_Dieu d'Amours_ fait subir à _Faux-Semblant_ un long interrogatoire,
afin de bien connaître cet auxiliaire inattendu qui s'est ainsi glissé
dans son armée; car il suspecte avec raison cette face blême et ce
maintien hypocrite. Il somme _Faux-Semblant_ de se dévoiler tout entier.
Celui-ci hésite un instant; mais voyant que toute résistance est
inutile, il se décide à jeter le masque et prend bravement son parti. Il
fait un long discours que nous pouvons résumer ainsi: «Le meilleur moyen
d'être heureux sur terre, c'est de bien vivre et de s'enrichir sans
travailler. Or, pour y arriver, c'est bien simple; il suffit de savoir
tromper autrui et le voler impunément. C'est pourquoi je prends mille
déguisements; mais celui que je préfère, [p. LXV] c'est l'habit de
religion, non pas celui des prêtres séculiers, pauvres hères qui vivent
maigrement dans leurs campagnes, pas même celui des prélats. Non, je
suis mieux que cela; je suis un moine Mendiant; je n'ai ni demeure fixe,
ni patrie; je relève directement du pape, et l'absolution que je donne
prime jusqu'à celle de vos prélats, si puissants qu'ils soient. Grâce à
la sottise des hommes, qui jugent tout sur l'étiquette, et qui, nous
voyant affublés du manteau de la religion, en concluent que nous sommes
tous de petits saints, plutôt que de nous juger sur nos actions, nous
prêchons la pauvreté, et nous nageons dans l'abondance; nous prêchons
l'humilité, et nous nous bâtissons des palais splendides; nous prêchons
l'abstinence, et nous nous gorgeons de vins précieux et de morceaux
délicieux. Pourvu qu'on soit riche et qu'on nous paie, on peut
impunément commettre les plus grands crimes; notre absolution ne se
donne pas: elle se vend. Quant aux vilains, ils peuvent mourir sans
confession; nous ne nous dérangeons pas pour si peu. Car de la religion,
nous prenons le grain et laissons la paille. Vous le savez, ce n'est pas
à la niche du chien qu'il faut chercher la graisse; aussi je ne hante
que le palais des riches, avares, usuriers, seigneurs, comtes et rois.
Nous descendons encore jusqu'à confesser les bourgeoises, pourvu
qu'elles soient jolies, et nulle «_ou sans chemise, ou moult parée, ne
saurait sortir de nos mains égarée_.» Nous éprouvons un bonheur inouï à
voir aux affaires d'autrui; nous avons soin par la confession de nous
renseigner les uns les autres sur tout ce qui se passe dans les
familles, afin de mieux exploiter les sots. Vivez sans crainte, et
coulez d'heureux jours, canailles de toutes sortes, usuriers, voleurs,
débauchés, prélats [p. LXVI] libertins, prêtres qui vivez avec vos
maîtresses, juges iniques et prévaricateurs, vauriens de tous vices
souillés, bougres, etc., etc.!... Pour cela, vous n'avez qu'à nous
gorger d'or et de victuailles, et nous vous protégerons si bien que nul
n'osera seulement vous attaquer; mais si vous ne donnez rien, nous vous
ferons brûler tout vifs. Et si vos prélats osent trouver à redire que
nous empiétions sur leurs privilèges au point de prendre les brebis
grasses et ne leur laisser que les maigres, qu'ils lèvent la tête, et
nous les frapperons de tels coups, nous leurs ferons de telles bosses,
qu'ils en perdront mitres et crosses!
«Vous le voyez, dit-il en terminant, je suis un homme habile, précieux
pour mes amis, terrible pour mes ennemis. N'ayez donc aucune honte
d'accepter mes services; je mènerai à bonne fin votre entreprise.»
_Dieu d'Amours_ accepte alors le concours de _Faux-Semblant_ et lui
donne le commandement de l'avant-garde.