XXVI

Comment l'Amant vient et supplie

Danger que ses torts il oublie,

Pour l'apaiser, et puis ainsi

Humblement lui criait merci.

A Danger vins d'un pas timide

Et de faire ma paix avide,

Mais sans la clôture franchir

Pour ne pas lui désobéir.

* * *

[p.210]

Ge le trové en piés drecié, 3273

Fel par semblant et corrocié,

En sa main ung baston d'espine.

Ge tins vers lui la chiere encline,

Et li dis: Sire, je sui ci

Venus por vous crier merci;

Moult me poise, s'il péust estre,

Dont ge vous fis onques irestre;

Mès or sui prest de l'amender

Si cum vous vodrois commender.

Sans faille Amors le me fist faire,

Dont ge ne puis mon cuer retraire;

Mès jamès jor n'aurai béance

A riens dont vous aies pesance;

Ge voil miex soffrir ma mesaise,

Que faire riens qui vous desplaise.

Or vous requiers que vous aiés

Merci de moi, et apaiés

Vostre ire qui trop m'espoente,

Et ge vous jur et acréante

Que vers vous si me contendrai,

Que jà de riens ne mesprendrai:

Por quoi vous me voilliés gréer

Ce que ne me poés véer.

Voilliés que j'aim tant solement,

Autre chose ne vous demant;

Toutes vos autres volentés

Ferai, se ce me créantés.

Si nel' poés-vous destorber,

Jà ne vous quier de ce lober;

Car j'amerai puisqu'il me siet,

Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet;

Mès ne vodroie por mon pois

D'argent, qu'il fust sus votre pois.

[p.211]

Là seul sur ses pieds il se dresse 3281

Feignant grand' fureur et rudesse,

Brandissant son bâton noueux.

La tête basse et tout honteux

Je lui dis: Vous me voyez, Sire,

Accouru pour pardon vous dire

Et combien je suis attristé

De vous avoir tant irrité.

S'il faut que mon crime j'amende,

Je suis prêt, que Danger commande.

Mais Amour possède mon coeur,

Lui seul est cause de l'erreur.

Mon seul désir est de ne faire

Que ce qui peut vous satisfaire,

Et j'aime mieux cent fois souffrir

Que votre vengeance encourir.

Avoir de moi merci vous prie,

Or, apaisez votre furie

Qui me glace de grand effroi,

Et je vous jure par ma foi

Que je saurai si bien me prendre

Que jamais n'y pourrez reprendre.

Veuillez mon pardon m'octroyer,

Ce ne pouvez me dénier.

Ah! permettez que j'aime encore,

Nulle autre chose je n'implore;

Toutes vos autres volontés

Ferai si ce me permettez.

Ne repoussez pas ma prière;

Jusqu'au bout je serai sincère,

Car ne peut plus qu'aimer mon coeur

Pour mon bien ou pour mon malheur;

Mais pour mon poids d'argent je n'ose

Rien faire qui vous indispose.

* * *

[p.212]

Moult trovai Dangier dur et lent 3307

De pardonner son maltalent;

Et si le m'a-il pardonné

En la fin, tant l'ai sermonné,

Et me dist par parole briéve:

_Dangier_.

Ta requeste riens ne me griéve,

Si ne te voil pas escondire:

Saches ge n'ai vers toi point d'ire.

Se tu aimes, à moi qu'en chaut?

Ce ne me fait ne froit, ne chaut:

Adès aime, mès que tu soies

Loing de mes Roses toutesvoies,

Jà ne te porterai menaie,

Se tu jamès passes la haie.

_L'Amant_.

Ainsinc m'otroia ma requeste;

Et je l'alai conter en heste

A Amis qui s'en esjoï,

Cum bon compains, quant il l'oï.

_Amis_.

Or va, dist-il, bien vostre affaire,

Encor vous sera débonnaire

Dangier qui fait à maint lor bon,

Quant il a monstré son bobon;

S'il iere pris en bonne voine,

Pitié auroit de vostre poine.

Or devés soffrir et atendre

Tant qu'en bon point le puissiés prendre;

[p.213]

Danger hésita longuement 3315

A calmer son ressentiment.

A la fin, je fus si tenace

Qu'il daigna m'accorder ma grâce

Et me répondit brèvement:

_Danger_.

C'est parler raisonnablement,

Et je ne veux pas t'éconduire;

Sache que n'ai vers toi point d'ire.

Que m'importe? Aime s'il le faut,

Ce ne me fait ni froid, ni chaud.

Aime donc; mais fort tu t'exposes

Toutefois trop près de mes Roses,

Et si tu veux mon bras sentir,

Viens-t'en la clôture franchir!

_L'Amant_.

Ainsi m'octroya ma requête.

Et d'Ami lors me mis en quête

Pour lui conter. Quand il l'ouït,

Ce bon compagnon s'éjouit.

_Ami_.

Or va, dit-il, bien votre affaire,

Encor vous sera débonnaire

Danger; maint en a profité

Quï sut flatter sa vanité.

S'il était pris en bonne veine,

Il eût pitié de votre peine,

Car il n'est si féroce coeur

Que n'attendrisse la douleur.

* * *

[p.214]

J'ai bien esprové que l'en vaint, 3333

Par soffrir, felon et refraint.

_L'amant_.

Moult me conforta doucement

Amis, qui mon avancement

Vousist autresi bien cum gié;

Atant ai pris de li congié.

A la haie que Dangier garde

Sui retornés, que moult me tarde

Que le bouton encore voie,

Puis qu'avoir n'en puis autre joie.

Dangier se prent garde sovent

Se ge li tiens bien son convent;

Mès ge resoing si sa menace,

Que n'ai talent que li mefface,

Ains me suis pené longuement

De faire son commandement,

Por li acointier et atraire;

Mès ce me torne à grant contraire

Que sa merci trop me demore:

Si voit-il sovent que ge plore,

Et que ge me plains et sospir,

Por ce qu'il me fait trop cropir

Delez la haie, que ge n'ose

Passer por aler à la Rose.

Tant fis qu'il a certainement

Véu à mon contenement

Qu'Amors malement me justise,

Et qu'il n'i a point de faintise

En moi, ne de desloiauté;

Mès il est de tel cruauté,

Qu'il ne se daingne encor refraindre,

Tant me voie plorer ne plaindre.

* * *

[p.215]

Or sachez souffrir et attendre 3341

Tant qu'en bon point le puissiez prendre.

_L'Amant_.

Moult me conforte doucement

Ami, qui mon contentement

Tout aussi bien que moi désire.

Enfin je dus adieu lui dire

Pour courir bien vite au verger;

Car il faut que malgré Danger

Le bouton encore je voie,

Puisqu'avoir n'en puis autre joie.

Danger, lui, prend garde souvent

Si je viole mon serment;

Mais sa menace est si sévère

Que vouloir n'ai de lui méfaire,

Et me suis peiné longuement

De faire son commandement

Pour le séduire et pour lui plaire.

Cependant je me désespère

D'attendre sa paix si longtemps;

Il ouït mes gémissements

Près la clôture que je n'ose

Passer pour aller à la Rose;

Il me voit soupirer, gémir,

Mais toujours me laisse languir.

Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense,

A cette morne contenance

Combien Dieu d'Amours m'opprimait,

Et que mon âme ne tramait

Ni déloyauté, ni feintise.

Pourtant sa cruauté méprise

Mes larmes et mon déconfort,

Et ne daigne se fondre encor.

* * *

[p.216]

XXVII

Comment Pitié avec Franchise 3365

Allerent par très-belle guise

A Dangier parler por l'Amant,

Qui estoit d'amer en torment.

Si cum j'estoie en ceste pene,

Atant ez-vos que Diex amene

Franchise, et avec li Pitié.

N'i ot onques plus respitié,

A Dangier vont andui tout droit:

Car l'une et l'autre me vodroit

Aidier, s'el pooit, volentiers,

Qu'el voient qu'il en est mestiers.

La parole a première prise

Soe merci dame Franchise,

Et dist:

_Franchise_.

Dangier, se Diex m'amant,

Vous avez tort vers cel Amant

Quant par vous est si mal menez.

Sachiés vous vous en avilés,

Car ge n'ai mie encor apris

Qu'il ait vers vous de riens mespris.

S'Amors le fait par force amer,

Devez le vous por ce blasmer?

Plus i pert-il que vous ne faites,

Qu'il en a maintes poines traites.

Mès Amors ne veut consentir

Que il s'en puisse repentir;

[p.217]

XXVII

Comment Pitié avec Franchise 3373

Allèrent par très-belle guise

A Danger parler pour l'Amant

Qui d'aimer était en tourment.

Comme j'étais en cette peine,

Voilà que Dieu soudain amène

Franchise et Pitié pour m'aider.

Toutes deux alors sans tarder

A Danger tout droit se dirigent,

Car mes maux l'une et l'autre affligent;

Elles viennent secours m'offrir

En me voyant ainsi souffrir.

Première a la parole prise

La compatissante Franchise:

_Franchise_.

Danger, dit-elle, Dieu m'entend.

Vous avez tort envers l'Amant

Que votre rage tant malmène,

Et c'est chose par trop vilaine,

Car je n'ai mie encore appris

Qu'il se soit envers nous mépris.

Or si d'aimer le veut contraindre

Amour, pourquoi donc vous en plaindre?

Las! il est encore plus cruel

Que vous au tendre damoisel.

Amour sans cesse le tourmente

Et ne veut pas qu'il se repente;

* * *

[p.218]

Qui le devrait tout vif larder, 3391

Ne s'en porroit-il pas garder.

Mès, biau sire, que vous avance

De lui faire anui ne grevance?

Avez-vous guerre à lui emprise,

Por ce que il vous aime et prise,

Et que il est vostre subgiez?

S'Amors le tient pris en ses giez,

Et le fait à vous obéir,

Devez le vous por ce haïr?

Ains le déussiés esparnier

Plus qu'ung orguillous pautonnier.

Cortoisie est que l'en sequeure

Celi dont l'en est au desseure[67]:

Moult a dur cueur qui n'amolie,

Quant il trove qui l'en suplie.

_Pitié_.

Pitié respont: C'est vérités,

Engriété vaint humilités;

Et quant trop dure l'engrestié,

C'est felonnie et mavestié.

Dangier, pour ce vous voil requerre

Que vous ne maintenez plus guerre

Vers cel chetis qui languist là,

Qui onques Amors ne guila.

Avis m'est que vous le grevés

Assés plus que vous ne devés;

Qu'il trait trop maie pénitence,

Dès-lors en çà que l'acointance

Bel-Acueil li avés toloite,

Car c'est la riens qu'il plus convoite.

Il iere avant assés troublés,

Mès ore est ses anuis doublés:

[p.219]

Aussi tout vif dût-il brûler 3399

Il ne peut son joug secouer.

Mais, beau sire, que vous avance

De tant lui faire violence?

De vous aimer puisqu'il promet

En bon et fidèle sujet,

Pourquoi lui déclarer la guerre?

En ses lacs si l'a pris naguère

Amour, et le fait vous servir,

Pour ce le devez-vous haïr?

Il faut l'épargner au contraire,

Et mieux qu'un libertin vulgaire;

Toute âme généreuse doit

Secourir plus petit que soi[67].

Moult a dur coeur qui ne se plie

Quand un malheureux le supplie.

_Pitié_.

Pitié répond: C'est vérité;

Malice vainc humilité,

Mais quant la malice est trop dure

Elle devient cruauté pure.

Pour ce, je vous requiers, Danger,

De votre guerre ménager

Envers l'innocente victime

Qu'Amour pour sa droiture estime.

Avis m'est que vous l'éprouvez

Beaucoup plus que vous ne devez.

C'est déjà male pénitence

Que le priver de l'accointance

De Bel-Accueil son confident,

Car il ne convoite rien tant.

Sa peine était déjà bien dure,

Vous avez doublé sa torture;

* * *

[p.220]

Or est-il mort et mal-baillis, 3423

Quant Bel-Acueil li est faillis.

Por quoi li faites tel contraire?

Trop li fesoit Amors mal traire:

Il a tant mal que il n'éust

Mestier de pis, s'il vous pléust.

Or ne l'alés plus gordoiant,

Que vous n'i gaignerés noiant:

Soffrés que Bel-Acueil li face

Dès ores mes aucune grace:

De péchéor miséricorde,

Puis que Franchise s'i accorde,

Et le vous prie et amoneste,

Ne refusés pas sa requeste;

Moult par est fel et deputaire,

Qui por nous deus ne veut riens faire.

_L'Amant_.

Lors ne pot plus Dangier durer,

Ains le convint amésurer.

_Dangier_.

Dames, dist-il, ge ne vous ose

Escondire de cette chose,

Que trop seroit grant vilonnie:

Je voil qu'il ait la compaignie

Bel-Acueil, puis que il vous plaist;

Ge n'i metrai jamès arrest.

_L'Acteur_.

Lors est à Bel-Acueil alée

Franchise la bien emparlée,

Et li a dit cortoisement:

[p.221]

Or, est-il mort, anéanti, 3431

Que Bel-Accueil lui soit ravi.

Amour assez le persécute,

Faut-il encor qu'il soit en butte

A de plus grands malheurs? Hélas!

Les grandir vous ne sauriez pas;

C'est cruauté bien inutile,

Laissez-le donc aimer tranquille.

Franchise et ses voeux exaucez,

Bel-Accueil désormais laissez

Qu'aucune grâce il lui accorde,

A tout pécheur miséricorde.

Moult est trop cruel et félon

Qui refuse à nous un pardon;

Qu'au moins pour nous Danger le fasse.

Nous vous le demandons en grâce.

_L'Amant_.

Danger ne peut plus refuser;

Lors il consent à s'apaiser.

_Danger_.

Dame, dit-il, je ne vous ose

Éconduire pour cette chose,

Car ce serait par trop félon.

Je lui rends son gent compagnon

Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire.

Je n'y veux plus défense faire.

_L'Auteur_.

Adonc à Bel-Accueil d'aller

Franchise au séduisant parler.

Et lors de sa voix la plus tendre:

* * *

[p.222]

_Franchise_.

Trop vous estes de cel Amant, 3450

Bel-Acueil, grant piece eslongniés,

Que regarder ne le daigniés;

Moult a esté pensis et tristes,

Puis cele hore que nel' véistes.

Or pensez de li conjoïr,

Se de m'amor voulés joïr,

Et de faire sa volenté:

Sachiés que nous avons denté

Entre moi et Pitié, Dangier

Qui vous en faisoit estrangier.

_Bel-Acueil_.

Je ferai quanque vous vodrois,

Fet Bel-Acueil, car il est drois,

Puis que Dangier l'a otroié.

_L'Amant_.

Lors le m'a Franchise envoié.

Bel-Acueil au commencement

Me salua moult doucement:

S'il ot esté vers moi iriés,

Ne se fu de riens empiriés,

Ains me monstra plus bel semblant

Qu'il n'avoit onques fait devant.

Il m'a lores par la main pris

Por mener dedans le porpris

Que Dangier m'avoit chalongié:

Or oi d'aler par tout congié.

* * *

[p.223]

_Franchise_.

Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458

Bel-Accueil, loin de votre amant,

Sans le regarder seulement?

Son âme est sombre et abattue

Loin de vous et de votre vue.

Si vous tenez à mon amour,

A lui revenez sans séjour,

Et faites tout pour lui complaire;

Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire

Que Danger ne fût courroucé,

Qui loin de vous l'avait chassé.

_Bel-Accueil_.

Je ferai selon votre guise,

Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise,

Puisque Danger l'a octroyé.

_L'Amant_.

Lors me l'a Franchise envoyé.

Moult doucement, à sa venue,

Bel-Accueil d'abord me salue.

Contre moi s'il fut courroucé,

Son courroux s'était effacé,

Car il me fit meilleur visage

Qu'autrefois même avant l'orage.

Alors il m'a par la main pris

Pour mener dedans le pourpris

Dont Danger m'interdit l'entrée,

Et je vais partout où m'agrée.

* * *

[p.224]

XXVIII

Comment Bel-Acueil doucement 3475

Maine l'Amant joyeusement

Au vergier pour véoir la Rose,

Qui luy fut doulcereuse chose.

Or sui chéois, ce m'est avis,

De grant enfer en paradis;

Car Bel-Acueil par tout me moine,

Qui de mon gré faire se poine.

Si cum j'oi la Rose aprochée,

Ung poi la trovai engroissée,

Et vi qu'ele iere plus créue

Que ge ne l'avoie véue.

La Rose auques s'eslargissoit

Par amont, si m'abelissoit

Ce qu'ele n'iert pas si overte,

Que la graine en fust descoverte;

Ainçois estoit encore enclose

Entre les foilles de la Rose,

Qui amont droites se levoient,

Et la place dedans emploient.

Ele fu, Diex la benéie,

Assés plus bele et espanie,

Qu'el n'iere avant et plus vermeille

Moult m'esbahi de la merveille

De tant cum el iert embelie;

Et Amors plus et plus me lie,

Et tout adès estraint ses las,

Tant cum g'i oi plus de solas.

Grant piece ai ilec demoré,

Qu'à Bel-Acueil grant amor é,

[p.225]

XXVIII

Comment Bel-Accueil doucement 3483

Mène l'Amant joyeusement

Par le verger pour voir la Rose

Qui lui fut doucereuse chose.

Or je suis chu, ce m'est avis,

De grand enfer en paradis;

Car Bel-Accueil partout me mène

Qui de mon gré faire se peine,

Et quand à la Rose arrivai,

Un peu plus grasse la trouvai,

Et vis qu'elle s'était accrue

Depuis que je ne l'avais vue.

La Rose alors s'élargissait

Par le haut et me ravissait,

Mais sans être à ce point ouverte

Que la graine en fût découverte;

Les feuilles se dressaient tout droit

Et s'arrondissaient en un toit

Qui couvrait le coeur de la Rose

Où la graine encore était close.

Mais je trouvai, Dieu soit béni!

Le bouton plus épanoui,

Plus beau, de couleur plus merveille

Qu'auparavant; c'était merveille

Combien il était embelli!

J'étais là d'extase rempli;

Cependant plus grande est ma joie,

Plus Amour enserre sa proie!

Longtemps je suis là demeuré

De Bel-Accueil énamouré

* * *

[p.226]

Et grant compaignie trovée; 3505

Et quant ge voi qu'il ne me vée

Ne son solas, ne son servise,

Une chose li ai requise,

Qui bien fait à amentevoir:

Sire, fis-ge, sachiés de voir

Que durement sui envieus

D'avoir ung baisier savoreus

De la Rose qui soef flaire;

Et s'il ne vous devoit desplaire,

Ge le vous requerroie en don.

Por Diex, sire, dites-moi don

Se il vous plaist que ge la baise,

Que ce n'iert tant cum vous desplaise.

_Bel-Acueil_.

Amis, dist-il, se Dieu m'aïst,

Se Chastéé ne m'en haïst,

Jà ne vous fust par moi véé;

Mais ge n'ose por Chastéé,

Vers qui ge ne voil pas mesprendre:

Ele me seult tous jors deffendre

Que du baisier congé ne doigne

A nul amant qui m'en semoigne.

Car qui au baisier puet ataindre,

A poine puet à tant remaindre;

Et sachiés bien cui l'en otroie

Le baisier, qu'il a de la proie

Le miex et le plus avenant,

Si a erres du remenant.

[p.227]

Et de sa douce compagnie. 3513

Voyant enfin qu'il ne dénie

Vers moi service ni faveur,

J'osai demander à son coeur

Une chose bien téméraire.

Vous voyez, lui dis-je, mon frère,

Que durement suis envieux

D'avoir un baiser savoureux

De la Rose qui si bon flaire,

Et s'il ne vous devait déplaire,

De vous j'implorerais ce don.

Pour Dieu, Sire, dites-moi donc,

S'il ne vous plaît que je la baise.

Est-il rien là qui vous déplaise?

_Bel-Accueil_.

Ami, Dieu m'aide! en vérité,

Si ne craignais tant Chasteté,

Je vous ferais don de la Rose

Céans; mais Chasteté je n'ose

Tromper en aucune façon

Qui dit toujours en sa leçon

Qu'à nul amant baiser ne donne,

Combien qu'il m'en prie et raisonne.

Car baiser qui peut obtenir

A peine là peut s'en tenir,

Et l'amant à qui l'on octroie

Le baiser, il a de la proie

Le mieux et le plus avenant

Et des arrhes sur le restant.

* * *

[p.228]

_L'Amant_.

Quant ge l'oï ainsinc respondre, 3533

Ge nel' voil plus de ce semondre,

Car gel' cremoie correcier:

L'en ne doit mie homme enchaucier

Outre son gré, n'engoissier trop.

Vous savés bien qu'au premier cop

Ne cope-l'en mie le chesne,

Ne l'en n'a pas le vin de l'esne,

Tant que li pressoirs soit estrois.

Adès me tarda li otrois

Du baisier que tant desiroie;

Mès Venus qui tous dis guerroie

Chastéé, me vint au secors:

Ce est la mere au Diex d'Amors

Qui a secoru maint amant.

Ele tint ung brandon flamant

En sa main destre, dont la flame

A eschauffée mainte dame.

El fu si cointe et si tifée,

El resemblait Déesse ou Fée:

Du grant ator que ele avoit,

Bien puet cognoistre qui la voit,

Qu'el n'ert pas de religion.

Ne feré or pas mencion

De sa robe et de son oré,

Ne de son trecéor doré,

Ne de fermail, ne de corroie,

Espoir que trop i demorroie;

Mès bien sachiés certainement

Qu'ele fu cointe durement,

Et si n'ot point en li d'orgueil.

Venus se trait vers Bel-Acueil,

[p.229]

_L'Amant_.

Lors entendant cette réponse, 3541

A le presser plus je renonce,

De crainte de le courroucer.

Il ne faut personne presser

Ni tourmenter outre mesure;

Du chêne la vaste ceinture

Nul n'a tranché du premier coup,

Et du vin nul ne sait le goût

Si la vendange n'est foulée.

Longtemps eût été reculée

La faveur qui tant me séduit,

Si Vénus, qui toujours poursuit

Chasteté, lors ne fût venue

Aux amants toujours bien venue;

C'est la mère du Dieu d'Amours

Vénus qui vient à mon secours.

Sa dextre brandit une flamme

Dont elle a chauffé mainte dame.

Marquaient ses atours, sa beauté,

Une fée, une déité;

Du reste, sans lui faire injure,

Il ne semblait à sa parure

Qu'elle fût de religion.

Je ne ferai pas mention

De sa robe et de sa bordure,

De son fermail, de sa ceinture,

Ni de son beau tressoir doré,

Car je serais trop encombré.

Mais sachez qu'elle était moult belle

Et gracieuse, et puis qu'en elle

Il n'y avait l'ombre d'orgueil.

Vénus va droit à Bel-Accueil

* * *

[p.230]

Si li a commencié à dire: 3565

_Venus_.

Porquoi vous fetes-vous, biau sire,

Vers cel Amant si dangereus?

D'avoir ung baisier doucereus

Ne li déust estre véés:

Car vous savés bien et véés

Qu'il sert et aime en léauté;

Si a en li assés biauté,

Par quoi est digne d'estre amés.

Véés cum il est acesmés,

Cum il est biaus, cum il est gens,

Et dous et frans à toutes gens;

Et avec ce il n'est pas viex,

Ains est jeunes, dont il vaut miex.

Il n'est dame ne chastelaine

Que ge ne tenisse à vilaine,

S'ele nel' daingnoit aésier

D'avoir ung savoreux besier.

Ne li doit pas estre véés,

Moult iert en li bien emploiés:

Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine,

Et sa bouche n'est pas vilaine,

Ains semble estre faite à estuire

Por solacier et por déduire;

Qu'il a les lèvres vermeilletes,

Et les dens si blanches et netes

Qu'il n'i pert taigne, ne ordure.

Bien est, ce m'est avis, droiture

Que uns baisiers li soit gréés,

Donnés li, se vous m'en créés;

Car tant cum vous plus atendrez,

Tant plus sachiés, de tens perdrez.

* * *

[p.231]

Le roman de la rose - Tome I · 第 110 / 150 题