célèbre Danton, et cet intéressant Camille, qui avait fait reluire un peu
d'espérance dans les cachots. Danton était, selon son usage, calme, fier et
assez jovial; Camille, étonné et triste; Philippeau, ému et élevé par le
danger. Hérault-Séchelles, qui les avait devancés au Luxembourg de quelques
jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement. «Quand les
hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire.» Puis
apercevant Thomas Payne, il lui dit: «Ce que tu as fait pour le bonheur et
la liberté de ton pays, j'ai en vain essayé de le faire pour le mien; j'ai
été moins heureux, mais non pas plus coupable.... On m'envoie à l'échafaud;
eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement....»
Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoyé au Luxembourg, et les
accusés furent transférés à la Conciergerie, pour aller de là au tribunal
révolutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein de
mensonges odieux. Bientôt il se calma et dit avec affliction: «Je vais à
l'échafaud pour avoir versé quelques larmes sur le sort de tant de
malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les servir.»
Tous les détenus, quel que fût leur rang et leur opinion, lui portaient
l'intérêt le plus vif, et faisaient pour lui des voeux ardens. Philippeau
dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein. Hérault-Séchelles
conserva cette grâce d'esprit et de manières qui le distinguait même entre
les hommes de son rang; il embrassa son fidèle domestique, qui l'avait
suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre à la Conciergerie; il le
consola et lui rendit le courage. On transféra, en même temps, Fabre,
Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec Danton,
pour souiller son procès par une apparence de complicité avec des
faussaires. Fabre était malade et presque mourant. Chabot, qui du fond de
sa prison n'avait cessé d'écrire à Robespierre, de l'implorer, de lui
prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir à le toucher, voyait sa
mort assurée, et la honte non moins certaine pour lui que l'échafaud: il
voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublimé corrosif; mais la douleur
lui ayant arraché des cris, il avoua sa tentative, accepta des soins, et
fut transporté aussi malade que Fabre à la Conciergerie. Un sentiment un
peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif
regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part au
crime. «Bazire, s'écriait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu fait?»
A la Conciergerie, les accusés inspirèrent la même curiosité qu'au
Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec la
même énergie. «C'est à pareil jour, dit-il, que j'ai fait instituer le
tribunal révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Mon but
était de prévenir un nouveau septembre, et non de déchaîner un fléau sur
l'humanité.» Puis revenant à son mépris pour ses collègues qui
l'assassinaient: «Ces frères Caïn, dit-il, n'entendent rien au
gouvernement. Je laisse tout dans un désordre épouvantable....» Il employa
alors, pour caractériser l'impuissance du paralytique Couthon et du lâche
Robespierre, des expressions obscènes, mais originales, qui annonçaient
encore une singulière gaieté d'esprit. Un seul instant il montra un léger
regret d'avoir pris part à la révolution: «Il vaudrait mieux, dit-il, être
un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes.» Ce fut le seul mot de ce
genre qu'il prononça.
Lacroix parut étonné en voyant dans les cachots le nombre et le malheureux
état des prisonniers. «Quoi! lui dit-on, des charrettes chargées de
victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans Paris!»
L'étonnement de Lacroix était sincère, et c'est une leçon pour les hommes
qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les souffrances
individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne les
voient pas.
Le lendemain 13 germinal, les accusés furent conduits au tribunal au nombre
de quinze. On avait réuni ensemble les cinq chefs modérés, Danton,
Hérault-Séchelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les quatre accusés de
faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'Églantine; les deux beaux-frères de
Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux
Westermann, accusé d'avoir partagé la corruption et les complots de Danton;
enfin deux étrangers, amis des accusés, l'Espagnol Gusman, et le Danois
Diederichs. Le but du comité, en faisant cet amalgame, était de confondre
les modérés avec les corrompus et avec les étrangers, pour prouver toujours
que la modération provenait à la fois du défaut de vertu républicaine et de
la séduction de l'or de l'étranger. La foule accourue pour voir les accusés
était immense. Un reste de l'intérêt qu'avait inspiré Danton s'était
réveillé en sa présence. Fouquier-Tinville, les juges et les jurés, tous
révolutionnaires subalternes tirés du néant par sa main puissante, étaient
embarrassés en sa présence: son assurance, sa fierté, leur imposaient, et
il semblait plutôt l'accusateur que l'accusé. Le président Hermann et
Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jurés au sort, comme le voulait la
loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient _les solides_. On
interrogea ensuite les accusés. Quand on adressa à Danton les questions
d'usage sur son âge et son domicile, il répondit fièrement qu'il avait
trente-quatre ans, et que bientôt son nom serait au Panthéon, et lui dans
le néant. Camille répondit qu'il avait trente-trois ans, l'âge du
_sans-culotte Jésus-Christ lorsqu'il mourut_. Bazire en avait vingt-neuf.
Hérault-Séchelles, Philippeau, en avaient trente-quatre. Ainsi le talent,
le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore réuni dans
ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins.
Danton, Camille, Hérault-Séchelles et les autres, se plaignirent de voir
leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on passa
outre. On examina d'abord l'accusation dirigée contre Chabot, Bazire,
Delaunay et Fabre d'Églantine. Chabot persista dans son système, et soutint
qu'il n'avait pris part à la conspiration des agioteurs que pour la
dévoiler. Il ne persuada personne, car il était étrange qu'en y entrant, il
n'eût pas secrètement prévenu quelque membre des comités; qu'il l'eût
dévoilée si tard, et qu'il eût gardé les fonds dans ses mains. Delaunay fut
convaincu; Fabre, malgré son adroite défense, consistant à dire qu'en
surchargeant de ratures la copie du décret, il avait cru ne raturer qu'un
projet, fut convaincu par Cambon, dont la déposition franche et
désintéressée était accablante. Il prouva, en effet, à Fabre que les
projets de décrets n'étaient jamais signés, que la copie qu'il avait
raturée l'était par tous les membres de la commission des cinq, et que par
conséquent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet. Bazire,
dont la complicité consistait dans la non-révélation, fut à peine écouté
dans sa défense, et fut assimilé aux autres par le tribunal. On passa
ensuite à d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien de Toulouse
pour faire appuyer ses marchés, et d'avoir pris part à l'intrigue de la
compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout
l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea
ensuite Hérault-Séchelles. Bazire était déclaré coupable comme ami de
Chabot; Hérault le fut pour avoir été ami de Bazire, pour avoir eu quelque
connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir favorisé une
émigrée, pour avoir été ami des modérés, et pour avoir fait supposer, par
sa douceur, sa grâce, sa fortune et ses regrets mal déguisés, qu'il était
modéré lui-même. Après Hérault vint le tour de Danton. Un silence profond
régna dans l'assemblée quand il se leva pour prendre la parole. «Danton,
lui dit le président, la convention vous accuse d'avoir conspiré avec
Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans, avec les girondins, avec
l'étranger, et avec la faction qui veut rétablir Louis XVII.--Ma voix,
répondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de fois s'est
fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine à repousser la
calomnie. Que les lâches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai
d'ignominie.... Que les comités se rendent ici, je ne répondrai que devant
eux; il me les faut pour accusateurs et pour témoins.... Qu'ils
paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je vous
l'ai dit: le néant sera bientôt mon asile. La vie m'est à charge, qu'on me
l'arrache.... Il me tarde d'en être délivré.» En achevant ces paroles,
Danton était indigné, son coeur était soulevé d'avoir à répondre à de
pareils hommes. Sa demande de faire comparaître les comités, et sa volonté
prononcée de ne répondre que devant eux, avaient intimidé le tribunal, et
causé une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, eût été
cruelle pour eux; ils auraient été couverts de confusion, et la
condamnation fût peut-être devenue impossible. «Danton, dit le président,
l'audace est le propre du crime; le calme est celui de l'innocence.» A ce
mot, Danton s'écrie: «L'audace individuelle est réprimable sans doute; mais
cette audace nationale dont j'ai tant de fois donné l'exemple, que j'ai
tant de fois mise au service de la liberté, est la plus méritoire de toutes
les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici usage
pour la république contre les lâches qui m'accusent. Lorsque je me vois si
bassement calomnié, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un révolutionnaire
comme moi qu'il faut attendre une défense froide ... les hommes de ma
trempe sont inappréciables dans les révolutions ... c'est sur leur front
qu'est empreint le génie de la liberté.» En disant ces mots, Danton agitait
sa tête et bravait le tribunal. Ses traits si redoutés produisaient une
impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait échapper un
murmure approbateur. «Moi, continuait Danton, moi accusé d'avoir conspiré
avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans; d'avoir rampé aux pieds de
vils despotes! c'est moi que l'on somme de répondre à la _justice
inévitable, inflexible!_[17]... Et toi, lâche Saint-Just, tu répondras à la
postérité de ton accusation contre le meilleur soutien de la liberté.... En
parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte
d'accusation, je sens tout mon être frémir.» Le président lui recommande
de nouveau d'être calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui répondit avec
respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il va
raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut à parvenir aux
fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en
empêcher, la résistance qu'il opposa aux projets de Mirabeau, et surtout ce
qu'il fit dans cette journée fameuse où, entourant la voiture royale d'un
peuple immense, il empêcha le voyage à Saint-Cloud. Puis il rapporte sa
conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une
pétition contre la royauté, et le motif de cette pétition fameuse; l'audace
avec laquelle il proposa le premier le renversement du trône en 92; le
courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 août au soir; la
fermeté qu'il déploya pendant les douze heures de l'insurrection. Suffoqué
ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de s'être caché
au moment du 10 août: «Où sont, s'écrie-t-il, les hommes qui eurent besoin
de presser Danton pour l'engager à se montrer dans cette journée? Où sont
les êtres privilégiés dont il a emprunté l'énergie? Qu'on les fasse
paraître, mes accusateurs!... j'ai toute la plénitude de ma tête lorsque je
les demande ... je dévoilerai les trois plats coquins qui ont entouré et
perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai dans le
néant, dont ils n'auraient jamais dû sortir....» Le président veut
interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre le
bruit avec sa voix terrible. «Est-ce que vous ne m'entendez pas? lui dit le
président.--La voix d'un homme, reprend Danton, qui défend son honneur et
sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette.» Cependant il était fatigué
d'indignation; sa voix était altérée; alors le président l'engage avec
égard à prendre quelque repos, pour recommencer sa défense avec plus de
calme et de tranquillité.
Danton se tait. On passe à Camille, dont on lit _le Vieux Cordelier_, et
qui se révolte en vain contre l'interprétation donnée à ses écrits. On
s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle amèrement la conduite en
Belgique, et qui, à l'exemple de Danton, demande la comparution de
plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour l'obtenir.
Cette première séance causa une sensation générale. La foule qui entourait
le Palais de Justice, et s'étendait jusque sur les ponts, parut
singulièrement émue. Les juges étaient épouvantés; Vadier, Vouland, Amar,
les membres les plus méchans du comité de sûreté générale, avaient assisté
aux débats, cachés dans l'imprimerie attenant à la salle du tribunal, et
communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De là ils avaient vu
avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils
commençaient à douter que la condamnation fût possible. Hermann et Fouquier
s'étaient rendus, immédiatement après l'audience, au comité de salut
public, et lui avaient fait part de la demande des accusés qui voulaient
faire paraître plusieurs membres de la convention. Le comité commençait à
hésiter; Robespierre s'était retiré chez lui; Billaud et Saint-Just étaient
seuls présens. Ils défendent à Fouquier de répondre, lui enjoignent de
prolonger les débats, d'arriver à la fin des trois jours sans s'être
expliqué, et de faire déclarer alors par les jurés qu'ils sont suffisamment
instruits.
Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comité et dans Paris,
l'émotion n'était pas moindre dans les prisons, où l'on portait un vif
intérêt aux accusés, et où l'on ne voyait plus d'espérance pour personne,
si de tels révolutionnaires étaient immolés. Il y avait au Luxembourg le
malheureux Dillon, ami de Desmoulins et défendu par lui; il avait appris
par Chaumette, qui, exposé au même danger, faisait cause commune avec les
modérés, ce qui s'était passé au tribunal. Chaumette le tenait de sa femme.
Dillon, dont la tête était vive, et qui, en vieux militaire, cherchait
quelquefois dans le vin des distractions à ses peines, parla
inconsidérément à un nommé Laflotte, enfermé dans la même prison; il lui
dit qu'il était temps que les bons républicains levassent la tête contre de
vils oppresseurs, que le peuple avait paru se réveiller, que Danton
demandait à répondre devant les comités, que sa condamnation était loin
d'être assurée, que la femme de Camille Desmoulins, en répandant des
assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait à
s'échapper, il réunirait assez d'hommes résolus pour sauver les
républicains près d'être sacrifiés par le tribunal. Ce n'étaient là que de
vains propos prononcés dans l'ivresse et la douleur. Cependant il paraît
qu'il fut question aussi de faire passer mille écus et une lettre à la
femme de Camille. Le lâche Laflotte, croyant obtenir la vie et la liberté
en dénonçant un complot, courut faire au concierge du Luxembourg une
déclaration, dans laquelle il supposa une conspiration près d'éclater au
dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accusés, et assassiner
les membres des deux comités. On verra bientôt quel usage on fit de cette
fatale déposition.
Le lendemain l'affluence était la même au tribunal. Danton et ses
collègues, aussi fermes et aussi opiniâtres, demandent encore la
comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comités.
Fouquier, pressé de répondre, dit qu'il ne s'oppose pas à ce qu'on appelle
les témoins nécessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accusés, qu'il
n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-même. A
cela Fouquier réplique qu'il appellera tous ceux qu'on désignera, excepté
les membres de la convention, parce que c'est à l'assemblée qu'il
appartient de décider si ses membres peuvent être cités. Les accusés se
récrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se défendre. Le tumulte
est à son comble. Le président interroge encore quelques accusés,
Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hâte de lever la séance.
Fouquier écrivit sur-le-champ une lettre au comité pour lui faire part de
ce qui s'était passé, et pour obtenir un moyen de répondre aux demandes des
accusés. La situation était difficile, et tout le monde commençait à
hésiter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis. Saint-Just seul,
plus opiniâtre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas reculer, qu'il
fallait fermer la bouche aux accusés, et les envoyer à la mort. Dans ce
moment, il venait de recevoir la déposition du prisonnier Laflotte,
adressée à la police par le guichetier du Luxembourg. Saint-Just y voit le
germe d'une conspiration tramée par les accusés, et le prétexte d'un
décret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain matin, en
effet, il se présente à la convention, lui dit qu'un grand danger menace la
patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage elle
l'aura bientôt surmonté. «Les accusés, dit-il, présens au tribunal
révolutionnaire, sont en pleine révolte; ils menacent le tribunal; ils
poussent l'insolence jusqu'à jeter au nez des juges des boules de mie de
pain; ils excitent le peuple, et peuvent même l'égarer. Ce n'est d'ailleurs
pas tout; ils ont préparé une conspiration dans les prisons; la femme de
Camille a reçu de l'argent pour provoquer une insurrection; le général
Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre à la tête de quelques
conspirateurs, égorger les deux comités, et élargir les coupables.» A ce
récit hypocrite et faux, les complaisans se récrient que c'est horrible, et
la convention vote à l'unanimité le décret proposé par Saint-Just. En vertu
de ce décret, le tribunal doit continuer, sans désemparer, le procès de
Danton et de ses complices; et il est autorisé à mettre hors des débats les
accusés qui manqueraient de respect à la justice, ou qui voudraient
provoquer du trouble. Une copie du décret est expédiée sur-le-champ.
Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, où la troisième séance
était commencée, et où l'audace redoublée des accusés jetait Fouquier dans
le plus grand embarras.
Le troisième jour, en effet, les accusés avaient résolu de renouveler leurs
sommations. Tous à la fois se lèvent, et pressent Fouquier de faire
comparaître les témoins qu'ils ont demandés. Ils exigent plus encore; ils
veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les
dénonciations qu'ils ont à faire contre le projet de dictature qui se
manifeste chez les comités. Fouquier, embarrassé, ne sait plus quelle
réponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe
dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout essoufflés
encore, lui disent: «Nous tenons les scélérats, voilà de quoi vous tirer
d'embarras;» et ils lui remettent le décret que Saint-Just venait de faire
rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre à l'audience, demande la
parole, et lit le décret affreux. Danton, indigné, se lève alors: «Je
prends, dit-il, l'auditoire à témoin que nous n'avons pas insulté le
tribunal.--C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle.» Le public
entier est étonné, indigné même du déni de justice commis envers les
accusés. L'émotion est générale; le tribunal est intimidé. «Un jour, ajoute
Danton, la vérité sera connue.... Je vois de grands malheurs fondre sur la
France.... Voilà la dictature; elle se montre à découvert et sans
voile....» Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa
femme, s'écrie avec désespoir: «Les scélérats! non contens de m'égorger,
moi, ils veulent égorger ma femme!» Danton aperçoit dans le fond de la
salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de
l'effet du décret. Il les montre du poing: «Voyez, s'écrie-t-il, ces lâches
assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu'à la
mort!» Vadier et Vouland, effrayés, disparaissent. Le tribunal, pour toute
réponse, lève la séance.
Le lendemain était le quatrième jour, et le jury avait la faculté de
clôturer les débats, en se déclarant suffisamment instruit. En conséquence,
sans donner aux accusés le temps de se défendre le jury demande la clôture
des débats. Camille entre en fureur, déclare aux jurés qu'ils sont des
assassins, et prend le peuple à témoin de cette iniquité. On l'entraîne
alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il résiste, et on
l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement aux
jurés, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'être excités. Le président
Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur
dire qu'on a intercepté une lettre écrite à l'étranger, qui prouve la
complicité de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jurés seulement
osent appuyer les accusés, mais la majorité l'emporte. Le président du
jury, le nommé Trinchard, rentre plein d'une joie féroce, et prononce de
l'air d'un furieux la condamnation inique.
[Illustration: CAMILLE DESMOULINS Publié par Furne, Paris.]
On ne voulut pas s'exposer à une nouvelle explosion des condamnés, en les
faisant remonter de la prison à la salle du tribunal pour entendre leur
sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyèrent sans
vouloir le laisser achever, et en s'écriant qu'on pouvait les conduire à la
mort. Une fois la condamnation prononcée, Danton, qui avait été soulevé
d'indignation, redevint calme et fut rendu à tout son mépris pour ses
adversaires. Camille, bientôt apaisé, versa quelques larmes sur son épouse;
et, grâce à son heureuse imprévoyance, n'imagina pas qu'elle fût menacée de
la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables. Hérault
fut gai comme à l'ordinaire. Tous les accusés furent fermes, et Westermann
se montra digne de sa bravoure si célèbre.
Ils furent exécutés le 16 germinal (5 avril). La troupe infâme, payée pour
outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, à cette vue,
éprouvant un mouvement d'indignation, voulut parler à la multitude, et il
vomit contre le lâche et hypocrite Robespierre les plus véhémentes
imprécations. Les misérables envoyés pour l'outrager lui répondirent par
des injures. Dans son action violente, il avait déchiré sa chemise et avait
les épaules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et
plein de mépris, dit à Camille: «Reste donc tranquille, et laisse là cette
vile canaille.» Arrivé au pied de l'échafaud, Danton allait embrasser
Hérault-Séchelles, qui lui tendait les bras: l'exécuteur s'y opposant, il
lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: «Tu peux donc être
plus cruel que la mort! Va, tu n'empêcheras pas que dans un moment nos
têtes s'embrassent dans le fond du panier.»