vivement vers lui.
--Eh bien? demanda-t-il avec une légère inquiétude dans la voix.
L'ingénieur répondit tranquillement:
--Les prévisions de Telingâ étaient justes; voici vingt heures que nous
avons quitté le sol lunaire et nous avons déjà franchi dix-huit cent
mille kilomètres; nous avons donc effectué la sixième partie de notre
voyage... vous voyez que nous sommes exactement dans les conditions
nécessaires...
[Illustration]
Cédant sa place au vieillard, il ajouta:
--Au surplus, regardez vous-même; on aperçoit déjà les phases de Vénus.
--Vénus a des phases! exclama Gontran.
Fricoulet lui lança un coup d'oeil terrible et aussitôt le jeune comte,
se reprenant, dit très haut:
--Oui, sir Jonathan, Vénus a des phases tout comme la lune.
--Mais je n'en ai jamais douté, répliqua l'Américain à mi-voix.
L'ingénieur vint se planter devant lui et déclara d'un ton doctoral:
--Vénus a été baptisée par les Terriens, de plusieurs noms: tantôt elle
est l'Étoile du Berger ou l'astre du matin, tantôt Vesper, ou bien
Lucifer, c'est la deuxième planète du système solaire et elle gravite à
une distance moyenne de 26 millions 750 mille lieues de l'astre central:
le Soleil.
--Et la Terre? questionna l'Américain.
Ce fut Gontran qui prit la parole d'un ton d'importance.
--La Terre est plus loin du Soleil que Vénus, son orbite a 148 millions
de kilomètres de rayon ou 37 millions de lieues.
Fricoulet le regarda tout surpris.
--Mais tu es plus savant que je ne le croyais, lui chuchota-t-il à
l'oreille.
--_Doctus cum libro!_ répondit en souriant M. de Flammermont.
--Que veux-tu dire?
Le jeune comte désigna, d'un clignement d'yeux, sa couverture de voyage.
--Devine, dit-il, ce que j'ai caché là-dessous?
--Comment veux-tu que je sache?
--Un livre que j'ai trouvé dans le boulet de Sharp.
--Un livre?
[Illustration]
--Oui, les _Continents célestes_, je l'ai emporté avec moi et tandis que
tout à l'heure vous dormiez tous, j'ai passé deux heures à _piocher_
Vénus...
--Ah bah!
--Et je te promets que je connais mon sujet... Ossipoff peut me pousser
des _colles..._ avec mon _vade-mecum_, je ne le crains plus.
--Seulement, tu as oublié les phases...
--C'est vrai... Je les avais oubliées.
Pendant que les deux amis devisaient ainsi, Farenheit, pour passer le
temps, causait astronomie avec Mickhaïl Ossipoff.
--Au delà de la Terre, il n'y a plus rien, n'est-ce pas? demanda-t-il.
--Et Mars, à 56 millions de lieues!... ne le comptez-vous donc pour
rien? fit Ossipoff suffoqué par tant d'ignorance.
L'Américain, qui n'avait aucune raison de se poser auprès du vieillard
pour un puits de science astronomique, répondit à la suffocation
d'Ossipoff par un petit haussement d'épaules plein d'indifférence.
Puis, avec un claquement de langue de mauvaise humeur:
--Mars! bougonna-t-il... la planète protectrice des soldats... en voilà
une que je supprimerais de la carte céleste, si cela se pouvait.
--Ah bah! firent ensemble Fricoulet et Gontran... et pourquoi cela?
[Illustration]
--Parce que moi, je suis un commerçant... et que la guerre nuit au
commerce... si vous saviez ce que les affaires de sécession ont fait de
mal aux suifs... c'est par milliers de dollars que se sont chiffrées mes
pertes de cette année-là...
--Alors, vous n'aimez pas les soldats? demanda en riant M. de
Flammermont.
--Je les considère comme un facteur inutile dans la société... voyez,
nous, aux États-Unis, est-ce que nous avons une armée?... et nos
affaires ne vont pas plus mal... au contraire!
--Vous êtes pour la suppression des armées permanentes? fit l'ingénieur.
--Absolument... je ne comprends les uniformes qu'au théâtre... et encore
les uniformes du siècle dernier, avec des grands chapeaux et des plumes
blanches... des cuirasses étincelantes, des écharpes de soie... des
pourpoints de velours... au point de vue décoratif, c'est fort joli.
Mais dans la vie... un honorable commerçant, à son comptoir, me produit
plus d'effet qu'un colonel à la tête de son régiment.
--Heu! répliqua M. de Flammermont, votre situation de citoyen de la
libre Amérique vous permet d'émettre de semblables paradoxes... mais
vous changeriez de langage si vous étiez, comme nous, obligés de jouer
votre partie dans le concert européen.
Fricoulet se prit à rire et Ossipoff approuva de la tête la réplique du
jeune comte.
En guise de réponse, Farenheit poussa un sourd grognement et, tournant
lentement sur ses talons, promena autour de lui un regard circulaire,
inventoriant de l'oeil le matériel que les voyageurs emportaient avec
eux.
--Dites-donc! exclama-t-il, il me semble que vous n'avez guère songé à
la rigueur de la température... si nous devons retrouver sur Vénus des
nuits de quinze fois vingt-quatre heures comme sur la Lune...
--À ce point de vue, vous pouvez être tranquille, répliqua Gontran; nous
retrouverons sur Vénus des jours et des nuits répartis régulièrement,
tout comme sur notre planète natale; la quantité seule diffère...
--Tiens! dit l'Américain, et pourquoi?
--Tout simplement parce que l'orbite suivie par Vénus étant intérieure,
et naturellement plus courte, l'année vénusienne, au lieu d'être
composée comme l'année terrestre, de trois cent soixante-cinq jours un
tiers, ne compte que deux cent vingt-quatre jours un tiers.
Farenheit se grattait la tête avec énergie, ce qui était chez lui
l'indice d'une forte tension cérébrale.
--Mais, dit-il, tout en ayant une orbite plus petite, Vénus pourrait
cependant mettre à la parcourir, autant de temps qu'en met la Terre pour
parcourir la sienne.
--Cela pourrait être, repartit Fricoulet, mais cela n'est pas; il y a
même une loi établissant que les planètes tournent d'autant plus vite
qu'elles sont plus proches du Soleil; c'est ainsi que Mercure fait, par
seconde, 47 kilomètres ou plus d'un million de lieues par jour; Vénus 35
kilomètres par seconde ou 750,000 lieues; la Terre 29 kilomètres et
643,000 lieues; Mars 24 kilomètres et 518,000 lieues; Jupiter 13
kilomètres et 214,000 lieues; Saturne 10 kilomètres et 205,000 lieues;
Uranus 7 kilomètres et 144,000 lieues.
L'ingénieur avait débité cette longue tirade sans une hésitation, ce qui
fit ouvrir à l'Américain des yeux émerveillés.
[Illustration]
--Quelle mémoire! murmura-t-il... mais si vous croyez que je me souviens
seulement d'un seul de ces chiffres...
Et il ajouta:
--Au surplus, peu importe... le principal c'est que nous retrouvions
là-bas une existence à peu près semblable à celle de la Terre.
--Oh!... en tous points semblable, s'empressa de dire M. de Flammermont;
la rotation s'effectue exactement en vingt-trois heures, vingt et une
minutes, vingt-deux secondes; la durée du jour est donc à peu près la
même.
[Illustration]
Bateau Vénusien.
--Sauf l'année plus courte, cependant, fit observer l'Américain.
--En effet; mais peu nous importe à nous qui n'avons pas l'intention d'y
passer une année.
--Ajoutez à cela, poursuivit Gontran qui s'emballait sur son sujet, même
densité, même atmosphère, même pesanteur, même volume... Vous pouvez
dire que Vénus est une jeune soeur de la Terre.
Et poussant le coude de Fricoulet:
--Hein! murmura-t-il, crois-tu que je les ai piochés, mes _Continents
célestes_!
Mais quelques mots de M. Ossipoff vinrent, presque aussitôt, diminuer le
contentement que le jeune homme éprouvait de lui-même.
--Vous vous hâtez bien de vous prononcer, ce me semble, dit le vieux
savant... quand nous serons arrivés, vous verrez que Vénus est loin
d'être le séjour enchanteur que vous vous figurez...
--Pourquoi donc cela? demanda le jeune comte presque malgré lui.
--Un seul chiffre, celui que tous les astronomes ont toujours inscrit à
côté de la planète Vénus, va vous répondre... ce chiffre c'est 55°.
M. de Flammermont ne se trouva pas plus avancé; mais, bien au contraire,
ce chiffre l'embarrassait fort; d'abord, il ne lui disait rien, en
outre, il suspendait au-dessus de sa tête quelque nouvelle question
d'Ossipoff; et l'infortuné comte tournait du côté de Fricoulet des
regards suppliants.
Alors, l'ingénieur qui avait compris cette muette supplique, s'adressa à
Farenheit:
--Oui, dit-il, mon cher sir Jonathan, les chiffres ont leur éloquence,
et ce 55°, qui représente l'angle formé sur le plan de l'écliptique par
l'axe de rotation de Vénus, ce 55° contient en lui seul tout ce qui peut
être dit de spécial sur la planète: saisons, climats, longueur de jours,
aspects célestes, végétation, vie animale, etc., etc.
Le Yankee l'écoutait bouche bée, se demandant pourquoi il était ainsi
pris à partie; il fut encore bien plus surpris lorsque l'ingénieur
s'écria, avec un petit rire moqueur:
--Ah! ah! mon gaillard, vous y mordez aux choses célestes!... ce que je
viens de vous dire vous intrigue, et vous voulez savoir ce qui se cache
véritablement sous ce 55°...
L'Américain esquissa un geste d'énergique dénégation.
Fricoulet n'en tint aucun compte et s'écria:
--Mais, mon cher sir Jonathan, pourquoi vous en défendre? J'en appelle à
M. Ossipoff! en quelle circonstance la curiosité serait-elle plus
légitime que lorsqu'il s'agit de soulever le voile qui nous dérobe les
mystères de l'infini céleste?... et puis, c'est en vain que vous le
nieriez!... cela se voit à votre visage: vos yeux sont pétillants de
curiosité et vos lèvres balbutiantes de questions.
Bien qu'abasourdi par ce flot de paroles, l'Américain trouva cependant
la force de faire entendre un éclat de rire dédaigneux.
[Illustration]
--En vérité, essaya-t-il de dire, mes yeux sont si pétillants et mes
lèvres si balbutiantes que cela... Je ne comprends pas...
--Et parbleu! exclama Fricoulet avec une impatience parfaitement
jouée... comment voulez-vous comprendre?... vous m'interrompez tout le
temps... sachez donc que Vénus a beau avoir une masse presque égale à
celle de notre planète natale, une densité qui est à celle de la Terre
ce que 90 est à 100, et bien que la pesanteur, à sa surface, soit à peu
près la même que sur notre globe, Vénus cependant n'est pas le
Paradis... tant s'en faut... la masse, la densité, la pesanteur ne font
pas le bonheur...
L'ahurissement de l'Américain allait croissant, tellement croissant que
machinalement, ses lèvres balbutièrent:
--Pourquoi?
--Pourquoi?... eh! parbleu! c'est toujours ce 55° qui en est cause.
Il avait saisi, par un bouton de sa jaquette, l'infortuné Farenheit qui
n'en pouvait mais.
Sans se rendre compte de l'intention de l'ingénieur, Farenheit crut à
une agression et fit un bond en arrière.
D'un geste, le jeune homme le rassura et poursuivit en souriant:
--Par suite de cette inclinaison d'axe, les saisons qui, sur Vénus, se
succèdent de cinquante-six en cinquante-six jours, sont fort tranchées;
la zone polaire descend jusqu'à 35° de l'Équateur de même que les
régions tropicales s'étendent jusqu'à 35° des pôles, en sorte que deux
zones, beaucoup plus larges que les zones tempérées de notre globe,
empiètent constamment l'une sur l'autre, appartenant à la fois aux
climats polaires et aux climats tropicaux. Ces régions subissent donc
d'énormes variations de chaleur et de froid.
--Vous vous plaigniez de la chaleur sur la Lune! dit Ossipoff en
intervenant dans la conversation; sachez que sur Vénus, pendant l'été,
le soleil tourne autour du Pôle, en s'élevant en spirale et en envoyant
une quantité de lumière presque deux fois plus grande que celle qu'il
envoie à la Terre.
--Quant à l'hiver, dit à son tour Fricoulet, le froid doit être
comparable à celui qui règne sur la Lune pendant la nuit de trois cent
cinquante-quatre heures, car le soleil n'approche pas du tout de
l'horizon et reste considérablement au-dessous.
--Les régions équatoriales ne sont pas plus favorisées que les pays
polaires, elles ont, chaque année, deux étés pendant lesquels le soleil
monte au zénith et déverse sur elle des rayons certainement plus ardents
que ceux sous lesquels rôtissent nos contrées équatoriales terrestres...
--Eh bien! demanda Fricoulet, avez-vous compris?
[Illustration]
--Je ne sais si j'ai compris, répliqua d'un ton accablé l'infortuné
Yankee, totalement abasourdi; tout ce que je sais, c'est qu'il fait ici
une chaleur étouffante!
Il avait enlevé sa casquette de voyage et s'épongeait le front tout
ruisselant de sueur.
Fricoulet répliqua:
--Il fait en effet très chaud ici.
Puis à Gontran.
--Mais qu'as-tu donc? tu es rouge comme un homard!
--Je succombe, murmura le jeune comte en enlevant son vêtement.
--C'est le Soleil, sans doute, dit Ossipoff; plus nous allons et plus
nous nous rapprochons de lui; extérieurement, les parois du véhicule
doivent être brûlantes.
--En effet, murmura M. de Flammermont, ce doit être le Soleil; la
distance qui nous sépare de lui diminue sensiblement.
--Oh! sensiblement, répliqua le vieillard... deux millions de lieues sur
trente-sept... c'est peu...
Farenheit soufflait comme un boeuf.
--_By God!_ grommela-t-il, ce ne doit pas être tenable sur votre planète
du diable!
--Rassurez-vous, mon cher sir Jonathan, répondit Ossipoff en souriant;
cette planète du diable--ainsi que vous l'appelez, sans doute parce
qu'il y fait aussi chaud qu'en enfer, cette planète a, pour la protéger
de l'ardeur solaire, une enveloppe fort épaisse de nuages, en sorte que
la température n'y doit guère être plus élevée que sur Terre... c'est
fort heureux pour ses habitants, mais fort déplaisant pour nos
astronomes qui n'ont pu apercevoir la géographie vénusienne qu'à travers
les déchirures de ce voile nuageux...
--Aussi n'a-t-on sur Vénus que des données imparfaites, crut devoir
ajouter Gontran d'un ton important.
Cependant Fricoulet ne pouvait tenir en place, il allait et venait à
travers la chambrette, enlevant, l'une après l'autre, toutes les pièces
de son vêtement, si bien qu'il arriva à n'être plus vêtu que de sa
chemise et de son caleçon.
[Illustration]
--Cette chaleur est intolérable! s'écria-t-il soudain, en proie à une
souffrance véritable.
--Que voulez-vous y faire? demanda le vieillard d'un ton sec, en venant
avec nous, vous saviez à quoi vous vous exposiez... vous n'aviez qu'à
rester avec Telingâ...
--N'y aurait-il donc aucun moyen de s'abriter des rayons solaires?
demanda Gontran, peiné de l'aspect misérable de son ami.
--Une idée, fit l'Américain, si on mouillait toutes nos couvertures de
voyage, on les étendrait contre les parois, et par l'évaporation...
--Oui, balbutia Fricoulet absolument hors d'haleine, on pourrait tenter
cela...
Il se baissa pour ramasser une des couvertures qui avait glissé sur le
plancher; mais aussitôt il poussa un cri de douleur et se releva tout
pâle, les yeux hagards.
--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent les voyageurs en se précipitant vers
lui.
--Il y a, répondit Fricoulet, que le plancher est brûlant.
--Brûlant! ce n'est pas possible, exclamèrent-ils tous à la fois.
--Faites-en l'expérience, répondit un peu aigrement l'ingénieur.
L'Américain se courba et approcha sa main.
--_By God!_ grommela-t-il, M. Fricoulet a raison.
Comme il achevait ces mots, une secousse assez violente se produisit
sous leurs pieds, et tous ils tombèrent assis sur le divan circulaire.
--Sacrebleu! gronda Fricoulet, que se passe-t-il là-dessous?
--Il se passe, répondit Ossipoff, que les galets qui soutiennent le
plancher viennent de _gripper_.
[Illustration]
La pâleur de Fricoulet augmenta.
--Oh! oh! fit-il à voix basse, voilà qui est grave...
--Grave! s'exclama Gontran... et pourquoi cela?...
--Mais parce que...
Il s'arrêta et murmura:
--À quoi bon les épouvanter?
Puis, à Ossipoff:
--À quelle distance sommes-nous encore du point neutre? demanda-t-il.
Le vieillard réfléchit quelques secondes et répliqua avec assurance:
--À un millier de kilomètres.
--Combien mettrons-nous de temps à franchir cette distance?
--Deux heures environ.
Le visage de l'ingénieur s'assombrit.
--Nous ne pourrons jamais tenir jusque-là, grommela-t-il.
Tous le regardaient avec inquiétude.
--Mais enfin, demanda Gontran, que penses-tu?... voyons, parle; nous
sommes des hommes, après tout, et s'il faut mourir... eh bien! nous
mourrons... quant à moi, je préfère savoir à quoi m'en tenir... et je
suppose que ces messieurs sont de mon avis.
--Certainement, dirent-ils.
--Avant que de vous répondre, fit alors Fricoulet, laissez-moi
m'assurer...
Il prit dans la boîte à instruments une paire de pinces, s'en fut dans
un coin de la logette et, saisissant un anneau, le tira à lui de toutes
ses forces, ce qui souleva un carré du plancher monté sur charnières
comme une porte.
Au même instant, un jet de flammes fusa jusqu'au sommet du dôme
métallique.
L'ingénieur laissa retomber le panneau.
--Voilà ce que je craignais, dit-il d'une voix rauque.
--Qu'est-ce que cela? demandèrent-ils en proie à la stupeur la plus
profonde.
--Vous le voyez bien, riposta Fricoulet; c'est le feu...
--Le feu!
--Eh! oui; nous sommes sur un incendie provoqué par le grippage du pivot
et du plancher; voilà l'explication de la chaleur intolérable qui règne
ici... vous avez demandé à être fixés... vous l'êtes maintenant.
La raison donnée par l'ingénieur était la seule plausible pour expliquer
cet incendie subit; le pivot devait être au rouge, car le plancher de
sélénium, bon conducteur, comme on le sait, de la chaleur, commençait à
devenir brûlant, même pour les pieds chaussés de fortes bottes; les
semelles, d'ailleurs, sentaient le roussi et pouvaient s'enflammer d'un
moment à l'autre.
Aussi, obéissant à la même idée, se juchèrent-ils tous sur le divan
circulaire.
--Que faire? demanda Ossipoff.
--_By God!_ s'écria l'Américain, y a-t-il autre chose à faire qu'à
éteindre le feu?
--Si vous avez un moyen de refroidir ce métal, dit Fricoulet d'un ton
rageur, je suis prêt à l'employer.
--Arrosons-le, suggéra Gontran.
Tous se précipitèrent vers les outres pleines d'eau suspendues aux
parois et en versèrent le contenu sur le plancher.
[Illustration]
Mais, au contact du métal brûlant, cette eau se transforma en vapeurs
bouillonnantes; l'atmosphère du véhicule devint d'une opacité complète,
si bien que les voyageurs ne s'apercevaient plus et que le bruissement
de la vapeur les empêchaient de s'entendre.
--Séparons-nous de la sphère! s'écria Farenheit affolé, en se
précipitant vers les leviers que commandaient les écrous d'attache.
Ossipoff et Fricoulet se jetèrent sur lui.
--Malheureux! hurla le vieillard, vous êtes fou!
--La mort tout de suite plutôt que ce supplice infernal! gronda le
Yankee en faisant d'inimaginables efforts pour se dégager de l'étreinte
de ses deux compagnons.
Fricoulet avait tiré son revolver.
[Illustration]
--Si vous ne demeurez en repos, sir Jonathan, dit-il avec un calme
effrayant, je vous fais sauter la cervelle.
--Qu'importe! rugit l'Américain qui perdait la tête, je souffre trop.
Soudain, Gontran eut une inspiration.
--Et Sharp? demanda-t-il, renoncez-vous donc à votre vengeance?
Ces mots produisirent dans l'attitude de l'Américain une transformation
complète.
De lui-même, il abandonna les leviers et s'en fut dans un coin où,
grondant de souffrance, il demeura immobile.
--Dix heures, dit Ossipoff; je vous demande dix heures; alors, nous
pourrons abandonner la sphère sans aucun danger, car nous aurons pénétré
dans la zone d'attraction de Vénus.
[Illustration]
Ce furent dix heures terribles, épouvantables, pendant lesquelles les
voyageurs firent preuve d'un courage admirable et d'une énergie
surhumaine; ils ne cessèrent d'arroser le plancher que le frottement
continuel du pivot avait rendu complètement rouge et qui leur renvoyait
une chaleur torride.
Ossipoff, lui, ne quittait son chronomètre que pour mesurer, à l'aide du
micromètre, l'arc sous-tendu de Vénus.
Enfin, il cria d'une voix rauque:
--Dans dix minutes nous arrivons au point neutre, préparons-nous.
Il était temps; le thermomètre marquait 42° centigrades et les voyageurs
haletaient.
Néanmoins, l'approche de la délivrance leur donna de nouvelles forces;
déjà ils avaient amarré solidement, le long des parois, tout ce qu'ils
désiraient conserver à bord; en un tour de main ils eurent revêtu leurs
scaphandres.
C'étaient des espèces de vêtement en étoffe élastique comme du
caoutchouc, dans lesquels les membres entiers et le torse se trouvaient
emprisonnés hermétiquement; l'étoffe elle-même était soutenue par un
réseau de ressorts métalliques d'une finesse extrême et d'une élasticité
remarquable, de manière à résister à l'expansion des gaz contenus dans
les tissus vivants des voyageurs.
La tête était protégée par une sorte de casque en sélénium, de forme
ovoïdale et ressemblant aux _respirols_ dont Ossipoff et ses compagnons
avaient déjà fait usage pour explorer l'hémisphère visible de la Lune.
Dans une sorte de récipient pratiqué à l'intérieur du casque, ils
emmagasinèrent à la hâte quelques tablettes d'oxygène solidifié; l'air
vicié, ainsi que les produits de la combustion pulmonaire devaient être
évacués par une soupape placée au sommet de la tête.
--Êtes-vous prêts? demanda Ossipoff.
Tous répondirent affirmativement, tenant à la main le casque dans lequel
leur tête devait s'emprisonner.
--Enlevons les écrous, commanda-t-il.
Chacun d'eux pesa aussitôt sur le levier correspondant à l'un des quatre
écrous, et la logette ne se trouva plus retenue à l'appareil que par le
pivot central.
[Illustration]
--Suivez à la lettre mes recommandations, dit alors le vieillard; dans
quelques instants, aussitôt que nous aurons pénétré dans la zone
d'attraction de Vénus, et comme nous l'avons fait quand nous sommes
arrivés dans la Lune, nous nous retournerons pour avoir les pieds là où
nous avons la tête actuellement... imitez exactement tous mes mouvements
et tenez-vous solidement aux attaches disposées tout autour de la
coupole sur le fond de laquelle nous allons nous trouver debout.
Il se tut et vissa rapidement la collerette de son appareil, pendant que
ses compagnons en faisaient autant de leur côté. Puis, quand ils les vit
résolus et fermement attachés aux saisines, il courut au volant qui
commandait l'écrou central et le saisit énergiquement d'une main, tandis
qu'il levait l'autre bras dans un geste qui signifiait:
--Attention!
[Illustration]