CHAPITRES LXI A LXIII.

_Dieu d'Amours_ fait subir à _Faux-Semblant_ un long interrogatoire,

afin de bien connaître cet auxiliaire inattendu qui s'est ainsi glissé

dans son armée; car il suspecte avec raison cette face blême et ce

maintien hypocrite. Il somme _Faux-Semblant_ de se dévoiler tout entier.

Celui-ci hésite un instant; mais voyant que toute résistance est

inutile, il se décide à jeter le masque et prend bravement son parti. Il

fait un long discours que nous pouvons résumer ainsi: «Le meilleur moyen

d'être heureux sur terre, c'est de bien vivre et de s'enrichir sans

travailler. Or, pour y arriver, c'est bien simple; il suffit de savoir

tromper autrui et le voler impunément. C'est pourquoi je prends mille

déguisements; mais celui que je préfère, [p. LXV] c'est l'habit de

religion, non pas celui des prêtres séculiers, pauvres hères qui vivent

maigrement dans leurs campagnes, pas même celui des prélats. Non, je

suis mieux que cela; je suis un moine Mendiant; je n'ai ni demeure fixe,

ni patrie; je relève directement du pape, et l'absolution que je donne

prime jusqu'à celle de vos prélats, si puissants qu'ils soient. Grâce à

la sottise des hommes, qui jugent tout sur l'étiquette, et qui, nous

voyant affublés du manteau de la religion, en concluent que nous sommes

tous de petits saints, plutôt que de nous juger sur nos actions, nous

prêchons la pauvreté, et nous nageons dans l'abondance; nous prêchons

l'humilité, et nous nous bâtissons des palais splendides; nous prêchons

l'abstinence, et nous nous gorgeons de vins précieux et de morceaux

délicieux. Pourvu qu'on soit riche et qu'on nous paie, on peut

impunément commettre les plus grands crimes; notre absolution ne se

donne pas: elle se vend. Quant aux vilains, ils peuvent mourir sans

confession; nous ne nous dérangeons pas pour si peu. Car de la religion,

nous prenons le grain et laissons la paille. Vous le savez, ce n'est pas

à la niche du chien qu'il faut chercher la graisse; aussi je ne hante

que le palais des riches, avares, usuriers, seigneurs, comtes et rois.

Nous descendons encore jusqu'à confesser les bourgeoises, pourvu

qu'elles soient jolies, et nulle «_ou sans chemise, ou moult parée, ne

saurait sortir de nos mains égarée_.» Nous éprouvons un bonheur inouï à

voir aux affaires d'autrui; nous avons soin par la confession de nous

renseigner les uns les autres sur tout ce qui se passe dans les

familles, afin de mieux exploiter les sots. Vivez sans crainte, et

coulez d'heureux jours, canailles de toutes sortes, usuriers, voleurs,

débauchés, prélats [p. LXVI] libertins, prêtres qui vivez avec vos

maîtresses, juges iniques et prévaricateurs, vauriens de tous vices

souillés, bougres, etc., etc.!... Pour cela, vous n'avez qu'à nous

gorger d'or et de victuailles, et nous vous protégerons si bien que nul

n'osera seulement vous attaquer; mais si vous ne donnez rien, nous vous

ferons brûler tout vifs. Et si vos prélats osent trouver à redire que

nous empiétions sur leurs privilèges au point de prendre les brebis

grasses et ne leur laisser que les maigres, qu'ils lèvent la tête, et

nous les frapperons de tels coups, nous leurs ferons de telles bosses,

qu'ils en perdront mitres et crosses!

«Vous le voyez, dit-il en terminant, je suis un homme habile, précieux

pour mes amis, terrible pour mes ennemis. N'ayez donc aucune honte

d'accepter mes services; je mènerai à bonne fin votre entreprise.»

_Dieu d'Amours_ accepte alors le concours de _Faux-Semblant_ et lui

donne le commandement de l'avant-garde.

Le roman de la rose - Tome I · 第 50 / 150 题