En 1816, M. Renouard écrivait dans le _Journal des Savants:_

«Le _Roman de la Rose_ est l'un des monuments les plus remarquables de

notre ancienne poésie. Par son succès et sa célébrité, ayant jadis

influé sur l'art d'écrire et sur les moeurs, il fut longtemps l'objet

d'une admiration outrée et d'une critique sévère, et toutefois mérita

une juste part des éloges et des reproches qui lui furent prodigués.»

Ces quelques lignes sont le résumé le plus clair et le plus net qu'on

puisse tirer de tout ce qui fut écrit depuis deux cents ans sur ce

fameux livre. Bref, ce jugement, qui n'en est pas un, est accepté sans

appel aujourd'hui; cette sentence a fait loi.

[p. IX] Or, nous nous sommes toujours méfié de ces jugements à la

Salomon, qui n'ont d'autre but que de contenter tout le monde, mais

n'avancent pas la question d'un iota. Nous avons été fort étonné de voir

ainsi juger en trois mots une oeuvre pour et contre laquelle furent

écrits des volumes entiers, une oeuvre qui, si nous en croyons les

contemporains, a bouleversé son siècle, et trois cents ans après son

apparition passionnait encore nos pères.

Comment se fait-il qu'après un succès si prodigieux, cet ouvrage soit

tombé dans un tel oubli, que personne ne le lise plus? Pourquoi ce

silence si profond autour d'une oeuvre qui, à juste titre, passa pendant

plusieurs siècles, et passe encore pour un des monuments les plus

remarquables de la littérature française? Nul ne saurait l'expliquer

autrement que par notre apathie naturelle et le dédain implacable dont

les deux derniers siècles poursuivirent leurs devanciers, mais qui

semble s'éteindre aujourd'hui.

Nous nous sommes dit cependant, avec Théophile Gautier, que nul ne dupe

entièrement son époque, et que nos ancêtres, qui certes nous valaient

bien, ne devaient pas avoir en vain prodigué une telle admiration, ni

des critiques si violentes et si amères, à une oeuvre médiocre ou sans

valeur. Nous entreprîmes donc de vérifier par nous-même ce qu'il y avait

de fondé dans ces jugements si contradictoires, et nous croyons enfin

avoir assis notre opinion d'une manière absolue et définitive, tout en

permettant, grâce à cette nouvelle édition, à tous les lecteurs, quels

qu'ils soient, de contrôler séance tenante nos arguments; car, en face

du texte primitif, se trouve la traduction à peu près littérale de

l'oeuvre tout entière.

[p. X] En effet, l'expérience nous a montré combien il est dangereux,

en littérature surtout, de se faire une opinion sur celle des autres.

C'est ainsi que se sont perpétuées jusqu'à nous des erreurs dont nous

sommes aujourd'hui profondément surpris. Le législateur du Parnasse

français, Boileau lui-même, est très-discuté, et l'on commence à en

appeler de ses arrêts, devant lesquels se sont inclinées dix générations

successives.

Aujourd'hui, las d'admirer le grand siècle et rien que le grand siècle,

on s'est demandé si réellement il n'y avait rien à admirer au-delà, si

nos ancêtres étaient aussi ignorants qu'ignorés, et l'on est arrivé à

cette conclusion que nous seuls sommes des ignorants.

Si par la science nous les avons dépassés, c'est en profitant de leurs

conquêtes; mais il est un fait indéniable: c'est qu'on étudiait beaucoup

au moyen âge, où l'on avait tant à apprendre et où les moyens

d'apprendre étaient si restreints.

A partir du XVIe siècle, plus on remonte, plus on est étonné de la

profonde érudition et de l'incroyable activité des écrivains,

c'est-à-dire des savants (ces deux mots étaient synonymes alors), car on

ne faisait pas à cette époque, comme au grand siècle, sa fortune et sa

réputation avec un sonnet ou une plate épître au plus flagorné des rois.

e Or, en notre qualité d'enfant de l'Orléanais, rien ne pouvait exciter

à un plus haut point notre curiosité que le fameux _Roman de la Rose_.

Nous en entreprîmes l'étude il y a quelques années, avec l'intention de

la faire aussi complète et aussi consciencieuse que possible. Pour cela,

il était de toute nécessité d'en faire la traduction, afin de pouvoir

suivre l'oeuvre jusque dans ses moindres détails. Nous la commençâmes

donc; puis, le charme aidant, bercé de la riante illusion du poète, nous

nous prîmes à le suivre dans les sentiers fleuris de son paradis

terrestre. Nous étions, comme l'Amant, ébloui, enivré, ravi. Mais comme

cette prose était pâle auprès de l'adorable langage de Guillaume!

Comment rendre la simplicité, la grâce et la naïveté du romancier, la

richesse et l'harmonie si douce de sa vieille langue romane, autrement

que dans le rhythme gracieux choisi par lui? Malgré nous, nous en vînmes

à rimailler ce songe délicieux et à traduire l'oeuvre entière en vers

modernes, mais en serrant le texte du plus près qu'il nous fût possible,

laissant subsister toutefois les vieux mots assez compréhensibles à la

masse des lecteurs pour n'en pas [p. XII] rendre la lecture fatigante

et insipide, et pour lui conserver comme un parfum de sa saveur

primitive.

Pour Guillaume de Lorris, la tâche était relativement facile, et, nous

l'espérons du moins, nous avons pu conserver à notre traduction un

reflet de la poésie originale. Mais pour Jehan de Meung, ce fut autre

chose. En effet, Jehan de Meung n'est pas un poète. La grâce et

l'élégance sont le moindre de ses soucis, et bien qu'il soit fécond à

l'excès, son style n'en est pas moins le plus souvent d'une concision

désespérante. Dans ses longues dissertations philosophiques, dans ses

hors-d'oeuvre scientifiques, chaque mot a sa valeur propre, et nous nous

sommes bien des fois heurté à des expressions à peu près intraduisibles.

Aussi fûmes-nous constamment obligé de sacrifier l'élégance à la

fidélité. Il faut l'avouer aussi, Jehan de Meung a semé son poème de

périodes interminables, que les inversions par trop forcées et les

phrases accessoires qui viennent se jeter au travers de l'idée

principale rendent souvent lourdes et fatigantes, et quelquefois

obscures. Nous avons tenu, autant que possible, à conserver à l'auteur

jusqu'à ses défauts; malheureusement, nous l'en avons gratiné de bien

d'autres!

Quoi qu'il en soit, le _Roman de la Rose_, le livre de Jehan de Meung

surtout, est un des vieux monuments de notre langue que doivent lire

tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de notre pays, ne fût-ce que

pour se rendre compte des progrès accomplis depuis six cents ans dans

toutes les matières que traite cette immense encyclopédie.

Tout le monde aujourd'hui peut donc étudier ce beau poème, et si la

traduction est demeurée bien au-dessous de l'original, nous espérons du

moins [p. XIII] que le lecteur nous saura gré de nos efforts pour la

jouissance qu'il goûtera, et c'est le seul but que nous désirions

atteindre. En lui faisant aimer nos vieux poètes Orléanais, nous lui

ferons peut-être oublier notre insuffisance, et, comme l'Amant, nous

serons bien payé de nos peines.

Le savant pourra étudier le poète dans son naïf et primitif langage, le

curieux dans la traduction; et s'ils rencontrent quelques expressions

qui leur semblent mal choisies, quelques mots malsonnants, quelques vers

mal tournés, avant de condamner le traducteur, qu'ils daignent d'abord

jeter les yeux sur l'original, puis songer à ce travail immense, et

cette pensée leur inspirera peut-être un peu d'indulgence.

* * * * *

Le _Roman de la Rose_ est un roman allégorique, et non pas un roman où

l'abus exagéré de l'allégorie nuit à la marche de l'action, comme nous

le lisons dans nombre d'études sur ce poème et l'entendons répéter par

une foule de gens qui prétendent l'avoir étudié, sans pour cela le

connaître le moins du monde.

Le drame tout entier et tous les personnages sans exception sont

allégoriques. Il est donc temps de faire justice, une fois pour toutes,

de ce reproche, qui ne repose absolument sur rien. C'est comme si l'on

reprochait à un poète, chantant la guerre des dieux par exemple, l'abus

du merveilleux. A l'époque où parut l'oeuvre dont nous allons commencer

l'analyse, c'était en plein moyen âge, c'est-à-dire au plus beau temps

des troubadours, jongleurs et ménestrels. L'idylle charmante de

Guillaume, ce délicieux [P. XIV] roman de moeurs, inaugura un genre

nouveau, et quoique cette oeuvre fût restée inachevée, elle jouissait

encore, un demi-siècle plus tard, d'une telle renommée, que Jehan de

Meung crut devoir la terminer et, par l'étendue qu'il lui donna, en

quelque sorte se l'approprier.

Que dans les siècles suivants ce genre si gracieux se soit démodé au

point de devenir insipide, c'est peut-être ce qui expliquerait, malgré

les efforts de Clément Marot pour en rendre la lecture plus facile,

l'oubli profond dans lequel ce poème est tombé.

Mais aujourd'hui où les études se portent avec tant d'ardeur sur notre

vieille littérature, aujourd'hui où nous voilà retombés dans ces romans

d'aventures (moins le merveilleux) que le _Roman de la Rose_ démodait

alors, il aura certainement, pour nombre de lecteurs, comme un regain de

nouveauté à six siècles de distance.

* * * * *

Cette édition laissera cependant une lacune. M. Herluison avait un

moment espéré faire une édition absolument complète et qui fût, si je

puis m'exprimer ainsi, le dernier mot sur cette oeuvre dont l'Orléanais

est si fier. Il avait cru pouvoir publier une nouvelle collation du

texte primitif, et s'était adressé à un savant de premier ordre, M.

Cougny, bien connu de tous ceux qu'intéressent les lettres par ses

remarquables travaux. Celui-ci voulut bien se charger de ce travail et

le commença. Au bout de quelques jours, il fut arrêté par des

difficultés sans nombre, et reconnut que le travail qu'il entreprenait

ne pouvait s'achever qu'en plusieurs années, et au prix d'un labeur

incroyable et à [P. XV] peu près inutile. Il découvrit des centaines de

variantes, la plupart insignifiantes, sur chacun des vers de ces vieux

poèmes. Quelles leçons préférer? C'est ce qu'il était impossible de

décider. De plus, il reconnut que le texte publié par Méon au début de

ce siècle semblait le plus ancien, et préférable (presque partout) aux

meilleurs manuscrits que la France possède. «Le seul travail utile eût

consisté, dit-il, à collationner le texte de Méon avec celui des plus

anciens manuscrits, avec l'idée bien arrêtée de donner un texte purement

Orléanais. Mais en l'absence de manuscrits et d'éditions orléanaises,

l'établissement d'un pareil texte eût demandé un travail très-minutieux

et excessivement long. Il eût fallu faire avant tout une étude

très-exacte de la langue française dans le pays d'origine de nos deux

poètes, et tenir grand compte de ce qu'ils ont dû emprunter au langage

de l'Ile-de-France et de Paris en particulier, où ils semblent avoir

séjourné de bonne heure et assez longtemps.» A notre grand regret, ce

travail reste et restera sans doute encore bien longtemps à faire.

Force fut donc de s'arrêter à l'édition de Méon, la meilleure que nous

connaissions et qui est, à peu de chose près, la restitution fidèle de

nos vieux romanciers, autant qu'elle est possible après plus de six

siècles.

* * * * *

[P. XVII]

NOTICE SUR LES DEUX AUTEURS DU ROMAN DE LA ROSE.

L'Histoire ne nous a rien légué de précis touchant la vie des deux

auteurs du _Roman de la Rose._

Malgré les luttes ardentes que l'apparition de cet ouvrage fit naître,

les innombrables manuscrits d'abord, puis, à l'invention de

l'imprimerie, les éditions multipliées de cette oeuvre considérable ne

nous apprennent rien, ou presque rien, de Guillaume de Lorris et de

Jehan de Meung.

C'est donc dans leurs écrits mêmes et dans la tradition que nous

chercherons à préciser la date de leur naissance, celle de la

publication du roman, celle de leur mort, et enfin nous discuterons les

circonstances les plus saillantes de leur vie, telles que la tradition

nous les a transmises.

Lorsque l'histoire ne donne rien d'absolument certain sur un homme

célèbre, notre opinion est qu'il faut conserver un grand respect pour la

tradition, [P. XVIII] et s'il est dangereux d'accepter sans contrôle

toutes les légendes qui sont parvenues jusqu'à nous, il faut bien se

garder, par contre, d'éliminer tout ce qui n'est pas prouvé d'une

manière incontestable. En un mot, tout ce qui, sans être en

contradiction formelle avec l'histoire, c'est-à-dire avec les dates, est

fidèle au caractère des auteurs et à leurs opinions, doit être

religieusement conservé.

Nous allons donc suivre pas à pas, dans tous les détails qu'ils nous ont

transmis, les différents auteurs et éditeurs qui se sont occupés du

_Roman de la Rose_, et si, par cette voie, nous n'arrivons pas à la

certitude, nous ferons en sorte de rétablir les faits selon la

vraisemblance et les probabilités les plus sérieuses.

Guillaume de Lorris eût dû naître, si nous en croyons l'opinion la plus

répandue, vers 1235 et mourir vers 1260. Nous allons montrer tout à

l'heure que c'est une erreur grave, en ce sens qu'elle a pour

conséquence de rejeter l'oeuvre de Jehan de Meung au commencement du

XIVe siècle, quand au contraire elle parut dans la deuxième moitié du

XIIIe.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Guillaume de Lorris naquit à Lorris,

petite ville du Gâtinais, entre Orléans et Montargis, et qu'il mourut

fort jeune, à vingt-six ans. Il était frère d'Eudes de Lorris, chanoine

et chévecier de l'Église d'Orléans, qui fut conseiller au Parlement en

1258.

Jehan de Meung est plus connu et vécut plus longtemps. On fixe

généralement l'époque de sa naissance vers 1260, et celle de sa mort

entre 1310 et 1322, ce qui indiquerait qu'il vécut environ cinquante ou

soixante ans.

Rien ne prouve qu'il mourut aussi promptement; [p. IXX] nous avons tout

lieu de supposer au contraire qu'il s'éteignit dans un âge beaucoup plus

avancé, en ce sens qu'il serait né de quinze à vingt ans plus tôt. Jehan

de Meung était issu d'une ancienne et illustre maison de l'Orléanais,

dont il existe, si nous en croyons M. Méon, son avant-dernier éditeur,

des titres du commencement du XIIe siècle. Nous citons textuellement:

«D. Jean Verninac, dans son _Histoire d'Orléans_, fait mention de

beaucoup d'actes et de donations par les de Meung, seigneurs de la

Ferté-Ambremi, depuis l'an 1100. Dans la généalogie de cette famille,

faite par M. D'Hozier, on trouve qu'en 1239 Landrecy de Meung, fils de

noble et puissant seigneur Monseigneur Théodun, comte de Meung, épousa

Agnès, fille de Gourdin de la Ferté, seigneur d'Alosse, etc....

«La Roque, dans son _Traité du Ban_, rapporte qu'en 1236 un Jehan de

Meung devait se trouver au ban du roi à Saint-Germain-en-Laye, à trois

semaines de la Pentecôte.

«En 1242, le même Jehan de Meung (peut-être le père de notre poète), fut

semont à Chinon, le lendemain des octaves de Pâques, pour aller sur la

comté de la Marche.»

Ces deux vers du testament de Jehan de Meung ne laissent du reste aucun

doute sur l'illustration de sa naissance:

Diex m'a donné au miex honneur et grant chevance,

Diex m'a donné servir les plus grans gens de France.

M. Débarbouiller dit, dans son _Histoire des hommes illustres de

l'Orléanais_, au chapitre: _Guillaume de Lorris et Jean de Meung_:

[p. XX] «D'après Dom Gérou, Jehan de Meung descendait des anciens

seigneurs de la petite ville dont il portait le nom. Son père était

baron de Chevé, seigneur de Pierrefite et autres lieux. Il donna la

baronnie de Chevé à notre écrivain. Le baron de Chevé était un des

quatre grands vassaux de l'évêché d'Orléans, qui devaient porter le

nouvel évêque à son entrée solennelle et lui présenter tous les ans, le

2 mai, pendant l'office de vêpres, une certaine quantité de cire qu'on

appelle vulgairement gouttières. D'après les titres de l'Église

cathédrale d'Orléans, Jehan aurait été chanoine et archidiacre en 1270

et 1297, et c'est sans doute en raison de son état qu'il est représenté

avec une simarre, ou robe fourrée, dans un livre du commencement du

XVe siècle.»

Nous citons toujours M. Méon:

«Cet auteur, que Moreri et tous les biographes font naître en 1279 ou

1280, avait déjà traduit, en 1284, _l'Art militaire_ de Végèce pour

Jehan de Brienne, premier du nom, qui, en 1252, succéda à Marie, sa

mère, dans la comté d'Eu, pendant qu'il était avec saint Louis en

Palestine. Là le roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier, qui

était encore un jeune jouvencel. Il mourut à Clermont en Beauvoisis en

1294.

«Si en 1284, continue M. Méon, Jehan de Meung avait déjà traduit Végèce,

ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on doit supposer

qu'à cette époque il avait au moins vingt-cinq à trente ans, et qu'il

était né vers le milieu du XIIIe siècle.

«Alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet du Frenoy dans sa

préface, qu'il était dans sa jeunesse lorsqu'il entreprit la

continuation du _Roman de la Rose_. S'il a relaté, dans sa dédicace

qu'il fit à [p. XXI] Philippe-le-Bel de sa traduction de Boëce, le

_Roman de la Rose_ le premier, c'est probablement parce qu'il le

regardait comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'étant

presque tous que des traductions. D'ailleurs il est facile de juger que

le _Roman de la Rose_ n'est point sorti de la plume d'un jeune homme,

ainsi que l'observent le président Fauchet et Thévet dans la vie de son

auteur. Les connaissances de toute nature qu'il annonce dans son ouvrage

portent à croire qu'il avait lu avec fruit nos auteurs sacrés et

profanes.

«Il y a tant de variations dans les historiens sur l'époque de la mort

de Jehan de Meung, qu'il est difficile de la fixer d'une manière exacte.

Jehan Bouchet dit que ce fut vers 1316, sous le règne de Louis X. Du

Verdier, dans sa Prosopographie, dit 1318, sous Philippe V. Nos

biographies modernes prolongent sa vie jusqu'à la première année du

règne de Charles V, en 1364, parce que l'éditeur d'un ouvrage qui a pour

titre: _le Dodechedron de Fortune_, a annoncé que Jehan de Meung l'avait

présenté à ce prince. Cette opinion se trouve réfutée par ce que j'ai

dit ci-dessus de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait

vécu près de cent vingt ans. En admettant que Jehan de Meung soit auteur

de cet ouvrage, ce dont je doute, et qu'il l'ait présenté à un roi

Charles, je serais obligé de croire que ce serait Charles IV, qui a

commencé à régner en 1322, et que le manuscrit portait Charles le quart,

qui, étant mal écrit, aurait été lu Charles le quint par l'éditeur de

cet ouvrage. Dans cette hypothèse, Jehan de Meung serait encore

septuagénaire. Dom Rivet, dans son _Histoire littéraire_, fixe la mort

de cet auteur à l'année 1310, et cette même date est rapportée [p.

XXII] aussi dans un volume ayant pour titre: _Anecdotes françoises

depuis l'établissement de la monarchie jusqu'au règne de Louis XV_.

«Fauchet avait fait lui-même des recherches pour découvrir cette même

époque; mais il avoue qu'elles sont restées infructueuses. En 1358, on

transporta dans la cour du couvent des Jacobins, entre l'église et les

vieilles écoles de théologie, les ossements de tous ceux qui étaient

enterrés au cimetière dudit couvent. Le cimetière fut détruit, et le

cloître, le dortoir et le réfectoire furent retranchés pour la clôture

de Paris. Dans le recueil des épitaphes de Paris, fait par D'Hozier, se

trouve la suivante: «Aussi gît au dit couvent (des Jacobins) maître

Jehan de Meung, docte personnage du temps de Louis Hutin, auteur du

livre du _Roman de la Rose_, l'une des premières poésies françoises.»

Cette épitaphe, faite très-longtemps après sa mort, paraît copiée sur la

_Chronique d'Aquitaine,_ et ne peut faire autorité. Au surplus, elle ne

prolongerait la vie de Jehan de Meung que de six ans environ.»

Comme on le voit, les opinions sont bien partagées, autant sur la date

de la mort de Jehan de Meung que sur celle de sa naissance. Toutefois,

nous trouvons dans le texte même de l'ouvrage plusieurs phrases qui nous

permettent de fixer d'une manière à peu près certaine la naissance des

deux poètes et la mort de Guillaume de Lorris.

Tout d'abord celui-ci nous indique son âge dès le début de son roman:

«Il y a bien de cela cinq ans au moins.... Au vingtième an de mon âge.»

Il avait donc vingt-cinq ans passés, et comme Jehan de Meung lui-même

nous déclare avoir entrepris la continuation du roman plus de quarante

ans [p. XXIII] après la mort de Guillaume de Lorris, on peut donc

affirmer que celui-ci est mort à vingt-six ans au moins. Maintenant

essayons d'établir la date exacte où Jehan de Meung entreprit son

ouvrage et son âge approximatif, et nous aurons tranché à peu près toute

la question.

M. Raynouard fait observer que dans la partie de Jehan de Meung, on

trouve des vers qui n'ont pu être écrits, au plus tard, que vers l'an

1280. Après avoir parlé de Mainfroi, le poète nomme Charles d'Anjou

comme vivant et possédant encore le royaume de Sicile:

Qui par divine porvéance

Est ores de Sesile rois.

Or, Charles d'Anjou mourut en 1285; mais il avait été expulsé de Sicile

quelques années auparavant. En effet, les Vêpres siciliennes sont de

1282.

Donc, si nous admettons que Jehan de Meung ait écrit ces vers avant

1282, comme il reprit l'oeuvre de Guillaume plus de quarante ans après

la mort de celui-ci, on en doit conclure que Guillaume de Lorris mourut

entre 1235 et 1240 et naquit vingt-six ans plus tôt, c'est-à-dire entre

1209 et 1214.

Un peu plus loin nous lisons un passage qui prouve que Jehan de Meung

n'avait pas quarante ans lorsqu'il entreprit de terminer le _Roman de la

Rose_. Le Dieu d'Amours, après avoir parlé de Guillaume de Lorris qui va

mourir, dit de Jehan de Meung:

...Celi qui est à nestre.

Partant de là, nous serons amené à tirer les conséquences suivantes:

Jehan de Meung écrivit le _Roman de la Rose_ avant [p. XXIV] 1282, et

il n'avait pas quarante ans. Or, le passage où il est parlé de Mainfroi

se trouve dès le début de l'oeuvre de Jehan de Meung, qui dut demander

plusieurs années de travail. Nous serons donc fondé à fixer à peu près à

l'année 1275 la date de ces vers. Puis, nous rangeant à l'avis de

Fauchet, Thévet et Méon, que ce livre n'a pu sortir de la plume d'un

jeune homme, mais d'un savant consommé, d'un écrivain de trente à

trente-cinq ans, nous devrons repousser sa naissance à l'année 1240 ou

1245 au moins. Il en résulterait, si nous admettons l'année 1310 comme

date de sa mort, qu'il vécut au moins soixante-cinq ans, et l'année

1322, soixante-dix-sept ans. Cette date de 1245 n'a rien d'exagéré, mais

ne saurait être rappochée de nous; car, selon Jehan de Meung lui-même,

le _Roman de la Rose_ serait une oeuvre de sa jeunesse. En effet, nous

lisons dans son testament:

J'ai fait en ma jonesce maint diz par vanité

Où maintes gens se sont pluseurs fois délité.

Quoi qu'il en soit, Jehan de Meung dut couler d'heureux jours dans une

tranquillité profonde, car, malgré la haute considération dont il

jouissait à la cour, si nous en croyons les historiens, il ne se trouva

mêlé en rien aux grands événements qui signalèrent le règne de

Philippe-le-Bel.

Il passa presque toute sa vie dans la capitale, où il possédait, dit

Félibien, en 1313, dans l'arrondissement de la paroisse Saint-Benoist,

une maison devant laquelle était un puits.

C'est à peine si la tradition nous a conservé deux anecdotes sur cet

homme distingué, et encore sont-elles sérieusement contestées. Ces deux

anecdotes [p. XXV] sont rapportées par Thévet dans la vie de Jehan de

Meung que nous avons réimprimée à la suite de l'analyse complète du

_Roman de la Rose_.

La première est évidemment controuvée, puisque l'aventure qu'elle

rapporte est tirée d'un livre italien. Elle arriva, non pas à Jehan de

Meung, mais à Guilhem de Bargemon, gentilhomme et poète provençal du

temps du comte Raimond Béranger, et par conséquent plus ancien que notre

poète.

Quant à la seconde, elle est si bien en rapport avec l'esprit malin de

notre Orléanais, que nous sommes tout disposé à l'accepter comme vraie,

malgré l'opinion de Jehan Bouchet, qui ne la raconte que comme ouï-dire,

sans y ajouter foi. Du reste, ces choses-là ne s'inventent pas.

Nous voulons parler de l'anecdote où est racontée la manière dont Jehan

de Meung trouva moyen de se faire enterrer pompeusement, sans bourse

délier, par ceux mêmes qu'il avait si maltraités de son vivant, ses plus

mortels ennemis, les moines Mendiants enfin.

* * * * *

[p. XXVII]

ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE.

Nous allons d'abord faire un résumé sommaire du drame, et à la

suite une analyse détaillée de l'oeuvre de chaque poète, pour bien

faire comprendre la portée de ces deux ouvrages si singulièrement

fondus ensemble et pourtant si différents l'un de l'autre.

Le roman de la rose - Tome I · 第 9 / 150 题