en dînant avec lui chez Pache, leurs propositions réitérées d'organiser le
pouvoir exécutif, furent allégués comme attestant le projet d'anéantir la
représentation nationale et le comité de salut public. Leurs repas chez le
banquier Kock furent donnés comme la preuve de leur correspondance avec
l'étranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres écrites de
Paris à Londres, et insérées dans les journaux anglais, annonçaient que,
d'après l'agitation qui régnait, des mouvemens étaient présumables. Ces
lettres, dit-on aux accusés, démontrent que l'étranger était dans votre
confidence, puisqu'il prédisait d'avance vos complots. La disette, qu'ils
avaient reprochée au gouvernement pour soulever le peuple, leur fut imputée
à eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur soutint
qu'ils étaient cause de cette disette, en faisant piller sur les routes les
charrettes de légumes et de fruits. Les munitions rassemblées à Paris pour
l'armée révolutionnaire leur furent reprochées comme des préparatifs de
conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donnée comme preuve
du projet d'armer les suspects, et de les déchaîner dans Paris. Enfin, les
écrits répandus dans les halles, et le voile jeté sur la déclaration des
droits, furent considérés comme un commencement d'exécution. Hébert fut
couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et son
journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de
mouchoirs.
Mais laissons là ces honteuses discussions entre ces bas accusés et le bas
accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les
sacrifices qu'il avait ordonnés. Retiré dans sa sphère élevée, ce
gouvernement désignait les malheureux qui lui faisaient obstacle, et
laissait à son procureur-général Fouquier le soin de satisfaire aux formes
avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes sacrifiées au
besoin de la tranquillité publique, quelques-unes méritent d'être mises à
part, ce sont ces malheureux étrangers, Proli, Anacharsis Clootz, condamnés
comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant la
Belgique, sa patrie, avait blâmé la violence ignorante des jacobins dans ce
pays; il avait admiré les talens de Dumouriez, et il en convint au
tribunal. Sa connaissance des cours étrangères l'avait deux ou trois fois
rendu utile à Lebrun, et il l'avoua encore. «Tu as blâmé, lui dit-on, le
système révolutionnaire en Belgique, tu as admiré Dumouriez, tu as été
l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'étranger.» Il n'y eut pas un autre
fait allégué. Quant à Clootz, sa république universelle, son dogme de la
raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts tentés par lui
pour sauver une émigrée, suffirent pour le convaincre. A peine le
troisième jour des débats était-il commencé, que le jury se déclara
suffisamment éclairé, et condamna pêle-mêle ces intrigans, ces brouillons
et ces malheureux étrangers à la peine de mort. Un seul fut absous; ce fut
le nommé Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi d'espion au comité
de salut public. Le 4 germinal (24 mars), à quatre heures de l'après-midi,
les condamnés furent conduits au lieu du supplice. La foule était aussi
grande qu'à aucune des exécutions précédentes. On louait des places sur des
charrettes, sur des tables disposées autour de l'échafaud. Ni Ronsin, ni
Clootz ne _bronchèrent_, pour nous servir de leur terrible expression.
Hébert, accablé de honte, découragé par le mépris, ne prenait aucun soin de
surmonter sa lâcheté; il tombait à chaque instant en défaillance, et la
populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en répétant le
cri des petits colporteurs: _Il est bougrement en colère le Père Duchêne_.
Ainsi furent sacrifiés ces misérables à l'indispensable nécessité d'établir
un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et
d'obéissance n'était pas un de ces sophismes à l'aide desquels les
gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe menaçait la France,
tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorité, et compromettaient
le salut commun par leurs luttes. Il était indispensable que quelques
hommes plus énergiques s'emparassent de cette autorité disputée,
l'occupassent à l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en servir pour
résister à l'Europe. Si on éprouve un regret, c'est de voir employer le
mensonge contre ces misérables, c'est de voir parmi eux un homme d'un ferme
courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un étranger, intrigant
peut-être, mais point conspirateur, et plein de mérite, le malheureux
Proli.
A peine les hébertistes avaient-ils subi leur supplice, que les _indulgens_
montrèrent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas tort de
dénoncer Hébert, Ronsin, Vincent, puisque le comité de salut public et le
tribunal révolutionnaire venaient de les envoyer à la mort. «De quoi donc
nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de
reprocher à ces factieux de vouloir bouleverser la république, détruire la
convention nationale, supplanter le comité de salut public, joindre le
danger des guerres religieuses à celui des guerres civiles, et amener une
confusion générale. C'est là justement ce que leur ont reproché Saint-Just
et Fouquier-Tinville en les envoyant à l'échafaud. En quoi pouvons-nous
être des conspirateurs, des ennemis de la république?»
Rien n'était plus juste que ces réflexions, et le comité pensait
exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le
danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que Robespierre,
depuis le 31 mai, n'avait cessé de défendre Danton et Camille, et d'accuser
les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le
comité s'exposait à passer pour modéré, et il fallait qu'il déployât
d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa réputation
révolutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et Camille, qu'il
censurât leurs opinions, qu'il les immolât dans ses discours, et parût ne
pas les favoriser plus que les hébertistes eux-mêmes. Dans le rapport
contre les deux factions, Saint-Just avait autant accusé l'une que l'autre,
et avait gardé un silence menaçant à l'égard des _indulgens_. Aux Jacobins,
Collot avait dit que ce n'était pas fini, et qu'on préparait un rapport
contre d'autres individus que ceux qui étaient arrêtes. A ces menaces
s'était jointe l'arrestation d'Hérault-Séchelles, ami de Danton, et l'un
des hommes les plus estimés de ce temps-là. De tels faits n'annonçaient pas
l'intention de faiblir, et néanmoins on disait encore de toutes parts que
le comité allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le système
révolutionnaire, et sévir contre les égorgeurs de toute espèce. Ceux qui
désiraient ce retour à une politique plus clémente, les détenus, leurs
familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom
d'indifférens, se livrèrent à des espérances indiscrètes, et dirent
hautement qu'enfin le régime des lois de sang allait finir. Ce fut bientôt
l'opinion générale; elle se répandit dans les départemens, et surtout dans
celui du Rhône, ou depuis quelques mois s'exerçaient de si affreuses
vengeances, et où Ronsin avait causé un si grand effroi. On respira un
moment à Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on sembla leur
prédire que leurs cruautés allaient avoir un terme. A ces bruits, à ces
espérances de la classe moyenne et paisible, les patriotes s'indignèrent.
Les jacobins de Lyon écrivirent à ceux de Paris que l'aristocratie relevait
la tête, que bientôt ils n'y pourraient plus tenir, et que si on ne leur
donnait des forces et des encouragemens, ils seraient réduits à se donner
la mort comme le patriote Gaillard, qui s'était poignardé lors de la
première arrestation de Ronsin.
«J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de quelques-uns d'entre
les patriotes lyonnais; ils expriment tous le même désespoir, et si l'on
n'apporte le remède le plus prompt à leurs maux, ils ne trouveront de
soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction
perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les
patriotes, a été exterminée; mais peu importe à l'étranger, il lui en
reste une autre. Si Hébert eût triomphé, la convention était renversée, la
république tombait dans le chaos, et la tyrannie était satisfaite; mais
avec les modérés, la convention perd son énergie, les crimes de
l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent. L'étranger a donc
autant d'espérance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions, et il doit
les soudoyer toutes sans s'attacher à aucune. Que lui importe qu'Hébert
expire sur l'échafaud, s'il lui reste des traîtres d'une autre espèce, pour
venir à bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il vous reste une
faction à détruire, et la convention est résolue à les immoler toutes
jusqu'à la dernière.»
Ainsi le comité avait senti la nécessité de se laver du reproche de
modération par un nouveau sacrifice. Robespierre avait défendu Danton,
quand une faction audacieuse venait ainsi frapper à ses côtés un des
patriotes les plus renommés. Alors la politique, un danger commun, tout
l'engageait à défendre son vieux collègue; mais aujourd'hui cette faction
hardie n'était plus. En défendant plus long-temps ce collègue dépopularisé,
il se compromettait lui-même. D'ailleurs, la conduite de Danton devait
réveiller bien des réflexions dans son âme jalouse. Que faisait Danton loin
du comité? Entouré de Philippeau, de Camille Desmoulins, il semblait
l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait le
gouvernement de censures et de railleries amères. Depuis quelque temps,
assis vis-à-vis de cette tribune où venaient figurer les membres du comité,
Danton avait quelque chose de menaçant et de méprisant à la fois. Son
attitude, ses propos répétés de bouche en bouche, ses liaisons, tout
prouvait qu'après s'être isolé du gouvernement, il s'en était fait le
censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle avec
sa vaste renommée. Ce n'est pas tout: quoique dépopularisé, Danton avait
néanmoins une réputation d'audace et de génie politique extraordinaire.
Danton immolé, il ne restait plus un grand nom hors du comité; et, dans le
comité, il n'y avait plus que des réputations secondaires, Saint-Just,
Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant à ce sacrifice, Robespierre du
même coup détruisait un rival, rendait au gouvernement sa réputation
d'énergie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant un homme
accusé d'avoir recherché l'argent et les plaisirs. Il était en outre engagé
à ce sacrifice par tous ses collègues, encore plus jaloux de Danton qu'il
ne l'était lui-même. Couthon et Collot-d'Herbois n'ignoraient pas qu'ils
étaient méprisés par ce célèbre tribun. Billaud, froid, bas et
sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et d'écrasant.
Saint-Just, dogmatique, austère et orgueilleux, était antipathique avec un
révolutionnaire agissant, généreux et facile, et il voyait que, Danton
mort, il devenait le second personnage de la république. Tous enfin
savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le comité, croyait
ne devoir conserver que Robespierre. Ils entourèrent donc celui-ci, et
n'eurent pas de grands efforts à faire pour lui arracher une détermination
si agréable à son orgueil. On ne sait quelles explications amenèrent cette
résolution, quel jour elle fut prise; mais tout à coup ils devinrent tous
menaçans et mystérieux. Il ne fut plus question de leurs projets. À la
convention, aux Jacobins, ils gardèrent un silence absolu. Mais des bruits
sinistres se répandirent sourdement. On dit que Danton, Camille,
Philippeau, Lacroix, allaient être immolés à l'autorité de leurs collègues.
Des amis communs de Danton et de Robespierre, effrayés de ces bruits, et
voyant qu'après un tel acte il n'y avait plus une seule tête qui dût être
en sécurité, que Robespierre lui-même ne devait pas être tranquille,
voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engagèrent à
s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstiné, refusa de
répondre à ces ouvertures, et garda une réserve farouche. Comme on lui
parlait de l'ancienne amitié qu'il avait témoignée à Danton, il répondit
hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son collègue; que la
justice était là pour défendre l'innocence; que pour lui, sa vie entière
avait été un sacrifice continuel de ses affections à la patrie; et que si
son ami était coupable, il le sacrifierait à regret, mais il le
sacrifierait comme tous les autres à la république.
On vit bien que c'en était fait, que cet hypocrite rival ne voulait prendre
aucun engagement envers Danton, et qu'il se réservait la liberté de le
livrer à ses collègues. En effet, le bruit des prochaines arrestations
acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le pressaient
de sortir de son espèce de sommeil, de secouer sa paresse, et de montrer
enfin ce front révolutionnaire qui ne s'était jamais montré en vain dans
l'orage. «Je le sais, disait Danton, ils veulent m'arrêter!... Mais non,
ajoutait-il, ils n'oseront pas....» D'ailleurs, que pouvait-il faire? Fuir
était impossible. Quel pays voudrait donner asile à ce révolutionnaire
formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de ses
ennemis? et puis, il aimait son pays. «Emporte-t-on, s'écriait-il, sa
patrie _à la semelle de ses souliers_?» D'autre part, demeurant en France,
il lui restait peu de moyens à employer. Les cordeliers appartenaient aux
_ultra-révolutionnaires_, les jacobins à Robespierre. La convention était
tremblante. Sur quelle forcé s'appuyer?... Voilà ce que n'ont pas assez
considéré ceux qui, ayant vu cet homme si puissant foudroyer le trône au 10
août, soulever le peuple contre les étrangers, n'ont pu concevoir qu'il
soit tombé sans résistance. Le génie révolutionnaire ne consiste point à
refaire une popularité perdue, à créer des forces qui n'existent pas, mais
à diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les possède. La
générosité de Danton, son éloignement des affaires, lui avaient presque
aliéné la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient pas laissé assez
pour renverser l'autorité régnante. Dans cette conviction de son
impuissance, il attendait, et répétait: _Ils n'oseront pas_. Il était
permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands
services, ses adversaires hésiteraient. Puis il retombait dans sa paresse
et dans cette insouciance des êtres forts qui attendent le danger sans se
trop agiter pour s'y soustraire.
Le comité gardait toujours le plus grand silence, et des bruits sinistres
continuaient de se répandre. Six jours s'étaient écoulés depuis la mort
d'Hébert; c'était le 9 germinal. Tout à coup les hommes paisibles, qui
avaient conçu des espérances indiscrètes en voyant succomber le parti des
forcenés, disent que bientôt on sera délivré des deux saints, Marat et
Chalier, et que l'on a trouvé dans leur vie de quoi les transformer, aussi
vite qu'Hébert, de grands patriotes en scélérats. Ce bruit, qui tenait à
l'idée d'un mouvement rétrograde, se propage avec une singulière rapidité,
et on entend répéter de tous côtés que les bustes de Marat et de Chalier
vont être brisés. Le maladroit Legendre dénonce ces propos à la convention
et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les modérés,
contre un projet pareil. «Soyez tranquilles, s'écrie Collot aux Jacobins,
de tels propos seront démentis. Nous avons fait tomber la foudre sur les
hommes infâmes qui trompaient le peuple, nous leur avons arraché le masque,
mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques
possibles. Que les _indulgens_ ne s'imaginent pas que c'est pour eux que
nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des séances
glorieuses. Bientôt nous saurons les détromper....»
Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comité de salut public
appelle dans son sein le comité de sûreté générale, et, pour donner plus
d'autorité à ses mesures, le comité de législation lui-même. Dès que tous
les membres sont réunis, Saint-Just prend la parole, et, dans un de ces
rapports violens et perfides qu'il savait si bien rédiger, il dénonce
Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation. Les
membres des deux autres comités, consternés mais tremblans, n'osent pas
résister, et croient éloigner le danger de leur personne en donnant leur
adhésion. Le plus grand silence est commandé, et, dans la nuit du 10 au 11
germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont arrêtés à
l'improviste et conduits au Luxembourg.
Dès le matin, le bruit en était répandu dans Paris, et y avait causé une
espèce de stupeur. Les membres de la convention se réunissent, et gardent
un silence mêlé d'effroi. Le comité, qui toujours se faisait attendre, et
avait déjà toute l'insolence du pouvoir, n'était point encore arrivé.
Legendre, qui n'était pas assez important pour avoir été arrêté avec ses
amis, s'empresse de prendre la parole: «Citoyens, dit-il, quatre membres de
cette assemblée sont arrêtés de cette nuit; je sais que Danton en est un,
j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande qu'ils
puissent être entendus à la barre. Citoyens, je le déclare, je crois Danton
aussi pur que moi-même, et je ne crois pas que personne ait rien à me
reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comités de salut public et de
sûreté générale, mais j'ai le droit de craindre que des haines
particulières et des passions individuelles n'arrachent à la liberté des
hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services. L'homme
qui, en septembre 92, sauva la France par son énergie, mérite d'être
entendu, et doit avoir la faculté de s'expliquer lorsqu'on l'accuse d'avoir
trahi la patrie.»
Procurer à Danton la faculté de parler à la convention était le meilleur
moyen de le sauver, et de démasquer ses adversaires. Beaucoup de membres,
en effet, opinaient pour qu'il fût entendu; mais, dans ce moment,
Robespierre, devançant le comité, arrive au milieu de la discussion, monte
à la tribune, et, avec un ton colère et menaçant, parle en ces termes: «Au
trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette assemblée, à
l'agitation qu'a produite le préopinant, on voit bien qu'il est question
ici d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes
l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous oublier
vos principes, jusqu'à vouloir accorder aujourd'hui à certains individus ce
que vous avez naguère refusé à Chabot, Delaunay et Fabre-d'Églantine?
Pourquoi cette différence en faveur de quelques hommes? Que m'importent à
moi les éloges qu'on se donne à soi et à ses amis?... Une trop grande
expérience nous a appris à nous défier de ces éloges. Il ne s'agit plus de
savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a été
toute sa carrière.
«Legendre paraît ignorer le nom de ceux qui sont arrêtés. Toute la
convention les connaît. Son ami Lacroix est du nombre des détenus; pourquoi
Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans
impudeur, défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce qu'il croit qu'à ce
nom sans doute est attaché un privilège.... Non, nous ne voulons pas de
privilèges, nous ne voulons point d'idoles!...»
A ces derniers mots, des applaudissemens éclatent, et les lâches, tremblant
en ce moment devant une idole, applaudissent néanmoins au renversement de
celle qui n'est plus à craindre. Robespierre continue: «En quoi Danton
est-il supérieur à Lafayette, à Dumouriez, à Brissot, à Fabre, à Chabot, à
Hébert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux? Cependant les
avez-vous ménagés? On vous parle du despotisme des comités, comme si la
confiance que le peuple vous a donnée, et que vous avez transmise à ces
comités, n'était pas un sûr garant de leur patriotisme. On affecte des
craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable, car
jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique.»
Ici, nouveaux applaudissemens de ces mêmes lâches qui tremblent, et
veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. «Et moi aussi, ajoute Robespierre,
on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en
approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'à moi. On m'a écrit.
Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs
discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi
ancienne dans de fausses vertus, me détermineraient à ralentir mon zèle et
ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare que si les dangers de
Danton devaient devenir les miens, cette considération ne m'arrêterait pas
un instant. C'est ici qu'il nous faut à tous quelque courage et quelque
grandeur d'âme. Les âmes vulgaires ou les hommes coupables craignent
toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant
eux une barrière de coupables, ils restent exposés au jour de la vérité;
mais s'il existe des âmes vulgaires, il en est d'héroïques dans cette
assemblée, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs. D'ailleurs
le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouvé que peu de
partisans parmi nous, et en frappant quelques têtes la patrie sera
délivrée.»
Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habileté pour dire ce qu'il
voulait, et jamais il n'avait su être aussi habile et aussi perfide.
Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un
mérite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer les lâches
en parlant du petit nombre des coupables, était le comble de l'hypocrisie
et de l'adresse. Aussi, tous ses collègues décident à l'unanimité que les
quatre députés arrêtés dans la nuit ne seront pas entendus par la
convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport. C'est
lui qu'on déchaînait contre les victimes, parce qu'à la subtilité
nécessaire pour faire mentir les faits et leur donner une signification
qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style
rares. Jamais il n'avait été ni plus horriblement éloquent, ni plus faux;
car, quelque grande que fût sa haine, elle ne pouvait lui persuader tout ce
qu'il avançait. Après avoir longuement calomnié Philippeau, Camille
Desmoulins, Hérault-Séchelles, et accusé Lacroix, il arrive enfin à Danton,
et imagine les faits les plus faux, ou dénature d'une manière atroce les
faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et même lâche,
s'est vendu à Mirabeau, puis aux Lameth, et a rédigé avec Brissot la
pétition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour abolir la
royauté, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis il est allé
impunément se délasser, et dévorer à Arcis-sur-Aube le fruit de ses
perfidies. Il s'est caché au 10 août, et n'a reparu que pour se faire
ministre; alors il s'est lié au parti d'Orléans, et a fait nommer d'Orléans
et Fabre à la députation. Ligué avec Dumouriez, n'ayant pour les girondins
qu'une haine affectée, et sachant toujours s'entendre avec eux, il était
entièrement opposé au 31 mai, et avait voulu faire arrêter Henriot. Lorsque
Dumouriez, d'Orléans, les girondins, ont été punis, il a traité avec le
parti qui voulait rétablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de toute main,
de d'Orléans, des Bourbons, de l'étranger, dînant avec les banquiers et les
aristocrates, mêlé dans toutes les intrigues, prodigue d'espérances envers
tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide débauché, paresseux,
corrupteur des moeurs publiques, il est allé s'ensevelir une dernière fois
à Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin revenu, et
s'est entendu récemment avec tous les ennemis de l'état, avec Hébert et
consorts, par le lien commun de l'étranger, pour attaquer le comité et les
hommes que la convention avait investis de sa confiance.
A la suite de ce rapport inique, la convention décréta d'accusation Danton,
Camille Desmoulins, Philippeau, Hérault-Séchelles et Lacroix.
Ces infortunés avaient été conduits au Luxembourg. Lacroix disait à Danton:
«Nous arrêter! nous!... Je ne m'en serais jamais douté!--Tu ne t'en serais
jamais douté? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait averti.--Tu
le savais, s'écria Lacroix, et tu n'as pas agi! voilà l'effet de ta paresse
accoutumée; elle nous a perdus.--Je ne croyais pas, répondit Danton, qu'ils
osassent jamais exécuter leur projet.»