CHAPITRE II

Biographie de Masséna.--Existence aventureuse et campagne

d'Italie.--Zurich.--Gênes.--1805.--Abus des licences.--Ses dernières

campagnes.--Sa fin.

André Masséna naquit le 6 mai 1758 à la Turbie, bourgade du petit État

de Monaco. Son aïeul paternel, tanneur estimé, eut trois fils: Jules,

père du maréchal, Augustin et Marcel. Les deux premiers allèrent

s'établir à Nice, où ils installèrent une fabrique de savon. Marcel prit

du service en France dans le régiment de Royal-Italien. Jules Masséna

étant mort en laissant très peu de fortune et cinq enfants, trois

d'entre eux, au nombre desquels se trouvait le jeune André, furent

recueillis par leur oncle Augustin, qui, se bornant à leur enseigner à

lire et à écrire, les employait à faire du savon.

André, dont le caractère ardent et aventureux ne pouvait se plier à la

vie monotone et laborieuse d'une fabrique, abandonna, dès l'âge de

treize ans, la maison de son oncle et alla s'embarquer clandestinement

comme mousse sur un vaisseau marchand, en compagnie d'un de ses cousins

nommé Bavastro, qui devint, pendant les guerres de l'Empire, le plus

célèbre corsaire de la Méditerranée. Quant à André, après avoir navigué

deux ans et fait même un voyage en Amérique, les fatigues et les mauvais

traitements qu'il eut à subir dans la marine l'en dégoûtèrent, et le 18

août 1775, il s'enrôla comme simple fantassin dans le régiment de

Royal-Italien sous les auspices de son oncle Marcel, qui était devenu

sergent-major et obtint bientôt l'épaulette. Ce Marcel Masséna, que j'ai

connu en 1800 commandant de la place d'Antibes, était un homme grave et

capable, fort estimé de son colonel, M. Chauvet d'Arlon, qui, voulant

bien étendre sa protection sur André, lui fit apprendre passablement

l'orthographe et la langue française, et, malgré quelques incartades, il

l'éleva en quelques années au grade d'adjudant sous-officier. Il lui

avait même fait espérer une sous-lieutenance de maréchaussée, lorsque,

lassé d'attendre, André prit congé à l'expiration de son engagement.

Rentré dans la vie civile, sans aucune fortune, André rejoignit son

cousin Bavastro, et profitant du voisinage des frontières de France, de

Piémont, de l'État de Gênes et de la mer, ils firent sur une grande

échelle le commerce interlope, c'est-à-dire la _contrebande_, tant sur

les côtes qu'à travers les montagnes du littoral, dont Masséna apprit

ainsi à connaître parfaitement tous les passages. Cette circonstance lui

devint plus tard d'une très grande utilité, lorsqu'il eut à commander

des troupes dans ces contrées. Endurci par le rude métier de

contrebandier, obligé d'épier sans cesse les démarches des douaniers

sans laisser pénétrer les siennes, Masséna acquit, à son insu,

l'intelligence de la guerre, ainsi que la vigilance et l'activité sans

lesquelles on ne peut être un bon officier. Ayant ainsi amassé quelques

capitaux, il épousa une Française, Mlle Lamarre, fille d'un chirurgien

d'Antibes, et se fixa dans cette ville, où il faisait un petit commerce

d'huile d'olive et de fruits secs de Provence, lorsque survint la

révolution de 1789.

Dominé par son goût pour les armes, Masséna quitta sa femme et son

magasin pour s'enrôler dans le 1er bataillon des volontaires du Var. Ses

connaissances théoriques et pratiques des exercices militaires le

firent nommer capitaine adjudant-major, et peu de temps après major. La

guerre éclata bientôt; le courage et l'activité de Masséna l'élevèrent

rapidement aux grades de colonel et de général de brigade. Il eut le

commandement du camp dit des _Mille fourches_, dont faisait partie la

compagnie du 4e d'artillerie commandée par le capitaine Napoléon

Bonaparte, sous les ordres duquel il devait servir plus tard en Italie.

Masséna, chargé de conduire une colonne au siège de Toulon, s'y

distingua en s'emparant des forts Lartigues et Sainte-Catherine, ce qui

lui valut le grade de général de division. La ville prise, il ramena ses

troupes à l'armée d'Italie, où il se fit remarquer dans tous les

engagements qui eurent lieu entre le littoral de la Méditerranée et le

Piémont, pays qu'il connaissait si bien. Intelligent, d'une activité

dévorante et d'un courage à toute épreuve, Masséna, après plusieurs

années de succès, avait déjà rendu son nom célèbre, lorsqu'une faute

grave faillit briser totalement sa carrière.

On était au début de la campagne de 1796; le général Bonaparte venait de

prendre le commandement en chef de l'armée, ce qui plaçait sous ses

ordres Masséna, sous lequel il avait jadis servi. Masséna, qui menait

alors l'avant-garde, ayant battu auprès de Cairo un corps autrichien,

apprit que les chefs ennemis avaient abandonné dans l'auberge d'un

village voisin les apprêts d'un joyeux souper; il forma donc avec

quelques officiers le projet de profiter de cette aubaine et laissa sa

division campée sur le sommet d'une montagne assez élevée.

Cependant, les Autrichiens, remis de leur terreur, revinrent à la charge

et fondirent au point du jour sur le camp français. Nos soldats,

surpris, se défendirent néanmoins avec courage; mais leur général

n'étant pas là pour les diriger, ils furent acculés à l'extrémité du

plateau sur lequel ils avaient passé la nuit, et la division, attaquée

par des ennemis infiniment supérieurs en nombre, allait certainement

subir une grande défaite, lorsque Masséna, après s'être fait jour à

coups de sabre parmi les tirailleurs autrichiens, accourt par un sentier

depuis longtemps connu de lui et apparaît devant ses troupes, qui, dans

leur indignation, le reçoivent avec des huées bien méritées!... Le

général, sans trop s'émouvoir, reprend le commandement et met sa

division en marche pour rejoindre l'armée. On s'aperçoit alors qu'un

bataillon, posté la veille sur un mamelon isolé, ne peut en descendre

par un chemin praticable sans faire un très long détour qui l'exposerait

à défiler sous le feu de l'ennemi!... Masséna, gravissant la montée

rapide sur ses genoux et sur ses mains, se dirige seul vers ce

bataillon, le joint, harangue les hommes et les assure qu'il les sortira

de ce mauvais pas s'ils veulent l'imiter. Faisant alors remettre les

baïonnettes dans le fourreau, il s'assoit sur la neige à l'extrémité de

la pente, et, se poussant ensuite en avant avec les mains, il glisse

jusqu'au bas de la vallée... Tous nos soldats, riant aux éclats, font de

même, et, en un clin d'œil, le bataillon entier se trouva réuni hors de

la portée des Autrichiens stupéfaits!... Cette manière de descendre, qui

ressemble beaucoup à ce que les paysans et les guides de Suisse

appellent la _ramasse_, n'avait certainement jamais été pratiquée par un

corps de troupes de ligne. Le fait, tout extraordinaire qu'il paraisse,

n'en est pas moins exact, car non seulement il m'a été certifié par les

généraux Roguet père, Soulés, Albert et autres officiers faisant alors

partie de la division Masséna, mais, me trouvant neuf ans plus tard au

château de la Houssaye, lorsque le maréchal Augereau y reçut l'Empereur

et tous les maréchaux, je les entendis plaisanter Masséna sur le nouveau

moyen de retraite dont il avait usé en cette circonstance.

Il paraît que le jour où Masséna s'était servi de ce bizarre expédient,

souvent employé par lui lorsqu'il était contrebandier, le général

Bonaparte, nouvellement placé à la tête de l'armée, comprenant que,

arrivé très jeune au commandement en chef, il devait par cela même se

montrer sévère envers les officiers qui manquaient à leur devoir,

ordonna de traduire Masséna devant un conseil de guerre, sous

l'inculpation d'avoir _abandonné son poste_, ce qui entraînait la peine

de mort ou tout au moins sa destitution!... Mais au moment où ce général

allait être arrêté, commença la célèbre bataille de Montenotte, dans

laquelle les divisions Masséna et Augereau firent deux mille

prisonniers, prirent quatre drapeaux, enlevèrent cinq pièces de canon et

mirent l'armée autrichienne dans une déroute complète!... Après ces

immenses résultats, auxquels Masséna avait si grandement contribué, il

ne pouvait plus être question de le traduire devant des juges. Sa faute

fut donc oubliée, et il put poursuivre sa glorieuse carrière.

On le vit se distinguer à Lodi, Milan, Vérone, Arcole, enfin partout où

il combattit, mais principalement à la bataille de Rivoli, et ses succès

lui firent donner par le général Bonaparte le glorieux surnom d'_enfant

chéri de la victoire_!... Les préliminaires de la paix ayant été signés

à Léoben, Masséna, qui avait pris une si grande part à nos victoires,

reçut la mission d'en porter le traité au gouvernement. Paris

l'accueillit avec les marques de la plus vive admiration, et partout le

peuple se pressait sur son passage, chacun voulant contempler les traits

de ce fameux guerrier. Mais bientôt cet éclatant triomphe de Masséna

fut obscurci par son amour exagéré de l'argent, qui fut toujours son

défaut dominant.

Le général Duphot, ambassadeur de France à Rome, avait été assassiné

dans cette ville. Une partie de l'armée d'Italie, sous le commandement

de Berthier, fut chargée d'aller en tirer vengeance; mais ce général,

bientôt rappelé par Bonaparte qui voulait l'emmener en Égypte, céda la

place à Masséna dans le commandement de l'armée de Rome. Peu de temps

après l'arrivée de ce général, qu'on accusait déjà de s'être procuré

beaucoup d'argent durant les campagnes faites les années précédentes en

Italie, l'armée se plaignit d'être en proie à la misère, sans vêtements

et presque sans pain, tandis que les administrateurs, prélevant de

nombreux millions sur les États du Pape, vivaient dans le luxe et

l'abondance. L'armée se révolta et envoya une députation de cent

officiers demander compte à Masséna de l'emploi de cet argent. Soit que

le général ne pût en justifier, soit qu'il se refusât à le faire par

esprit de discipline, Masséna ne consentit pas à se disculper, et les

troupes ayant persisté dans leur demande, il se vit forcé de quitter

Rome et d'abandonner le commandement de l'armée. Dès son retour en

France, il publia un mémoire justificatif, qui fut mal accueilli par le

public, ainsi que par la plupart de ses camarades auxquels il l'adressa;

mais il fut surtout peiné de ce que le général Bonaparte partît pour

l'Égypte sans répondre à la lettre qu'il lui avait écrite à ce sujet.

Cependant, une nouvelle coalition, où entraient la Russie, l'Autriche et

l'Angleterre, ayant bientôt déclaré la guerre à la France, les

hostilités recommencèrent. En de telles circonstances, Masséna,

quoiqu'il se fût mal disculpé des accusations portées contre lui, ne

pouvait rester dans l'oubli; aussi le Directoire, voulant utiliser ses

talents militaires, s'empressa-t-il de lui confier le commandement de

l'armée française chargée de défendre la Suisse. Masséna y obtint

d'abord de grands avantages; mais ayant attaqué avec trop de

précipitation le dangereux défilé de Feldkirch, dans le Vorarlberg, il

fut repoussé avec perte par les Autrichiens. À cette époque, notre armée

du Rhin, commandée par Jourdan, venait d'être battue à Stockach par le

prince Charles, et celle que nous avions en Italie, vaincue à Novi par

les Russes aux ordres du célèbre Souvarow, avait perdu son général en

chef Joubert, mort sur le champ de bataille. Les Autrichiens, prêts à

passer le Rhin, menaçaient l'Alsace et la Lorraine; l'Italie était au

pouvoir des Russes que Souvarow conduisait en Suisse en franchissant le

Saint-Gothard. La France, sur le point d'être envahie en même temps par

ses frontières du Rhin et des Alpes, n'avait plus d'espoir qu'en

Masséna. Elle ne fut point trompée dans son attente.

En vain, le Directoire, impatient, et Bernadotte, son turbulent ministre

de la guerre, expédient courrier sur courrier pour prescrire à Masséna

de livrer bataille: celui-ci, comprenant que la défaite de son armée

serait une calamité irréparable pour son pays, ne se laisse point

ébranler par les menaces réitérées de _destitution_, et, imitant la sage

prudence de Fabius et de Catinat, il ne veut frapper qu'à coup sûr et

décisif, en profitant de l'instant où les circonstances lui donneront

une supériorité momentanée sur les ennemis. Ce moment arriva enfin.

L'inhabile général Korsakow, ancien favori de Catherine II, s'étant

imprudemment avancé vers Zurich, à la tête de 50,000 Russes et Bavarois,

pour y attendre son général en chef Souvarow, qui venait d'Italie avec

55,000 hommes, Masséna, s'élançant comme un lion sur Korsakow, avant

l'arrivée de Souvarow, le surprend dans son camp de Zurich, bat,

disperse ses troupes et les rejette jusqu'au Rhin, après leur avoir fait

éprouver des pertes immenses! Puis, se retournant vers Souvarow, que

l'héroïque résistance du général Molitor avait arrêté pendant trois

jours aux défilés du Saint-Gothard, Masséna défait le maréchal russe

comme il avait vaincu son lieutenant Korsakow.

Les résultats de ces divers engagements furent 30,000 ennemis tués ou

prisonniers, quinze drapeaux et soixante bouches à feu enlevés,

l'indépendance de la Suisse affermie et la France délivrée d'une

invasion imminente! Ce fut le moment où la gloire de Masséna fut la plus

belle et la plus pure; aussi le Corps législatif proclama-t-il trois

fois que son armée et lui avaient bien mérité de la patrie!...

Cependant, les peuples étrangers se préparaient à de nouvelles attaques

contre la France, dont le gouvernement et la nation, divisés par les

factions, s'accusaient réciproquement des désordres de l'intérieur,

ainsi que des revers des armées du Rhin et d'Italie. Le Directoire avili

chancelait sous le mépris public, et chacun avouait que cet état de

choses ne pouvait durer, lorsque le général Bonaparte, récemment arrivé

d'Égypte, accomplit, au 18 brumaire de l'an VIII, le coup d'État prévu

depuis deux ans et se plaça à la tête d'un nouveau gouvernement avec le

titre de premier Consul. Masséna, homme nul en politique, ne prit aucune

part à cette révolution, et bien que peu dévoué au nouvel ordre de

choses, il accepta par patriotisme le commandement des débris de l'armée

d'Italie que la mort du général en chef Championnet avait momentanément

placée sous les ordres de mon père, le plus ancien des généraux

divisionnaires.

L'incurie du Directoire avait été si grande qu'à son arrivée à Nice

Masséna trouva l'armée dans la plus profonde misère. Des corps entiers

rentraient avec leurs armes en France pour demander du pain et des

vêtements!... J'ai déjà fait connaître les efforts tentés par le général

en chef pour remettre les troupes sur un bon pied, malgré la pénurie qui

régnait alors dans la rivière de Gênes, où il s'était jeté avec l'aile

droite de son armée lorsque les forces supérieures des Autrichiens

l'eurent séparé du centre et de la gauche. Je ne reviens donc pas sur ce

que vous connaissez déjà, et me bornerai à dire que Masséna se couvrit

d'une gloire immortelle par son courage physique et moral, son activité,

sa prévoyance et son intelligence de la guerre. Il garantit de nouveau

la France d'une invasion, en donnant au premier Consul, par la ténacité

de la défense, le temps de réunir à Dijon l'armée de réserve, à la tête

de laquelle Bonaparte traversa les Alpes et vint battre les Autrichiens

dans les plaines de Marengo.

Après cette victoire, le premier Consul, retournant en France, crut ne

pouvoir confier le commandement de l'armée à un homme plus illustre que

Masséna; mais au bout de quelques mois, des griefs semblables à ceux

dont s'était plainte jadis l'armée de Rome se produisirent contre lui.

Les réclamations s'élevèrent de toutes parts; des impôts nouveaux

s'ajoutèrent aux anciens, des réquisitions nombreuses furent frappées

sous divers prétextes, et cependant les troupes n'étaient pas payées! Le

premier Consul, instruit de cet état de choses, retira brusquement et

sans explication le commandement de l'armée à Masséna, qui, rentré dans

la vie privée, manifesta son mécontentement en refusant de voter le

consulat à vie. Il s'abstint aussi de paraître à la nouvelle Cour; mais

le premier Consul ne lui en donna pas moins une arme d'honneur, sur

laquelle étaient inscrites les victoires remportées par lui et celles

auxquelles il avait contribué.

Quand Bonaparte saisit la couronne impériale et récompensa les généraux

qui avaient rendu le plus de services à la patrie, il comprit Masséna

dans la première liste des maréchaux et le nomma grand cordon de la

Légion d'honneur et chef de la quatorzième cohorte de cet ordre qu'il

venait de créer. Ces hautes dignités et les émoluments énormes qui y

furent attachés ayant détruit l'opposition faite par Masséna depuis

qu'on lui avait retiré le commandement de l'armée d'Italie, il vota pour

l'Empire, se rendit aux Tuileries et assista aux cérémonies du sacre et

du couronnement.

Une troisième coalition ayant menacé la France en 1805, l'Empereur

confia à Masséna le soin de défendre avec 40,000 hommes la haute Italie

contre les attaques de l'archiduc Charles d'Autriche qui en avait

80,000. Cette tâche offrait de grandes difficultés; cependant, non

seulement Masséna préserva la Lombardie, mais attaquant les ennemis, il

les poussa au delà du Tagliamento et pénétra jusque dans la Carniole,

où, forçant le prince Charles à s'arrêter tous les jours pour lui faire

face, il retarda tellement sa marche que le généralissime autrichien ne

put arriver à temps pour sauver Vienne, ni pour se joindre à l'armée

russe que l'Empereur battit à Austerlitz. Néanmoins, celui-ci ne parut

pas apprécier beaucoup les services rendus par Masséna dans cette

campagne; il lui reprochait de n'avoir pas agi avec sa vigueur

habituelle, ce qui n'empêcha pas qu'après le traité de Presbourg, il le

chargea d'aller conquérir le royaume de Naples, sur le trône duquel il

voulait placer le prince Joseph, son frère. En un mois, les Français

occupèrent tout le pays, excepté la place forte de Gaëte, dont Masséna

s'empara cependant après un siège soutenu avec vigueur. Mais pendant

qu'on dirigeait les attaques contre cette ville, il éprouva un bien vif

chagrin dont il ne se consola jamais. Une somme énorme que Masséna

prétendait lui appartenir fut confisquée par l'Empereur! Ce fait curieux

mérite d'être raconté.

Napoléon, persuadé que le meilleur moyen de contraindre les Anglais à

demander la paix était de ruiner leur commerce, en s'opposant à

l'introduction de leurs marchandises sur le continent, les faisait

saisir et brûler dans tous les pays soumis à son autorité, c'est-à-dire

dans plus de la moitié de l'Europe. Mais l'amour de l'or est bien

puissant et le commerce bien subtil!... On avait donc imaginé une

manière de faire la contrebande _à coup sûr_. Pour cela, des négociants

anglais avec lesquels on était d'accord envoyaient un ou plusieurs

navires remplis de marchandises se faire prendre par un de nos

corsaires, qui les conduisait dans un des nombreux ports occupés par nos

troupes, depuis la Poméranie suédoise jusqu'au bout du royaume de

Naples. Ce premier acte accompli, il restait à débarquer les colis et à

les introduire, en évitant la confiscation; mais on y avait paré

d'avance. L'immense étendue de côtes des pays conquis ne permettant pas

de les faire exactement surveiller par des douaniers, ce service était

fait par des soldats placés sous les ordres des généraux chargés du

commandement du royaume ou de la province occupés par nos troupes. Il

suffisait donc d'une autorisation donnée par l'un d'eux pour faire

passer les ballots de marchandises; puis les négociants traitaient avec

le _protecteur_. On appelait cela une _licence_.

L'origine de ce nouveau genre de commerce remontait à 1806, époque à

laquelle Bernadotte occupait Hambourg et une partie du Danemark. Ce

maréchal gagna de la sorte des sommes considérables, et lorsqu'il

voulait donner une marque de satisfaction à quelqu'un, il lui accordait

une _licence_, que celui-ci vendait à des négociants. Cet usage

s'étendit peu à peu sur tout le littoral de l'Allemagne, de l'Espagne,

et principalement de l'Italie. Il pénétra même jusqu'à la cour de

l'Empereur, dont les dames et les chambellans se faisaient donner des

_licences_ par les ministres. On s'en cachait vis-à-vis de Napoléon,

mais il le savait ou s'en doutait. Cependant, pour ne pas rompre trop

brusquement les habitudes des pays conquis, il tolérait cet abus hors de

l'ancienne France, pourvu que l'exécution s'en fît avec mystère; mais

chose étonnante chez ce grand homme, dès qu'il apprenait que quelqu'un

avait poussé trop loin les gains illicites produits par les _licences_,

il lui faisait _rendre gorge_! Ainsi, l'Empereur ayant été informé que

le commissaire ordonnateur Michaux, chef de l'administration de l'armée

de Bernadotte, avait perdu en une seule soirée 300,000 francs dans une

maison de jeu de Paris, il lui fit écrire par un aide de camp que la

caisse des Invalides ayant besoin d'argent, il lui ordonnait d'y verser

300,000 francs, ce que Michaux s'empressa de faire, tant il avait gagné

sur les licences!...

Vous pensez bien que Masséna n'avait pas été le dernier à vendre des

_licences_. D'accord avec le général Solignac, son chef d'état-major, il

en inonda tous les ports du royaume de Naples. L'Empereur, informé que

Masséna avait déposé la somme de _trois millions_ chez un banquier de

Livourne, qui avait reçu en même temps 600,000 francs du général

Solignac, fit écrire au maréchal pour l'engager à lui _prêter_ un

million et demanda 200,000 fr. au chef d'état-major. C'était juste le

tiers de ce que chacun d'eux avait gagné sur les _licences_. Vous voyez

que l'Empereur ne les _écorchait_ pas trop. Mais à la vue de ce mandat

d'une nouvelle forme, Masséna, rugissant comme si on lui arrachait les

entrailles, répond à Napoléon que, étant le plus _pauvre_ des maréchaux,

chargé d'une nombreuse famille et criblé de dettes, il regrette

vivement de ne pouvoir rien lui envoyer!...

Le général Solignac fait une réponse analogue, et tous deux se

félicitaient d'avoir ainsi trompé l'Empereur, lorsque, pendant le siège

de Gaëte, on voit arriver en courrier le fils du banquier de Livourne,

annonçant que l'inspecteur du trésor français, escorté du commissaire de

police et de plusieurs gendarmes, s'étant présenté chez son père, s'est

fait remettre le livre de caisse sur lequel il a donné quittance des

trois millions six cent mille francs versés par le maréchal et le

général Solignac, en ajoutant que cette somme, _appartenant à l'armée_,

était un dépôt confié à ces deux personnages et dont l'Empereur

ordonnait la remise sur-le-champ, soit en espèces, soit en effets de

commerce négociables, annulant les reçus donnés à Masséna et à Solignac!

Procès-verbal avait été donné de cette saisie, à laquelle le banquier,

qui, du reste, ne perdait rien, n'avait pu s'opposer.

Il est difficile de se faire une idée de la fureur de Masséna en

apprenant que sa fortune venait de lui être ravie. Il en tomba malade,

mais n'osa adresser aucune réclamation à l'Empereur, qui, se trouvant

alors en Pologne, y fit venir Masséna. Après la paix de Tilsitt, le

titre de duc de Rivoli et une dotation de 300,000 francs de rente furent

la récompense de ses services, mais ne le consolèrent pas de ce qui

avait été pris à Livourne, car, malgré sa circonspection habituelle, on

l'entendait parfois s'écrier: «Le cruel, pendant que je me battais pour

ses intérêts, il a eu le courage de me prendre les petites économies que

j'avais placées à Livourne[1]!»

L'invasion de l'Espagne ayant allumé de nouveau la guerre avec

l'Autriche, l'Empereur, menacé par ces armements considérables, revint

en toute hâte de la Péninsule pour se rendre en Allemagne, où il s'était

fait devancer par Masséna. Je vous ai déjà fait connaître la part

glorieuse que ce maréchal prit à la campagne de 1809; aussi, pour

récompenser sa bonne conduite et sa fermeté aux combats d'Essling et de

Wagram, l'Empereur le nomma prince d'Essling, en lui accordant une

nouvelle dotation de 500,000 francs de rente qu'il cumulait avec celle

de 300,000 du duché de Rivoli et 200,000 francs d'appointements comme

maréchal et chef d'armée. Le nouveau prince n'en dépensa pas un sou de

plus.

Les campagnes de 1810 et 1811, en Espagne et en Portugal, furent les

dernières de Masséna. Je viens de les raconter: elles ne furent pas

heureuses. Son moral était affaibli; aussi ces deux campagnes, au lieu

d'ajouter à sa gloire, amoindrirent-elles sa réputation de grand

général, et l'_enfant chéri de la victoire_ éprouva des revers là où il

aurait pu et dû vaincre.

Masséna était maigre et sec; d'une taille au-dessous de la moyenne. Sa

figure italienne était remplie d'expression. Les mauvais côtés de son

caractère étaient la dissimulation, la rancune, la dureté et l'avarice.

Il avait beaucoup d'esprit naturel; mais sa jeunesse aventureuse et la

position infime de sa famille ne l'ayant pas mis en état d'étudier, il

manquait totalement de ce qu'on appelle l'_instruction_. La nature

l'avait créé général; son courage et sa ténacité firent le reste. Dans

les beaux jours de sa carrière militaire, il avait le coup d'œil juste,

la décision prompte, et ne se laissait jamais abattre par les revers. En

vieillissant, il poussa la circonspection jusqu'à la timidité, tant il

redoutait de compromettre la gloire jadis acquise. Il détestait la

lecture; aussi n'avait-il aucune notion de ce qu'on a écrit sur la

guerre; il la faisait d'inspiration, et Napoléon l'a bien jugé,

lorsqu'en parlant de lui dans ses _Mémoires_, il dit que Masséna

arrivait sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il ferait: les

circonstances le décidaient.

C'est à tort qu'on a voulu représenter Masséna comme étranger à la

_flatterie_, disant franchement et un peu brusquement même la vérité à

l'Empereur. Sous sa rude écorce, Masséna était un rusé courtisan. En

voici un exemple remarquable.

L'Empereur, accompagné de plusieurs maréchaux, parmi lesquels se

trouvait Masséna, chassait à tir dans la forêt de Fontainebleau, et

Napoléon ajuste un faisan; le coup, mal dirigé, porte sur Masséna,

auquel un grain de plomb crève l'œil gauche. L'Empereur, ayant seul tiré

au moment de l'accident, en était incontestablement l'auteur

involontaire; cependant Masséna, comprenant que, son œil étant perdu, il

n'avait aucun intérêt à signaler le maladroit qui venait de le blesser,

tandis que l'Empereur lui saurait gré de détourner l'attention de sa

personne, accusa le maréchal Berthier d'imprudence, bien que celui-ci

n'eût pas encore fait feu! Napoléon, ainsi que tous les assistants,

comprit parfaitement la discrète intention du courtisan, et Masséna fut

comblé d'attentions par le maître!

Bien que très avare, le vainqueur de Zurich aurait donné la moitié de sa

fortune pour être né dans l'ancienne France, plutôt que sur la rive

gauche du Var. Rien ne lui déplaisait autant que la terminaison

italienne de son nom dont il transformait l'_a_ en _e_ muet dans sa

signature, et lorsqu'il parlait à son fils aîné, il l'appelait toujours

Massén_e_. Cependant le public n'adopta pas ce changement, et le nom de

Masséna prévalut, en dépit de celui qui l'avait illustré.

La campagne de Portugal avait tellement affaibli le moral et le physique

de Masséna, qu'il fut contraint d'aller chercher le repos et la santé

sous le doux climat de Nice. Il y passa toute l'année 1812; mais

Napoléon, à son retour de la malheureuse expédition de Russie, s'étant

trouvé dans la nécessité d'utiliser tout ce que l'Europe avait de

ressources, pensa que le nom de Masséna pourrait encore rendre quelques

services, surtout en Provence, et il conféra au maréchal l'emploi de

gouverneur de la 8e division militaire.

Lorsqu'en 1814 les ennemis envahirent la France, Masséna, qui, du reste,

avait peu de troupes à sa disposition, ne fit rien pour arrêter leurs

progrès, et le 15 avril il se soumit au duc d'Angoulême, qui le nomma

commandeur de Saint-Louis, mais ne le créa point pair de France, sous

prétexte que, né à l'étranger, il ne s'était pas fait naturaliser!...

Comme si les victoires de Rivoli, de Zurich, la défense de Gênes et une

série d'actions glorieuses pour la France n'avaient pas autant de valeur

que des lettres de grande naturalisation données souvent à prix d'argent

à des intrigants étrangers!... L'injure faite à Masséna dans cette

circonstance produisit un fort mauvais effet sur l'esprit des

populations et de l'armée. Cette mesure fâcheuse fut une des causes qui

contribuèrent le plus à irriter la nation contre le gouvernement de

Louis XVIII et à amener le retour de l'Empereur.

Celui-ci débarqua près de Cannes le 1er mars 1815 et se mit sur-le-champ

en marche vers Paris, à la tête d'un millier de grenadiers de sa garde.

L'imprévu et la rapidité de cette invasion surprirent Masséna et le

jetèrent dans une grande perplexité. Il essaya néanmoins de résister au

torrent, en réunissant quelques régiments de ligne et en mettant en

activité les gardes nationales de Marseille et des environs; mais ayant

appris que le duc d'Angoulême avait été forcé de capituler à la Palud et

de quitter le royaume, Masséna dépêcha son fils à Louis XVIII pour le

prévenir qu'il ne devait plus compter sur lui, et, se ralliant au

gouvernement impérial, il fit, le 10 avril, arborer le drapeau tricolore

dans toute l'étendue de sa division et enfermer le préfet du Var qui

voulait encore résister. Par cette conduite, Masséna ne satisfit aucun

parti et s'aliéna les royalistes ainsi que les bonapartistes; aussi

l'Empereur s'empressa-t-il de le rappeler à Paris, où il le reçut assez

froidement.

Napoléon ayant, peu de temps après, commis la faute énorme d'abdiquer

une seconde fois par suite de la perte de la bataille de Waterloo, la

Chambre des représentants, qu'il avait eu le tort de réunir en partant

pour l'armée, s'empara du pouvoir et nomma un gouvernement provisoire,

dont le premier acte fut d'investir Masséna du commandement de la garde

nationale de Paris, bien que les infirmités du maréchal le missent hors

d'état de l'exercer en personne; mais on voulait un nom capable d'animer

l'esprit de la population et de la porter à seconder l'armée dans la

défense de la capitale. Les intrigues de Fouché, duc d'Otrante, ayant

semé la discorde parmi les membres du gouvernement provisoire, les

projets de résistance furent soumis à un conseil militaire, dans lequel

Masséna émit l'avis que Paris _ne pouvait résister_!... En conséquence,

un armistice fut conclu avec les généraux ennemis, et l'armée française

se retira derrière la Loire, où elle fut licenciée.

Lorsque les alliés furent maîtres de la France, Louis XVIII, pour punir

Masséna d'avoir abandonné sa cause après le 20 mars, le fit comprendre

au nombre des juges du maréchal Ney, espérant que, aveuglé par la

haine, il n'hésiterait pas à condamner son infortuné collègue et

entacherait ainsi le glorieux nom de Masséna; mais celui-ci se récusa,

en alléguant les dissentiments qui avaient existé, en Portugal, entre le

maréchal Ney et lui. Puis, voyant ce moyen rejeté, il se joignit à ceux

des juges qui votèrent pour le renvoi de Ney devant la Chambre des

pairs. Ils espéraient le sauver ainsi, mais ils auraient mieux fait

d'avoir le courage politique de le juger et de l'acquitter... Ils ne

l'osèrent!... Ce fut une grande faute. Le maréchal Ney, condamné par la

pairie, ayant été fusillé, son sang, au lieu de calmer la fureur de la

faction royaliste, la rendit implacable. Bientôt elle poursuivit Masséna

lui-même.

Les Marseillais, pour lesquels il avait naguère employé son crédit afin

d'obtenir la franchise de leur port, le dénoncèrent à la Chambre des

députés pour cause de _péculat!..._ Cette accusation était mal fondée,

car Masséna n'avait commis aucune exaction en Provence; aussi la

majorité de la Chambre introuvable, bien que renommée pour sa haine

contre les hommes célèbres de l'Empire, repoussa avec mépris la pétition

des habitants de Marseille. Ce fut à cette séance que le député Manuel,

devenu si célèbre, commença à se faire remarquer par la chaleureuse

défense qu'il prononça en faveur de Masséna. Celui-ci, ayant ainsi

échappé à la réaction qui, à cette époque, inondait la France, abandonna

la scène du monde, sur laquelle il avait joué un rôle si brillant, et

vécut désormais dans la retraite, en son château de Rueil, ancienne

habitation du cardinal de Richelieu. Masséna termina ainsi, dans la

disgrâce et la solitude, sa glorieuse carrière. Il mourut le 4 avril

1817, à l'âge de cinquante-neuf ans.

À son décès, le gouvernement ne lui ayant pas encore envoyé le nouveau

bâton de commandement qu'il est d'usage de placer sur le cercueil des

maréchaux, le général Reille, gendre de Masséna, fit réclamer cet

insigne auprès du général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre;

mais celui-ci, devenu légitimiste des plus forcenés, n'ayant pas répondu

à cette juste demande, le général Reille, par un acte de courage fort

rare à cette époque, fit savoir à la cour que, si le bâton de maréchal

n'était pas envoyé au moment des obsèques de son beau-père, il placerait

ostensiblement sur le cercueil celui que l'Empereur avait donné jadis à

Masséna; alors le gouvernement se décida à faire remettre cet insigne.

J'ai signalé quelques taches dans la vie de ce guerrier célèbre, mais

elles sont couvertes par sa gloire éclatante et les services signalés

qu'il rendit à la France; aussi la mémoire de Masséna parviendra à la

postérité comme celle d'un des plus grands capitaines de cette époque,

si fertile en illustrations militaires.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 42 / 84 题