CHAPITRE XVI

Défection des Autrichiens.--Défense de Polotsk.--Wittgenstein prisonnier

nous échappe.--Nouveaux combats.--Évacuation de la ville.--Les Bavarois

nous abandonnent.--Jonction avec le corps de Victor.--Le marais de

Ghorodié.

Vers le 12 octobre, le 2e corps d'armée, qui, depuis le 18 août, vivait

dans l'abondance et la tranquillité à Polotsk et dans les environs, dut

se préparer à courir derechef la chance des combats. Nous apprîmes que

l'amiral Tchitchakoff, commandant en chef de l'armée russe de Valachie,

après avoir fait la paix avec les Turcs par l'intermédiaire des Anglais,

se dirigeait vers Mohilew, afin de se porter sur les derrières de

l'empereur Napoléon, qui, n'ayant pas encore quitté Moscou, se berçait

toujours de l'espoir de conclure un traité avec Alexandre. On s'étonnait

que le prince Schwartzenberg, chargé avec trente mille Autrichiens, nos

alliés, de surveiller le corps russe de Valachie, eût laissé passer

Tchitchakoff; mais le fait n'était pas moins réel. Non seulement les

Autrichiens n'avaient pas barré le chemin aux Russes, ainsi qu'ils le

pouvaient; mais, au lieu de les suivre en queue, ils étaient restés fort

tranquilles dans leurs cantonnements de Volhynie.

Napoléon avait trop compté sur la bonne foi des ministres et des

généraux de son beau-père l'empereur d'Autriche, en leur confiant le

soin de couvrir l'aile droite de la Grande Armée. En vain le général de

Ségur cherche à pallier les torts du gouvernement autrichien et du

prince Schwartzenberg, commandant de ses armées; il y eut trahison

flagrante de leur part, et l'histoire flétrira leur conduite!

Pendant qu'à notre droite les Autrichiens livraient passage au corps

russe venant de Turquie, les Prussiens, dont on avait si imprudemment

formé notre aile gauche, se préparaient à pactiser aussi avec les

ennemis, et cela presque ouvertement, sans se cacher du maréchal

Macdonald, que l'Empereur avait mis à leur tête pour les maintenir dans

la fidélité. Dès que ces étrangers apprirent que l'occupation de Moscou

n'avait pas amené la paix, ils prévirent les désastres de l'armée

française, et toute leur haine contre nous se réveilla. Ils ne se mirent

point encore en rébellion complète, mais le maréchal Macdonald était

fort mal obéi, et les Prussiens, cantonnés près de Riga, pouvaient d'un

moment à l'autre se réunir aux troupes russes de Wittgenstein pour

accabler le 2e corps français campé sous Polotsk.

On comprend combien la situation du maréchal Saint-Cyr devenait

difficile. Elle ne put cependant l'émouvoir, et, toujours impassible, il

donna avec calme et clarté les ordres pour une défense opiniâtre. Toute

l'infanterie fut réunie dans la ville et le camp retranché: plusieurs

ponts furent ajoutés à ceux qui unissaient déjà les deux rives de la

Düna. On plaça les malades et les non-combattants au vieux Polotsk,

ainsi qu'à Ekimania, postes fortifiés situés sur la rive gauche. Le

maréchal, ne pensant pas avoir assez de troupes pour disputer la plaine

à Wittgenstein qui venait de recevoir de très puissants renforts de

Saint-Pétersbourg, crut ne devoir garder que cinq escadrons, et il en

prit un dans chaque régiment de cavalerie légère. Le surplus passa sur

la rive opposée.

Le 16 octobre, les éclaireurs ennemis se montrèrent devant Polotsk,

dont l'aspect dut leur paraître bien changé, tant à cause de l'immense

camp retranché nouvellement établi, que par les nombreuses

fortifications dont la plaine était couverte. La plus grande et la plus

forte était une redoute surnommée _la Bavaroise_. Tous ceux des

malheureux soldats du général de Wrède qui avaient survécu à la maladie

du pays demandèrent à défendre cette redoute, ce qu'ils firent avec

beaucoup de valeur.

Le combat commença le 17 et dura toute la journée, sans que le maréchal

Saint-Cyr pût être forcé dans sa position. Le général Wittgenstein,

furieux, attribuant cet échec à ce que ses officiers n'avaient pas assez

reconnu le fort et le faible de nos ouvrages défensifs, voulut les

examiner lui-même et s'en approcha très courageusement; mais cet acte de

dévouement faillit lui coûter la vie, car le commandant Curély, l'un des

plus braves et des meilleurs officiers de l'armée française, ayant

aperçu le général russe, s'élance sur lui à la tête de l'escadron fourni

par le 20e de chasseurs, sabre une partie de son escorte, et poussant

jusqu'à Wittgenstein, auquel il met la pointe sur la gorge, il le force

à rendre son épée!

Après l'importante capture du général en chef ennemi, le commandant

Curély aurait dû se retirer promptement entre deux redoutes et conduire

son prisonnier dans le camp retranché; mais Curély était trop ardent,

et, voyant que l'escorte du général russe revenait à la charge pour le

délivrer, il crut l'honneur français engagé à ce qu'il conservât son

prisonnier, _malgré_ tous les efforts des ennemis!... Wittgenstein se

trouva donc pendant quelques minutes au milieu d'un groupe de

combattants qui se disputaient sa personne; mais le cheval de Curély

ayant été tué, plusieurs de nos chasseurs mirent pied à terre pour

relever leur chef, et Wittgenstein, profitant de la confusion produite

par cet événement, s'enfuit au grand galop, en ordonnant aux siens de le

suivre!...

Cet épisode, bientôt connu de toute l'armée, donna lieu à une

controverse des plus vives. Les uns prétendaient que la modération dont

Curély avait fait preuve en ne portant aucun coup au général

Wittgenstein devait cesser du moment où les Russes, revenus au combat,

étaient sur le point de délivrer leur général, et ils soutenaient que

Curély aurait dû lui passer alors son sabre au travers du corps. Mais

d'autres disaient que, du moment où Curély avait reçu le général ennemi

_à merci_, il n'avait plus le droit de le tuer. Il peut y avoir du vrai

dans ce dernier raisonnement; cependant, pour qu'il fût complètement

exact, il faudrait que, à l'exemple des anciens chevaliers, le général

Wittgenstein se fût constitué prisonnier, _secouru_ ou _non secouru_;

mais il paraît qu'il n'avait pas pris cet engagement, ou bien qu'il y

manqua, puisqu'il s'évada dès qu'il en vit la possibilité. En avait-il

le droit? C'est une question très difficile à résoudre. Il en est de

même de celle relative au droit qu'aurait eu Curély de tuer Wittgenstein

pendant qu'on cherchait à le reprendre. Quoi qu'il en soit, lorsque,

plus tard, on présenta le commandant Curély à l'Empereur pendant le

passage de la Bérésina, où le général Wittgenstein nous fit éprouver de

si grandes pertes, Napoléon dit au chef d'escadrons: «Ce malheur ne fût

probablement pas arrivé si, usant de votre droit, vous eussiez tué

Wittgenstein sur le champ de bataille de Polotsk, au moment où les

Russes cherchaient à l'arracher de vos mains...» Malgré ce reproche,

mérité ou non, Curély devint colonel peu de temps après et officier

général en 1814.

Mais revenons à Polotsk, dont les ennemis, repoussés le 17 octobre,

renouvelèrent l'attaque le 18, avec des forces tellement supérieures

que, après avoir éprouvé des pertes immenses, Wittgenstein s'empara du

camp retranché. Mais Saint-Cyr, se mettant à la tête des divisions

Legrand et Maison, l'en chassa à coups de baïonnette. Sept fois les

Russes revinrent avec acharnement à la charge, et sept fois les Français

et les Croates les repoussèrent, et restèrent enfin maîtres de toutes

les positions.

Le maréchal Saint-Cyr, quoique blessé, n'en continua pas moins à diriger

les troupes. Ses efforts furent couronnés d'un plein succès, car les

ennemis, abandonnant le champ de bataille, se retirèrent dans la forêt

voisine. 50,000 Russes venaient d'être battus par 15,000 hommes. La joie

régnait dans le camp français. Mais le 19 au matin, on apprit que le

général Steinghel, à la tête de 14,000 Russes, venait de traverser la

Düna devant Disna et remontait la rive gauche pour tourner Polotsk,

s'emparer des ponts et enfermer l'armée de Saint-Cyr entre les troupes

qu'il amenait et celles de Wittgenstein. En effet, on vit bientôt

l'avant-garde de Steinghel paraître devant Natcha, se dirigeant vers

Ekimania, où se trouvaient la division de cuirassiers et les régiments

de cavalerie légère dont le maréchal n'avait gardé qu'un escadron à

Polotsk.

En un clin d'œil, nous fûmes tous à cheval et repoussâmes les ennemis,

qui auraient cependant fini par prendre le dessus, car il leur arrivait

de puissants renforts, et nous n'avions pas d'infanterie, lorsque le

maréchal Saint-Cyr en envoya trois régiments, détachés des divisions qui

gardaient Polotsk. Dès lors, Steinghel, qui n'avait plus que quelques

efforts à faire pour arriver aux ponts, s'arrêta tout court, tandis que

sur l'autre rive Wittgenstein gardait aussi l'immobilité. Il semblait

que les deux généraux russes, après avoir combiné un plan d'attaque

très bien conçu, n'osaient en achever l'exécution, chacun d'eux s'en

reposant sur l'autre du soin de vaincre les Français.

Cependant la position de ces derniers devenait horriblement critique,

car, sur la rive droite, ils étaient acculés par l'armée de

Wittgenstein, triple de la leur, contre une ville entièrement construite

en bois et une rivière considérable, n'ayant d'autre moyen de retraite

que les ponts, dont les troupes de Steinghel menaçaient de s'emparer par

la rive gauche.

Tous les généraux pressent alors Saint-Cyr d'ordonner l'évacuation de

Polotsk; mais il veut gagner la nuit, parce qu'il sent que les 50,000

Russes placés devant lui n'attendent que son premier mouvement

rétrograde pour s'élancer sur son armée affaiblie et porter le désordre

dans ses rangs. Il resta donc immobile, et, profitant de l'inconcevable

inaction des généraux ennemis, il attendit le coucher du soleil, dont

heureusement le moment fut avancé par un brouillard fort épais, qui

déroba les trois armées à la vue les unes des autres. Le maréchal saisit

cet instant favorable pour exécuter sa retraite.

Déjà sa nombreuse artillerie et quelques escadrons restés sur la rive

droite avaient traversé les ponts en silence, et l'infanterie allait

suivre en dérobant sa marche à l'ennemi, lorsque, sur le point de

partir, les soldats de la division Legrand, ne voulant pas abandonner

aux Russes leurs baraques intactes, y mirent le feu. Les deux autres

divisions, pensant que c'était un signal convenu, firent de même, et en

un instant toute la ligne fut embrasée. Cet immense incendie ayant

annoncé aux Russes notre mouvement rétrograde, toutes leurs batteries

éclatèrent, et leurs obus mirent le feu aux faubourgs ainsi qu'à la

ville, sur laquelle leurs colonnes se précipitèrent. Mais les Français,

et principalement la division Maison, la défendirent pied à pied, car,

à la lueur de l'incendie, on se voyait comme en plein jour.

Polotsk brûla complètement: les pertes des deux partis furent

considérables; néanmoins la retraite de nos troupes s'effectua avec

ordre: on emmena nos blessés transportables; les autres, ainsi qu'un

grand nombre de Russes, périrent dans les flammes.

Il paraît que le désaccord le plus complet régnait entre les chefs de

l'armée ennemie, car pendant cette nuit de combat Steinghel resta fort

tranquille dans son camp et ne seconda pas plus l'attaque de

Wittgenstein que celui-ci n'avait secondé la sienne le jour

précédent[7]. Ce fut seulement quand Saint-Cyr, après avoir évacué la

place, se fut mis hors des atteintes de Wittgenstein, en brûlant les

ponts de la Düna, que Steinghel commença le 20 au matin à prendre des

dispositions pour nous attaquer; mais les troupes françaises étant alors

toutes réunies sur la rive gauche, Saint-Cyr les porta contre Steinghel,

qui fut culbuté avec perte de plus de 2,000 hommes tués ou pris.

Dans ces rudes engagements de quatre jours et une nuit, les Russes

eurent six généraux et 10,000 hommes tués ou blessés. La perte des

Français et de leurs alliés ne fut que de 5,000 hommes hors de combat,

différence énorme, qu'il faut attribuer à la supériorité du feu de nos

troupes, surtout à celui de l'artillerie. Mais l'avantage que nous

avions eu sous le rapport des pertes était en partie compensé, car les

blessures que le maréchal Saint-Cyr avait reçues allaient priver l'armée

du chef en qui elle avait une entière confiance. Il fallait le

remplacer. Le comte de Wrède, alléguant son rang de général en chef des

corps bavarois, prétendit avoir le commandement sur les généraux de

division français; mais ceux-ci refusant d'obéir à un étranger, le

maréchal Saint-Cyr, quoique très souffrant, consentit à garder quelque

temps encore la direction des deux corps d'armée et ordonna la retraite

vers Oula, afin de se rapprocher de Smoliany et couvrir ainsi le flanc

de la route d'Orscha à Borisoff, par laquelle l'Empereur revenait de

Moscou.

Cette retraite fut si bien ordonnée, que Wittgenstein et Steinghel, qui,

après avoir réparé les ponts de la Düna, nous suivaient en queue avec

50,000 hommes, n'osèrent nous attaquer, bien que nous n'eussions que

12,000 combattants, et ils n'avancèrent que de quinze lieues en huit

jours. Quant au comte de Wrède, dont l'orgueil blessé ne voulait plus se

plier à l'obéissance, il marchait à volonté avec un millier de Bavarois

qui lui restaient et une brigade de cavalerie française, qu'il avait

emmenée par subterfuge, en disant au général Corbineau qu'il en avait

reçu l'ordre, ce qui n'était pas! La présomption du comte de Wrède ne

tarda pas à être punie; il fut attaqué et battu par une division russe.

Il se retira alors sans autorisation sur Wilna, d'où il gagna le Niémen.

La brigade Corbineau, refusant de le suivre, revint joindre l'armée

française, pour laquelle son retour fut un grand bonheur, ainsi que vous

le verrez lorsque je parlerai du passage de la Bérésina.

Cependant, par ordre de l'Empereur, le maréchal Victor, duc de Bellune,

à la tête du 9e corps d'armée fort de 25,000 hommes de troupes, dont la

moitié appartenait à la Confédération du Rhin, accourait de Smolensk

pour se joindre à Saint-Cyr et rejeter Wittgenstein au delà de la Düna.

Ce projet eût certainement été suivi d'un prompt effet, si Saint-Cyr

eût eu le commandement supérieur; mais Victor étant le plus ancien des

deux maréchaux, Saint-Cyr ne voulut pas servir sous ses ordres, et, la

veille de leur réunion, qui eut lieu le 31 octobre devant Smoliany, il

déclara ne pouvoir continuer la campagne, remit la direction du 2e corps

au général Legrand et s'éloigna pour retourner en France. Saint-Cyr fut

regretté des troupes, qui, tout en n'aimant pas sa personne, rendaient

justice à son courage et à ses rares talents militaires. Il ne manquait

à Saint-Cyr, pour être un chef d'armée complet, que d'avoir moins

d'égoïsme et de savoir gagner l'attachement des soldats et des officiers

en s'occupant de leurs besoins: mais il n'y a pas d'homme sans défaut.

Le maréchal Victor avait à peine réuni sous son commandement les 2e et

9e corps d'armée, que la fortune lui offrit l'occasion de remporter une

victoire éclatante. En effet, Wittgenstein, ignorant cette jonction et

se fiant à sa supériorité, vint attaquer nos postes en s'adossant

imprudemment à des défilés très difficiles. Il ne fallait qu'un effort

simultané des deux corps pour le détruire, car nos troupes, maintenant

aussi nombreuses que les siennes, étaient animées du meilleur esprit et

désiraient vivement le combat; mais Victor, se méfiant sans doute de

lui-même, sur un terrain qu'il voyait pour la première fois, profita de

la nuit pour se retirer, gagna Sienno et cantonna les deux corps d'armée

dans les environs. Les Russes s'éloignèrent aussi, en laissant seulement

quelques Cosaques pour nous observer. Cet état de choses, qui dura toute

la première quinzaine de novembre, fut très favorable à nos troupes, car

elles vécurent largement, la contrée offrant beaucoup de ressources.

Le 23e de chasseurs, posté à Zapolé, couvrait un des flancs des deux

corps réunis, lorsque le maréchal Victor, informé qu'une nombreuse armée

ennemie se trouvait à Vonisokoï-Ghorodié, prescrivit au général Castex

de faire reconnaître ce point par un des régiments de sa brigade.

C'était au mien à marcher. Nous partîmes à la tombée du jour et

arrivâmes sans encombre à Ghorodié, village situé dans un bas-fond, sur

un très vaste marais desséché. Tout y était fort tranquille, et les

paysans que je fis interroger par Lorentz n'avaient pas vu un soldat

russe depuis un mois. Je me mis donc en disposition de revenir à Zapolé,

mais le retour ne fut pas aussi calme que l'avait été notre marche en

avant.

Bien qu'il n'y eût pas de brouillard, la nuit était fort obscure; je

craignais d'égarer le régiment sur les nombreuses digues des marais que

je devais traverser de nouveau. Je pris donc pour guide celui des

habitants de Ghorodié qui m'avait paru le moins stupide. Ma colonne

cheminait en très bon ordre depuis une demi-heure, lorsque tout à coup

j'aperçois des feux de bivouac sur les collines qui dominent les

marais!... J'arrête ma troupe et fais dire à l'avant-garde d'envoyer en

reconnaissance deux sous-officiers intelligents qui devront observer, en

tâchant de n'être pas aperçus. Ces hommes reviennent promptement me dire

qu'un corps très nombreux nous barre le passage, tandis qu'un autre

s'établit sur nos derrières! Je tourne la tête, et, voyant des milliers

de feux entre moi et Ghorodié que je venais de quitter, il me parut

évident que j'avais donné sans le savoir au milieu d'un corps d'armée

qui se préparait à bivouaquer en ce lieu!... Le nombre des feux

augmentait sans cesse; la plaine ainsi que les coteaux en furent bientôt

couverts et offraient l'aspect d'un camp de 50,000 hommes, au centre

duquel je me trouvais avec moins de 700 cavaliers!... La partie n'était

pas égale; mais comment éviter le péril qui nous menaçait? Il n'y avait

qu'un seul moyen, c'était de nous lancer au galop et en silence par la

digue principale que nous occupions, de fondre sur les ennemis surpris

par cette attaque imprévue, de nous ouvrir un passage le sabre à la

main, et, une fois éloignés de la clarté des feux du camp, l'obscurité

nous permettrait de nous retirer sans être poursuivis!... Ce plan bien

arrêté, j'envoie des officiers tout le long de la colonne pour en

prévenir la troupe, certain que chacun approuverait mon projet et me

suivrait avec résolution!... J'avouerai néanmoins que je n'étais pas

sans inquiétude, car l'infanterie ennemie pouvait prendre les armes au

premier cri d'un factionnaire et me tuer beaucoup de monde pendant que

mon régiment défilerait devant elle.

J'étais dans ces anxiétés, lorsque le paysan qui nous guidait part d'un

grand éclat de rire, et Lorentz en fait autant... En vain je questionne

celui-ci, il rit toujours, et, ne sachant pas assez bien le français

pour expliquer le cas extraordinaire qui se présentait, il me montre son

manteau, sur lequel venait de se poser un des nombreux _feux follets_

que nous avions pris pour des feux de bivouac... Ce phénomène était

produit par les émanations des marais, condensées par une petite gelée,

après une journée d'automne dont le soleil avait été très chaud. En peu

de temps, tout le régiment fut couvert de ces feux, gros comme des œufs,

ce qui amusa beaucoup les soldats. Ainsi remis d'une des plus vives

alarmes que j'aie jamais éprouvées, je regagnai Zapolé.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 56 / 84 题