représentans qui voulaient, disaient-ils, s'éterniser au pouvoir et faire
grâce aux aristocrates. Un jour, étant à dîner chez Pache, ils y
rencontrèrent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur de sa
véhémence, aujourd'hui de sa réserve, et la victime de cette imitation, car
il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-même.
Ronsin et Vincent lui adressèrent de mauvais propos. Vincent, qui avait été
son obligé, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien, et non le
nouveau Legendre; que le nouveau Legendre était devenu un modéré et ne
méritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie s'il avait
porté dans ses missions le costume de député. Legendre lui ayant répondu
qu'il le portait aux armées, Vincent ajouta que ce costume était fort
pompeux, mais indigne de vrais républicains; qu'il habillerait un mannequin
de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: «Voilà les
représentans que vous vous êtes donnés! ils vous prêchent l'égalité, et se
couvrent d'or et de plumes.» Il dit ensuite qu'il mettrait le feu au
mannequin. Legendre alors le traita de fou et de séditieux. On fut près
d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu
s'adresser à Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant engagé à modérer
Vincent, Ronsin répondit qu'à la vérité Vincent était vif, mais que son
caractère convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes
pour le temps où l'on vivait. «Vous avez, ajouta Ronsin, une faction dans
le sein de l'assemblée; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez
raison.» Legendre sortit indigné, et répéta tout ce qu'il avait vu et
entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une nouvelle
idée de l'audace et de la frénésie des deux hommes qu'on venait d'élargir.
Ils témoignaient un grand respect pour Pache et pour ses vertus, comme
avaient fait jadis les jacobins, quand Pache était au ministère. Le sort de
Pache était de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les
hommes violens. Ils étaient enchantés de voir leurs passions approuvées
par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux
révolutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand personnage dans
leur gouvernement; car, sans avoir un but précis, sans avoir même encore le
projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup, à
l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et
s'échauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres
institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du
gouvernement, c'étaient le tribunal et l'armée révolutionnaires. Ils
imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal suprême présidé
par un grand-juge, et un conseil militaire dirigé par un généralissime.
Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le
généralissime et le grand-juge étaient les deux principaux personnages. Il
devait y avoir auprès du tribunal un grand-accusateur sous le titre de
censeur, qui serait chargé de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce
projet, formé dans un moment de fermentation révolutionnaire, les deux
fonctions essentielles, uniques, consistaient à condamner et à se battre.
On ne sait si ce projet était celui d'un rêveur en délire, ou de plusieurs
d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut
rédigé; mais il est certain qu'il avait son modèle dans les commissions
révolutionnaires établies à Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et
que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cités,
ces terribles exécuteurs voulaient gouverner sur le même plan la France
tout entière, et faire de la violence d'un jour le type d'un gouvernement
permanent. Ils ne désignaient encore qu'un seul des grands personnages
destinés à occuper ces hautes dignités. Pache convenait à merveille à la
place de grand-juge; les conjurés disaient donc qu'il devait l'être, et
qu'il le serait. Sans savoir ce que c'était que ce projet et cette dignité
de grand-juge, beaucoup de gens répétaient comme une nouvelle: Pache doit
être fait grand-juge. Ce bruit circulait sans être ni expliqué ni compris.
Quant à la dignité de généralissime, Ronsin, quoique général de l'armée
révolutionnaire, n'osait y prétendre, et ses partisans n'osaient pas le
proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignité.
Chaumette était désigné aussi par quelques bouches comme censeur, mais son
nom avait été rarement prononcé. Parmi ces bruits, il n'y en avait qu'un de
bien répandu, c'est que _Pache serait grand-juge_.
Pendant toute la révolution, lorsque les passions d'un parti, long-temps
excitées, étaient prêtes à faire explosion, c'était toujours une défaite,
une trahison, une disette, une calamité enfin, qui leur servait de
prétexte pour éclater. Il en arriva de même ici. La seconde loi du maximum
qui, remontant au-delà des boutiques, fixait la valeur des objets sur le
lieu de fabrication, déterminait le prix du transport, réglait le profit du
marchand en gros, celui du marchand en détail, avait été rendue; mais le
commerce échappait encore de mille manières au despotisme de la loi, et il
y échappait surtout par le moyen le plus désastreux, en s'arrêtant. Le
resserrement de la marchandise n'était pas moins grand qu'auparavant; et si
elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait,
ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de
consommation. La disette était donc très grande par la stagnation générale
du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les
soins de la commission des subsistances, avaient réussi en partie à ne pas
trop laisser manquer les blés, et surtout à diminuer la crainte de la
disette, aussi redoutable que la disette même, à cause du désordre et du
trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle
calamité venait de se faire sentir, c'était le défaut de viande. Les
nombreux bestiaux que la Vendée envoyait jadis aux provinces voisines,
n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les départemens du Rhin avaient
cessé aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y était fixée; il y avait
donc une diminution réelle dans la quantité. En outre, les bouchers,
achetant les bestiaux à haut prix, et obligés de les vendre au prix du
maximum, cherchaient à échapper à la loi. La bonne viande était réservée
pour le riche ou pour le citoyen aisé qui la payait bien. Il s'établissait
une foule de marchés clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les
campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui
se présentait dans les boutiques, et traitait au prix du maximum. Les
bouchers se dédommageaient ainsi par la mauvaise qualité de la marchandise,
du bas prix auquel ils étaient forcés de vendre. Le peuple se plaignait
avec fureur du poids, de la qualité, _des réjouissances_, et des marchés
clandestins établis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait été
réduit à tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitôt que les
bouchers aristocrates voulaient détruire l'espèce, et avait demandé la
peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines.
Mais ce n'était pas tout: les légumes, les fruits, les oeufs, le beurre, le
poisson, n'arrivaient plus dans les marchés. Un chou coûtait jusqu'à vingt
sous. On devançait les charrettes sur les routes, on les entourait, et on
achetait à tout prix leur chargement; peu arrivaient à Paris où le peuple
les attendait en vain. Dès qu'il y a une chose à faire, il se trouve
bientôt des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir les
campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des légumes:
une foule d'hommes et de femmes s'étaient chargés de ce soin, et achetaient
les denrées pour le compte des gens aisés, en les payant au-dessus du
maximum. Y avait-il un marché mieux approvisionné que d'autres, ces espèces
d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denrées à un prix supérieur
à la taxe. Le peuple se déchaînait violemment contre ceux qui faisaient ce
métier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses
filles publiques que les réquisitoires de Chaumette avaient privées de leur
déplorable industrie, et qui, pour vivre, avaient embrassé cette profession
nouvelle.
Pour parer à tous ces inconvéniens, la commune avait arrêté, sur les
pétitions réitérées des sections, que les bouchers ne pourraient plus
devancer les bestiaux et aller au-delà des marchés ordinaires; qu'ils ne
pourraient tuer que dans _les abattoirs_ autorisés; que la viande ne
pourrait être achetée que dans les étaux; qu'il ne serait plus permis
d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui arriveraient
seraient dirigés par la police et distribués également entre les différens
marchés; qu'on ne pourrait pas aller faire queue à la porte des bouchers
avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait à trois pour
cela.
Ces règlemens multipliés ne pouvaient épargner au peuple les maux qu'il
endurait. Les ultra-révolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer
des moyens. Une dernière idée leur était venue, c'est que les jardins de
luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg
Saint-Germain, pourraient être mis en culture. Aussitôt la commune, qui ne
leur refusait rien, avait ordonné le recensement de ces jardins, et on
décida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et
des plantes potagères. En outre, ils avaient supposé que les légumes, le
laitage, la volaille n'arrivant plus à la ville, la cause en devait être
imputée aux aristocrates retirés dans leurs maisons autour de Paris. En
effet, beaucoup de gens effrayés s'étaient cachés dans leurs maisons de
campagne. Des sections vinrent proposer à la commune de rendre un arrêté ou
de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette, sentant
que ce serait une violation trop odieuse de la liberté individuelle, se
contenta de prononcer un discours menaçant contre les aristocrates retirés
autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en
ville, et fit donner aux municipalités des villages l'avis de les
surveiller.
Cependant l'impatience du mal était au comble. Le désordre augmentait dans
les marchés. A chaque instant il s'y élevait des tumultes. On faisait queue
à la porte des bouchers, et malgré la défense d'y aller avant une certaine
heure, on mettait toujours le même empressement à s'y devancer. On avait
transporté là un usage qui avait pris naissance à la porte des boulangers,
c'était d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de manière à
pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les boulangers,
que des malveillans ou des gens mal placés coupaient la corde; alors les
rangs se confondaient, le désordre s'introduisait dans la foule qui était
en attente, et on était prêt à en venir aux mains.
On ne savait plus désormais à qui s'en prendre. On ne pouvait pas, comme
avant le 31 mai, se plaindre que la convention refusât une loi de
_maximum_, objet de toutes les espérances, car elle accordait tout. Dans
l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien.
Cependant il fallait se plaindre; les épauletiers, les commis de Bouchotte,
les cordeliers, disaient que la cause de la disette était dans la faction
modérée de la convention; que Camille Desmoulins, Philippeau, Bourdon de
l'Oise, et leurs amis, étaient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on
ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir à des moyens
extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les
insurrections: _Il faut un chef_. Alors ils se disaient mystérieusement à
l'oreille: _Pache sera fait grand-juge_.
Cependant, bien que le nouveau parti disposât de moyens assez
considérables, bien qu'il eût pour lui l'armée révolutionnaire et une
disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les
jacobins lui étaient opposés. Ronsin, Vincent, Hébert, étaient obligés de
professer pour les autorités établies un respect apparent, de cacher leurs
projets, de les tramer dans l'ombre. A l'époque du 10 août et du 31 mai,
les conspirateurs, maîtres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de
tous les clubs, ayant dans l'assemblée nationale et les comités de nombreux
et énergiques partisans, osant conspirer à découvert, pouvaient entraîner
publiquement le peuple à leur suite, et se servir des masses pour
l'exécution de leurs complots; mais il n'en était pas de même pour le parti
des _ultra-révolutionnaires_.
L'autorité actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de
défense, ni même de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa
vigilance; des victoires sur toutes les frontières attestaient au contraire
sa force, son habileté et son zèle. Par conséquent, ceux qui attaquaient
cette autorité et promettaient ou une habileté ou une énergie supérieures
à la sienne, étaient des intrigans qui agissaient évidemment dans un but de
désordre ou d'ambition. Telle était la conviction publique, et les conjurés
ne pouvaient se flatter d'entraîner le peuple à leur suite. Ainsi, quoique
redoutables si on les laissait agir, ils l'étaient peu si on les arrêtait à
temps.
Le comité les observait, et il continuait, par une suite de rapports, à
déconsidérer les deux partis opposés. Dans les ultra-révolutionnaires, il
voyait de véritables conspirateurs à détruire; au contraire, il
n'apercevait dans les modérés que d'anciens amis, qui partageaient ses
opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui être suspect. Mais pour ne
point paraître faiblir en frappant les ultra-révolutionnaires, il était
obligé de condamner les modérés, et d'en appeler sans cesse à la terreur.
Ces derniers voulaient répondre. Camille écrivait de nouveaux numéros;
Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du
comité, et dès lors une lutte d'écrits et de propos s'était engagée.
L'aigreur s'en était suivie, et Saint-Just, Robespierre, Barrère, Billaud,
qui d'abord n'avaient repoussé les modérés que par politique, et pour être
plus forts contre les ultra-révolutionnaires, commençaient à les poursuivre
par humeur personnelle et par haine. Camille avait déjà attaqué, comme on
l'a vu, Collot et Barrère. Dans sa lettre à Dillon, il avait adressé au
fanatisme dogmatique de Saint-Just, et à la dureté monacale de Billaud, des
plaisanteries qui les blessèrent profondément. Il avait enfin irrité
Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par se
l'aliéner tout à fait. Danton leur était peu agréable à tous par sa
renommée; et aujourd'hui, qu'étranger à la conduite des affaires, il
restait à l'écart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la
plume caustique et _babillarde_[13] de Camille, il devait leur devenir
chaque jour plus odieux; et il n'était pas supposable que Robespierre
s'exposât encore à le défendre.
Robespierre et Saint-Just, habitués à faire au nom du comité les exposés de
principes, et chargés en quelque sorte de la partie morale du gouvernement,
tandis que Barrère, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de la partie
matérielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent deux
rapports, l'un _sur les principes de morale qui devaient diriger le
gouvernement révolutionnaire_, l'autre sur les détentions dont Camille
s'était plaint dans _le Vieux Cordelier_. Il faut voir comment ces deux
esprits sombres concevaient le gouvernement révolutionnaire, et les moyens
de régénérer un état.
«Le principe du gouvernement démocratique, c'est la vertu, disait
Robespierre[14], et son moyen pendant qu'il s'établit, c'est la terreur.
Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à l'égoïsme, la probité
à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances,
l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris
du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité, l'amour
de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la bonne compagnie,
le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l'éclat, le
charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l'homme à la
petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple
aimable, frivole et misérable; c'est-à-dire toutes les vertus et tous les
miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la
monarchie.»
Pour atteindre à ce but, il fallait un gouvernement austère, énergique, qui
surmontât les résistances de toute espèce. Il y avait, d'une part,
l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la république que des
bouleversemens; de l'autre, la corruption lâche et vile qui voulait tous
les délices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se résoudre aux vertus
énergiques de la démocratie. De là, deux factions: l'une qui voulait
outrer toute chose, qui poussait tout au-delà des bornes; qui, pour
attaquer la superstition, cherchait à détruire Dieu même, et à verser des
torrens de sang sous prétexte de venger la république; l'autre qui, faible
et vicieuse, ne se sentait pas assez _vertueuse pour être si terrible_, et
s'apitoyait lâchement sur tous les sacrifices nécessaires qu'exigeait
l'établissement de la vertu. L'une de ces factions, disait Saint-Just[15],
voulait CHANGER LA LIBERTÉ EN BACCHANTE, L'AUTRE EN PROSTITUÉE.
Robespierre et Saint-Just énuméraient les folies de quelques agens du
gouvernement révolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes, qui
avaient prétendu renouveler l'énergie de Marat, et ils faisaient ainsi
allusion à toutes les folies d'Hébert et des siens. Ils signalaient ensuite
les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilité, imputés aux
nouveaux modérés; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de
généraux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates,
de parler enfin sans cesse des sévérités de la république, bien inférieures
aux cruautés des monarchies. «Vous avez, disait Saint-Just, cent mille
détenus, et le tribunal révolutionnaire a condamné déjà trois cents
coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille
prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois
mille hommes; et aujourd'hui même il y a en Europe quatre millions de
prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre modération
parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous
nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que nous,
dorment dans le crime.»
Robespierre et Saint-Just, conformément au système convenu, ajoutaient que
ces deux factions, en apparence opposées, avaient un point d'appui commun,
l'étranger, qui les faisait agir pour perdre la république.
On voit ce qu'il entrait à la fois de fanatisme, de politique et de haine
dans le système du comité. Camille par des allusions, et même par des
expressions directes, se trouvait attaqué lui et ses amis. Il répondait,
dans son _Vieux Cordelier_, au système de la vertu par celui du bonheur. Il
disait qu'il aimait la république parce qu'elle devait ajouter à la
félicité générale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation,
s'étaient développés avec plus d'éclat à Athènes, à Venise, à Florence, que
dans toutes les monarchies; parce que la république pouvait seule réaliser
le voeu menteur de la monarchie, _la poule au pot_. «Qu'importerait à
Pitt, s'écriait Camille, que la France fût libre, si la liberté ne servait
qu'à nous ramener à l'ignorance des vieux Gaulois, à leurs _sayes_, à leurs
_brayes_, à leur guy de chêne, et à leurs maisons, qui n'étaient que des
échoppes en terre glaise? Loin d'en gémir, il me semble que Pitt donnerait
bien des guinées pour qu'une telle liberté s'établît chez nous. Mais ce qui
rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la France
ce que disait Dicéarque de l'Attique: _Nulle part au monde on ne peut vivre
plus agréablement qu'à Athènes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en
ait point. Ceux qui se sont mis à l'aise, par le commerce ou leur
industrie, peuvent s'y procurer tous les agrémens imaginables; et quant à
ceux qui cherchent à le devenir, il y a tant d'ateliers où ils gagnent de
quoi se divertir aux ANTHESTÉRIES, et mettre encore quelque chose de côté,
qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvreté, sans se faire à
soi-même un reproche de sa paresse_.
«Je crois donc que la liberté n'existe pas dans une égalité de privations,
et que le plus bel éloge de la convention serait, si elle pouvait se rendre
ce témoignage: j'ai trouvé la nation sans culottes, et je la laisse
culottée.
«Charmante démocratie, ajoutait Camille, que celle d'Athènes! Solon n'y
passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regardé comme le
modèle des législateurs, et proclamé par l'oracle le premier des sept
sages, quoiqu'il ne fît aucune difficulté de confesser son penchant pour le
vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien
établie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la convention et
aux Jacobins que comme celui du plus grand législateur. Combien cependant
ont parmi nous une réputation d'aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont
pas publié une semblable profession de foi!
«Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et rêveur,
apparemment parce qu'il était piqué d'une lettre d'Aspasie:--Qu'avez-vous?
lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier à la
bataille? avez-vous été vaincu dans le camp, à la course ou à la salle
d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chanté ou mieux joué de la lyre que vous à
la table du général?--Ce trait peint les moeurs. Quels républicains
aimables!»
Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Athènes on ne voulût pas
ajouter la liberté de langage qui régnait dans cette république.
Aristophane, disait-il, y représentait sur la scène les généraux, les
orateurs, les philosophes et le peuple lui-même; et le peuple d'Athènes,
tantôt joué sous les traits d'un vieillard, et tantôt sous ceux d'un jeune
homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et
l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses comédies
étaient dirigées contre les _ultra-révolutionnaires_ de ce temps-là; les
railleries en étaient cruelles. «Et si aujourd'hui, ajoutait Camille, on
traduisait quelqu'une de ces pièces jouées 430 ans avant Jésus-Christ, sous
l'archonte Sthénoclès, Hébert soutiendrait aux Cordeliers que la pièce ne
peut être que d'hier, de l'invention de Fabre-d'Églantine, contre lui et
Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette.
«Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand je dis que
les hommes sont changés; ils ont toujours été les mêmes; la liberté de
parler n'a pas été plus impunie dans les républiques anciennes que dans les
modernes. Socrate, accusé d'avoir mal parlé des dieux, but la ciguë;
Cicéron, pour avoir attaqué Antoine, fut livré aux proscriptions.»
Ainsi ce malheureux jeune homme semblait prédire que la liberté ne lui
serait pas plus pardonnée qu'à tant d'autres. Ces plaisanteries, cette
éloquence, irritaient le comité. Tandis qu'il suivait de l'oeil Ronsin,
Hébert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste
contre l'aimable écrivain qui se riait de ses systèmes; contre Danton, qui
passait pour inspirer cet écrivain, contre tous les hommes enfin supposés
amis ou partisans de ces deux chefs.