Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit à Collot-d'Herbois que

si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli, qu'il

a défendus tous les deux. Il dit à Barrère: «On ne se reconnaît plus à la

Montagne; si c'était un vieux cordelier comme moi, un patriote

_rectiligne_, Billaud-Varennes par exemple, qui m'eût gourmandé si

durement, _sustinuissem utique_; j'aurais dit: C'est le soufflet du

bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a péché! Mais toi, mon cher

Barrère, toi l'heureux tuteur de Paméla[9]! toi le président des feuillans,

qui as proposé le comité des douze! toi, qui, le 2 juin, mettais en

délibération dans le comité de salut public si on n'arrêterait pas Danton!

toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais fouiller

le _vieux sac_[10], que tu deviennes tout à coup un _passe-Robespierre_, et

que je sois par toi apostrophé si sec!

«Tout cela n'est qu'une querelle de ménage, ajoute Camille, avec mes amis

les patriotes Collot et Barrère; mais je vais être à mon tour _bougrement

en colère_[11] contre le Père Duchêne, qui m'appelle un _misérable

intrigailleur, un viédase à mener à la guillotine, un conspirateur qui veut

qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vendée, un endormeur

payé par Pitt, un bourriquet à longues oreilles_. ATTENDS-MOI, HÉBERT, JE

SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures grossières et

des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits.»

Alors Camille, qui avait été accusé par Hébert, d'avoir épousé une femme

riche, et de dîner avec des aristocrates, fait l'histoire de son mariage,

qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau de

sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite à Hébert, il rappelle

l'ancien métier de ce distributeur de _contre-marques_, ses vols qui

l'avaient fait chasser du théâtre, sa fortune subite et connue, et il le

couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait

donné à Hébert, sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille

francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du _Père Duchêne_

distribués aux armées; que ces exemplaires ne valaient que seize mille

francs, et que par conséquent le surplus avait été volé à la nation.

«Deux cent mille francs, s'écrie Camille, à ce pauvre sans-culotte Hébert,

pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs pour

calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon de

l'Oise, Barras, Fréron, d'Églantine, Legendre, Camille Desmoulins, et

presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France de

ses écrits, si propres à former l'esprit et le coeur, deux cent mille

francs de Bouchotte!... S'étonnera-t-on après cela de cette exclamation

filiale d'Hébert à la séance des Jacobins: _Oser attaquer Bouchotte!

Bouchotte, qui a mis à la tête des armées des généraux sans-culottes!

Bouchotte, un patriote si pur!_ Je suis étonné que, dans le transport de sa

reconnaissance, le Père Duchêne ne se soit pas écrié: Bouchotte qui m'a

donné deux cent mille livres depuis le mois de juin!

«Tu me parles, ajoute Camille, de mes sociétés: mais ne sait-on pas que

c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme

Rochechouart, agente des émigrés, que le grand patriote Hébert, après avoir

calomnié dans sa feuille les hommes les plus purs de la république, va,

dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de l'été

à la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts à la ruine des

réputations des fondateurs de la liberté?»

Camille reproche ensuite à Hébert le style de son journal: «Ne sais-tu pas

Hébert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire à leurs

esclaves que la France est couverte des ténèbres de la barbarie, que Paris,

cette ville si vantée par son atticisme et son goût, est peuplée de

vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes

feuilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes? comme si le peuple était

aussi ignorant que tu voudrais le faire croire à M. Pitt; comme si on ne

pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'était là le

langage de la convention et du comité de salut public; comme si tes saletés

étaient celles de la nation; comme si un égout de Paris était la Seine.»

Camille l'accuse ensuite d'avoir ajouté par ses numéros aux scandales du

culte de la Raison, puis il s'écrie: «Ainsi, c'est le vil flagorneur aux

gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille livres

de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart, et

d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes sociétés! c'est cet

écrivain insensé ou perfide qui me reprochera mes écrits aristocratiques,

lui dont je démontrerai que les feuilles sont les délices de Coblentz et le

seul espoir de Pitt! Cet homme, rayé de la liste des garçons de théâtre,

pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des

députés fondateurs immortels de la république! cet écrivain des charniers

sera le régulateur de l'opinion, le mentor du peuple français!

«Qu'on désespère, ajoute Camille Desmoulins, de m'intimider par les

terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on sème autour de moi. Nous

savons que des scélérats méditent un 31 mai contre les hommes les plus

énergiques de la Montagne!... O mes collègues! je vous dirai comme Brutus à

Cicéron: _Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvreté! Nimium

timemus mortem et exilium et paupertatem_.... Eh quoi! lorsque, tous les

jours, douze cent mille Français affrontent les redoutes hérissées des

batteries les plus meurtrières, et volent de victoires en victoires, nous,

députés à la convention, nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat,

dans l'obscurité de la nuit, fusillé dans les ténèbres, et sans témoin de

sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la liberté ne peut être que

glorieuse, solennelle et reçue en présence de la nation entière, de

l'Europe et de la postérité; serions-nous plus lâches que nos soldats?

craindrions-nous de nous exposer à regarder Bouchotte en face?

n'oserons-nous pas braver la grande colère du Père Duchêne, pour remporter

aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les

ultra-révolutionnaires, comme sur les contre-révolutionnaires; la victoire

sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur

tous les ennemis du bien public?

«Croit-on que même sur l'échafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai

aimé avec passion ma patrie et la république, couronné de l'estime et des

regrets de tous les vrais républicains, je voulusse changer mon supplice

contre la fortune de ce misérable Hébert, qui, dans sa feuille, pousse au

désespoir et à la révolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'étourdir

sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus

forte que celle du vin, et de lécher sans cesse le sang au pied de la

guillotine? Qu'est-ce donc que l'échafaud pour un patriote, sinon le

piédestal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un moment de

guerre où j'ai eu mes deux frères hachés pour la liberté, qu'est-ce que la

guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un

député victime de son courage et de son républicanisme?»

Ces pages donneront une idée des moeurs de l'époque. L'âpreté, le cynisme,

l'éloquence de Rome et d'Athènes, avaient reparu parmi nous, avec la

liberté démocratique.

Ce nouveau numéro de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que

les précédens. Hébert ne cessa de le dénoncer aux jacobins, et de demander

le rapport de la commission. Le 16 nivôse, enfin, Collot-d'Herbois prit la

parole pour faire ce rapport. L'affluence était aussi considérable que le

jour où la discussion avait été entamée, et les places se vendaient aussi

cher. Collot montra plus d'impartialité qu'on n'aurait dû l'attendre d'un

ami de Ronsin. Il reprocha à Philippeau d'impliquer le comité de salut

public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus

favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec éloge, tandis

qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les

mêmes préférences que les aristocrates. Il lui fit aussi un reproche qui,

dans les circonstances, avait quelque gravité: c'était d'avoir retiré dans

son dernier écrit les accusations portées contre le général Fabre-Fond,

frère de Fabre-d'Églantine. Philippeau, en effet, qui ne connaissait ni

Fabre ni Camille, avait dénoncé le frère du premier, qu'il croyait avoir

trouvé en faute dans la Vendée. Une fois rapproché de Fabre par sa

position, et accusé avec lui, il avait retranché, par un ménagement tout

naturel, les allégations relatives à son frère. Cela seul prouvait qu'ils

avaient été conduits, isolément et sans se connaître, à agir comme ils

l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction véritable. Mais

l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait une

intrigue sourde, et un concert entre les prévenus de modération. Il fouilla

dans le passé, et reprocha à Philippeau ses votes sur Louis XVI et sur

Marat. Quant à Camille, il le traita bien plus favorablement; il le

présenta comme un bon patriote, égaré par de mauvaises sociétés, et auquel

il fallait pardonner, en l'engageant toutefois à ne plus commettre de

pareilles débauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de Philippeau et

la censure pure et simple de Camille.

Dans ce moment, Camille, présent à la séance, fait passer une lettre au

président, pour déclarer que sa défense est consignée dans son dernier

numéro, et pour demander que la société veuille bien en écouter le contenu.

À cette proposition, Hébert, qui redoutait la lecture de ce numéro, où les

turpitudes de sa vie étaient révélées, prend la parole, et s'écrie qu'on a

voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour détourner

l'attention, on lui a imputé d'avoir volé la trésorerie, ce qui est une

fausseté atroce.... «J'ai les pièces en mains! s'écrie Camille.» Ces mots

causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut

écarter les discussions personnelles; que la société n'est pas réunie pour

l'intérêt des réputations, et que, si Hébert a volé, que lui importe à

elle; que ceux qui ont des reproches à se faire ne doivent pas interrompre

la discussion générale.... À ces expressions peu satisfaisantes, Hébert

s'écrie: Je n'ai rien à me reprocher. «Les troubles des départemens,

reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as contribué

à les provoquer en attaquant la liberté des cultes.» Hébert se tait à cette

interpellation. Robespierre aîné prend la parole, et, gardant plus de

mesure que son frère, mais sans être plus favorable à Hébert, dit que

Collot a présenté la question sous son véritable point de vue, qu'un

incident fâcheux avait troublé la dignité de la discussion, que tout le

monde avait eu tort, Hébert, ainsi que ceux qui lui avaient répondu. «Ce

que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait à aucun individu. On a mauvaise

grâce à se plaindre de la calomnie quand on a calomnié soi-même. On ne doit

pas se plaindre des injustices quand on a jugé les autres avec légèreté,

précipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et s'applique

ces réflexions. J'avais voulu prévenir la discussion actuelle; je voulais

que dans des entretiens particuliers, dans des conférences amicales, chacun

s'expliquât et convînt de ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et

s'épargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont été répandus

le lendemain, et on s'est empressé de produire un éclat. Maintenant, ce qui

nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de savoir

si on a mis de tous côtés des passions et de l'injustice, mais si les

accusations dirigées par Philippeau contre les hommes chargés de la plus

importante de nos guerres sont fondées. Voilà ce qu'il faut éclaircir dans

l'intérêt non des individus, mais de la république.»

Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre Hébert

étaient inutiles à discuter, car tout le monde savait combien elles étaient

fondées, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la république eût

intérêt à constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'éclaircir

la conduite des généraux dans la Vendée. On poursuit, en effet, la

discussion relative à Philippeau. La séance entière est consacrée à écouter

une foule de témoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations

contradictoires, Danton, Robespierre, déclarent qu'ils ne discernent rien,

et qu'ils ne savent plus à quoi s'en tenir. La discussion, déjà trop

longue, est renvoyée à la séance suivante.

Le 18, la séance est reprise; Philippeau était absent. On se sentait déjà

fatigué de la discussion dont il était le sujet, et qui n'amenait aucun

éclaircissement. On s'étend alors sur Camille Desmoulins. On le somme de

s'expliquer sur les éloges qu'il a donnés à Philippeau, et sur ses

relations avec lui. Camille ne le connaît pas, à ce qu'il assure; des faits

affirmés par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord persuadé que

Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui

qu'il s'aperçoit, d'après la discussion, que Philippeau a altéré la vérité

(ce qui commençait en effet à percer de toutes parts), il rétracte ses

éloges, et déclare n'avoir plus aucune opinion à cet égard.

Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, répète ce qu'il

avait déjà dit à son égard: que son caractère est excellent, mais que ce

caractère connu ne lui donne pas le droit d'écrire contre les patriotes;

que ses écrits, dévorés par les aristocrates, font leurs délices, et sont

répandus dans tous les départemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre;

qu'il faut le traiter comme un enfant étourdi qui a touché à des armes

dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager à quitter les

aristocrates et les mauvaises sociétés qui le corrompent; et qu'en lui

pardonnant à lui, il faut brûler ses numéros. Camille, alors, oubliant les

ménagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux Robespierre, s'écrie

de sa place: «Brûler n'est pas répondre.--Eh bien! reprend Robespierre

irrité, qu'on ne brûle pas, mais qu'on réponde; qu'on lise sur-le-champ les

numéros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que

la société ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine à soutenir

ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement

à des écrits perfides est peut-être plus qu'égaré; s'il eût été de bonne

foi, s'il eût écrit dans la simplicité de son coeur, il n'aurait pas osé

soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et

recherchés par les contre-révolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunté;

il décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il a écrit son journal;

il décèle que Desmoulins est l'organe d'une faction scélérate qui a

emprunté sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de

sûreté.» Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre; on

refuse de l'écouter, et on passe sur-le-champ à la lecture de ses feuilles.

Quelque ménagement que les individus veuillent garder les uns pour les

autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientôt les

amours-propres ne se trouvent pas engagés. Avec la susceptibilité de

Robespierre et la naïve étourderie de Camille, la division d'opinions

devait bientôt se changer en une division d'amour-propre et en haine.

Robespierre méprisait trop Hébert et les siens pour se brouiller avec eux;

mais il pouvait se brouiller avec un écrivain aussi célèbre dans la

révolution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez d'adresse à

éviter une rupture.

La lecture des numéros de Camille occupe deux séances tout entières. On

passe ensuite à Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger à dire quelle part

il a eue aux écrits nouvellement répandus. Il répond qu'il n'y est pas pour

une virgule, et que, relativement à Philippeau et Bourdon de l'Oise, il

peut assurer ne pas les connaître. On veut enfin prendre un parti sur les

quatre individus dénoncés. Robespierre, quoique n'étant plus disposé à

ménager Camille, propose de laisser là cette discussion, et de passer à un

autre sujet plus grave, plus digne de la société, plus utile à l'esprit

public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais. «Ce

gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de liberté,

un principe de despotisme et de machiavélisme atroce; il faut le dénoncer à

son propre peuple, et répondre à ses calomnies, en prouvant ses vices

d'organisation et ses forfaits.» Les jacobins voulaient bien de ce sujet

qui fournissait une si vaste carrière à leur imagination accusatrice, mais

quelques-uns d'entre eux désiraient auparavant radier Philippeau, Camille,

Bourdon et Fabre. Une voix même accuse Robespierre de s'arroger une espèce

de dictature. «Ma dictature, s'écrie-t-il, est celle de Marat et de

Lepelletier; elle consiste à être exposé tous les jours aux poignards des

tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'élèvent chaque jour dans le

sein de la société, et qui n'aboutissent à aucun résultat utile. Nos

véritables ennemis sont les étrangers; ce sont eux qu'il faut poursuivre et

dont il faut dévoiler les trames.» Robespierre renouvelle en conséquence sa

proposition, et fait décider, au milieu des applaudissemens, que la

société, mettant de côté les disputes élevées entre les individus,

s'occupera, dans les séances qui vont suivre, de discuter, sans

interruption, les vices du gouvernement anglais.

C'était détourner à propos l'inquiète imagination des jacobins, et la

diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau

s'était déjà retiré sans attendre une décision. Camille et Bourdon ne

furent ni rejetés ni confirmés; on n'en parla plus, et ils se contentèrent

de ne plus paraître devant la société. Pour Fabre-d'Églantine, bien que

Chabot l'eût entièrement justifié, les faits qui arrivaient chaque jour à

la connaissance du comité de sûreté générale, ne permirent plus de douter

de sa complicité; il fallut lancer contre lui un mandat d'arrêt, et le

réunir à Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.

Il restait de toutes ces discussions une impression fâcheuse pour les

nouveaux modérés. Il n'y avait aucune espèce de concert entre eux.

Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni

Fabre, ni Bourdon; Camille seul était assez lié avec Fabre; quant à

Bourdon, il était entièrement étranger aux trois autres. Mais on s'imagina

dès lors qu'il y avait une faction secrète dont ils étaient ou complices ou

dupes. La facilité de caractère, les goûts épicuriens de Camille, et deux

ou trois dîners qu'il avait faits avec les riches financiers de l'époque,

la complicité démontrée de Fabre avec les agioteurs, sa récente opulence,

firent supposer qu'ils étaient liés à la prétendue faction corruptrice. On

n'osait pas encore désigner Danton comme en étant le chef; mais, si on ne

l'accusait pas d'une manière publique, si Hébert dans sa feuille, si les

cordeliers à leur tribune ménageaient ce puissant révolutionnaire, ils se

disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.

L'homme le plus nuisible au parti était Lacroix, dont les concussions en

Belgique étaient si démontrées, qu'on pouvait très bien les lui imputer

sans être accusé de calomnie, et sans qu'il osât répondre. On l'associait

aux modérés à cause de son ancienne liaison avec Danton, et il leur faisait

partager sa honte.

Les cordeliers, mécontens de ce que les jacobins avaient passé à l'ordre du

jour sur les dénonces, déclarèrent: 1º que Philippeau était un

calomniateur; 2º que Bourdon, accusateur acharné de Ronsin, de Vincent et

des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'était à leurs

yeux que le complice de Philippeau; 3º que Fabre, partageant les sentimens

de Bourdon et de Philippeau, n'était qu'un intrigant plus adroit; 4º que

Camille, déjà exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance,

quoique auparavant il eût rendu de grands services à la révolution.

Après avoir détenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit élargir, car

on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'était pas

possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vendée, car les

événemens de cette guerre étaient couverts d'un voile épais; ni pour ce

qu'il avait fait à Lyon, car c'était soulever une question dangereuse, et

accuser en même temps Collot-d'Herbois et tout le système actuel du

gouvernement. Il était tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour

quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu

faire à l'un et à l'autre qu'un procès politique, et le moment n'était pas

venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc élargis[12], à la

grande joie des cordeliers et de tous les _épauletiers_ de l'armée

révolutionnaire.

Vincent était un jeune homme de vingt et quelques années, espèce de

frénétique dont le fanatisme allait jusqu'à la maladie, et chez lequel il y

avait encore plus d'aliénation d'esprit que d'ambition personnelle. Un jour

que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui se

passait, indigné du récit qu'elle lui fit, il s'élança sur un morceau de

viande crue, et dit en le dévorant: «Je voudrais dévorer ainsi tous ces

scélérats.» Ronsin, tour à tour médiocre pamphlétaire, fournisseur,

général, joignait à beaucoup d'intelligence un courage remarquable et une

grande activité. Naturellement exagéré, mais ambitieux, il était le plus

distingué de ces aventuriers qui s'était offerts à être les instrumens du

gouvernement nouveau. Chef de l'armée révolutionnaire, il songeait à tirer

parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le

triomphe de son système. Dans la prison du Luxembourg, Vincent et lui,

enfermés ensemble, avaient toujours parlé en maîtres; ils n'avaient cessé

de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le

secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour élargir les

patriotes enfermés, et envoyer tous les autres prisonniers à la guillotine.

Ils avaient fait le tourment des malheureux détenus avec eux, et les

laissèrent pleins d'effroi.

A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientôt

ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comité de salut public

ne pouvait guère se dispenser de les élargir; mais il ne tarda pas à

s'apercevoir qu'il avait déchaîné des furieux, et qu'il faudrait bientôt

les réduire à l'impossibilité de nuire. Il restait à Paris quatre mille

hommes de l'armée révolutionnaire. Là, se trouvaient des aventuriers, des

voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et qui

aimaient mieux butiner à l'intérieur que d'aller sur les frontières mener

une vie pauvre, dure et périlleuse. Ces petits tyrans, avec leurs

moustaches et leurs grands sabres, exerçaient dans tous les lieux publics

le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef

entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les

brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci était leur

chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons

avec la commune par Hébert, substitut de Chaumette, et par le maire Pache,

toujours prêt à recevoir chez lui tous les partis, et à caresser tous les

hommes redoutables. Momoro, l'un des présidens des cordeliers, était leur

fidèle partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait ensemble

Ronsin, Vincent, Hébert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait à la liste Pache

et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux

grandes autorités.

Histoire de la Révolution française, Tome 05 · 第 18 / 23 段