Comment l'Amant vient et supplie
Danger que ses torts il oublie,
Pour l'apaiser, et puis ainsi
Humblement lui criait merci.
A Danger vins d'un pas timide
Et de faire ma paix avide,
Mais sans la clôture franchir
Pour ne pas lui désobéir.
* * *
[p.210]
Ge le trové en piés drecié, 3273
Fel par semblant et corrocié,
En sa main ung baston d'espine.
Ge tins vers lui la chiere encline,
Et li dis: Sire, je sui ci
Venus por vous crier merci;
Moult me poise, s'il péust estre,
Dont ge vous fis onques irestre;
Mès or sui prest de l'amender
Si cum vous vodrois commender.
Sans faille Amors le me fist faire,
Dont ge ne puis mon cuer retraire;
Mès jamès jor n'aurai béance
A riens dont vous aies pesance;
Ge voil miex soffrir ma mesaise,
Que faire riens qui vous desplaise.
Or vous requiers que vous aiés
Merci de moi, et apaiés
Vostre ire qui trop m'espoente,
Et ge vous jur et acréante
Que vers vous si me contendrai,
Que jà de riens ne mesprendrai:
Por quoi vous me voilliés gréer
Ce que ne me poés véer.
Voilliés que j'aim tant solement,
Autre chose ne vous demant;
Toutes vos autres volentés
Ferai, se ce me créantés.
Si nel' poés-vous destorber,
Jà ne vous quier de ce lober;
Car j'amerai puisqu'il me siet,
Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet;
Mès ne vodroie por mon pois
D'argent, qu'il fust sus votre pois.
[p.211]
Là seul sur ses pieds il se dresse 3281
Feignant grand' fureur et rudesse,
Brandissant son bâton noueux.
La tête basse et tout honteux
Je lui dis: Vous me voyez, Sire,
Accouru pour pardon vous dire
Et combien je suis attristé
De vous avoir tant irrité.
S'il faut que mon crime j'amende,
Je suis prêt, que Danger commande.
Mais Amour possède mon coeur,
Lui seul est cause de l'erreur.
Mon seul désir est de ne faire
Que ce qui peut vous satisfaire,
Et j'aime mieux cent fois souffrir
Que votre vengeance encourir.
Avoir de moi merci vous prie,
Or, apaisez votre furie
Qui me glace de grand effroi,
Et je vous jure par ma foi
Que je saurai si bien me prendre
Que jamais n'y pourrez reprendre.
Veuillez mon pardon m'octroyer,
Ce ne pouvez me dénier.
Ah! permettez que j'aime encore,
Nulle autre chose je n'implore;
Toutes vos autres volontés
Ferai si ce me permettez.
Ne repoussez pas ma prière;
Jusqu'au bout je serai sincère,
Car ne peut plus qu'aimer mon coeur
Pour mon bien ou pour mon malheur;
Mais pour mon poids d'argent je n'ose
Rien faire qui vous indispose.
* * *
[p.212]
Moult trovai Dangier dur et lent 3307
De pardonner son maltalent;
Et si le m'a-il pardonné
En la fin, tant l'ai sermonné,
Et me dist par parole briéve:
_Dangier_.
Ta requeste riens ne me griéve,
Si ne te voil pas escondire:
Saches ge n'ai vers toi point d'ire.
Se tu aimes, à moi qu'en chaut?
Ce ne me fait ne froit, ne chaut:
Adès aime, mès que tu soies
Loing de mes Roses toutesvoies,
Jà ne te porterai menaie,
Se tu jamès passes la haie.
_L'Amant_.
Ainsinc m'otroia ma requeste;
Et je l'alai conter en heste
A Amis qui s'en esjoï,
Cum bon compains, quant il l'oï.
_Amis_.
Or va, dist-il, bien vostre affaire,
Encor vous sera débonnaire
Dangier qui fait à maint lor bon,
Quant il a monstré son bobon;
S'il iere pris en bonne voine,
Pitié auroit de vostre poine.
Or devés soffrir et atendre
Tant qu'en bon point le puissiés prendre;
[p.213]
Danger hésita longuement 3315
A calmer son ressentiment.
A la fin, je fus si tenace
Qu'il daigna m'accorder ma grâce
Et me répondit brèvement:
_Danger_.
C'est parler raisonnablement,
Et je ne veux pas t'éconduire;
Sache que n'ai vers toi point d'ire.
Que m'importe? Aime s'il le faut,
Ce ne me fait ni froid, ni chaud.
Aime donc; mais fort tu t'exposes
Toutefois trop près de mes Roses,
Et si tu veux mon bras sentir,
Viens-t'en la clôture franchir!
_L'Amant_.
Ainsi m'octroya ma requête.
Et d'Ami lors me mis en quête
Pour lui conter. Quand il l'ouït,
Ce bon compagnon s'éjouit.
_Ami_.
Or va, dit-il, bien votre affaire,
Encor vous sera débonnaire
Danger; maint en a profité
Quï sut flatter sa vanité.
S'il était pris en bonne veine,
Il eût pitié de votre peine,
Car il n'est si féroce coeur
Que n'attendrisse la douleur.
* * *
[p.214]
J'ai bien esprové que l'en vaint, 3333
Par soffrir, felon et refraint.
_L'amant_.
Moult me conforta doucement
Amis, qui mon avancement
Vousist autresi bien cum gié;
Atant ai pris de li congié.
A la haie que Dangier garde
Sui retornés, que moult me tarde
Que le bouton encore voie,
Puis qu'avoir n'en puis autre joie.
Dangier se prent garde sovent
Se ge li tiens bien son convent;
Mès ge resoing si sa menace,
Que n'ai talent que li mefface,
Ains me suis pené longuement
De faire son commandement,
Por li acointier et atraire;
Mès ce me torne à grant contraire
Que sa merci trop me demore:
Si voit-il sovent que ge plore,
Et que ge me plains et sospir,
Por ce qu'il me fait trop cropir
Delez la haie, que ge n'ose
Passer por aler à la Rose.
Tant fis qu'il a certainement
Véu à mon contenement
Qu'Amors malement me justise,
Et qu'il n'i a point de faintise
En moi, ne de desloiauté;
Mès il est de tel cruauté,
Qu'il ne se daingne encor refraindre,
Tant me voie plorer ne plaindre.
* * *
[p.215]
Or sachez souffrir et attendre 3341
Tant qu'en bon point le puissiez prendre.
_L'Amant_.
Moult me conforte doucement
Ami, qui mon contentement
Tout aussi bien que moi désire.
Enfin je dus adieu lui dire
Pour courir bien vite au verger;
Car il faut que malgré Danger
Le bouton encore je voie,
Puisqu'avoir n'en puis autre joie.
Danger, lui, prend garde souvent
Si je viole mon serment;
Mais sa menace est si sévère
Que vouloir n'ai de lui méfaire,
Et me suis peiné longuement
De faire son commandement
Pour le séduire et pour lui plaire.
Cependant je me désespère
D'attendre sa paix si longtemps;
Il ouït mes gémissements
Près la clôture que je n'ose
Passer pour aller à la Rose;
Il me voit soupirer, gémir,
Mais toujours me laisse languir.
Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense,
A cette morne contenance
Combien Dieu d'Amours m'opprimait,
Et que mon âme ne tramait
Ni déloyauté, ni feintise.
Pourtant sa cruauté méprise
Mes larmes et mon déconfort,
Et ne daigne se fondre encor.
* * *
[p.216]
XXVII
Comment Pitié avec Franchise 3365
Allerent par très-belle guise
A Dangier parler por l'Amant,
Qui estoit d'amer en torment.
Si cum j'estoie en ceste pene,
Atant ez-vos que Diex amene
Franchise, et avec li Pitié.
N'i ot onques plus respitié,
A Dangier vont andui tout droit:
Car l'une et l'autre me vodroit
Aidier, s'el pooit, volentiers,
Qu'el voient qu'il en est mestiers.
La parole a première prise
Soe merci dame Franchise,
Et dist:
_Franchise_.
Dangier, se Diex m'amant,
Vous avez tort vers cel Amant
Quant par vous est si mal menez.
Sachiés vous vous en avilés,
Car ge n'ai mie encor apris
Qu'il ait vers vous de riens mespris.
S'Amors le fait par force amer,
Devez le vous por ce blasmer?
Plus i pert-il que vous ne faites,
Qu'il en a maintes poines traites.
Mès Amors ne veut consentir
Que il s'en puisse repentir;
[p.217]
XXVII
Comment Pitié avec Franchise 3373
Allèrent par très-belle guise
A Danger parler pour l'Amant
Qui d'aimer était en tourment.
Comme j'étais en cette peine,
Voilà que Dieu soudain amène
Franchise et Pitié pour m'aider.
Toutes deux alors sans tarder
A Danger tout droit se dirigent,
Car mes maux l'une et l'autre affligent;
Elles viennent secours m'offrir
En me voyant ainsi souffrir.
Première a la parole prise
La compatissante Franchise:
_Franchise_.
Danger, dit-elle, Dieu m'entend.
Vous avez tort envers l'Amant
Que votre rage tant malmène,
Et c'est chose par trop vilaine,
Car je n'ai mie encore appris
Qu'il se soit envers nous mépris.
Or si d'aimer le veut contraindre
Amour, pourquoi donc vous en plaindre?
Las! il est encore plus cruel
Que vous au tendre damoisel.
Amour sans cesse le tourmente
Et ne veut pas qu'il se repente;
* * *
[p.218]
Qui le devrait tout vif larder, 3391
Ne s'en porroit-il pas garder.
Mès, biau sire, que vous avance
De lui faire anui ne grevance?
Avez-vous guerre à lui emprise,
Por ce que il vous aime et prise,
Et que il est vostre subgiez?
S'Amors le tient pris en ses giez,
Et le fait à vous obéir,
Devez le vous por ce haïr?
Ains le déussiés esparnier
Plus qu'ung orguillous pautonnier.
Cortoisie est que l'en sequeure
Celi dont l'en est au desseure[67]:
Moult a dur cueur qui n'amolie,
Quant il trove qui l'en suplie.
_Pitié_.
Pitié respont: C'est vérités,
Engriété vaint humilités;
Et quant trop dure l'engrestié,
C'est felonnie et mavestié.
Dangier, pour ce vous voil requerre
Que vous ne maintenez plus guerre
Vers cel chetis qui languist là,
Qui onques Amors ne guila.
Avis m'est que vous le grevés
Assés plus que vous ne devés;
Qu'il trait trop maie pénitence,
Dès-lors en çà que l'acointance
Bel-Acueil li avés toloite,
Car c'est la riens qu'il plus convoite.
Il iere avant assés troublés,
Mès ore est ses anuis doublés:
[p.219]
Aussi tout vif dût-il brûler 3399
Il ne peut son joug secouer.
Mais, beau sire, que vous avance
De tant lui faire violence?
De vous aimer puisqu'il promet
En bon et fidèle sujet,
Pourquoi lui déclarer la guerre?
En ses lacs si l'a pris naguère
Amour, et le fait vous servir,
Pour ce le devez-vous haïr?
Il faut l'épargner au contraire,
Et mieux qu'un libertin vulgaire;
Toute âme généreuse doit
Secourir plus petit que soi[67].
Moult a dur coeur qui ne se plie
Quand un malheureux le supplie.
_Pitié_.
Pitié répond: C'est vérité;
Malice vainc humilité,
Mais quant la malice est trop dure
Elle devient cruauté pure.
Pour ce, je vous requiers, Danger,
De votre guerre ménager
Envers l'innocente victime
Qu'Amour pour sa droiture estime.
Avis m'est que vous l'éprouvez
Beaucoup plus que vous ne devez.
C'est déjà male pénitence
Que le priver de l'accointance
De Bel-Accueil son confident,
Car il ne convoite rien tant.
Sa peine était déjà bien dure,
Vous avez doublé sa torture;
* * *
[p.220]
Or est-il mort et mal-baillis, 3423
Quant Bel-Acueil li est faillis.
Por quoi li faites tel contraire?
Trop li fesoit Amors mal traire:
Il a tant mal que il n'éust
Mestier de pis, s'il vous pléust.
Or ne l'alés plus gordoiant,
Que vous n'i gaignerés noiant:
Soffrés que Bel-Acueil li face
Dès ores mes aucune grace:
De péchéor miséricorde,
Puis que Franchise s'i accorde,
Et le vous prie et amoneste,
Ne refusés pas sa requeste;
Moult par est fel et deputaire,
Qui por nous deus ne veut riens faire.
_L'Amant_.
Lors ne pot plus Dangier durer,
Ains le convint amésurer.
_Dangier_.
Dames, dist-il, ge ne vous ose
Escondire de cette chose,
Que trop seroit grant vilonnie:
Je voil qu'il ait la compaignie
Bel-Acueil, puis que il vous plaist;
Ge n'i metrai jamès arrest.
_L'Acteur_.
Lors est à Bel-Acueil alée
Franchise la bien emparlée,
Et li a dit cortoisement:
[p.221]
Or, est-il mort, anéanti, 3431
Que Bel-Accueil lui soit ravi.
Amour assez le persécute,
Faut-il encor qu'il soit en butte
A de plus grands malheurs? Hélas!
Les grandir vous ne sauriez pas;
C'est cruauté bien inutile,
Laissez-le donc aimer tranquille.
Franchise et ses voeux exaucez,
Bel-Accueil désormais laissez
Qu'aucune grâce il lui accorde,
A tout pécheur miséricorde.
Moult est trop cruel et félon
Qui refuse à nous un pardon;
Qu'au moins pour nous Danger le fasse.
Nous vous le demandons en grâce.
_L'Amant_.
Danger ne peut plus refuser;
Lors il consent à s'apaiser.
_Danger_.
Dame, dit-il, je ne vous ose
Éconduire pour cette chose,
Car ce serait par trop félon.
Je lui rends son gent compagnon
Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire.
Je n'y veux plus défense faire.
_L'Auteur_.
Adonc à Bel-Accueil d'aller
Franchise au séduisant parler.
Et lors de sa voix la plus tendre:
* * *
[p.222]
_Franchise_.
Trop vous estes de cel Amant, 3450
Bel-Acueil, grant piece eslongniés,
Que regarder ne le daigniés;
Moult a esté pensis et tristes,
Puis cele hore que nel' véistes.
Or pensez de li conjoïr,
Se de m'amor voulés joïr,
Et de faire sa volenté:
Sachiés que nous avons denté
Entre moi et Pitié, Dangier
Qui vous en faisoit estrangier.
_Bel-Acueil_.
Je ferai quanque vous vodrois,
Fet Bel-Acueil, car il est drois,
Puis que Dangier l'a otroié.
_L'Amant_.
Lors le m'a Franchise envoié.
Bel-Acueil au commencement
Me salua moult doucement:
S'il ot esté vers moi iriés,
Ne se fu de riens empiriés,
Ains me monstra plus bel semblant
Qu'il n'avoit onques fait devant.
Il m'a lores par la main pris
Por mener dedans le porpris
Que Dangier m'avoit chalongié:
Or oi d'aler par tout congié.
* * *
[p.223]
_Franchise_.
Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458
Bel-Accueil, loin de votre amant,
Sans le regarder seulement?
Son âme est sombre et abattue
Loin de vous et de votre vue.
Si vous tenez à mon amour,
A lui revenez sans séjour,
Et faites tout pour lui complaire;
Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire
Que Danger ne fût courroucé,
Qui loin de vous l'avait chassé.
_Bel-Accueil_.
Je ferai selon votre guise,
Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise,
Puisque Danger l'a octroyé.
_L'Amant_.
Lors me l'a Franchise envoyé.
Moult doucement, à sa venue,
Bel-Accueil d'abord me salue.
Contre moi s'il fut courroucé,
Son courroux s'était effacé,
Car il me fit meilleur visage
Qu'autrefois même avant l'orage.
Alors il m'a par la main pris
Pour mener dedans le pourpris
Dont Danger m'interdit l'entrée,
Et je vais partout où m'agrée.
* * *
[p.224]
XXVIII
Comment Bel-Acueil doucement 3475
Maine l'Amant joyeusement
Au vergier pour véoir la Rose,
Qui luy fut doulcereuse chose.
Or sui chéois, ce m'est avis,
De grant enfer en paradis;
Car Bel-Acueil par tout me moine,
Qui de mon gré faire se poine.
Si cum j'oi la Rose aprochée,
Ung poi la trovai engroissée,
Et vi qu'ele iere plus créue
Que ge ne l'avoie véue.
La Rose auques s'eslargissoit
Par amont, si m'abelissoit
Ce qu'ele n'iert pas si overte,
Que la graine en fust descoverte;
Ainçois estoit encore enclose
Entre les foilles de la Rose,
Qui amont droites se levoient,
Et la place dedans emploient.
Ele fu, Diex la benéie,
Assés plus bele et espanie,
Qu'el n'iere avant et plus vermeille
Moult m'esbahi de la merveille
De tant cum el iert embelie;
Et Amors plus et plus me lie,
Et tout adès estraint ses las,
Tant cum g'i oi plus de solas.
Grant piece ai ilec demoré,
Qu'à Bel-Acueil grant amor é,
[p.225]
XXVIII
Comment Bel-Accueil doucement 3483
Mène l'Amant joyeusement
Par le verger pour voir la Rose
Qui lui fut doucereuse chose.
Or je suis chu, ce m'est avis,
De grand enfer en paradis;
Car Bel-Accueil partout me mène
Qui de mon gré faire se peine,
Et quand à la Rose arrivai,
Un peu plus grasse la trouvai,
Et vis qu'elle s'était accrue
Depuis que je ne l'avais vue.
La Rose alors s'élargissait
Par le haut et me ravissait,
Mais sans être à ce point ouverte
Que la graine en fût découverte;
Les feuilles se dressaient tout droit
Et s'arrondissaient en un toit
Qui couvrait le coeur de la Rose
Où la graine encore était close.
Mais je trouvai, Dieu soit béni!
Le bouton plus épanoui,
Plus beau, de couleur plus merveille
Qu'auparavant; c'était merveille
Combien il était embelli!
J'étais là d'extase rempli;
Cependant plus grande est ma joie,
Plus Amour enserre sa proie!
Longtemps je suis là demeuré
De Bel-Accueil énamouré
* * *
[p.226]
Et grant compaignie trovée; 3505
Et quant ge voi qu'il ne me vée
Ne son solas, ne son servise,
Une chose li ai requise,
Qui bien fait à amentevoir:
Sire, fis-ge, sachiés de voir
Que durement sui envieus
D'avoir ung baisier savoreus
De la Rose qui soef flaire;
Et s'il ne vous devoit desplaire,
Ge le vous requerroie en don.
Por Diex, sire, dites-moi don
Se il vous plaist que ge la baise,
Que ce n'iert tant cum vous desplaise.
_Bel-Acueil_.
Amis, dist-il, se Dieu m'aïst,
Se Chastéé ne m'en haïst,
Jà ne vous fust par moi véé;
Mais ge n'ose por Chastéé,
Vers qui ge ne voil pas mesprendre:
Ele me seult tous jors deffendre
Que du baisier congé ne doigne
A nul amant qui m'en semoigne.
Car qui au baisier puet ataindre,
A poine puet à tant remaindre;
Et sachiés bien cui l'en otroie
Le baisier, qu'il a de la proie
Le miex et le plus avenant,
Si a erres du remenant.
[p.227]
Et de sa douce compagnie. 3513
Voyant enfin qu'il ne dénie
Vers moi service ni faveur,
J'osai demander à son coeur
Une chose bien téméraire.
Vous voyez, lui dis-je, mon frère,
Que durement suis envieux
D'avoir un baiser savoureux
De la Rose qui si bon flaire,
Et s'il ne vous devait déplaire,
De vous j'implorerais ce don.
Pour Dieu, Sire, dites-moi donc,
S'il ne vous plaît que je la baise.
Est-il rien là qui vous déplaise?
_Bel-Accueil_.
Ami, Dieu m'aide! en vérité,
Si ne craignais tant Chasteté,
Je vous ferais don de la Rose
Céans; mais Chasteté je n'ose
Tromper en aucune façon
Qui dit toujours en sa leçon
Qu'à nul amant baiser ne donne,
Combien qu'il m'en prie et raisonne.
Car baiser qui peut obtenir
A peine là peut s'en tenir,
Et l'amant à qui l'on octroie
Le baiser, il a de la proie
Le mieux et le plus avenant
Et des arrhes sur le restant.
* * *
[p.228]
_L'Amant_.
Quant ge l'oï ainsinc respondre, 3533
Ge nel' voil plus de ce semondre,
Car gel' cremoie correcier:
L'en ne doit mie homme enchaucier
Outre son gré, n'engoissier trop.
Vous savés bien qu'au premier cop
Ne cope-l'en mie le chesne,
Ne l'en n'a pas le vin de l'esne,
Tant que li pressoirs soit estrois.
Adès me tarda li otrois
Du baisier que tant desiroie;
Mès Venus qui tous dis guerroie
Chastéé, me vint au secors:
Ce est la mere au Diex d'Amors
Qui a secoru maint amant.
Ele tint ung brandon flamant
En sa main destre, dont la flame
A eschauffée mainte dame.
El fu si cointe et si tifée,
El resemblait Déesse ou Fée:
Du grant ator que ele avoit,
Bien puet cognoistre qui la voit,
Qu'el n'ert pas de religion.
Ne feré or pas mencion
De sa robe et de son oré,
Ne de son trecéor doré,
Ne de fermail, ne de corroie,
Espoir que trop i demorroie;
Mès bien sachiés certainement
Qu'ele fu cointe durement,
Et si n'ot point en li d'orgueil.
Venus se trait vers Bel-Acueil,
[p.229]
_L'Amant_.
Lors entendant cette réponse, 3541
A le presser plus je renonce,
De crainte de le courroucer.
Il ne faut personne presser
Ni tourmenter outre mesure;
Du chêne la vaste ceinture
Nul n'a tranché du premier coup,
Et du vin nul ne sait le goût
Si la vendange n'est foulée.
Longtemps eût été reculée
La faveur qui tant me séduit,
Si Vénus, qui toujours poursuit
Chasteté, lors ne fût venue
Aux amants toujours bien venue;
C'est la mère du Dieu d'Amours
Vénus qui vient à mon secours.
Sa dextre brandit une flamme
Dont elle a chauffé mainte dame.
Marquaient ses atours, sa beauté,
Une fée, une déité;
Du reste, sans lui faire injure,
Il ne semblait à sa parure
Qu'elle fût de religion.
Je ne ferai pas mention
De sa robe et de sa bordure,
De son fermail, de sa ceinture,
Ni de son beau tressoir doré,
Car je serais trop encombré.
Mais sachez qu'elle était moult belle
Et gracieuse, et puis qu'en elle
Il n'y avait l'ombre d'orgueil.
Vénus va droit à Bel-Accueil
* * *
[p.230]
Si li a commencié à dire: 3565
_Venus_.
Porquoi vous fetes-vous, biau sire,
Vers cel Amant si dangereus?
D'avoir ung baisier doucereus
Ne li déust estre véés:
Car vous savés bien et véés
Qu'il sert et aime en léauté;
Si a en li assés biauté,
Par quoi est digne d'estre amés.
Véés cum il est acesmés,
Cum il est biaus, cum il est gens,
Et dous et frans à toutes gens;
Et avec ce il n'est pas viex,
Ains est jeunes, dont il vaut miex.
Il n'est dame ne chastelaine
Que ge ne tenisse à vilaine,
S'ele nel' daingnoit aésier
D'avoir ung savoreux besier.
Ne li doit pas estre véés,
Moult iert en li bien emploiés:
Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine,
Et sa bouche n'est pas vilaine,
Ains semble estre faite à estuire
Por solacier et por déduire;
Qu'il a les lèvres vermeilletes,
Et les dens si blanches et netes
Qu'il n'i pert taigne, ne ordure.
Bien est, ce m'est avis, droiture
Que uns baisiers li soit gréés,
Donnés li, se vous m'en créés;
Car tant cum vous plus atendrez,
Tant plus sachiés, de tens perdrez.
* * *
[p.231]