Comment Narcisse, qui se mire
A la fontaine, tant soupire
Par amour, qu'il se fait partir
L'âme du corps sans départir.
Quant il vit dans l'eau claire et nette
Son front, son nez, et sa bouchete,
Il resta soudain ébahi,
Car son ombre l'avait trahi
* * *
[p.100]
Que cuida véoir la figure 1547
D'ung enfant bel à desmesure.
Lors se sot bien Amors vengier
Du grant orguel et du dangier
Que Narcisus li ot mené.
Lors li fu bien guerredoné,
Qu'il musa tant à la fontaine,
Qu'il ama son umbre demaine,
Si en fu mors à la parclose.
Ce est la somme de la chose:
Car quant il vit qu'il ne porroit
Acomplir ce qu'il desirroit,
Et qu'il i fu si pris par sort,
Qu'il n'en pooit avoir confort
En nule guise, n'en nul sens,
Il perdi d'ire tout le sens,
Et fu mors en poi de termine.
Ainsinc si ot de la meschine
Qu'il avoit d'amors escondite,
Son guerredon et sa merite.
Dames, cest exemple aprenés,
Qui vers vos amis mesprenés;
Car se vous les lessiés morir,
Diex le vous sara bien merir.
Quant li escris m'ot fait savoir
Que ce estoit tretout por voir
La fontaine au biau Narcisus,
Je m'en trais lors ung poi en sus,
Que dedens n'osai regarder,
Ains commençai à coarder,
Quant de Narcisus me sovint,
Cui malement en mesavint;
Mès ge me pensai qu'asséur,
Sans paor de mavés éur,
[p.101]
En lui faisant voir la figure 1547
D'une enfant belle sans mesure.
Pour punir Narcisse et le deuil
Qu'il avait fait et son orgueil,
Amour alors tint sa vengeance
Et lui donna sa récompense.
Au bord de l'eau Narcisse heureux
Resta de son ombre amoureux,
Et de sa mort ce fut la cause.
Voici le détail de la chose:
Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait
Accomplir ce qu'il désirait,
Lorsqu'il comprit à sa souffrance
Qu'il n'aurait jamais jouissance
En nul sens, en nulle façon,
Il perdit d'ire la raison
Et de mourir ne larda guère.
Ainsi s'exauça la prière
De cette amante dont un jour
Il avait méprisé l'amour.
Vous, envers vos amis cruelles,
Dames, retenez ces modèles;
Car si vous les laissiez mourir,
Dieu saurait bien vous en punir.
Quand je connus par cet indice
Que la fontaine de Narcisse
C'était, mon premier mouvement
Fut de m'enfuir en ce moment
Sans regarder l'onde trompeuse;
Car alors l'aventure affreuse
De Narcisse m'épouvantait
Qui mort si malement était.
Pourtant il me vint la pensée
Que ma crainte était insensée,
* * *
[p.102]
A la fontaine aler pooie, 1581
Por folie m'en esmaioie.
De la fontaine m'apressai,
Quant ge fui près, si m'abessai
Por véoir l'iaue qui coroit,
Et la gravele qui paroit[36]
Au fons plus clere qu'argens fins,
De la fontaine c'est la fins.
En tout le monde n'ot si bele,
L'iaue est tousdis fresche et novele,
Qui nuit et jor sourt à grans ondes
Par deux doiz creuses et parfondes.
Tout entour point l'erbe menue,
Qui vient por l'iaue espesse et drue,
Et en iver ne puet morir
Ne que l'iaue ne puet tarir.
Où fons de la fontaine aval,
Avoit deux pierres de cristal
Qu'à grande entente remirai,
Et une chose vous dirai,
Qu'à merveilles, ce cuit, tenrés
Tout maintenant que vous l'orrés.
Quant li solaus qui tout aguete,
Ses rais en la fontaine giete,
Et la clartés aval descent,
Lors perent colors plus de cent
Où cristal, qui por le soleil
Devient ynde, jaune et vermeil:
Si ot le cristal merveilleus
Itel force que tous li leus,
Arbres et flors et quanqu'aorne
Li vergiers, i pert tout aorne,
Et por faire la chose entendre,
Un essample vous veil aprendre.
[p.103]
Que j'étais fou de m'effrayer 1581
Et pouvais bien en essayer.
Alors donc, reprenant courage,
Je me baissai sur le rivage,
Afin de voir l'eau qui courait
Et la gravele qui parait
Le fond, plus qu'argent claire et fine;
La fontaine là se termine.
Au monde il n'est rien de si beau!
Le flot toujours frais et nouveau
Sourd nuit et jour à grandes ondes
Par deux rigoles moult profondes.
Jamais la source ne tarit;
Le froid en hiver n'y sévit,
Et tout autour l'herbe menue
Par l'eau s'étale épaisse et drue.
Au fond de la fontaine aval
Brillent deux pierres de cristal
Que longtemps étonné j'admire;
Or une chose vais vous dire
Que pour merveilleuse tiendrez
Sans nul doute quand l'ouïrez.
Lorsque le soleil, qui tout guette,
Ses rais en la fontaine jette,
Et qu'aval la clarté descend,
On voit de couleurs plus de cent
Nuancer le cristal limpide,
Vermeil, azur, jaune splendide.
Telle du cristal merveilleux
Est la vertu, que tous les lieux,
Arbres et fleurs qui embellissent
Ce beau verger, s'y réfléchissent.
Pour la chose mieux expliquer,
Un exemple vais appliquer.
* * *
[p.104]
Ainsinc cum li miréors montre 1615
Les choses qui li sunt encontre,
Et y voit-l'en sans coverture
Et lor color, et lor figure;
Tretout ausinc vous dis por voir,
Que li cristal, sans décevoir,
Tout l'estre du vergier accusent
A ceus qui dedens l'iaue musent:
Car tous jours quelque part qu'il soient,
L'une moitié du vergier voient;
Et s'il se tornent maintenant,
Pueent véoir le remenant.
Si n'i a si petite chose,
Tant reposte, ne tant enclose,
Dont démonstrance n'i soit faite,
Cum s'ele iert es cristaus portraite.
C'est li miréoirs périlleus,
Où Narcisus li orguilleus
Mira sa face et ses yex vers,
Dont il jut puis mors tout envers.
Qui en cel miréor se mire,
Ne puet avoir garant de mire,
Que tel chose à ses yex ne voie,
Qui d'amer l'a tost mis en voie.
Maint vaillant homme a mis à glaive
Cis miréors, car li plus saive,
Li plus preus, li miex afetié
I sunt tost pris et aguetié.
Ci sourt as gens novele rage,
Ici se changent li corage;
Ci n'a mestier, sens, ne mesure,
Ci est d'amer volenté pure;
Ci ne se set conseiller nus,
Car Cupido li fils Venus,
[p.105]
De même qu'un miroir nous montre 1615
Tous les objets mis à l'encontre,
Et reproduit exactement
Forme, couleur, ajustement,
Telle au cristal chaque facette
Dans ses moindres détails reflète
Tout le verger délicieux;
Car sitôt que tombent les yeux
Dessus, de quelque point qu'ils soient,
Une moitié du verger voient,
Et s'ils se tournent maintenant
Ils aperçoivent le restant.
Or n'est-il si petite chose,
Si cachée et si bien enclose,
Que ne nous montrent ces cristaux
Comme pourtraites dans les eaux.
C'est en cette onde périlleuse
Que mira sa face orgueilleuse
Le fier Narcisse et ses yeux vairs
Dont il chut mort tout à l'envers.
Malheur à celui qui se mire
En ce miroir, car le délire
D'amour s'empare de son coeur
Et n'est remède à sa douleur.
Que de vaillants ont eu la vie
Par ce miroir fatal ravie!
Le plus rusé, le plus prudent,
Le plus sage est pris et se rend.
Saisi d'une incroyable rage,
L'esprit s'égare malgré l'âge;
Rien n'y fait, ni sens, ni pudeur,
Car c'est l'amour et sa fureur;
Tous à lutter perdent leur peine,
Car tout autour de la fontaine,
* * *
[p.106]
Sema ici d'Amors la graine 1649
Qui toute a çainte la fontaine;
Et fist ses las environ tendre,
Et ses engins i mist por prendre
Damoiseles et Damoisiaus,
Qu'Amors ne velt autres oisiaus.
Por la graine qui fu semée,
Fu cele fontaine clamée
La Fontaine d'Amors par droit,
Dont plusors ont en maint endroit
Parlé, en romans et en livre;
Mais jamès n'orrez miex descrivre
La verité de la matere,
Cum ge la vous vodré retrere.
Adès me plot à demorer
A la fontaine, et remirer
Les deus cristaus qui me monstroient
Mil choses qui ilec estoient.
Mès de fort hore m'i miré:
Las! tant en ai puis souspiré!
Cis miréors m'a décéu;
Se j'éusse avant cognéu
Quex sa force ert et sa vertu,
Ne m'i fusse jà embatu:
Car meintenant où las chaï
Qui meint homme ont pris et traï.
Où miroer entre mil choses,
Choisi rosiers chargiés de roses,
Qui estoient en ung détor
D'une haie clos tout entor:
Adont m'en prist si grant envie,
Que ne laissasse por Pavie,
Ne por Paris, que ge n'alasse
Là où ge vi la greignor masse.
[p.107]
Le fils de Vénus, Cupidon, 1649
Sema d'Amour graine à foison,
Et fit ses lacs environ tendre
Et ses engins y mit pour prendre
Damoiselles et damoiseaux;
Amour ne chasse autres oiseaux.
Pour la graine qui fut semée,
Cette fontaine fut nommée
Fontaine d'Amour à bon droit,
Que plusieurs ont en maint endroit
Décrite en roman comme en conte;
Mais jamais n'ouïrez, je compte,
Comme en ce livre peinte elle est
La verité sur ce sujet.
Lors, sans pouvoir quitter la rive,
Ma vue admirait attentive
Sur les cristaux et tour à tour
Toutes les beautés d'alentour.
Trop longtemps je goûtai ces charmes;
Combien m'ont-ils coûtés de larmes
Depuis, hélas! car m'a déçu
Ce miroir, et si j'avais su
Quel était son pouvoir funeste,
Je l'aurais fui comme la peste;
Et maintenant je suis tombé
Où tant d'autres ont succombé!
Au miroir, entre mille choses,
J'élus rosiers chargés de roses
Qui se trouvaient en un détour
D'une haie enclos tout autour.
Ils me faisaient si grande envie
Qu'on m'eût en vain offert Pavie
Ou Paris, pour ne pas aller
Le plus gros buisson contempler.
* * *
[p.108]
Quant cele rage m'ot si pris, 1683
Dont maint ont esté entrepris,
Vers les rosiers tantost me très;
Et sachiés que quant g'en fui près,
L'oudor des roses savorées
M'entra ens jusques es corées,
Que por noient fusse embasmés:
Se assailli ou mesamés
Ne cremisse estre, g'en cuillisse,
Au mains une que ge tenisse
En ma main, por l'odor sentir;
Mès paor oi du repentir:
Car il en péust de legier
Peser au seignor du vergier.
Des roses i ot grans monciaus,
Si beles ne vit homs sous ciaus;
Boutons i ot petis et clos,
Et tiex qui sunt ung poi plus gros.
Si en i ot d'autre moison
Qui se traient à lor soison,
Et s'aprestoient d'espanir,
Et cil ne font pas à haïr.
Les roses overtes et lées
Sunt en ung jor toutes alées;
Mès li bouton durent tuit frois
A tout le mains deux jors ou trois.
Icil bouton forment me plurent,
Oncques plus bel nul leu ne crurent.
Qui en porroit ung acroichier,
Il le devroit avoir moult chier;
S'ung chapel en péusse avoir,
Je n'en préisse nul avoir.
Entre ces boutons en eslui
Ung si très-bel, qu'envers celui
[p.109]
Quand m'eut ainsi pris cette rage 1683
Dont maint a subi le ravage,
Vers les rosiers me dirigeai.
Sachez que quand j'en approchai,
L'odeur suave des broussailles
Me pénétra jusqu'aux entrailles,
Et j'en étais comme embaumé.
N'était la peur d'être blâmé
Ou saisi, j'aurais, mais je n'ose,
Cueilli de ma main une rose,
Pour au moins son odeur sentir;
Mais j'avais peur du repentir,
Car de ce beau verger le maître
S'en fut moult courroucé peut-être.
Je vis de roses grands monceaux,
Mille boutons petits et gros
Et maintes fleurs encore closes.
Ci-bas il n'est si belles roses!
D'autres étaient à grand' foison
Qui touchaient presque à leur saison,
Mais pas encore épanouies;
Celles-là sont les moins haïes.
Car les roses au large sein
N'ont guère à vivre qu'un matin,
Tandis que celles fraîches nées
Ont encor deux ou trois journées.
Ces jolis boutons j'admirais
Comme en nul lieu n'en crut jamais;
Heureux qui pourrait en prendre une!
Comme j'envierais sa fortune!
Et pour en être couronné,
J'aurais à l'instant tout donné.
Entre toutes j'en choisis une
Si belle, que près d'elle aucune
* * *
[p.110]
Nus des autres riens ne prisié, 1717
Puis que ge l'oi bien avisié:
Car une color l'enlumine,
Qui est si vermeille et si fine,
Com Nature la pot plus faire.
Des foilles i ot quatre paire
Que Nature par grant mestire
I ot assises tire à tire.
La coe ot droite comme jons,
Et par dessus siet li boutons,
Si qu'il ne cline, ne ne pent.
L'odor de lui entor s'espent;
La soatime qui en ist,
Toute la place replenist.
Quant ge le senti si flairier,
Ge n'oi talent de repairier,
Ains m'aprochasse por le prendre
Se g'i osasse la main tendre.
Mès chardon felon et poignant
M'en aloient moult esloignant;
Espines tranchans et aguës,
Orties et ronces crochuës
Ne me lessierent avant traire,
Que je m'en cremoie mal faire.
[p.111]
A son égal je ne prisai. 1717
A juste titre l'avisai,
Car une couleur l'enlumine
Qui est aussi vermeille et fine
Que Nature jamais n'en fit;
Avec grand art elle y assit
De feuilles quatre belles paires,
Côte à côte fermes et fières.
La queue est droite comme un jonc
Et par dessus sied le bouton
Qui point ne pend ni ne s'incline,
Et son odeur suave et fine
Tout à l'entour de lui s'épand,
Toute la place remplissant.
Sitôt que je sentis la rose,
Je ne rêvai plus qu'une chose,
M'en approcher et la cueillir;
Mais n'osait ma main la saisir,
Car les ronces et les épines,
Autour dressant leurs pointes fines,
M'arrêtaient; les chardons aigus,
Les houx, cent arbrisseaux crochus
Menaçaient la main téméraire,
Et trop craignais-je mal m'y faire.
* * *
[p.112]
XIII
Ci dit l'Aucteur coment Amours[37] 1741
Trait à l'Amant qui pour les flours
S'estoit el vergier embatu,
Pour le bouton qu'il a sentu,
Qu'il en cuida tant aprochier,
Qu'il le péust à lui sachier;
Mez ne s'osoit traire en avant,
Car Amours l'aloit espiant.
Li Diex d'Amors qui, l'arc tendu,
Avoit toute jor atendu
A moi porsivre et espier,
S'iert arrestez lez ung figuier;
Et quant il ot apercéu
Que j'avoie ainsinc esléu
Ce bouton qui plus me plesoit
Que nus des autres ne fesoit,
Il a tantost pris une floiche,
Et quant la corde fu en coiche,
Il entesa jusqu'à l'oreille
L'arc qui estoit fort à merveille,
Et trait à moi par tel devise,
Que parmi l'oel m'a où cuer mise
La sajete par grant roidor:
Adonc me prist une froidor,
Dont ge dessous chaut peliçon
Oi puis sentu mainte friçon.
Quant j'oi ainsinc esté bersés,
A terre fui tantost versés;
Li cors me faut, li cuers me ment,
Pasmé jui iluec longuement.
[p.113]
XIII
Ici l'Auteur nous dit comment[3] 1741
Le Dieu d'Amours perce l'Amant,
Dans le verger près de la Rose,
Au moment où il se dispose
A tirer et cueillir la fleur,
Enivré par la douce odeur;
Mais sans contenter son envie
Car Amour est là qui l'épie.
Le Dieu d'Amours qui, l'arc tendu,
N'avait pas un instant perdu,
L'oeil au guet, à suivre ma trace,
Près d'un figuier prit enfin place;
Puis, saisissant l'occasion
Où je restais d'émotion
Devant la rose préférée
Et si ardemment désirée,
Soudain une flèche il brandit,
La corde dans la coche mit,
Et bandant jusqu'à son oreille
L'arc qui était fort à merveille,
Avec telle adresse il tira,
Que jusqu'au coeur me pénétra
Par l'oeil cette flèche acérée.
Adonc une sueur glacée
Me prit sous mon chaud pelisson,
Et j'ai senti maint grand frisson.
De cette flèche meurtrière
Atteint, je tombai sur la terre;
Soudain mon coeur avait failli,
Et mes genoux avaient fléchi,
* * *
[p.114]
Et quant ge vins de pasmoison, 1771
Et j'oi mon sens et ma roison,
Je fui moult vains, et si cuidié
Grant fez de sanc avoir vuidié;
Mès la sajete qui m'ot point,
Ne trait onques sanc de moi point,
Ains fu la plaie toute soiche.
Je pris lors à deux mains la floiche,
Et la commençai à tirer,
Et en tirant à souspirer;
Et tant tirai, que j'amené
Le fust à moi tout empené.
Mais la sajete barbelée,
Qui Biautés estoit apelée,
Fu si dedens mon cuer fichie,
Qu'el n'en pot estre hors sachie,
Ainçois remest li fers dedans[38],
Que n'en issi goute de sans.
Angoisseux fui moult et troublez
Por le péril qui fu doublez;
Ne soi que faire ne que dire,
Ne de ma plaie où trover mire;
Que par herbe, ne par racine,
N'en atendoie médecine.
Vers le bouton tant me tréoit
Mes cuers, que aillors ne béoit:
Se ge l'éusse en ma baillie,
Il m'éust rendue la vie;
Le véoir sans plus et l'odor
M'alejeoient moult ma dolor.
Ge me commençai lors à traire
Vers le bouton qui soef flaire;
Mès Amors ot jà recovrée
Une autre floiche à or ovrée.
[p.115]
Je gisais là sans connaissance 1771
Dans une longue défaillance.
Revenu de ma pamoison,
Quand j'eus mon sens et ma raison,
J'étais si faible que sans doute
Mon sang s'écoulait goutte à goutte.
Mais non, le trait qui m'a percé
Goutte de sang n'avait versé,
Et la plaie était toute sèche.
Lors, à deux mains, je pris la flèche,
Et commençai à la tirer,
Et en tirant à soupirer,
Et tant tirai qu'enfin l'enture
Seule amenai de ma blessure.
Mais le dard de fer barbelé,
Beauté qu'on avait appelé,
Dans mon coeur avec tant de force
Était fiché, qu'en vain m'efforce;
Toujours le fer dedans restait[38]
Et de sang goutte ne sortait.
Grands sont mon angoisse et mon trouble
Car le péril est ainsi double.
Je restai muet, incertain,
Car où trouver un médecin,
De quelle herbe, quelle racine
Tirer remède ou médecine?
Et tant le bouton attirait
Mon coeur, qu'ailleurs il n'aspirait.
Posséder cette fleur chérie
M'eût à coup sûr rendu la vie;
Car la voir, sans plus, et sentir,
Suffit à mon mal adoucir.
Je me traîne lors à grand'peine
Vers la Rose à la douce haleine;
* * *
[p.116]
Simplece ot nom: c'iert la seconde 1805
Qui maint homme parmi le monde
Et mainte fame a fait amer.
Quant Amors me vit aprimer,
Il trait à moi sans menacier,
La floiche où n'ot fer ne acier,
Si que par l'oel où corps m'entra
La sajete qui n'en istra,
Ce cuit, jamès par homme né;
Car au tirer en amené
Le fust à moi sans nul contens,
Mès la sajete remest ens.
Or sachiés bien de vérité,
Que se j'avoie avant esté
Du bouton bien entalentés,
Or fu graindre ma volentés.
Et quant li maus plus m'angoissoit,
Et la volentés me croissoit
Tousjours d'aler à la rosete
Qui oloit miex que violete:
Si m'en venist miex réuser,
Mès ne pooie refuser
Ce que mes cuers me commandoit.
Tout adès là où il tendoit
Me covenoit aler par force;
Mès li archiers qui moult s'efforce
De moi grever et moult se paine,
Ne m'i lest mie aler sans paine;
Ains m'a fait, por miex afoler,
La tierce floiche où cors voler,
Qui Cortoisie iert apelée.
La plaie fu parfonde et lée,
Si me convint chéoir pasmé
Desous ung olivier ramé[39]:
[p.117]
Mais Amour a déjà tiré 1805
Une autre flèche d'or ouvré.
Simplesse a nom. C'est la seconde
Qui maint homme parmi le monde
Et mainte femme a fait aimer.
Amour soudain, sans me sommer,
Quand il s'aperçoit que j'approche,
La flèche d'or sur moi décoche.
Par l'oeil en mon corps elle entra,
Et, je pense, n'en sortira
Jamais, pour nulle force humaine;
Car en la tirant je n'amène
Que le fût devers moi céans,
Et le dard est resté dedans.
Or, sachez la vérité pure;
Avant, si j'étais d'aventure
De ce bouton bien désireux,
Mon désir devint plus fougueux
Encore, et croissait à mesure
Que plus grande était ma torture.
Mieux que violette sentait
La rosette et mon coeur tirait.
Mieux eût valu prendre la fuite,
Mais las! à refuser j'hésite
Ce que me commande mon coeur.
Là, tout droit où tend son ardeur
Il me convient aller par force;
Mais l'archer est là qui s'efforce
Et bien s'applique à me percer
Sans me permettre d'avancer.
Et la troisième flèche vole
Et mieux encor mon coeur affole,
Car c'est Courtoisie au doux nom.
Je viens tomber en pamoison
* * *
[p.118]
Grant piece i jui sans remuer. 1839
Quant ge me poi esvertuer,
Ge pris la floiche, si osté
Le fust qui ert en mon costé;
Mès la sajete n'en poi traire
Por riens que ge péusse faire.
En mon séant lores m'assis,
Moult angoisseus et moult pensis;
Moult me destraint icele plaie,
Et me semont que ge me traie
Vers le bouton qui m'atalente.
Mès li archier me represente
Une autre floiche de grant guise:
La quarte fu, s'ot nom Franchise.
Ce me doit bien espoenter,
Qu'eschaudés doit iaue douter;
Mès grant chose a en estovoir,
Se ge véisse ilec plovoir
Quarriaus et pierres pelle-melle
Ausinc espés comme chiet grelle,
Estéust-il que g'i alasse:
Amors qui toutes choses passe,
Me donnoit cuer et hardement
De faire son commandement.
Ge me sui lors en piés dreciés,
Fiébles et vains cum hons bleciés,
Et m'efforçai moult de marchier
(Onques nel' lessai por l'archier)
Vers le rosier où mes cuers tent;
Mès espines i avoit tant,
Chardons et ronces c'onques n'oi
Pooir de passer l'espinoi,
[p.119]
D'un olivier sous la ramure[39]; 1839
Cette fois large est la blessure.
Longtemps je gis sans remuer,
Et quand je peux m'évertuer
Je prends la flèche pour l'extraire;
Mais pour rien que je pusse faire,
Le dard en mon flanc est resté,
Et j'ai le fût tout seul ôté.
Sur mon séant lors je me dresse,
Dévorant ma sombre tristesse;
Je vois qu'il me faut moult souffrir,
Car la plaie accroit mon désir
De cueillir la divine rose;
Et cependant l'archer dispose
Encore un trait de grand'beauté.
Je dus bien être épouvanté,
Car échaudé l'eau froide avise;
Ce quatrième a nom Franchise.
Mais de rien n'étais soucieux,
Et devant moi j'aurais des cieux
Vu pleuvoir flèches pêle-mêle,
Glaives, rochers, dru comme grêle,
J'eusse voulu la rose avoir.
D'Amour le suprême pouvoir
Me donnait et coeur et courage
De braver ses coups et sa rage.
Alors sur mes pieds medressai,
Faible, abattu, comme un blessé;
De l'archer bravant la menace,
Je me traînai parmi la place
Vers le rosier où mon coeur tend.
Mais épines y avait tant,
Ronces, chardons à pointe dure,
Que trop forte était la clôture
* * *
[p.120]
Si qu'au bouton poïsse ataindre. 1871
Lez la haie m'estut remaindre
Qui as rosiers estoit joignant,
Fete d'espines moult poignant;
Mès moult bel me fu dont j'estoie
Si près que du bouton sentoie
La douce odor qui en issoit,
Et durement m'abelissoit
Ce que gel' véoie à bandon;
S'en avoie tel guerredon,
Que mes maus en entr'oblioie,
Por le délit et por la joie.
Moult fui garis, moult fui aése,
Jamès n'iert riens qui tant me plese
Cum estre illecques à séjor;
N'en quéisse partir nul jor.
Quant j'oi illec esté grant piece,
Le Diex d'Amors qui tout depiece
Mon cuer dont il a fait bersaut,
Me redonne ung novel assaut,
Et trait por moi metre à meschief
Une autre floiche de rechief,
Si que où cuer sous la mamele
Me fait une plaie novele:
Compaignie ot non la sajete.
Il n'est nule qui si tost mete
A merci dame ou damoisele.
La grant dolor me renovele
De mes plaies de maintenant,
Trois fois me pasme en ung tenant.
Au revenir plains et soupire,
Car ma dolor croist et empire
Si que ge n'ai mes espérance
De garison ne d'alejance.
[p.121]
Et le bouton cueillir ne pus. 1873
Près de la haie, au pied, je dus
Demeurer tout joignant les roses
D'épines tretoutes encloses.
Mais tout près j'étais moult content,
Rien que de sentir seulement
Du bouton l'odeur délectable
Et goûter la joie ineffable
De le voir à discrétion,
Et dans mon admiration
J'oubliais jusqu'à ma souffrance,
Si grande était ma jouissance!
J'étais guéri, j'étais heureux,
Et jamais de quitter ces lieux
Ni d'avoir la rose laissée
N'eût pu venir à ma pensée.
Quand je fus resté là longtemps,
Le Dieu d'Amours qui, tout le temps,
Mon coeur dépèce comme cible,
Me redonne un assaut terrible,
Et pour mieux me mettre à méchef
Lance une flèche déréchef,
Et droit au coeur sous la mamelle
Il me fait blessure nouvelle.
Compagnie avait nom ce trait;
Nul n'en sais qui sitôt mettrait
A merci dame ou damoiselle.
Des premières il renouvelle
La grand douleur subitement,
Trois fois me pâme en un moment.
Au revenir plains et soupire,
Car ma douleur croît et empire;
Je perds tout espoir de guérir
Ou même allégeance obtenir.
* * *
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Miex vosisse estre mors que vis, 1905
Car en la fin, ce m'est avis,
Fera Amors de moi martir:
Ge ne m'en puis par el partir.
Il a endementieres prise
Une autre floiche que moult prise
Et que ge tiens à moult pesant:
C'est Biau-Semblant, qui ne consent
A nul Amant qu'il se repente
D'Amors servir, por mal qu'il sente.
Ele iert aguë por percier,
Et trenchans cum rasoir d'acier;
Mès Amors a moult bien la pointe
D'ung oignement précieux ointe,
Por ce que trop me péust nuire;
Qu'Amors ne viaut pas que je muire,
Ains viaut que j'aie alégement
Por l'ointure de l'oignement,
Qui iert tout de réconfort plains.
Amors l'avoit fait à ses mains
Por les fins amans conforter,
Et por lor maus miex deporter.
Il a cele floiche à moi traite,
Qui m'a où cuer grant plaie faite;
Mais li oignemens s'espandi
Par mes plaies, si me rendi
Le cuer qui m'iere tout faillis;
Ge fusse mors et mal-baillis
Se li dous oignement ne fust.
De la floiche très fors le fust,
Mès la sajete est ens remese,
Qui de novel ot esté rese:
S'en i ot cinq bien enserrées,
Qui n'en porent estre sachiées.
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Mieux vaut la mort qu'une existence 1907
Si dure, car me veut, je pense,
Le Dieu d'Amours martyriser;
Je voudrais fuir, ne puis l'oser.
Et pendant ce temps il me vise
D'un nouveau trait que moult je prise
Et tiens pour des plus dangereux,
C'est Beau-Semblant. Le malheureux
Amant atteint de sa morsure
Bénit le mal qui le torture.
Car son dard est aigu, perçant,
Comme rasoir d'acier tranchant;
Mais Dieu d'Amours en a la pointe
D'un onguent moult précieux ointe,
Pour que le mal ne soit trop fort,
Car Amour ne veut pas ma mort,
Mais veut que me vienne allégeance
Au contraire par l'influence
De l'onguent de reconfort plein;
Amour l'avait fait de sa main,
En lui fins amants confort puisent,
Par lui les maux se cicatrisent.
Amour a contre moi tiré
La flèche et mon coeur déchiré;
Mais j'ai senti l'onguent s'épandre
Par mes blessures, et me rendre
Le coeur qui m'était tout failli;
Je fusse mort, anéanti,
N'était cet onguent salutaire.
De la flèche je pus extraire
Le fût; mais le dard est resté
Qu'il avait de nouveau jeté,
Et ces cinq pointes là fichées
Jamais n'en seront arrachées.
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[p.124]
Li oignemens moult me valu, 1939
Mès toutes voies me dolu
La plaie, si que la dolor
Me faisoit muer la color.
Ceste floiche ot fiere coustume,
Douçor i ot et amertume.
J'ai bien sentu et cognéu
Qu'el m'a aidié et m'a néu;
Il ot angoisse en la pointure
Mès moult m'assoaga l'ointure:
D'une part m'oint, d'autre me cuit,
Ainsinc m'aide, ainsinc me nuit.
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