CHAPITRE PREMIER

Mon mariage.--Adieux à Masséna.

Mon frère et les autres aides de camp de Masséna ne tardèrent pas à

quitter l'Espagne et vinrent nous rejoindre à Paris, où je restai tout

l'été et l'automne suivant. J'allais chaque mois passer quelques jours

au château de Bonneuil, chez M. et Mme Desbrières. Pendant mon absence,

cette excellente famille avait eu les meilleurs procédés pour ma mère.

Mon retour accrut l'affection que j'avais depuis longtemps pour leur

fille, et bientôt il me fut permis d'aspirer à sa main. Le mariage fut

convenu, et j'eus même un moment l'espoir d'obtenir le grade de colonel

avant la célébration de cet acte important.

Il était d'étiquette que l'Empereur signât au contrat de mariage de tous

les colonels de ses armées, mais il n'accordait que fort rarement cette

faveur aux officiers des grades inférieurs; encore fallait-il qu'ils

fissent connaître au ministre de la guerre les motifs qui les portaient

à solliciter cette distinction. Je fondai ma demande sur ce que

l'Empereur, quand je le vis, la veille de la bataille de Marengo,

m'avait dit, en me parlant de mon père, récemment mort à la suite de

blessures reçues au siège de Gênes: «Si tu te comportes bien et marches

sur ses traces, ce sera moi qui te servirai de père!...» J'ajouterai

que, depuis ce jour, j'avais reçu huit blessures et avais la conscience

d'avoir toujours rempli mon devoir.

Le ministre Clarke, homme fort rude et qui repoussait presque toujours

les demandes de ce genre, convint que la mienne méritait d'être prise en

considération et me promit de la présenter à Sa Majesté. Il tint parole,

car, peu de jours après, je reçus l'ordre de me rendre auprès de

l'Empereur, au château de Compiègne, et d'y amener le notaire, porteur

du contrat de mariage; c'était le bon M. Mailand, avec lequel je partis

en poste. À notre arrivée, l'Empereur était à la chasse à courre, non

qu'il aimât beaucoup cet exercice, mais il pensait avec raison qu'il

devait imiter les anciens rois de France. La signature fut donc remise

au lendemain. Le notaire, qu'on attendait à Paris, était désolé de ce

retard; mais qu'y faire?...

Le jour suivant, nous fûmes introduits auprès de l'Empereur, que nous

trouvâmes dans les appartements où, vingt ans plus tard, j'ai si souvent

fait le service d'aide de camp auprès des princes de la maison

d'Orléans. Mon contrat fut signé dans le salon où le fut depuis celui du

roi des Belges avec la princesse Louise, fille aînée de Louis-Philippe,

roi des Français.

Dans ces courtes entrevues, Napoléon était habituellement très affable.

Il adressa quelques questions au notaire, me demanda si ma prétendue

était jolie, quelle était sa dot, etc., etc., et me dit en me

congédiant: «Qu'il voulait aussi que j'eusse une bonne position, et

que, sous peu, il récompenserait mes bons services...» Pour le coup, je

me crus colonel! Cet espoir s'accrut encore lorsque, en sortant du

cabinet impérial, je fus accosté par le général Mouton, comte de Lobau,

dont je reçus l'assurance confidentielle que l'Empereur avait inscrit

mon nom sur la liste des officiers supérieurs auxquels il voulait donner

des régiments. Cette assertion me fut d'autant plus agréable que le

comte de Lobau, aide de camp de Napoléon, était chargé, sous la

direction du ministre de la guerre, du travail relatif à l'avancement

militaire. Je revins donc à Paris, le cœur rempli de joie et

d'espérance!... Je me mariai le 11 novembre suivant.

Ce n'est pas à vous, mes chers enfants, que je ferai l'éloge de

l'excellente femme que j'épousai: je ne peux mieux la louer qu'en lui

appliquant la maxime de l'un de nos plus célèbres philosophes: «La

meilleure de toutes les femmes est celle dont on parle le moins!»

J'étais heureux au sein de ma famille, et j'attendais chaque jour mon

brevet de colonel, lorsque, peu de temps après mon mariage, je fus

informé par le ministre de la guerre que je venais d'être placé comme

_chef d'escadrons_ dans le 1er régiment de chasseurs à cheval, alors en

garnison au fond de l'Allemagne!... Je fus atterré de ce coup, car il me

paraissait bien pénible d'aller encore servir comme simple chef

d'escadrons, grade dans lequel j'avais reçu trois blessures et fait les

campagnes de Wagram et de Portugal. Je ne pouvais comprendre le motif de

cette disgrâce, après ce qui m'avait été dit par l'Empereur et le comte

de Lobau. Celui-ci me donna bientôt le mot de l'énigme.

Masséna, ainsi que je l'ai déjà dit, avait, à son entrée en Portugal,

quatorze aides de camp, dont six officiers supérieurs. Deux d'entre eux,

MM. Pelet et Casabianca, furent faits colonels pendant la campagne; ils

étaient plus anciens que moi et avaient bien rempli leur devoir. Leur

avancement semblait, du reste, assurer le mien, puisque je devenais le

premier chef d'escadrons de l'état-major. Celui qui avait le cinquième

rang était M. Barain, officier d'artillerie, que j'avais trouvé

capitaine aide de camp de Masséna à mon entrée dans son état-major. M.

Barain, ayant perdu une main à Wagram, avait été nommé chef d'escadrons:

c'était justice. Mais l'Empereur, en lui donnant ce nouveau grade,

l'avait désigné pour le service des arsenaux, qu'on peut très bien faire

avec un bras de moins. Masséna s'attendait également à voir M. Barain

s'éloigner de lui; néanmoins, celui-ci insista pour l'accompagner en

Portugal, bien qu'il fût dans l'impossibilité de remplir aucune mission

dans un pays aussi difficile. Personne ne pensait donc qu'on lui

donnerait de l'avancement.

Or, il se trouvait que Barain était neveu de M. François de Nantes,

directeur des Droits réunis, qui venait d'assurer de nombreuses places à

des membres de la famille de Masséna. M. François de Nantes demanda, en

retour, la faveur d'une proposition au grade de colonel pour son neveu

Barain. Le maréchal, forcé de choisir entre Barain et moi, opta pour mon

camarade. J'ai su, par le comte de Lobau, que l'Empereur avait hésité à

signer, mais qu'il céda enfin aux instances de l'intègre directeur des

Droits réunis, venu pour appuyer la seule demande de faveur qu'il eût

encore faite pour sa famille. Ainsi mon camarade fut nommé colonel.

Je me suis peut-être trop appesanti sur cette malheureuse affaire, mais,

pour juger de mon désappointement, il faut se reporter à cette époque et

se rappeler que l'importance des chefs de corps était telle, dans les

armées impériales, qu'on a vu plusieurs colonels refuser le grade de

général et demander comme faveur spéciale la permission de rester à la

tête de leur régiment. Masséna m'adressa la lettre suivante, seule

récompense de trois campagnes faites et de trois blessures reçues auprès

de lui:

«Paris, 24 novembre 1811.

«Je vous envoie, mon cher Marbot, l'ordre de service que je reçois

pour vous. J'avais demandé de l'avancement pour vous, ainsi que

vous le savez, et j'ai le double regret de voir que vous ne l'avez

pas obtenu et de vous perdre. Vos services sont bien appréciés par

moi, et ils doivent être, pour vous, indépendants des récompenses

auxquelles ils vous donnaient droit de prétendre. Ils vous

acquerront toujours l'estime de ceux sous les ordres desquels vous

vous trouverez. Croyez, mon cher Marbot, à celle que vous m'avez

inspirée, ainsi qu'à mes regrets et au sincère attachement que je

vous ai voué.

«MASSÉNA.»

Je ne pensais pas revoir Masséna, quand Mme la maréchale m'écrivit que,

désirant connaître ma femme, elle nous invitait l'un et l'autre à dîner.

Je n'avais jamais eu qu'à me louer de la maréchale, surtout à Antibes,

sa patrie, où je la rencontrai au retour du siège de Gênes. J'acceptai

donc. Masséna vint à moi, m'exprima de nouveau ses regrets, et me

proposa de demander ma nomination au grade d'officier de la Légion

d'honneur. Je répondis que, puisqu'il n'avait pu rien faire pour moi

pendant que j'étais dans son état-major, blessé sous ses yeux, je ne

voulais pas lui créer de nouveaux embarras, et que je n'attendais

d'avancement que de moi-même; puis je me perdis dans la foule des

invités...

Ce fut ma dernière rencontre avec ce maréchal, bien que je continuasse à

visiter sa femme et son fils, tous deux excellents pour moi.

Je crois devoir vous donner ici quelques détails sur la vie de Masséna,

dont la biographie, ainsi que celle de la plupart des hommes célèbres, a

été écrite d'une façon fort inexacte.

Mémoires du général baron de Marbot (3/3) · 第 41 / 84 题