LE FEU À BORD

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EH bien! monsieur

Fricoulet, demanda Ossipoff d'un ton narquois, commencez-vous à être

convaincu?

--Je fais plus que de commencer, cher monsieur, je suis convaincu,

absolument convaincu; cela ne m'empêche pas d'être stupéfait de la

réussite...

L'ingénieur se tourna vers M. de Flammermont.

--Et toi, Gontran? interrogea-t-il.

Le jeune comte haussa légèrement les épaules et répliqua d'un petit ton

dégagé:

--Oh! moi, tu sais bien que, pas un instant, je n'ai eu l'ombre d'un

doute.

--D'ailleurs, dit à son tour le vieillard, n'est-ce pas à lui

qu'appartient l'ingénieuse idée, grâce à laquelle nous pouvons continuer

notre voyage?... Il serait donc bien étonnant qu'il eût conçu des

inquiétudes à ce sujet.

Fricoulet dissimula, sous un plissement de paupières, la lueur joyeuse

que ces mots venaient d'allumer dans ses yeux; mais il eut beaucoup de

peine à ne pas éclater de rire, lorsque Gontran lui dit gravement:

--Ce qui me donne une grande confiance en moi-même, c'est la persuasion

en laquelle je suis que le mot «impossible» n'est pas français...

Un grognement se fit entendre derrière eux; ils se retournèrent et

virent Farenheit assis sur le bord du coussin qui lui servait de

couchette.

--Le mot «impossible» n'est pas américain non plus, fit-il d'un ton

bourru.

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Fricoulet sourit un peu et répondit:

--Vous en êtes une preuve éclatante; car, du diable! si je me serais

attendu à vous voir vivant après l'étrange aventure qui vous est

survenue...

--Il faut venir sur la Lune pour voir des choses semblables, dit à son

tour Gontran.

--Pourquoi cela? n'avons-nous pas sur la terre des procédés de

conservation de la viande par le froid? repartit M. Ossipoff.

--Avec cette différence que les boeufs et les moutons conservés de la

sorte, ne ressuscitent pas, tandis que sir Jonathan est ressuscité, lui.

--Nous avons même oublié de vous demander comment vous alliez? fit

Gontran.

L'Américain s'étira violemment les bras, fit craquer ses jointures avec

des bruits de pistolet, et répondit:

--Mais cela ne va pas mal, je vous remercie; je sens seulement, par tout

le corps, une grande courbature... c'est sans doute ce sommeil hivernal

qui est cause de cela... mais un peu d'exercice va me rendre toute mon

élasticité.

Ce disant, il fit mine de se lever, un geste de Fricoulet l'arrêta:

--Un peu d'exercice, répéta l'ingénieur; mais, où diable, voulez-vous en

prendre? vous n'avez, pour vous livrer à cette promenade, que la cage

dans laquelle nous nous trouvons, et vous avouerez que l'espace manque

considérablement.

Un désappointement profond se peignit sur le visage du Yankee.

--_By God!_ gronda-t-il, en effet, c'est peu.

Puis, aussitôt, il ajouta d'un ton de stupeur:

--Ah ça! où sommes-nous?

--Dans notre nouveau véhicule, celui-là même que vous vous acharniez à

détériorer, lorsque M. de Flammermont est intervenu, si heureusement

pour vous et pour nous.

Farenheit promenait autour de lui des regards peu satisfaits.

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--Peuh! murmura-t-il avec une grimace, c'est moins confortable que

l'autre wagon.

--Que voulez-vous, répliqua Gontran, à la guerre comme à la guerre, nous

devons même nous estimer fort heureux qu'un concours providentiel de

circonstances nous ait mis à même de poursuivre notre voyage...

autrement, je devais renoncer à l'espoir de retrouver jamais ma chère

Séléna, et vous à celui de remettre la main sur votre ami Sharp.

À ce nom, qui avait toujours eu la propriété de le mettre en fureur,

l'Américain fit sur sa couche un bond formidable, les dents serrées, les

poings fermés, les yeux étincelants.

Mais il se produisit alors un singulier phénomène; projeté par sa force

d'impulsion, il alla donner de la tête contre la paroi supérieure du

projectile pour retomber sur les épaules d'Ossipoff, fort tranquillement

occupé à rédiger ses notes de voyage.

Surpris à l'improviste, le vieillard perdit l'équilibre, tenta de se

rattraper à Gontran qu'il entraîna dans sa chute et tous les trois

roulèrent sur le plancher, pendant que Fricoulet riait aux larmes.

Ossipoff fut le premier qui se releva.

--Qu'y a-t-il? grommela-t-il tout en bougonnant... quelle est cette

commotion?

L'ingénieur se tenait les côtes, incapable de prononcer une parole.

Ce fut Gontran qui répondit en se frottant les genoux:

--Parbleu! cette commotion a été produite par la chute d'un corps.

--Un bolide! exclama M. Ossipoff.

Farenheit, qui s'était relevé lui aussi, s'avança vers le vieillard:

--J'était prêt à vous faire des excuses, gronda-t-il; mais du moment que

vous vous servez, à mon égard, d'expressions aussi malsonnantes...

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Pour le coup, l'hilarité de Fricoulet redoubla et il fut impossible à

Gontran de conserver son sérieux plus longtemps.

Farenheit et Ossipoff se regardaient dans le blanc des yeux, comme deux

bouledogues prêts à s'entre-dévorer...

--Mais, mon cher sir Jonathan, réussit à dire le jeune comte, le digne

M. Ossipoff n'a aucunement eu l'intention de vous insulter.

--Cependant... grommela l'Américain... bolide... bolide...

--...Est le nom que l'on donne, en astronomie, à certains corps errants

dans l'espace... or, vous conviendrez qu'en l'espèce, vous avez joué un

peu ce rôle.

Le visage du Yankee se rasséréna; il fit un pas encore et, tendant au

vieillard sa main largement ouverte:

--Touchez-là, monsieur Ossipoff, dit-il avec dignité, pour me prouver

que vous ne m'en voulez pas de vous être tombé à califourchon sur les

épaules.

--Comme à saute-mouton, murmura Gontran.

--J'accepte bien volontiers vos excuses, répondit le vieux savant en

touchant la main de Farenheit... seulement, je vous serai très

reconnaissant de m'expliquer dans quel but vous vous êtes livré à cette

bruyante manifestation.

--Je ne saurais vous le dire, et vous me voyez moi-même tout surpris de

ce qui est arrivé.

Fricoulet, qui avait fini par se rendre maître de son hilarité, expliqua

alors que l'Américain avait fait un brusque mouvement, sans réfléchir

que plus on s'éloignait de la lune, et plus on échappait aux lois de la

pesanteur, déjà si faibles à la surface même du satellite.

En entendant ces mots, l'Américain faillit témoigner sa stupéfaction par

un bond non moins formidable que le premier; mais, instruit par

l'expérience et se défiant de sa nature nerveuse, il se cramponna, des

deux mains, aux coussins du divan et s'écria:

--_By God!..._ ai-je bien entendu?... ne venez-vous pas de dire «plus on

s'éloigne de la lune»?

--Vous avez parfaitement bien entendu, sir Jonathan.

--Nous ne sommes plus sur la lune?

--Voici bientôt une heure que nous l'avons quittée.

L'effarement du digne Américain était comique à voir.

Il se précipita à l'un des hublots et demeura quelques instants,

immobile, le nez collé à la vitre épaisse, sondant l'immensité.

Convaincu de la réalité, il se retourna.

--Ah çà! fit-il, comment vous y êtes-vous pris pour quitter ce sol

lunaire sur lequel nous semblions échoués à jamais?

Ossipoff désigna Gontran et répondit:

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--C'est encore à M. de Flammermont que nous sommes redevables de cette

merveilleuse application des forces électriques.

L'Américain secoua vigoureusement la main du jeune comte.

--Au nom de ma haine, merci, fit-il d'une voix profonde; et je m'engage,

si nous réussissons à mettre une seconde fois la main sur ce gredin de

Sharp, à ne pas le laisser échapper... d'un seul coup, il paiera pour

tous ses méfaits.

--Pardon, répliqua Gontran dont le visage avait légèrement pâli, vous

m'accorderez bien que, maintenant, ce Sharp m'appartient un peu...

n'ai-je pas à venger ma fiancée, ma Séléna adorée?

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Farenheit se tut un moment, puis répondit:

--Ne nous disputons point encore à ce sujet; lorsque le gredin sera à

notre disposition, il sera suffisamment temps d'agiter cette question.

--Il y aura un moyen bien simple de la trancher, après l'avoir agitée,

dit plaisamment Fricoulet; vous jouerez la peau de Sharp, aux dés ou à

la courte paille...

Pendant que les trois hommes causaient ainsi, Ossipoff consultait

attentivement les instruments suspendus aux parois de la chambrette.

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--Allons, allons, dit-il en se frottant les mains d'un air satisfait, le

voyage s'annonce bien... le baromètre ne marquant que 350 millimètres,

n'en est pas moins au beau temps; l'hygromètre à cheveu indique une

humidité très modérée et les papiers ozonométriques sont intacts.

--Êtes-vous au moins certain de la route que nous suivons? demanda

Farenheit.

--J'ai soumis tous mes calculs à M. de Flammermont, répliqua le

vieillard, et il les a reconnus exacts.

L'Américain considéra d'un oeil étrange le jeune homme qui gardait un

sérieux imperturbable.

--Au surplus, fit le comte, si vous doutez, vous n'avez qu'à consulter

la boussole.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes · 第 17 / 77 题