Mon mariage.--Adieux à Masséna.
Mon frère et les autres aides de camp de Masséna ne tardèrent pas à
quitter l'Espagne et vinrent nous rejoindre à Paris, où je restai tout
l'été et l'automne suivant. J'allais chaque mois passer quelques jours
au château de Bonneuil, chez M. et Mme Desbrières. Pendant mon absence,
cette excellente famille avait eu les meilleurs procédés pour ma mère.
Mon retour accrut l'affection que j'avais depuis longtemps pour leur
fille, et bientôt il me fut permis d'aspirer à sa main. Le mariage fut
convenu, et j'eus même un moment l'espoir d'obtenir le grade de colonel
avant la célébration de cet acte important.
Il était d'étiquette que l'Empereur signât au contrat de mariage de tous
les colonels de ses armées, mais il n'accordait que fort rarement cette
faveur aux officiers des grades inférieurs; encore fallait-il qu'ils
fissent connaître au ministre de la guerre les motifs qui les portaient
à solliciter cette distinction. Je fondai ma demande sur ce que
l'Empereur, quand je le vis, la veille de la bataille de Marengo,
m'avait dit, en me parlant de mon père, récemment mort à la suite de
blessures reçues au siège de Gênes: «Si tu te comportes bien et marches
sur ses traces, ce sera moi qui te servirai de père!...» J'ajouterai
que, depuis ce jour, j'avais reçu huit blessures et avais la conscience
d'avoir toujours rempli mon devoir.
Le ministre Clarke, homme fort rude et qui repoussait presque toujours
les demandes de ce genre, convint que la mienne méritait d'être prise en
considération et me promit de la présenter à Sa Majesté. Il tint parole,
car, peu de jours après, je reçus l'ordre de me rendre auprès de
l'Empereur, au château de Compiègne, et d'y amener le notaire, porteur
du contrat de mariage; c'était le bon M. Mailand, avec lequel je partis
en poste. À notre arrivée, l'Empereur était à la chasse à courre, non
qu'il aimât beaucoup cet exercice, mais il pensait avec raison qu'il
devait imiter les anciens rois de France. La signature fut donc remise
au lendemain. Le notaire, qu'on attendait à Paris, était désolé de ce
retard; mais qu'y faire?...
Le jour suivant, nous fûmes introduits auprès de l'Empereur, que nous
trouvâmes dans les appartements où, vingt ans plus tard, j'ai si souvent
fait le service d'aide de camp auprès des princes de la maison
d'Orléans. Mon contrat fut signé dans le salon où le fut depuis celui du
roi des Belges avec la princesse Louise, fille aînée de Louis-Philippe,
roi des Français.
Dans ces courtes entrevues, Napoléon était habituellement très affable.
Il adressa quelques questions au notaire, me demanda si ma prétendue
était jolie, quelle était sa dot, etc., etc., et me dit en me
congédiant: «Qu'il voulait aussi que j'eusse une bonne position, et
que, sous peu, il récompenserait mes bons services...» Pour le coup, je
me crus colonel! Cet espoir s'accrut encore lorsque, en sortant du
cabinet impérial, je fus accosté par le général Mouton, comte de Lobau,
dont je reçus l'assurance confidentielle que l'Empereur avait inscrit
mon nom sur la liste des officiers supérieurs auxquels il voulait donner
des régiments. Cette assertion me fut d'autant plus agréable que le
comte de Lobau, aide de camp de Napoléon, était chargé, sous la
direction du ministre de la guerre, du travail relatif à l'avancement
militaire. Je revins donc à Paris, le cœur rempli de joie et
d'espérance!... Je me mariai le 11 novembre suivant.
Ce n'est pas à vous, mes chers enfants, que je ferai l'éloge de
l'excellente femme que j'épousai: je ne peux mieux la louer qu'en lui
appliquant la maxime de l'un de nos plus célèbres philosophes: «La
meilleure de toutes les femmes est celle dont on parle le moins!»
J'étais heureux au sein de ma famille, et j'attendais chaque jour mon
brevet de colonel, lorsque, peu de temps après mon mariage, je fus
informé par le ministre de la guerre que je venais d'être placé comme
_chef d'escadrons_ dans le 1er régiment de chasseurs à cheval, alors en
garnison au fond de l'Allemagne!... Je fus atterré de ce coup, car il me
paraissait bien pénible d'aller encore servir comme simple chef
d'escadrons, grade dans lequel j'avais reçu trois blessures et fait les
campagnes de Wagram et de Portugal. Je ne pouvais comprendre le motif de
cette disgrâce, après ce qui m'avait été dit par l'Empereur et le comte
de Lobau. Celui-ci me donna bientôt le mot de l'énigme.
Masséna, ainsi que je l'ai déjà dit, avait, à son entrée en Portugal,
quatorze aides de camp, dont six officiers supérieurs. Deux d'entre eux,
MM. Pelet et Casabianca, furent faits colonels pendant la campagne; ils
étaient plus anciens que moi et avaient bien rempli leur devoir. Leur
avancement semblait, du reste, assurer le mien, puisque je devenais le
premier chef d'escadrons de l'état-major. Celui qui avait le cinquième
rang était M. Barain, officier d'artillerie, que j'avais trouvé
capitaine aide de camp de Masséna à mon entrée dans son état-major. M.
Barain, ayant perdu une main à Wagram, avait été nommé chef d'escadrons:
c'était justice. Mais l'Empereur, en lui donnant ce nouveau grade,
l'avait désigné pour le service des arsenaux, qu'on peut très bien faire
avec un bras de moins. Masséna s'attendait également à voir M. Barain
s'éloigner de lui; néanmoins, celui-ci insista pour l'accompagner en
Portugal, bien qu'il fût dans l'impossibilité de remplir aucune mission
dans un pays aussi difficile. Personne ne pensait donc qu'on lui
donnerait de l'avancement.
Or, il se trouvait que Barain était neveu de M. François de Nantes,
directeur des Droits réunis, qui venait d'assurer de nombreuses places à
des membres de la famille de Masséna. M. François de Nantes demanda, en
retour, la faveur d'une proposition au grade de colonel pour son neveu
Barain. Le maréchal, forcé de choisir entre Barain et moi, opta pour mon
camarade. J'ai su, par le comte de Lobau, que l'Empereur avait hésité à
signer, mais qu'il céda enfin aux instances de l'intègre directeur des
Droits réunis, venu pour appuyer la seule demande de faveur qu'il eût
encore faite pour sa famille. Ainsi mon camarade fut nommé colonel.
Je me suis peut-être trop appesanti sur cette malheureuse affaire, mais,
pour juger de mon désappointement, il faut se reporter à cette époque et
se rappeler que l'importance des chefs de corps était telle, dans les
armées impériales, qu'on a vu plusieurs colonels refuser le grade de
général et demander comme faveur spéciale la permission de rester à la
tête de leur régiment. Masséna m'adressa la lettre suivante, seule
récompense de trois campagnes faites et de trois blessures reçues auprès
de lui:
«Paris, 24 novembre 1811.
«Je vous envoie, mon cher Marbot, l'ordre de service que je reçois
pour vous. J'avais demandé de l'avancement pour vous, ainsi que
vous le savez, et j'ai le double regret de voir que vous ne l'avez
pas obtenu et de vous perdre. Vos services sont bien appréciés par
moi, et ils doivent être, pour vous, indépendants des récompenses
auxquelles ils vous donnaient droit de prétendre. Ils vous
acquerront toujours l'estime de ceux sous les ordres desquels vous
vous trouverez. Croyez, mon cher Marbot, à celle que vous m'avez
inspirée, ainsi qu'à mes regrets et au sincère attachement que je
vous ai voué.
«MASSÉNA.»
Je ne pensais pas revoir Masséna, quand Mme la maréchale m'écrivit que,
désirant connaître ma femme, elle nous invitait l'un et l'autre à dîner.
Je n'avais jamais eu qu'à me louer de la maréchale, surtout à Antibes,
sa patrie, où je la rencontrai au retour du siège de Gênes. J'acceptai
donc. Masséna vint à moi, m'exprima de nouveau ses regrets, et me
proposa de demander ma nomination au grade d'officier de la Légion
d'honneur. Je répondis que, puisqu'il n'avait pu rien faire pour moi
pendant que j'étais dans son état-major, blessé sous ses yeux, je ne
voulais pas lui créer de nouveaux embarras, et que je n'attendais
d'avancement que de moi-même; puis je me perdis dans la foule des
invités...
Ce fut ma dernière rencontre avec ce maréchal, bien que je continuasse à
visiter sa femme et son fils, tous deux excellents pour moi.
Je crois devoir vous donner ici quelques détails sur la vie de Masséna,
dont la biographie, ainsi que celle de la plupart des hommes célèbres, a
été écrite d'une façon fort inexacte.