IV

La salle était oblongue, vêtue de papier couleur bois, ornée d'un poêle

de faïence, blanc, craquelé, à bouches de cuivre; d'un buffet d'acajou,

de six chaises cannées, d'une table à rallonges et à roulettes.

Il y avait sur le plancher une carpette de feutre et, devant chaque

siège, une rondelle de sparterie verte. Le long des murs lambrissés

jusqu'à mi-corps, une glace sans destination dans les autres pièces

s'appuyait sur des pattes de fer, isolée de tout meuble. Un almanach,

enluminé de chromos, donné par un magasin, et un porte-allumettes, avec

une bande de papier d'émeri, égrené et râclé de bleu par places,

flanquaient de chaque côté le cadre dont les dessous rouges perçaient

sous la dorure. Vis-à-vis de cette glace pendaient un baromètre à

siphon, un plan de Paris daté de 1860 et lavé à teintes plates. Une

gravure à la manière noire représentant le passage des Alpes, avec un

Bonaparte paradant comme un écuyer de cirque sur un cheval cabré, et

deux assiettes retenues par des agrafes au mur, le portrait de madame

Vigée le Brun et l'Atala de Girodet, en camaïeu lilas et bistre,

complétaient la décoration de cette chambre.

Ainsi que dans la plupart des salles à manger bourgeoises, les damas

pisseux et flétris, autrefois employés comme rideaux dans le salon,

servaient maintenant que ce lieu d'apparat avait été rajeuni et remis à

neuf, à embellir la salle de passage, celle où l'on mange. Cette chambre

ne possédant qu'une seule croisée, l'étoffe qui habillait jadis la

deuxième fenêtre du salon, avait été accrochée, en guise de tenture,

au-dessus de la porte reliant ces deux pièces.

Sur les rayons du buffet, une théière en métal anglais, un service de

Minton, une cave à liqueur en bois des îles, deux vases de Gien ornés de

cornes d'abondance et surmontés d'un paquet de roseaux secs, restaient,

là, à demeure; sur le marbre du poêle une tasse pleine d'eau, une lampe

en porcelaine, couleur de morve, coiffée en haut de son verre, d'un fez

minuscule à gland bleu, s'adossaient contre le tuyau cerclé de bracelets

de cuivre, couronné à son sommet d'une sorte de diadème en faïence

blanche.

Pour réaliser des économies, la famille Désableau allumait le poêle une

heure avant le dîner et passait toute la soirée dans la même pièce.

La bonne avait balayé les miettes du repas, lancé un coup de torchon sur

la toile cirée de la table, lorsque madame Désableau apporta son panier

à ouvrage. Elle en tira une boîte à aiguilles formée par un haricot

d'ivoire, un tronçon de bougie de cire pour son fil, des ciseaux, un dé,

le ruban jaune d'un mètre. Elle prit enfin, sur une chaise, un patron de

robe taillé dans un vieux journal.

Elle l'étala sur la table, chercha dans une ancienne boîte à pastilles

des épingles éparses avec des boutons, rogna le papier, en rattacha les

morceaux et, pensive, après avoir combiné de savantes stratégies de

coupes, elle entama résolument l'étoffe.

Son mari disposait ses cartes pour faire une patience. Une petite fille

tripotait des couleurs sans poison, liées sur une plaque, coloriait

laborieusement une image d'un sou, suçait son pinceau, le tournait entre

ses lèvres pour l'appointer, le piquait ensuite dans le trou percé par

l'usure au milieu des pains.

Une jeune femme au teint mat, aux cheveux châtains, aux quenottes

éclatantes avec une surdent drôle, regardait, d'un air ennuyé, M.

Désableau, son oncle, disposer ses cartes. A un moment, elle se leva,

s'approcha du poêle, ouvrit le petit guichet de la porte, se chauffa les

pieds, parut s'absorber dans la lecture d'un journal.

Une suspension de cuivre rabattait les lueurs de la lampe sur la table,

laissait dans l'ombre le visage de la jeune femme, éclairait en plein

les doigts cousant ou maniant les cartes, une bobine de fil blanc, une

étoile de carton enroulée de fil noir. La figure de la petite penchée

sur son image entra dans le cercle de lumière qui coupait au milieu des

manches les bras de madame Désableau maintenant un peu reculée et

appuyée à la renverse sur le dossier de sa chaise.

--Et ce café, dit le mari, il n'arrive donc pas?

--Eugénie, à quoi pensez-vous donc, cria la femme, vous voyez bien que

Monsieur attend son café, ma fille!

La bonne apporta un sucrier, une tasse, une cuiller, versa le café d'une

petite bouillotte. Madame Désableau se trempa un canard, permit à

l'enfant d'y mordre, fit fondre béatement le restant du morceau de sucre

dans sa bouche.

Depuis huit mois qu'il avait été promu sous-chef dans une mairie, M.

Désableau avait enfin assouvi le désir qui le possédait depuis des

années, prendre du café, tous les jours, après ses repas. Jusqu'alors sa

femme s'y était opposée, par économie.

--Ce n'est pas tant le café qui est cher, disait-elle, c'est le sucre

qu'on y met.

Contraints à mener la vie fétide et bornée des pauvres bourses, les

Désableau avaient dû, pour joindre les deux bouts, se priver, tous les

jours de la semaine, à l'exception du dimanche, de ce misérable luxe de

la demi-tasse que les concierges et les ouvriers eux-mêmes ne se

refusent pas.

Pendant vingt années, M. Désableau avait couvert des fiches de bâtarde

et de ronde, classé dans des cartons d'inutiles paperasses, tenu à jour

un volumineux registre culotté de peau verte. Il avait, au bout de ce

laps de temps, acquis les manies nécessaires pour commander aux autres;

l'on attendait sans doute qu'il eût contracté les infirmités des gens

trop souvent assis pour l'élever en grade encore et le décorer.

Solennel à propos de tout, il était d'allure affairée et grave, portait

des cols empesés très droits, des cravates noires enroulées par deux

fois autour du cou, montant haut derrière la nuque, attachées sous le

menton par un noeud très court. Il aimait à pérorer, les mains dans les

poches, les jambes écartées, comme un avocat. Au repos, il ouvrait sous

un binocle aux verres cerclés de buffle noir, des yeux ébahis qui

démentaient le geste habituellement pensif de ses doigts fourrageant

dans des favoris couleur de grès.

Sa femme était replète, montrait des blancheurs de viande échaudée et de

grands yeux vides. Elle avait un vaste menton tombant sur un plus petit,

des pincées de poils gris, rebelles aux épilatoires, le long des lèvres.

Elle suait sang et eau, le jour, pour assurer la vie de son intérieur;

le soir, elle se boulait sur sa chaise, descendait sa gorge et remontait

son ventre, disait, toutes les dix minutes, à sa fille: Justine,

tiens-toi donc mieux que cela! se tournait du côté de sa nièce, lui

demandait un sommaire des faits notés par le _Petit Journal_, écoutait

son mari qui prenait feu dès qu'on parlait des Chambres.

Les opinions de M. Désableau étaient simples; il croyait à l'honnêteté

des hommes politiques, à la valeur des hommes de guerre, à

l'indépendance des magistrats, aux complots des jésuites et aux crimes

des démagogues.

Ayant par hasard lu les élogieuses platitudes débitées par les

doctrinaires sur l'Amérique, il exultait les moeurs de cet odieux pays,

souhaitait que le nôtre lui ressemblât, prônait les idées utilitaires,

les bienfaits de l'instruction, le progrès, les courtes libertés des

républiques.

Il aggravait encore ces exorbitantes niaiseries par le ton sentencieux

dont il les prononçait; sa femme restait coite, béait, extasiée, dès

qu'il ouvrait la bouche.

De caractère, elle était molle et âpre, tout à la fois; âpre au gain,

molle au plaisir; elle eût rogné dix centimes sur le manger de chaque

jour, dépensé ses économies afin de donner un bal.

Une fille était née tardivement de son union avec M. Désableau, la

petite occupée pour l'instant à gâter une image d'un sou. Ils avaient

toujours convoité un fils, ils eussent voulu fonder une génération

d'employés, imiter ces familles dont tous les rejetons se succèdent

interminablement sur la même chaise, vivent et meurent dans une misère

crasse, sans même avoir tenté de gagner le large.

C'est, disait M. Désableau, un état peu lucratif mais honorable et puis,

c'est aussi une place sûre et, sans hésitation, il ajoutait: nous

représentons, en notre qualité de fonctionnaire, la noblesse de la

bourgeoisie.

Leurs voeux demeurèrent inexaucés.--Ils n'enfantèrent aucun garçon. En

revanche, ils eurent à parfaire l'éducation d'une nouvelle fille. Berthe

Vigeois, leur nièce, perdit son père subitement et vint habiter chez

eux. Elle ne leur imposa d'ailleurs aucune charge, elle aida même à la

marche hésitante du ménage avec les soixante mille francs qu'elle

apportait. On disloqua, à son profit, un cabinet de toilette attenant à

la chambre à coucher, on y rangea tant bien que mal les meubles réservés

sur la vente de la succession. La quiétude de cette famille, troublée

par ces apprêts, reprit peu à peu; on allongea la soupe, on acheta plus

souvent de la vraie viande, on put enfin convier à des sauteries

quelques personnes.

Berthe avait, à cette époque, près de vingt ans; sa mère était morte

alors qu'elle en avait douze. Elle grandit auprès d'un fauteuil où son

père, agité et malingre, sortait de ses couvertures de voyage à neuf

heures du soir. Alors on sonnait la bonne pour préparer les lits, pour

chauffer celui de Monsieur et Berthe écrasait les braises à coup de

pelle dans la bassinoire, mettait le garde-feu, tendait le front à son

père, allumait son bougeoir et, reculant, malgré le froid, le moment de

se coucher, elle retenait la bonne venue dans sa chambre pour ouvrir les

draps, l'écoutait raconter toutes les misères de sa maison, tous les

ragots de son quartier.

Ancien commerçant en rouenneries, Henry Vigeois, son père, était un

homme qui avait réussi, malgré sa loyauté en affaires, à amasser une

petite fortune.

D'esprit étriqué et bonasse, il avait pivoté, toute sa vie durant, au

moindre souffle de son épouse, une maîtresse femme! Maintenant qu'elle

était morte, il niait la servitude qu'il avait endurée, criait comme une

pie dès que sa fille et sa bonne n'obéissaient pas à ses moindres

ordres. Il était de relations difficiles au premier abord, mais Berthe

le maniait avec une aisance sans égale; elle le retournait comme un

vieux gant, s'arrêtait quand il fronçait les yeux, attendait qu'il fût

mieux disposé, débusquait soudain et enlevait d'un coup ses volontés.

Parfois cependant, lorsqu'il était aigri par des rhumatismes, ses

attaques échouaient, mais elle reprenait patiemment les questions sur

lesquelles il avait refusé de l'entendre, les lui présentait sous une

autre face, l'amenait à répondre oui, l'écoutait répéter une fois de

plus qu'il ne revenait jamais sur sa parole.

Ces luttes quotidiennes la mûrirent promptement. Elle fut apte de bonne

heure au mariage. Couchée trop tôt, elle réfléchissait longtemps avant

de s'endormir et préparait ainsi de terribles tracas au mari qui la

voudrait prendre. Elle aurait pu être moins rouée, n'ayant jamais été

dans un pensionnat ou dans un couvent, mais l'ennui des mornes soirs, en

vis-à-vis avec son père, avait furieusement aiguisé ses appétits de

jouissance et de luxe. Dans le mariage, elle voyait la revanche de sa

vie monotone et plate, elle voyait un avenir de courses enragées à

travers les théâtres et les bals, tout un horizon de dîners et de

visites.

Elle se consolait du présent, en évoquant la perspective de ces futures

joies, rêvait, absorbée, sur sa chaise, lisait à la quatrième page du

journal le programme des représentations, pensait à Fra-Diavolo qu'elle

avait admiré jadis, se sentait de vagues désirs pour le ténor qui

emplissait si fièrement ses culottes blanches et poussait des sons

roucoulants, dans des poses plastiques.

Elle avait eu, comme presque toutes les femmes, un idéal de cabot

pommadé, puis, peu à peu, elle s'était rendu compte que ces séduisants

personnages n'étaient au demeurant que des bouffons vulgaires, des

machines malpropres qui crachaient des notes.

Son idéal devint alors plus nébuleux et plus confus. A peine

s'incarnait-il dans les aimables forbans décrits par Fénimore Cooper,

dans les héros fabriqués par George Sand ou par Dumas père. Elle

contentait ses élans et ses fièvres en les déversant sur son piano qui

retentit pendant des mois de rêveries larmoyantes et de marches turques.

Puis elle eut une heure de bon sens, elle reconnut l'inanité de ses

songeries; alors elle pensa, au solide, au bien-être d'une situation

riche. Elle soupira moins souvent, et comprit que cette vie morte

qu'elle menait avait bien ses avantages. A défaut d'amusements et de

fêtes, elle jouissait du moins d'une certaine liberté; son père la

laissait sortir avec sa bonne et elle courait les magasins, souriait

volontiers aux compliments des calicots, aspirait après des intrigues,

par désoeuvrement. Sa grande préoccupation était d'être élégamment mise

et elle ratissait sur l'argent du ménage pour se payer des bottines plus

raffinées et des bas plus chers. Elle s'était même acheté une boîte à

poudre de riz et, comme son père n'eût pas supporté qu'elle s'enfarinât

les joues, elle se nuait le visage de blanc, le soir, devant sa glace,

goûtait de la sorte à des coquetteries intimes et défendues, glissait

doucement pour en satisfaire de plus coûteuses, à de banales carottes,

encouragée par la bonne qui s'adjugeait pour prix de ses complaisances

les robes un peu défraîchies de Mademoiselle, la permission d'être libre

plus souvent, le droit de pratiquer sans vergogne d'amples maraudes.

Quelquefois M. Vigeois hasardait une observation, prétendait que du

temps de sa défunte femme, le harnais féminin coûtait moins cher. Berthe

répondait tranquillement que le prix de l'existence avait triplé depuis

cette époque.

--Tu dépensais moins en nourriture, reprenait-elle, et pourtant notre

table n'a pas changé.

Son père en convenait et, quelques jours plus tard, elle l'investissait

prudemment, pas à pas, lui persuadait de nouvelles nécessités de

toilettes et il finissait par céder, flatté au fond que sa fille fût

jolie et vêtue à la dernière mode.

Elle était d'ailleurs comme la plupart des jeunes filles qui ont perdu

leur mère de bonne heure, très mal élevée. Elle voyait dans son père un

banquier dont la caisse devait fournir à tous ses besoins et à tous ses

caprices. Et là, l'éternel féminin se retrouvait; toute la femme était

là, honnête ou non, qui juge naturel de soutirer à l'homme de qui elle

dépend, qu'il soit son père ou son entreteneur, autant de monnaie

qu'elle en peut prendre. Le combat sans cesse renouvelé entre la volonté

bien assise de l'homme et les simagrées têtues de la femme, s'était

fatalement engagé; et, comme de juste, l'homme et le père étaient

d'avance vaincus par la femme et par la fille.

L'opulence des brodequins et le gala des robes enhardirent du reste les

ambitions de Berthe. Dans le but de pêcher un mari, elle décida son père

à la confier à des parents qui la menèrent dans le monde.

Elle y obtint des succès. Des partis avantageux, presque inespérés se

présentèrent.--Aucun ne la contenta. Celui-ci avait l'air d'un garçon

tapissier, les cheveux comme des baguettes de tambour; celui-là avait le

tour des yeux à vif, l'allure empruntée et gauche. Elle voulait un homme

qui payât de mine, lui procurât des plaisirs, lui garantît une vie

luxueuse et douce. Pendant deux années, elle repoussa tous ces

prétendants qu'elle jugeait sur la forme de leur nez et sur la coupe de

leur habit. Si pratique qu'elle fût, la légèreté de sa cervelle de femme

lui faisait commettre toutes ces bévues.

Son idéal avait attrapé déjà bien des renfoncements et bien des accrocs,

lorsque son père s'affaissa, frappé d'un coup de sang, sur le tapis; son

existence changeait du jour au lendemain. Elle s'ennuya mortellement

chez les Désableau. La liberté dont elle jouissait avec sa bonne

cessait; sa tante l'accompagnait où qu'elle allât. Ses longues flânes

dans les magasins étaient devenues impossibles; les ficelles qui

réussissaient facilement avec son père, n'avaient aucune chance d'être

acceptées par une femme économe comme était sa tante. Elle dut

s'accommoder de la modique pension que son oncle et tuteur lui accorda

pour ses frais de toilette.

Cette sujétion lui pesait et elle n'était compensée par aucun avantage.

Avec son père, elle sortait peu, parce qu'il était presque paralysé;

avec son oncle, elle ne sortit guère plus et elle dut subir les regrets

plaintifs de ces petits bourgeois, enragés malgré tout de leur situation

médiocre, s'efforçant quand même de représenter, mangeant de la carne et

buvant du râpé, pour donner une soirée et se mieux vêtir. Habituée à un

certain confortable, elle vécut dans une gêne mesquine et plate.

Elle fut prise de pitié devant ce vin que l'on achetait au litre chez un

épicier et que l'on transvasait dans des carafes pour la table; elle eut

le dégoût de cette viande de bas étage, prétentieusement parée, de ces

poissons défraîchis et couchés néanmoins sur une serviette; elle eut un

sourire de mépris quand, profitant d'une gratification, les Désableau

firent poser un timbre à leur porte d'entrée. Le coup impérieux du

timbre leur paraissait aristocratique, propre à les rehausser dans

l'estime des gens qui le faisaient vibrer. Seulement, comme la cuisine

et la salle à manger étaient séparées du vestibule par un long couloir,

ils avaient, ne pouvant entendre l'appel du timbre, conservé leur

ancienne sonnette qui derlinait comme jadis plus près d'eux, et les

avertissait qu'une visite attendait sur le palier.

Ce fut sur ces entrefaites, après ces soirs, où regardant la famille

attablée et occupée à de fastidieux délassements, Berthe regrettait de

ne pas s'être mariée, qu'André fut présenté dans la maison. Il ne lui

plut, ni ne lui déplut. Il lui sembla distingué. Les Désableau ne furent

point partisans de ce mariage. La profession d'homme de lettres

épouvanta le mari. Il y voyait des cascades, des noces furieuses, une

vie débraillée, cousue à la diable, craquant sur toutes les coutures; la

femme, elle aussi, considérait André avec inquiétude et n'augurait rien

de bon d'un homme qui avait dû manger avec des actrices. Berthe fit

simplement observer à son oncle, que tous les renseignements étaient

favorables et que bien qu'il fût artiste, ce jeune homme possédait des

rentes. Elle déclara péremptoirement d'ailleurs qu'André lui convenait.

Le mariage fut célébré. Elle demeura interdite. Tous ses rêves de jeune

fille se détachèrent, un à un; toutes les joies révélées par des amies,

à voix basse, dans le coin des fenêtres, toutes les attentes de paradis

brusquement ouvert sous des courtines, ratèrent. Froide de sens, elle ne

vit dans les transports autorisés par l'Église qu'une convention

répugnante, une saleté pénible.

Puis son mari lui parut vieux de caractère. Après l'affection bougonne

de son père, la prud'homie gourmée de son oncle, elle eût désiré des

laissez-aller, des enfantillages dont elle profiterait dans le

tête-à-tête. André avait adopté le ton paternel et bienveillant. Il se

tenait surtout sur la défensive et cherchait sous des dehors affectueux

à sonder sa femme. Ne pas la choquer en face, ne pas agiter devant ses

yeux des lambeaux de rouge, la tenir sans qu'elle sentît trop la laisse,

envelopper de délicatesses fondantes la dureté d'un refus, tel était son

système. Aussi lorsqu'elle voulut par une guerre sourde, lui imposer,

comme jadis à son père, toutes ses volontés, il se rendit promptement

compte de cette force d'inertie remuante, de cette ruse que rien ne

lassait. Il se rebiffa d'abord, s'avoua à la longue et une fois de plus,

avec la mélancolique expérience des gens qui ont beaucoup pratiqué les

filles, qu'il n'était pas de force, céda pour avoir la paix; seulement,

tout en disant oui, il démontait par un mot devant Berthe, le mécanisme

dont elle se servait. Un jour même qu'il était de bonne humeur, il lui

dit, au moment où elle commençait ses manigances: C'est cela que tu

vises, dans huit jours tu démasqueras tes batteries; va, fais-le tout de

suite.

Elle devint rouge, bouda, mortifiée d'avoir pour adversaire un homme qui

s'arrêtait devant ses pièges et riait, en les montrant du doigt, avant

d'y tomber.

Somme toute, ils demeurèrent, les premiers temps, dans une intimité

attentive et inquiète. L'un et l'autre s'épiaient, devinant sous toutes

ces escarmouches, sous tous ces combats d'avant-garde, une infinissable

et opiniâtre lutte. Désarmé comme tous les malheureux qui ont longtemps

vécu seuls, par le moindre simulacre d'affection et de petits soins,

André se disait parfois que sa femme était volontaire et têtue, mais

qu'au fond c'était une brave et honnête fille qui l'aimait vraiment.

Puis il y eut une trêve de plusieurs mois; il s'imagina que Berthe avait

renoncé à ses projets, qu'elle était lasse de ces tiraillements; il ne

comprit pas que, par une évolution nouvelle, elle l'avait, coup sur

coup, battu sur toute la ligne. Elle usait en effet maintenant d'un

stratagème irrésistible. Elle avait l'habileté de paraître envier une

chose à laquelle elle ne tenait point et qu'elle savait être

parfaitement désagréable à son mari, et elle y renonçait de son plein

gré, pour lui faire plaisir. Il ne restait plus à André qu'à céder sur

les points qui lui semblaient moins graves. Encore qu'il fût défiant, il

s'empêtrait dans cette embûche et il justifiait, une fois de plus, cette

irrécusable vérité que si stupide et si bouchée qu'elle puisse être, une

femme roulera toujours l'homme le plus intelligent et le plus fin.

La maladie de leur mariage n'était pas malgré tout arrivée à la période

aiguë. La guerre n'éclata, à ciel ouvert, qu'un certain soir. André eut

la malencontreuse idée d'inviter à dîner son plus ancien et son meilleur

ami, Cyprien Tibaille qui vint sans enthousiasme et lâcha des gants pour

la circonstance.

La réception avait été plus que froide. A table, le silence insolent de

Berthe, sa hâte à faire desservir les plats, le ton aigre de son...

«personne ne veut plus de gigot?» accompagné d'un coup de timbre pour

appeler la bonne, avaient mis André à la torture.

Il s'ingéniait à trouver des mots drôles, à égayer le repas, lançait des

clins d'yeux à sa femme qui pétrissait suivant son habitude, une

boulette de mie de pain entre ses doigts et se dispensait même de

répondre aux politesses de son convive.

Tous les lieux communs avaient suivi leur cours. La conversation s'était

épuisée sur un plat de Delft, pendu au mur. Ce repas, avalé au grand

galop comme dans un buffet de chemin de fer, semblait malgré tout

interminable. Quand il s'acheva pourtant, Cyprien, de plus en plus

froissé par l'inattention persistante de Berthe, parvint à reprendre le

dessus; il se versa le vin qu'elle ne lui offrait pas, et les coudes sur

la table, il se tourna du côté d'André, et tous deux balayant d'un

commun accord l'amas des banalités qu'ils entassaient depuis la soupe,

causèrent comme au bon temps. Ils se rappelaient de joyeuses anecdotes,

riaient franchement, sans plus s'occuper de la femme. Berthe jugea qu'il

était temps d'intervenir. Elle dit d'un ton moitié rêche, moitié

plaisant: voyons, monsieur, vous n'allez pas, je pense, rappeler à mon

mari les aventures de sa vie de garçon?

Elle coupa court à leur causerie. Ils gardèrent le silence pendant

quelques minutes. André se dominait, résolu à ne pas aggraver encore par

des disputes le glacial embarras que jetait sa femme. Il voulut réagir,

tenta de lancer une fusée; l'atmosphère était trop saturée d'ennui, elle

ne prit pas. Cyprien voulut, de son côté, secouer la lassitude qui

l'accablait, il fit flèche de tout bois, parla, sans intérêt, des

réchauds en ruolz placés sur la table. André saisit l'occasion, entama

une inutile discussion sur la valeur de l'alfénide et du maillechort;

ses paroles, tombaient sans écho dans un silence morne. Alors il essaya

d'être jovial:

--Pristi! mon vieux, dit-il, ne les emporte pas, hein? et, s'adressant à

sa femme, il ajouta cette plaisanterie commode: Berthe, tu feras bien de

surveiller Cyprien quand il partira.

Elle répondit avec un beau calme:

--Pourquoi? tu sais à quoi t'en tenir, Monsieur est ton ami, puisque

c'est toi qui l'amène.

Après cette grossièreté, la conversation cessa complètement. Le dessert

fut vite expédié.--Cyprien tendit la main vers une assiette de brugnons,

Berthe feignit de ne pas voir son mouvement, sonna pour faire enlever

les plats et apporter le café. Tous les deux espéraient qu'elle allait

les laisser seuls. Elle ne bougea pas, déclara seulement, lorsque son

mari apprêta une cigarette, que la fumée de tabac ne la gênait point et

elle s'accouda, les yeux au plafond, paraissant ignorer qu'André

cherchait des allumettes, que le peintre se démanchait le bras à vouloir

atteindre une bouteille de rhum.

--Tiens, il faut que je te fasse goûter du kirsch, dit André.--Berthe,

donne-nous donc une bouteille; elle doit être là, dans le bas du buffet,

sur la deuxième planche.

Elle se leva de mauvaise grâce.

--Je n'en vois pas, dit-elle.

--Mon Dieu! fit André impatienté, je te dis, là, tiens, derrière le

cognac.

Elle atteignit enfin un litre blanc. Ils le débouchèrent, c'était de

l'eau-de-vie de marc.

Cette fois, elle se releva avec une mine si appesantie et si quinteuse

que Cyprien dut s'écrier:

--Madame, je vous en supplie, ne vous donnez pas cette peine.

Exaspéré, André s'était vivement désassis, et il avait pris, là où il le

désignait, un flacon de kirsch. Ils en burent un petit verre, puis

Cyprien s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Berthe garda son

attitude impassible, n'eut même pas la politesse de le retenir et il

quitta la place, harassé et le ventre vide.

Une fois la porte fermée, la scène éclata, terrible; André secoua sa

femme d'une rude façon; elle adopta le parti des syncopes et des larmes.

Il finit par demeurer penaud, craignit d'être allé un peu loin, ramassa

sa femme, l'embrassa, lui adressa presque des excuses.

A partir de cette soirée-là, la lutte s'accentua.

Berthe ne pardonna jamais à son mari de l'avoir traitée comme une enfant

qui est malheureusement trop grande pour qu'on la puisse encore

fouetter; elle avait cependant touché ce but si ardemment poursuivi par

les jeunes mariées: flanquer à la porte de chez elles, les amis de

l'homme qu'elles ont épousé; elle eût pu, par conséquent, se montrer

plus indulgente; mais la hauteur inusitée qu'André avait mise dans ses

reproches, la révoltait, puis, il avait eu de même que tous les gens

faibles, la bêtise de laisser voir qu'une fois la semonce donnée, il la

regrettait. Du coup, elle comprit que sa fermeté était ébranlable, que

cette lucidité d'observation si périlleuse d'abord, commençait à se

brouiller; elle ne l'avait jusqu'ici ni aimé, ni haï, elle en arrivait

maintenant à le détester.

Plus elle y pensait, plus elle était à présent convaincue qu'elle avait

commis une sottise en l'épousant. Après avoir manqué des mariages

avantageux, elle aurait dû attendre encore. Parmi les gens empressés

autour d'elle dans les rares salons où son oncle acceptait de la mener,

elle aurait pu découvrir un prétendant plus mondain, plus riche. De

retour chez elle, après les sueurs mal séchées des valses, elle songeait

aux danseurs qui l'avaient étreinte, s'imaginait qu'elle aurait été plus

heureuse avec l'un d'entre eux. Dans tous les cas, ces gens-là avaient

des positions honorables, pouvaient, en travaillant, augmenter leur

avoir, rendre l'existence de leur femme plus large. André s'occupait de

littérature, une position méprisée par toutes les familles qu'elle

connaissait, une position qui consistait à tourner ses pouces et à

écrire la valeur de deux lettres par jour. Du reste, il ne pouvait avoir

du talent, puisque le peu de livres qu'il avait écrits ne se vendaient

point.

Grâce à lui, sa vie restait humble et basse, grâce à lui, elle était la

plus malheureuse des femmes, et, elle s'apitoyait avec des rages sourdes

sur son sort, regardait pendant de longues soirées, son mari travailler

des phrases. Elle haussait les épaules à la vue de ses hésitations, de

sa manière furieuse de mâcher son porte-plume, de ses ratures de lignes

entières, de ses surcharges encore biffées, de ses renvois barrés de

lignes d'encre; elle finissait par s'impatienter de son silence obstiné,

de ses grognements de dépit, et elle l'interrompait par des observations

de ce genre: prends donc garde, tu vas tacher avec ta plume le tapis de

la table.

Il lui semblait que si elle avait appris un métier, elle l'aurait

exécuté sans des tâtonnements pareils. Elle ne croyait pas qu'il fût

plus difficile de mettre des mots en place que de remplir de points de

laine le canevas d'une tapisserie. Elle était irritée contre son mari

qui, les soirs où elle eût désiré sortir, objectait qu'il était en veine

de travail, s'attelait rageusement à un chapitre, s'arrêtait, incertain,

rêvassait pendant des heures, se frottait radieusement les mains. Un

jour, elle lui dit:

--Pour le peu de besogne que tu as abattu, ce soir, tu aurais tout aussi

bien fait de me mener dans le monde.

Elle avait les bourdonnements et les harcèlements insupportables d'une

mouche et son mari ne pouvait ni l'écarter, ni se plaindre, car jamais

elle n'était dans son tort. Elle lui demandait d'un ton dégagé, si son

livre marchait, le dévisageait d'un air de doute, s'il disait oui, d'un

air éploré, s'il disait non. Elle lâchait d'atterrantes réflexions sur

les volumes qu'elle lisait, répétait les soirs où André se démenait sur

son papier: c'est amusant ce roman que je viens d'achever; c'est écrit

avec une facilité! et elle ajoutait quelques minutes après: faut-il

remonter la lampe? Si tu dois veiller tard, j'y remettrai de l'huile.

André mâchait ses colères, répondait parfois comme un homme qui

s'impatiente. Elle prenait alors une voix suppliante:

--Voyons, ne me parles pas ainsi, ce n'est pourtant pas de ma faute si

tu ne peux pas!

D'autres fois, elle se lançait dans des éloges pompeux sur les oeuvres

des maîtres qu'adorait André.

--Il est bien juste qu'ils gagnent de l'argent, disait-elle, ils ont

tant de talent!

Elle parvenait à rendre désagréable pour son mari les louanges qu'elle

décernait aux artistes qu'il aimait le mieux!

Elle était arrivée à raffiner l'âcreté de ses morsures; de même que la

plupart des femmes, elle considérait, du reste, son mari comme une bête

de somme et s'indignait que, malgré les coups d'aiguillons, il ne

travaillât pas d'arrache-pied afin de lui permettre à elle d'augmenter

encore le nombre de ses fantaisies. Si autrefois elle prenait son père

pour un banquier, elle trouvait juste au moins qu'il ne lui allouât

qu'une somme en rapport avec ses moyens; maintenant elle eût trouvé

naturel que son mari se saignât aux quatre membres, qu'il trimât ainsi

qu'un mercenaire, à seule fin de lui fournir le pouvoir de dépenser

plus.

Son père en était quitte à bon compte, et il avait pour récompense de

ses largesses la gratitude câline de la femme, André pas. Elle eût

regardé d'ailleurs les plus durs sacrifices qu'il se serait imposés

comme lui étant dus; il n'eût même pas été dédommagé de sa peine par un

peu de reconnaissance.

Il ne méritait, pensait-elle, ni encouragement, ni pitié. Il était

imbécile et maladroit! Quand on songe qu'il n'avait pas seulement eu

l'adresse de profiter de cet avantage de tous les écrivains: obtenir des

billets de théâtre et de concert. En l'épousant, elle s'était promis ces

joies qui lui avaient été si longtemps interdites, être assise dans un

fauteuil de balcon et ne pas payer!--Il prenait des places à ses frais

comme un simple bourgeois, lorsqu'elle le tourmentait pour voir une

pièce.

Elle finit par ne plus vouloir aller au théâtre dans ces conditions. Le

bonheur qu'elle y goûtait était gâté par la pensée qu'elle aurait pu le

ressentir, sans bourse délier.

Il vint un moment pourtant où elle se lassa de rester ainsi sur le

qui-vive; alors, elle tomba dans une inertie désolée, mena une existence

engourdie, sans imprévu et sans espoir. Elle resta longtemps au lit,

s'éternisa dans un fauteuil. Ses bonnes s'enhardirent, la pillèrent sans

modération. André hasarda quelques reproches qu'elle reçut avec l'air

d'une victime qui s'attend à tout. Alors il se tut, tâcha de s'enfoncer

dans le travail, regarda galoper devant lui la déroute de son ménage;

puis, alarmé un jour, par l'attitude endolorie de sa femme, il se

résolut à l'égayer; il endura même le supplice qu'il avait presque

toujours évité jusqu'alors et il s'y accoutuma même sans trop d'ennui,

il traîna Berthe dans les salons. Ce fut peine perdue, elle le

considérait comme un rabat-joie, s'ennuyait, malgré tout, quand il était

là.

Dans cette vie désheurée, les cancans de ses bonnes devinrent ainsi

qu'autrefois lorsqu'elle était jeune fille, une attirante distraction,

mais elle n'éprouvait réellement de plaisir que dans la compagnie de

quelques camarades, jeunes mariées comme elle. Alors, dans la journée,

en l'absence des hommes, elles s'installaient près de la cheminée et les

papotages sautaient, les petits secrets de l'alcôve s'ébattaient dans

les sourires, les confidences commencées s'achevaient dans le

va-et-vient des éventails. Chacune se plaignait de son mari, mais leurs

yeux à toutes étincelaient lorsqu'insensiblement la conversation

s'arrêtait aux intimités haletantes des nuits. Il y avait des temps

d'arrêt, des petits silences coupés par des chuchotements derrière les

doigts, des invites à parler plus haut, des exclamations pudibondes et

envieuses, des éclats frissonnants de rire. Berthe demeurait

silencieuse, se demandant de quelle chair elle était pétrie, comment ses

nerfs pouvaient rester détendus, comment ses élans n'aboutissaient pas.

--C'est la faute de monsieur ton mari, lui disait l'une.--Ah Dieu! ma

chère, reprenait une autre, moi, j'en mourrais, à ta place; toutes

s'efforçaient de lui arracher des détails précis sur les inhabiles

tendresses qu'elle devait subir. Berthe se défendait, ne lâchait que des

indications confuses sur lesquelles elles se lançaient, bride avalée,

sabrant le mari, le représentant comme un être indélicat et comme un

sot.

Berthe arrivait à se convaincre que si elle avait épousé un autre homme,

il n'en eût certainement pas été ainsi; les quelques doutes qu'elle

pouvait conserver encore s'évanouirent subitement. Un danseur qui

l'invitait à valser dans les bals, lui serrait ardemment les mains et

elle éprouvait une sensation délicieuse, un frémissement par tout le

corps, une sorte de vertige qui la jetait, lacée étroitement sur lui,

pâmée, tressaillante, entre ses bras.

L'homme qui la remuait de la sorte était un grand gommeux, avec des

cheveux rares au sommet, poicrés par de la bandoline sur les tempes,

couchés sur le front en éventail. Il était mis à la dernière mode,

portait des cols évasés comme des soupières, de doubles chaînes de

montre, des plastrons bombant, des culottes étroites du fond et larges

des pieds. Il débitait d'une voix indolente les balivernes monstrueuses

des salons. Il se hasardait peu à peu, était soutenu dans ses projets

par toutes les amies de Berthe.

Elles exécraient son mari qui, les redoutant, avait défendu à sa femme

de les fréquenter; elles l'exécraient, parcequ'il ne frayait pas avec

leurs maris à elles, des commerçants occupés de leurs négoces ou des

plaisirs du baccarat et des courses. Elles poussaient à la chute de leur

amie, pour s'enorgueillir d'elles-mêmes qui ne succombaient point; elles

poussaient à sa chute par une lâcheté de gamines qui, n'ayant point le

courage de faire le mal, persuadent à la plus bête d'entre elles qu'elle

devrait le commettre, quitte à la repousser ou à la dénoncer après.

Berthe se révoltait, jugeait indigne de tromper son mari, même quand on

ne l'aime pas. Elle se débattait, alors que seule, elle laissait

s'égarer ses pensées, arrivait à se ressasser les arguments convenus,

les raisons préparées et servies par des générations entières de femmes,

les excuses de toutes les bassesses et de toutes les fautes.

Le jeune homme devenait de plus en plus pressant et mendiait des

rendez-vous avec instance. Elle était assiégée de tous les côtés; il la

bloquait, lui bouleversait le sang avec ses yeux, et ses amies lui

parlaient sans cesse de ce gommeux, vantaient ses rares qualités, ses

grâces. Elle lui donna deux, trois rendez-vous, n'y alla point, le reçut

un jour chez elle, en l'absence d'André, fut perdue dans un coin, à la

cantonade; elle resta comme écrasée. La terre promise qu'elle avait

entrevue lui échappait encore. Les voluptés tremblantes de l'adultère ne

la soulevèrent point. Devant l'amant comme devant le mari, l'émoi des

sens avorta, la bourrasque tant attendue ne vint pas. Elle pensa devenir

folle, s'acharna quand même à la poursuite de ces ardeurs qui ne

pouvaient éclore; elle se réfugia dans cette liaison, se forçant à

penser à son amoureux, dans ses heures de vide, se contraignant malgré

elle à vouloir l'aimer.

Alors, elle ne se plaignit plus de son mari qui s'applaudissait de la

voir enfin conciliante et douce, mais elle reprocha à sa famille, au

hasard, au ciel, la matière dure dont elle était bâtie,

l'engourdissement de passion qui la possédait, la trivialité du réel

succédant à ses rêves, quand elle se croyait sur le point de les

atteindre.

Tout à ses livres sur lesquels il bûchait péniblement sans se

satisfaire, confiant en l'honnêteté de sa femme, André ne s'était douté

de rien. Il avait fallu sa rentrée hâtive, un soir, pour que l'infamie

de son ménage s'étalât devant ses yeux, en plein.

Lorsque son mari apparut brusquement cette nuit-là et surprit auprès

d'elle un homme en chemise, Berthe reçut un terrible choc; elle se

tenait encore debout, qu'elle ne savait déjà plus où elle était. Elle

s'abattit sur le plancher, tandis que les deux hommes descendaient

ensemble. Elle reprit longtemps après connaissance, fut sans force pour

se lever, comprit seulement, d'instinct, dans la torpeur qui l'écrasait,

que tout s'était écroulé autour d'elle, qu'elle gisait, ensevelie à

jamais sous des décombres.

Le matin, elle se hissa, hébétée, le long du lit; le rappel de son

malheur la frappa; elle sanglota, désespérée, ne sachant plus que

devenir. Une seule pensée surnageait dans cette mer d'angoisses, celle

de ne pas se montrer à son mari.

Elle eût préféré qu'il la tuât plutôt que de supporter la honte de sa

vue, l'amertume de ses reproches. Elle n'eut qu'un but, fuir, et,

précipitamment comme prise de délire, elle s'habilla, se sauva de cette

maison ainsi que d'une ruine qui menace.

Elle marchait dans la rue, se répétant qu'après un pareil désastre elle

ne pouvait plus implorer que son complice. Elle s'arrêta tout à coup, se

souvenant qu'il habitait dans la maison de sa famille, qu'il ne pouvait

recevoir de femmes, puis, elle poursuivit sa course, se disant que dans

une telle débâcle, les convenances importaient peu!

Il était encore couché lorsqu'elle frappa à sa porte. Elle haletait,

étouffée par l'ascension des cinq étages; il demeura stupéfié devant

elle, puis il débarrassa un fauteuil des hardes qui le couvraient.

--Qu'est-ce qu'il y a, dit-il, d'une voix tremblante? Alors elle perdit

le peu de sang-froid qui lui restait. Elle se pendit à son cou et

balbutia des mots entrecoupés de larmes: je n'ai plus que toi, sauve-moi

dis, tu m'aimes bien n'est-ce pas?

La contenance du jeune homme devenait de plus en plus soucieuse. Il

bredouilla: «tu sais bien que je t'aime,» et, tout en boutonnant le col

de sa chemise de nuit, il lui versa quelques bribes d'affections, puis

il lui débita péniblement les histoires prévues: Elle n'y songeait pas;

elle se mettait hors la loi, risquait d'être ramenée de force chez son

mari, traînée devant les tribunaux. C'était la honte pour elle et pour

sa famille, c'était son aventure racontée dans tous les journaux avec

son nom et celui de son père. Lui-même ne se relèverait pas d'un tel

scandale, ses parents le chasseraient. Ah! il fallait bien réfléchir

avant de faire un semblable coup de tête! et puis, quelle vie serait la

leur! il ne pouvait quitter les siens, il n'avait aucune fortune

personnelle, c'était la misère noire qu'ils se préparaient. Oh! il ne

pouvait y avoir de doute, son père serait inflexible et lui rognerait

les vivres. Il entrerait seulement, là, maintenant, verrait une femme

chez son fils, qu'il ne les laisserait certainement pas sortir vivants

de la chambre.

Il lui tenait la main, lui exposait piteusement sa situation, répétait

plusieurs fois de suite les mêmes arguments, épiait sur sa face

l'impression qu'ils produisaient, insistait de préférence sur la honte

des familles, sur les poursuites de la justice.

Toute blanche, elle l'écoutait, ne soufflait mot.

--Tu comprends, reprenait-il, la mine pleurarde, mourant de peur qu'elle

ne restât chez lui, craignant qu'elle ne comprît enfin qu'il n'avait eu

qu'un but, en la séduisant, se garder de l'amour sur la planche, sans

frais; tu comprends, tout ce que je te dis là, c'est dans ton intérêt,

peu m'importe à moi que ma vie soit brisée, je t'aime assez pour cela!

Mais en fin de compte tout n'est pas désespéré. Ton mari aurait pu

prendre la chose plus mal; il te pardonnerait peut-être si tu voulais

bien. Voyons, il n'a pas l'air d'un méchant homme, tu en serais

peut-être quitte pour quelques reproches. Quant à moi, je me

sacrifierai, je ne te verrai plus, je m'efforcerai de t'oublier si cela

peut te rendre la vie heureuse! Ah! je souffre de te parler ainsi, de

plaider contre mon propre coeur, mais je le dois, après le mal que je

t'ai fait involontairement, car l'amour ne raisonne pas, je veux

t'empêcher d'achever ton malheur par une esclandre. Mon Dieu! Mon Dieu!

que tout cela est triste, pauvre chérie, va, oh! nous ne sommes pas

heureux! le ciel est témoin que si cela dépendait de moi, mais je ne

sais pas, que puis-je faire, dis, quoi?

Il avait l'air si lamentable et si penaud qu'elle en eut presque pitié.

On toqua discrètement à la porte, puis une voix de femme s'entendit:

Monsieur Alexis, on vous attend pour déjeuner.

Berthe demeura stupide. Elle regarda cet homme qui mettait son paletot

et se donnait un coup de brosse avant de descendre.

Alors, elle songea que tandis que tout s'était effondré autour d'elle,

tandis que son existence était à jamais perdue, lui, son amant, allait

tranquillement au milieu de sa famille, déjeuner comme de coutume.

L'immense infortune qui l'accablait n'avait même pas rejailli sur lui.

Il était pourtant aussi coupable qu'elle! cette dérision du sort

l'indigna. Pour ce bellâtre, elle avait trompé un mari qui valait certes

mieux; pour ce lâche qui ne cherchait qu'à se débarrasser d'elle, elle

était tombée dans une telle boue que jamais plus elle ne s'en laverait!

Elle s'essuya avec la main les yeux, rajusta son chapeau qui s'était

défait et, sans y penser, instinctivement, elle nouait les brides de ses

mains tremblantes, arrangeait ses cheveux derrière ses oreilles.

Il eut l'oeil allumé de joie.

--Tu t'en vas, dit-il faiblement, et il lui apporta son parapluie

qu'elle ne cherchait point. Elle ne lui tendit même pas la main. Il crut

nécessaire de murmurer:

--Je te reverrai? où ça?

Elle le toisa, ouvrit la porte, sortit sans même se retourner.

--Bon voyage, dit le jeune homme; eh zut à la fin! Je ne peux pourtant

pas m'empêtrer d'une femme!

Berthe marchait dans la rue, à grands pas. La honte d'avoir été

éconduite ainsi dominait toutes ses pensées. Son mépris pour cet homme

dépassait le possible. Ah! elle en avait assez! elle retournait chez son

mari, il ferait d'elle ce que bon lui semblerait! Elle rentra, vit

qu'André avait emporté sa malle, comprit qu'il ne reviendrait plus. Elle

s'affaissa, exténuée, dans un fauteuil; son angoisse même sombra. Elle

n'avait plus le sentiment de ses maux. Dans le bourdonnement qui lui

emplissait la tête, il lui semblait seulement distinguer au loin un glas

furieux sonnant d'horribles catastrophes, d'irréparables deuils! Une

sorte de lueur traversa soudain le brouillard de ses idées; l'ordure lui

parut monter plus haut sur elle; elle se dressa, prise d'épouvante, puis

elle retomba sur son siège, les dents sèches, le regard naufragé, l'air

fou.

Inquiète ne ne pas l'avoir vue, la veille, à sa soirée et craignant,

malgré les assurances de son mari, qu'elle ne fût sérieusement malade,

madame Désableau arriva, sur ces entrefaites, et la secoua, terrifiée,

par cette raideur cassée, par ces sursauts et par ces râles; elle la

supplia de lui répondre, lui demanda où était André, courut au travers

des pièces à la recherche d'une fiole d'eau de mélisse, comprit au

désordre de l'appartement, à la porte d'entrée laissée ouverte, qu'une

rafale de malheur s'était ruée sur cette maison et l'avait culbutée de

fond en comble; elle revint près de sa nièce, la serra dans ses bras,

saisit dans les phrases décousues qu'elle lui arrachait qu'André s'était

enfui; alors, elle l'enroula dans une couverture et l'emporta en un

fiacre chez elle.

Là, Berthe s'apaisa et consentit à tout avouer. Désableau bouleversé,

s'écria «malheureuse!» puis, sa fureur fit volte-face et s'abattit sur

André. C'était un misérable, qui devait fréquenter les gourgandines, il

n'avait, après tout, que ce qu'il méritait. Mais comme à la moindre

allusion à son mariage, Berthe avait des ébranlements nerveux, des

crises qui la jetaient, trépidante, contre les meubles, force fut à son

oncle de se taire; il se promit seulement, le jour où elle serait

rétablie, d'épancher sa bile.

Peu à peu l'atmosphère pacifiante de la famille la calma. Elle

s'abandonnait, se pelotonnant sur une chaise, s'y attiédissant, des

heures entières; insensiblement, elle s'aveulissait, ne désirait plus

qu'une chose, qu'on ne la tirât point de sa langueur, qu'on lui permît

comme à un animal qui souffre, de lécher sa plaie, là, dans le coin où

elle s'était mise.

Quelques jours s'étaient écoulés ainsi. Anonchalie et comme réduite,

elle avait des douceurs de convalescente, des sagesses de petite fille;

elle acceptait avec bonheur maintenant la monotonie des soirées de

famille, l'invariable bercement des conversations qui s'échangeaient,

autour d'elle, pour ne rien dire.

Le soir, où assis dans la salle à manger autour de la table sous la

suspension, ils étaient tous assemblés, la mère tailladant de l'étoffe,

la fille peinturlurant une image, le père sirotant sa tasse de café et

combinant des patiences, Berthe rêvassant, les pieds au feu, sur un fait

divers, madame Désableau qui achevait de faufiler la bâtisse du corsage,

appela sa fille.

--Viens ici, Justine, que je t'essaie ta robe et elle lui enfila une

casaque, piquée sur une doublure grise, sans manches, cousue à grands

traits.

--Voyons, tiens-toi droite, continua-t-elle.

Elle leva le bras de l'enfant et, sans se hâter, avec précision, elle

pinçait l'étoffe trop large sous les aisselles. Puis, en la prenant par

les deux épaules, elle fit pivoter sa fille comme un toton, lui donnant

avec son dé de petits coups sur les doigts pour la faire rester en

place. Le col l'inquiétait; elle ramenait les deux pans de la doublure,

les assujettissait par une épingle, plissait avec le plat de la main

l'étoffe qui tombait droite, la forçant de suivre les contours de la

poitrine jusqu'à l'évasement des hanches et, très affairée, elle

modifiait encore, à vue de nez, son plan, méditait sur les endroits

dévolus pour les boutonnières.

--Voilà qui est terminé, dit-elle, en ôtant avec précaution son moule et

elle l'étala de nouveau sur la table, enleva les épingles qu'elle y

avait fichées comme points de repère et se mit à opérer silencieusement

ses retouches.

Neuf heures sonnèrent.

--Justine, reprit à son tour monsieur Désableau, il est l'heure d'aller

te coucher, mon enfant.

La petite rechignait, mais ses parents furent inflexibles. Madame

Désableau alluma un bougeoir, prit la palette de couleurs, le verre

d'eau sale et les emporta dans sa chambre. Pour gagner du temps, Justine

embrassait longuement son père et Berthe, leur posait des questions,

lambinait à la recherche d'un ruban égaré sous la table. Sa mère

l'empoigna et, la poussant devant elle malgré ses trépignements, elle

referma la porte.

Alors Désableau releva un peu la tête, fixa son pince-nez et, faisant

claquer entre ses doigts le paquet de cartes, il se tourna vers sa nièce

et lui dit:

--Maintenant que Justine est couchée, causons. J'ai reçu une lettre de

Me Saparois qui m'invitait à me présenter à son étude. Je vais te

résumer la conversation que nous avons eue ensemble.

Ton mari qui, dans l'espèce, a, paraît-il, tous les droits, serait

heureux d'éviter le scandale des tribunaux et des affiches; aussi ne

formera-t-il pas une demande en séparation de corps; il propose

simplement un arrangement à l'amiable. Vous vivriez, chacun de votre

côté, il ne te servirait aucune pension alimentaire, mais il te

restituerait en entier ta dot.

Telles sont les propositions que m'a soumises, en son nom, Me Saparois.

Je lui ai dit, moi, à ce notaire ce qu'il en était et ce que je pensais

de la conduite de ton mari. Il me semble invraisemblable, ai-je ajouté,

après mûres réflexions, que M. André Jayant soit à même de rendre

intacte la dot dont nous avons bien voulu le gratifier. Je n'ai pas celé

à Me Saparois que je n'avais jamais été d'avis de donner suite à l'union

projetée entre ton mari et toi, j'ai en même temps appelé son attention

sur les idées scandaleuses qu'André avait soutenues dans ses livres, et

j'ai été forcément amené à cette conclusion qu'il devait avoir dissipé

en orgies l'argent qu'une famille honorable avait consenti à lui livrer.

M. Désableau souffla et fit une pose. Il répétait une leçon qu'il

piochait depuis trois jours entiers à son bureau. Il continua sur un ton

plus emphatique encore:

--Tout en convenant avec moi que cette littérature était odieuse et

après avoir déploré, lui aussi, comme tout honnête homme du reste, les

excès de ces malheureux qui ne craignent pas d'insulter, dans leurs

écrits, tout ce qui est respectable, Me Saparois n'a cependant pas admis

la justesse de mes conclusions. Il a prétendu que, parce qu'André se

complaisait artistiquement à se vautrer dans d'inqualifiables fanges, il

ne s'en suivait pas nécessairement qu'il eût dévoré ta dot.

--Après cela, reprit Désableau qui semblait réfléchir, peut-être le

notaire a-t-il raison. Il se pourrait que ton mari n'eût pas croqué le

magot, cet homme-là n'avait sans doute pas la hardiesse du vice!--C'est

un fait cela, il y a des gredins qui atteignent par l'intensité de leurs

forfaits à une sorte de grandeur. Certes, je suis heureux, au point de

vue de tes intérêts pécuniaires, que ton époux ne figure pas au nombre

de ceux-là; mais, avouons-le, ma fille, André possède vraiment un vice

si banal qu'il vous répugne!

Berthe défendit énergiquement son mari:

--On n'accuse pas les gens de cette façon, dit-elle; non, mon mari n'est

ni un gredin, ni un malhonnête homme et puis, enfin, tu le sais bien

pourtant, dans cette malheureuse rupture, c'est moi qui ai eu tous les

torts!

--Ce n'est pas! s'écria Désableau. En admettant même que tu les aies

eus, tu ne les as pas, en fait. Une femme devient ce que son époux veut

qu'elle devienne.--Tiens, regarde, la mienne, ta tante; ah! je puis

déclarer que jamais, au grand jamais, il ne s'est élevé entre nous la

moindre divergence d'idées, le moindre nuage! mais aussi, elle a

contribué, sous mon impulsion, à la bonne intelligence, au bien-être

d'un intérieur qui est justement estimé par tous. Non, je le maintiens,

si au lieu de t'allier à un bohême et à un drôle, tu t'étais alliée à un

honnête homme, tu serais, comme ma femme, heureuse!

Berthe s'emporta. Elle secoua d'un coup l'apathie qui l'accablait depuis

sa chute.

--Je ne permettrai pas qu'on parle ainsi de mon mari, devant moi,

dit-elle.

Désableau, jeté hors des gonds, suffoqua. Son binocle bondit.

--En voilà assez, balbutia-t-il, j'ai accepté les propositions du

notaire, mais j'ai le droit de donner mon opinion sur André et je la

donne!

Madame Désableau vint heureusement mettre le holà. Elle ordonna à Berthe

de rentrer dans sa chambre.

--Nous recauserons de tout cela, à tête reposée, fit-elle, et elle

ajouta: c'est ridicule, vous criez si fort que la petite peut tout

entendre, dans l'autre pièce.

Alors son mari se tut.

--Tu as raison, ma bonne, murmura-t-il, nous devons épargner à l'enfance

de notre fille, ces humiliantes et dangereuses révélations.--Ah! c'est

égal, je le lui avais bien dit, moi, à ta nièce, qu'elle contractait un

sot mariage, qu'elle épousait un individu qui avait l'oeil faux comme

trente-six jetons. Elle n'a pas voulu m'écouter,--elle est bien avancée

à présent;--enfin, tiens, n'en parlons plus, ces histoires-là me

bouleversent!

Il tira sa montre, s'assura qu'il lui restait, avant l'heure du coucher,

le temps matériel d'accomplir deux ou trois patiences, il se rassit,

battit les cartes, les tendit à sa femme pour qu'elle lui portât bonheur

en les coupant et il disposa, pensivement, ses paquets à d'égales

distances.

Inquiétée par les rougeurs qui marbraient la face de son mari, madame

Désableau prépara en silence, un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange

et elle le mit devant lui, dans une assiette, sur la table.

Désableau sourit doucement.

--Tu es bien la meilleure des épouses, dit-il.

Et ils s'attendrirent tous les deux, pensant que dans ce déluge de

misères et de vilenies, ils étaient, dans leur petit ménage, à l'abri

comme sur l'arche. Le malheur de leur nièce les ragaillardit sans qu'ils

en eussent conscience. La placidité dont ils jouissaient depuis tant

d'années et que la force de l'habitude leur faisait paraître toute

naturelle, leur sembla soudain une grâce spéciale. Presque guillerets,

ils passèrent pour se livrer au sommeil, ce symbole de la mort, comme

l'appelait M. Désableau, dans leur chambre à coucher et, là, après avoir

remonté sa montre, le mari se débarrassa de son habit et de son gilet et

montra un dos qu'écartelaient d'une croix de Saint-André deux bretelles

roses.

Puis il enleva son pantalon et ses chaussettes, s'insinua entre les

draps et, là, regardant sa femme qui avait ôté son faux chignon et se

liait les cheveux sur le haut de la tête, en paquet d'échalottes, il lui

dit, désignant du doigt la couchette de sa fille endormie, transplantée,

depuis le retour de Berthe, dans leur propre chambre:

--Espérons que notre Justine épousera un jour un employé, un homme

estimable et non un saltimbanque et un artiste, comme notre pauvre

nièce.

Madame Désableau avait la bouche remplie par les épingles qu'elle

retirait de sa tignasse. Elle se borna à lever les yeux au ciel comme

pour implorer elle aussi, cette faveur, se hissa à son tour sur le lit

et tourna le bouton de la lampe, mais la mèche carbonisée se brisa sur

le rebord du bec, fignolant par saccades, crachant des postillons

d'huile contre le verre, lançant d'acres puanteurs. Madame Désableau se

rua hors des draps, emporta la lampe dans l'autre pièce, la souffla,

revint précipitamment se blottir, toute grelottante, contre son mari.

Alors, tout se régularisa. Les jérémiades à propos des mèches éventées,

les apostrophes menaçantes pour l'art, prirent fin. Les deux bosses qui

se déplaçaient sous les couvertures s'immobilisèrent, les oreillers

replièrent leurs cornes. L'on n'entendit plus que le tic-tac régulier de

la pendule, l'imperceptible galop d'une montre; puis, léger comme une

brise, le doux «put, put,» d'un ronflottement monta, soutint quelque

temps, dans le silence de la pièce, sa note tremblée, s'affaiblit peu à

peu, expira en un insaisissable soupir sur les lèvres du couple.

V

André goûta une joie d'enfant lorsqu'il fut installé dans son nouveau

logement. Après les courses furibondes aux quatre coins de Paris pour

acheter les ustensiles qui lui manquaient, après les angoisses du

déménagement effectué comme d'habitude par des maçons au trois quarts

ivres, les difficultés à caser les meubles sans contrarier le jeu des

fenêtres et des portes, les batailles contre la brique des murs qui

repoussait et tordait les clous, les fatigantes recherches, à quatre

pattes, dans le tas des volumes vidés en bloc sur le parquet, André,

avec l'aide de Cyprien, était enfin parvenu à organiser son intérieur.

Il avait repris toute sa gaieté, flânait pendant des journées entières,

décraquelait ses faïences avec de l'eau de javelle, ravivait avec les

feuilles restées au fond de sa théière, les couleurs de ses tapis,

rêvait à des améliorations de confortable, à de nouveaux achats de

bric-à-brac et de livres.

Une semaine s'était écoulée; tout était définitivement en ordre; les

papiers rangés sur la table prête pour le travail. Il avait recommencé

avec Mélanie son petit train-train.

Il la retrouva telle qu'il l'avait laissée, fluette et plate d'appas, le

nez crochu, les yeux ronds, un signe poilu au-dessus de la lèvre

supérieure, le teint rouge sous ses cheveux blonds, brunis par le grand

air et par la pommade. Elle portait les mêmes bonnets à petits tuyautés,

les mêmes rubans poireau et groseille, les mêmes canezous à soutaches,

la même broche, enfermant sous verre une photographie de son époux, les

cheveux bouffant en ailes de pigeon, la moustache cirée, l'oeil roide et

faraud, dans sa tenue de sergent de ville.

Elle n'avait ni vieilli, ni engraissé, possédait toujours son entêtement

d'Auvergnate, sa quasi-honnêteté dans le carottage, sa joie à faire la

cuisine et à ravauder les chaussettes des autres.

Comme jadis elle était incapable de construire un feu, mettait deux

petites bûches au fond et un gigantesque billot par-dessus, amoncelait

les cendres en tas sous les chenets de façon à empêcher le tirage ou

bien elle les ôtait toutes et donnait ainsi à l'âtre un air lamentable

de cheminée neuve!--Elle persistait également à lui rafler tous ses

journaux pour couvrir la table et le buffet de l'office, à découper son

papier blanc en dents de scie pour l'ajuster en guise de lambrequin sur

le manteau de sa cheminée de cuisine, cassait l'anse des tasses, les

rafistolait tant bien que mal, de manière que son maître pût croire, en

les prenant, qu'il les avait lui-même rompues, brisait les crayons

qu'elle chipait sous le prétexte d'inscrire les dépenses, conservait la

manie de mettre les porte-allumettes dans les cendriers, de cirer le

bout verni des bottines de bal.

Comme jadis, elle versait de l'eau bouillante dans les verres et sur les

couteaux pour les laver et elle éprouvait des stupeurs énormes lorsque

les uns se fêlaient et que les autres perdaient leur fil; elle oubliait

régulièrement dans les sauces les bouquets ficelés de laurier et de

thym, laissait, en balayant le salon, son plumeau sur un meuble, forçait

son maître à enlever, chaque jour, l'amas des journaux et des livres

qu'elle récoltait dans les chambres et entassait sur le bureau juste à

la place où il voulait écrire.

Ces défauts retrouvés ne déplurent pas à André. Il les attendait au

passage, les saluait comme des connaissances, s'étonnait, malgré tout,

de ne les voir, ni diminués, ni grandis. Il constata avec satisfaction

que la bêtise de sa bonne était demeurée stationnaire. Puis des défauts

qu'il avait négligés, se montrèrent un à un, dès que l'occasion se

présenta. Il dut répéter pour la millième fois et sans la moindre chance

de succès d'ailleurs, les mêmes observations qu'avant son mariage. Il la

supplia de ne pas remplir d'eau de savon le broc des lieux, de ne pas

garder son plomb débouché, de ne pas essuyer l'intérieur de sa théière,

de ne pas ajouter enfin à la poudre du café moulu l'ancien marc qu'elle

s'obstinait à maintenir dans le filtre. Il insista également pour manger

du gros pain et non du pain riche ou des flûtes jocko qu'elle

affectionnait, s'éleva contre l'abus des champignons dans les sauces,

contre sa manie de sucrer les épinards et de cuire à tel point le boeuf

qu'il s'effilochait sous le couteau en de longs filaments mous.

Somme toute, il ne pouvait se plaindre. En même temps que ses inepties

et que ses balourdises, Mélanie avait rapporté des qualités inconnues

aujourd'hui des bonnes: une propreté merveilleuse, un soin rare de

ménagère, une certaine affection pour l'intérieur qu'elle balayait. Elle

fourbissait, récurait, frottait, du matin au soir, reprisait les nippes,

remettait aux chemises des cols et des poignets neufs, menait la maison

sans qu'il eût à s'occuper, ni du blanchissage, ni de toutes ces

harcelantes et menues sottises qui dégoûtent du célibat les plus

opiniâtres et les plus braves.

André se carrait pour l'instant dans son bonheur, se levait tard,

traînait en chemise, fumait des cigarettes jusqu'à l'arrivée de sa bonne

qui lui apportait les journaux et brossait ses hardes, puis il allait se

promener, revenait pour déjeuner, classait ses notes, en attendant qu'il

reprît son livre arrêté depuis le désarroi survenu dans son ménage.

Dérangé et un peu offusqué tout d'abord par la disposition nouvelle de

ses meubles, estimant qu'ils étaient en comparaison de ceux qu'il

possédait jadis dans une vaste pièce, singulièrement étriqués dans ce

petit réduit, il parvint peu à peu, à mesure que le souvenir de son

salon d'homme marié s'atténuait, à trouver que cette chambre était

claire et gaie.

Bientôt elle lui parut s'être déjà imprégnée de cet indéfinissable

charme que dégagent les logements où l'on ne rentre pas seulement pour

se coucher, des logements où l'on vit pendant des journées entières, où,

le soir, des rires d'amis se croisent, succédant au silence des heures

de travail, égayant avec leurs francs éclats l'air recueilli des murs.

Il arriva enfin à juger suffisamment large et commode cette pièce

minuscule, si bourrée de bibelots et si bondée de meubles qu'on ne

pouvait s'y tenir à plus de trois personnes ensemble.

Du plafond au plancher, les murs disparaissaient sous un fouillis de

faïences, de tableaux, de cuivres, de porcelaines du Japon, au milieu

duquel deux aquarelles impressionnistes étincelaient dans leurs barres

d'or sur le fond bistré du papier de tenture: une vue de coulisses avec

des danseuses en gaze rose, au repos, devant des portants barbouillés de

verdures, des petites voyoutes exquises lutinant de grands dadais

empesés dans leur tenue de bal; une vue de salon avec des messieurs

ennuyés et aimables, des femmes excitantes et frivoles, étroitement

lacées dans des armures de soie pâle, les bras et les épaules nues, le

corsage grand ouvert, étayant de ses buscs cachés les touffes blanches

des seins.

Puis, venaient dans la pièce, amoindrissant encore avec leurs avances et

leurs saillies, le peu d'espace laissé libre, une table, des chaises, un

guéridon de vieux chêne et un divan tapissé de toile bise brochée de

fleurs amarantes, flanqué à droite: d'une large bibliothèque où, rangée

en bataille, une armée de bradels, jaune canari et sang de boeuf,

pétardaient, éteignant avec leurs soleils d'artifice toutes les pièces

tranquilles: les tristes et discrets La Vallière, les sévères

Jansénistes, sans dentelles ni flaflas d'or, les cartonnages ordinaires

bons enfants et un peu canailles, pincés dans leur blouse de toile bleue

ou grise, les reliures de chagrin aux mines de bourgeoises et de

cuistres; à gauche: d'une autre bibliothèque plus petite, pleine,

celle-là, de volumes brochés, et là encore, deux larges taches

saillaient, deux files de volumes marchant en tumulte, battant la

générale, les uniformes jaunes de l'éditeur Charpentier, les tuniques

rouges de la légion étrangère d'Hachette.

André avait changé bien des fois déjà ses livres et ses tableaux de

place. Après des tâtonnements et des essais, il avait enfin ordonné le

tout de telle manière que les formes et les couleurs se répondissent,

que les flammes de punch allumées aux biseaux des glaces, que les

luisants postés sur les lignes d'or des cadres et dans le creux irisé

des assiettes, aidassent à égayer la pièce qui demeurait encore sombre

lorsque sortait entre des interstices de bibelots et de meubles, le ton

grave et foncé des murs.

Quelques semaines passèrent. La tranquillité de cette nouvelle existence

remit André sur pieds. La convalescence s'achevait; après les

prostrations qui suivirent la crise, il était entré en pleine voie de

guérison, pensait moins souvent à sa femme, avait simplement gardé

d'elle un soutenir lent et triste. Par instants même il lui semblait

être toujours resté garçon; le passé lui apparaissait lointain et confus

comme ces vagues souvenirs que l'on conserve, même rétabli, des

hallucinations entrevues pendant la fièvre. Il croyait avoir atteint la

délivrance qu'il souhaitait; il ne doutait plus que ce rêve caressé:

rayer deux années de sa vie, ne pût enfin devenir possible.

Il s'abandonnait aux gâteries enveloppantes de sa bonne. Excellente

cuisinière, Mélanie, pour reprendre son influence dans la maison, lui

prépara des mets à se lécher les doigts, des fritures qu'elle

réussissait d'étonnante façon, d'impérieuses rémolades, de pétulantes

ravigotes, voire même quelques bons plats familiers, tels que veau à la

casserole, miroton embrené de moutarde, lapin aux pommes sauté dans

d'incomparables sauces au vin.

Puis, c'était Cyprien qui arrivait souvent pour dîner au hasard du pot;

et c'étaient des repas charmants où l'on causait d'art, où l'on

s'attardait, les coudes sur la table, dégustant des petits verres,

chassant la fumée des cigarettes qui montait en tourbillonnant sous

l'abat-jour.

Et ces jours-là, Mélanie était superbe; prise à l'improviste, elle

servait, en quelques minutes, un dîner suffisant et passable, appuyait

les plats de consistance trop courts de mirifiques omelettes au fromage,

parait à tout, apportait le café, puis, le panier au bras, roulant entre

ses doigts le cordon de son tablier, elle répétait la phrase mécanique

de tous les soirs: Monsieur n'a plus besoin de rien?--Non,

Mélanie.--Alors, bonsoir, Monsieur.--Et elle partait confectionner à son

tour le dîner du sergent de ville.

Ces distractions de longues causeries, ces rires d'ami bavardant sans

gêne, employant les mots crus qu'affectionnent, en général, les hommes

de lettres et les peintres, les bariolages d'argot et de termes de

métier qui salent si vivement, l'échange des questions et des ripostes,

infusèrent à André une ardeur nouvelle; après les froids ennuis, après

les accablantes giboulées de la vie maritale, une embellie semblait

prête à luire. Le retour de son ancien compagnon le retrempait, il avait

soif de travail et, excité par toutes ces discussions qui se

passionnaient autour de sa table, il voulait se prouver qu'il n'était

pas déchu, que son talent s'était échappé intact de la bagarre.

Mais, dans les premiers temps, sa bonne volonté, ses élans échouèrent.

Maniaque, ainsi que la plupart des artistes, il ne pouvait travailler

que dans un logement qu'il connaissait bien. Afin que son oeil ne flânât

point, malgré lui, sur les bibelots accrochés aux murs, il fallait qu'il

se fût assez familiarisé avec les angles et les teintes de ces objets,

pour ne plus les apercevoir quand bon lui semblait. Sa manie était

irrépressible. Il ne pouvait même travailler sur sa table autrement

placée que de coutume. Il avait donc tout d'abord usé de longues heures

à examiner, un à un, ses bibelots, ses livres, puis à en embrasser

l'ensemble, à s'en remplir les yeux, à les gaver de telle sorte que leur

appétit de distraction cessât.--C'était une affaire de quinze jours au

moins.--Cette période était écoulée depuis longtemps déjà et cependant

quoiqu'il tentât pour s'entraîner, ses efforts rataient. Il se mettait

devant son bureau, voyait la scène qu'il voulait décrire, saisissait la

plume et il demeurait là, inerte, comme ces gens qui, après avoir

longtemps espéré le dîner, ne peuvent plus avaler une bouchée dès qu'ils

sont à table.

Il en déchirait son papier de rage. Pour un peu, il se serait cru idiot.

Il appréhenda que son intelligence n'eût été tout d'un coup faussée. Il

se désola, pensant qu'il resterait peut-être frappé d'impuissance, puis

il regimba, se rappela les quelques bonnes pages qu'il avait autrefois

écrites, pour affermir son courage, suivit les conseils de Cyprien qui

l'engageait à ne pas se surmener, à laisser la machine reprendre

tranquillement haleine. Il s'occupa de travaux de retouche, rebouta les

termes pied-bot, obtura les trous, émonda les végétations de ses

phrases, attendit comme le mécanicien qui promène sa bête sur le rail

pour la mettre en train, qu'elle fût assez chauffée pour gagner le

large. Et c'étaient de longs débats avec lui-même, des luttes engagées

contre Cyprien qui le voyant irrésolu, moins entier et moins stable dans

ses idées, tentait de lui inculquer ses théories, des théories

faisandées et morbides qu'André repoussait d'ordinaire, tout en

reconnaissant la curiosité et la justesse de quelques-unes.

Et Cyprien revenait à la charge et trompé par le silence de son ami, le

croyant indécis, sur le point de céder, il répétait, un à un, ses

arguments, expliquait longuement la nouveauté de ses aperçus, citait des

exemples pour les faire valoir.

L'accent d'un paysage était, selon lui, donné par les tuyaux d'usine qui

s'élevaient au-dessus des arbres et crachaient jusqu'aux nuages des

flocons de suie.

Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des

remparts, il plongeait au loin, voyait les gazomètres dresser leurs

carcasses à jour et remplies de ciel, pareils à des cirques bâtis de

murs bleus et soutenus par des colonnes noires. Alors, le site prenait

pour lui une inquiétante signification de souffrances et de détresses.

Dans cette campagne dont l'épiderme meurtri se bossèle comme de hideuses

croûtes, dans ces routes écorchées où des traînées de plâtre semblent la

farine détachée d'une peau malade, il voyait une plaintive accordance

avec les douleurs du malheureux, rentrant de sa fabrique, éreinté,

suant, moulu, trébuchant sur les gravats, glissant dans les ornières,

traînant les pieds, étranglé par des quintes de toux, courbé sous le

cinglement de la pluie, sous le fouet du vent, tirant, résigné, sur son

brûle-gueule.

Il voyait dans la banlieue qui s'étend autour du Paris pauvre, la

maladrerie de la nature, l'hôpital Saint-Louis, des paysages et des

sites et de mélancoliques douceurs lui venaient, des apitoiements

charitables pour cette nature souffreteuse qui accélérait, avec ses

souffles meurtriers, les incurables maux engendrés par la boisson et par

la famine.

--Ah! s'écria-t-il, un soir de grande discussion, un de ces soirs où,

énervé par les petits verres, il parlait à flots, ah! Pantin!

Aubervilliers, Charonne, voilà les quartiers poitrinaires et

charmants!--Eh parbleu, tu n'as pas besoin de me regarder de la

sorte!--Je sais d'avance ce que tu vas me dire; qu'il n'y a point que

ces quartiers-là!--mais j'aime aussi les autres, moins, il est vrai,

mais enfin je les aime. Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs

rumeurs de foule, leurs cafés pleins, leur brouhaha de gommeux et de

coulissiers et j'en raffole, la nuit surtout, vers deux heures, alors

que passe sur l'asphalte la chasse désolée des filles.--Et puis, veux-tu

que je te dise, eh bien, moi qui suis réputé être exclusif dans mes

opinions, je me crois beaucoup plus éclectique et plus large que toi,

car en fin de compte, quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse

ou mesquine, je trouve que la rue est toujours belle! J'y jouis

démesurément, le soir, par exemple, quand étincellent aux flambes du

gaz, les lettres d'or collées sur le fronton ou sur les portes vitrées

des boutiques. Je les lis, j'apprends le nom du commerçant, je vois

qu'il est le gendre et le successeur d'un tel et je regarde par les

carreaux toute la famille, installée dans le fond, autour d'une table:

la maman qui ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre, le papa,

la fille, le gendre et successeur qui jouent au trente-et-un et jabotent

les yeux fichés sur leurs cartes. Ça me donne envie d'entrer, d'offrir

des rabais énormes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter ainsi

un aliment inattendu aux niaiseries que ces gens vont se débiter jusqu'à

l'heure de la fermeture.

Oui, mon bon, voilà.--Et ces joies délicieuses de la rue, je les goûte,

le matin aussi, quand je flâne sur les trottoirs. Alors, j'examine les

fillettes qui ont découché et qui trottinent, secouant un tantinet leurs

jupes, baissant des yeux battus, faisant courir menu sur le bitume des

bottines pas fraîches.--Elles ont un je ne sais quoi d'allangui et de

pâlot qui révèle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais quoi

dans leur linge encore propre mais un peu froissé, dans leur allure

ralentie, dans leur façon de porter la voilette et de relever la robe

qui indique la hâte d'un habillage, la gêne des ablutions qu'on n'a pu

pratiquer chez soi.

Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses que mon sourire

paternel gêne bien un peu. Celles-là filent plus vite et, moi, tout en

les suivant des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'évoque derrière

la grâce mutine de leur marche, des déceptions érotiques ou pécuniaires,

des désordres d'oreillers dans des chambres tièdes et, après le long

baiser usité en pareil cas, le secret contentement du Monsieur qui voit

enfin partir de chez lui la femme.

Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours neuve. Elle

regorge, si fanée qu'elle puisse être, d'innombrables délices que bien

peu comprennent car les Saintes Écritures ont raison: la terre est

remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et malheureusement

nous faisons tous plus ou moins partie de ceux-là. C'est qu'il n'y a pas

à dire, mon vieux, nous sommes imbibés et saturés de toute une lavasse

de lieux communs et de formules! il nous faut du pittoresque, des

architectures à effet, des rues bizarres avec des clairs de lune, des

montagnes et des forêts, il nous faut des sujets de description qui

prêtent!--Ah! ils m'enquiquinent à la fin, tous ces gens qui viennent

vous vanter l'abside de Notre-Dame et le jubé de Saint-Étienne-du-Mont!

ah ça, bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils n'existent

donc pas!--C'est vrai ça, ils sont un tas de vieux baladins qui vous

sortent des enthousiasmes sur commande quand ils parlent des anciennes

basiliques ou de ces chalets en pierres de taille qu'ils appellent les

merveilles de l'art grec! Ils en ont plein la bouche! Eh, qu'ils aillent

au diable avec leur Parthénon! S'ils aiment ce genre de bâtisses-là,

qu'ils se plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en auront

deux de Parthénon, un par devant et un par derrière; qu'ils s'installent

à demeure devant la Bourse, ils en verront un autre encore, égayé

pourtant car on a eu le bon sens de lui camper une horloge dans la

façade et de lui ficher des tuyaux de cheminée sur le toit. Ça rompt au

moins l'harmonie de ses grandes lignes bêtes!

Et dire que ça va continuer pendant des années encore, dire que des

générations entières d'artistes vont acheter des réductions de la Vénus

de Médicis, une bégueule qui a une tête d'épingle sur un torse de

lutteuse de foire! quelque chose de propre que cette dondon qui profite

de ce qu'elle a des bras pour se cacher le ventre! La Vénus que

j'admire, moi, la Vénus que j'adore à genoux comme le type de la beauté

moderne, c'est la fille qui batifole dans la rue, l'ouvrière en manteaux

et en robes, la modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de

lueurs nacrées, le trottin, le petit trognon pâle, au nez un peu

canaille, dont les seins branlent sur des hanches qui bougent!

O la chlorose des petites ouvrières et le fard allumé des fillasses qui

rôdent! ça m'excite et j'en rêve! quand on songe qu'à Paris nous ne

sommes peut-être pas plus de trois peintres qui pensions ainsi! et le

monde en est là et le Messie ne vient pas! Ah! si tous, tant que nous

sommes, nous n'étions pas gangrenés par le romantisme, si au lieu de

guérir notre infection, nous ne nous bornions pas à la blanchir, si l'on

inventait enfin un iodure qui puisse dépurer les cervelles d'artiste,

nous verrions, à coup sûr, bien d'autres beautés modernes qui nous

échappent!

Et Cyprien avalait des verres d'eau, se promenait de long en large

continuant à exhaler ses plaintes, à répéter ses espérances aux quatre

coins de la pièce.

André le laissait déclamer. Les tirades exaspérées du peintre

l'intéressaient. Elles lui rappelaient le temps où ils discutaient

pendant des journées entières. Aujourd'hui, Cyprien criait dans le

désert. André le contredisait le moins possible, s'étant depuis

longtemps aperçu que son ami était de ces gens qui, possédés par un

sujet, n'écoutent même pas les arguments qu'on leur oppose et

s'acharnent, sans souci des démentis et des répliques, à exposer leurs

doctrines et leurs systèmes.

André n'admettait point d'ailleurs toutes les idées de son camarade.

Partant d'un point de vue commun, épris, tous les deux, de naturalisme

et de modernité, tellement frottés l'un à l'autre, qu'ils avaient un

genre d'esprit semblable, une vision mélancolique de la vie, innée chez

Cyprien et graduellement développée par ses déboires et par ses échecs,

moins instinctive et plus factice chez André sur lequel peu à peu le

compagnonnage du peintre avait déteint, ils ne voyaient cependant pas de

la même façon. Ils se séparaient au premier chemin rencontré sur la

route qu'ils parcouraient ensemble. Leur tempérament différait.

Grand et blond, maigre et blême, Cyprien avait une barbe pâle, de longs

doigts effilés et pointus, une main remuante, un oeil gris aiguisé, des

cheveux hérissés de poils blancs. Il battait le briquet, en marchant,

usait le bas de sa culotte régulièrement trop courte et trop large aussi

pour ses tibias minces. Avec son dos un peu courbe et son épaule gauche

légèrement déjetée, il paraissait maladif et pauvre. Sa façon d'arpenter

les rues était pour le moins singulière. Il avançait par sursauts,

piétinait sur place, s'élançait tout à coup, ainsi qu'une grande

sauterelle, filait à toute volée, tenant son parapluie sous le bras

comme un magister, se frottant sans raison les mains.

Cyprien était bien l'homme de sa peinture, un révolté au sang pauvre, un

anémique subjugué par des nerfs toujours vibrants, un esprit fouilleur

et malade, obsédé par la sourde tristesse des névroses, éperonné par les

fièvres, inconscient malgré ses théories, dirigé par ses malaises.

Mal équilibré, versant à gauche et à droite, il était incapable de

produire une grande oeuvre, mais il avait par moments, une outrance, une

audace de peinture curieuse, une recherche souvent réussie d'effets

inosés, une note bafouante et cruelle sur la fille surtout, la montrant

telle quelle, avec les honteuses pourritures de ses dessous et les

corruptions opulentes de ses dessus.

Moins lymphatique et moins nerveux, moins rebellé et moins âpre, André

allait, lui aussi, de l'avant, mais bien qu'il s'emballât et prêchât

moins, il raisonnait davantage. C'était un garçon bien découplé, ni

gras, ni maigre, un peu jaune de teint comme les bilieux, le front court

et touffu, la petite moustache noire ébouriffée comme celle d'un chat,

le menton à fossette, rasé et bleu, les doigts spatulés et velus, l'oeil

doux avec de longs cils, la lèvre pâle et les dents mauvaises. Il était

bourgeoisement vêtu sans négligence et sans pose, appartenait à cette

race de gens qui ne se crottent jamais et dont les habits même râpés

semblent toujours neufs. Sous une apparence d'homme délibéré, il cachait

une timidité de jeune fille, une peur terrible du qu'en dira-t-on et du

ridicule. Il hésitait, dans les circonstances les plus simples de la

vie, à prendre un parti, oscillait, voyait des difficultés partout, les

résolvait parfois avec la bravoure d'un poltron et regrettait, deux

minutes après, la fermeté dont il avait fait preuve.

Il connaissait assez la vie pour vous démonter le mécanisme des vertus

et des vices de son prochain. Il vous expliquait clairement le caractère

de la femme des autres, désignait les mesures à prendre pour éviter

leurs supercheries et leurs traîtrises, perdait peu à peu sa lucidité

d'analyse dans son propre ménage ou bien quand il demeurait clairvoyant,

il parait le coup qui le menaçait, puis fatigué, il se découvrait et se

laissait frapper d'autant plus rudement par son adversaire qu'il l'avait

d'abord échauffé par la résistance.

Et ce bon sens et cette finesse si vite émoussés, si vite trahis, le

suivaient dans ses livres. Là, comme dans son existence, il était entêté

et faible sans juste mesure. Entêté devant une idée qu'il était décidé à

émettre, faible devant les difficultés qui se levaient lorsqu'il

s'agissait de lui donner un corps et de la rendre. Il persistait dans sa

volonté, mais il n'essayait même pas de tourner l'obstacle, se bornait à

l'épier, attendant prudemment une occasion, un moment propice. Au fond

il bloquait une oeuvre pour ne pas lui livrer assaut et une fois campé

devant elle, il se relâchait et s'acagnardait dans l'inaction. Bien

qu'il s'obstinât à ne pas entamer un chapitre autre que celui contre

lequel il se battait, il ne parvenait pas à réagir contre ses

défaillances, contre son ennui.--La chose, aussitôt commencée, le

lassait.--Il relisait le chapitre entamé puis se promenait, cherchant la

suite, finissait par feuilleter un livre et enfoncé dans un fauteuil,

loin de sa table de travail, il ne songeait plus à son oeuvre, absorbé

par celle des autres.

Il n'avait pas, au demeurant, le coup instinctif et furieux, le coup

inattendu et lancé droit de Cyprien, mais, d'un autre côté, n'eût été

son inconstance dans le travail, son apathie dans la vie, son

gnian-gnian dans l'attaque, il aurait créé une oeuvre moins brillante,

moins saccadée, moins accomplie au petit bonheur, mais plus sagement

conçue et plus solidement faite.

Avec les nécessités de ce tempérament impressionnable, avec ces

nécessités de quiétude et de bien-être, ce dégoût des choses acquises,

ce manque de ressort devant une résistance, ce caractère versatile et

mal assis, il avait forcément abouti, dans ses livres, à un ou deux

romans lentement piochés et douloureusement bâtis, et dans son

existence, à la placidité désirée du mariage, à l'amour bon enfant dans

une couche bourgeoise.

Avec les surexcitations de ses chloroses et ses lambinages maladifs,

Cyprien devait, dans son art, après avoir flâné, travailler, les jours

de secousse, dans un coup de feu; il devait forcément encore, dans la

vie après avoir longuement rêvé, chercher sur des literies de rencontre

l'apaisement de ses folies charnelles. Fortement échaudés, l'un et

l'autre, par les femmes, André n'y songeait plus qu'avec une certaine

douceur triste, Cyprien les considérait d'une façon ardente et inquiète.

Leurs oeuvres marquaient cette différence des caractères. Unis dans une

commune haine contre les préjugés imposés par la bourgeoisie, ils

s'encourageaient mutuellement, méprisant l'opinion de la foule, la

défiant, acceptant les insuccès, très à l'écart du monde des lettres et

des peintres, régulièrement éreintés par tous les journaux, par tous les

confrères qui leur reprochaient leur isolement et leur dédain. Leur

amitié d'enfance s'était affermie dans la lutte qu'ils soutenaient; ils

avaient toujours vécu ensemble et, à part quelques bisbilles venues à la

suite de cancans de femmes qui les avaient comme de juste divisés,

jamais aucune brouille, aucune querelle ne s'étaient élevées entre eux.

Il avait fallu le mariage d'André pour briser tout d'un coup l'intime de

leurs relations; ils se manquèrent désunis. L'épisode du dîner ne

laissait aucun doute sur les dispositions malveillantes de Berthe. André

ne vit bientôt plus son ami que chez les Désableau qui l'invitaient dans

l'espoir qu'il rentoilerait pour rien un portrait de famille. Ainsi

étaient justifiées les prophéties de Cyprien: pécore ignorante et

grincheuse, amis fichus à la porte, et enfin, éclatant comme la gerbe

finale, comme le bouquet de ces embêtements, le cocuage opéré par un

gommeux fade.

Ce fut pour André, du reste, un bonheur que de se retrouver près du

peintre, car celui-là soufflait avec ses fièvres, des ardeurs de travail

aux autres. Il poussait maintenant André, l'épée dans les reins,

n'acceptant plus l'excuse des habitudes rompues et du logement

fraîchement habité. Il le talonna de telle sorte qu'André se réattela à

son livre.

La machine semblait avoir réparé ses rouages mais elle fonctionnait avec

lenteur. Il s'appesantissait des journées entières sur une page, mais il

était, somme toute, très satisfait. La mise en train de son oeuvre était

terminée, il n'avait plus d'inquiétude, ne doutait pas qu'il ne pût

prochainement abattre de la besogne comme au bon temps et il passait des

journées charmantes de labeur et de flâne, s'escrimant à petits coups,

se frottant joyeusement les mains, s'installant au soleil sur sa

terrasse, fumant des cigarettes, regardant curieusement par les fenêtres

d'un Ministère situées vis-à-vis des siennes l'intérieur des bureaux,

des enfilades de cartons verts à poignées de cuivre, des tables de bois

noir, à casiers, des chaises de canne, des corbeilles, des cuvettes et

des carafes, des cabriolets pleins de fiches, des amas de dossiers

énormes. Il avait en face de lui, juste, deux employés enfermés dans la

même pièce, l'un dont on apercevait le profil joufflu, l'autre qui

voûtait un dos dont l'échine saillait. Puis, une tache blanche entrevue

au fond du bureau, derrière les vitres de la croisée, disparaissait,

ouvrant un jour sur une autre pièce et des gens entraient, des papiers à

la main, bavardaient, s'asseyaient sur des coins de table puis partant,

ils déplaçaient et remettaient de nouveau la tache blanche en place.

Ce mic-mac intéressa André. Il commençait à connaître les habitudes de

ses deux voisins. L'un d'eux, un homme de cinquante ans environ, l'air

minable et bénin, venait tôt, changeait de bottines et d'habit,

s'installait longuement, disposait en bon ordre ses crayons et ses

plumes, lisait le Petit Journal jusqu'aux annonces, mangeait un

croissant de deux sous à trois heures, réglait beaucoup de papier

jaunâtre. Celui-ci devait demeurer dans les lointains d'un Vaugirard ou

d'un Vanves quelconque, être marié et mal à l'aise dans son ménage. Il

sortait furtivement, dans la journée, revenait parfois avec un petit

paquet qui semblait contenir des chaussures d'enfants, et il recevait

des lettres à son bureau.

L'autre, plus jeune, arrivait tard, une serviette de chagrin sous le

bras, s'asseyait, morose et grognon, se barricadait derrière des

monceaux entassés de liasses, cachait les papiers qu'il gribouillait dès

qu'on ouvrait la porte et se sauvait de bonne heure. Celui-là devait

travailler au dehors et être célibataire, à en juger par sa hâte à

déguerpir, par les cure-dents de gargote qu'il mâchonnait tout en

écrivant.

Et au-dessous et au-dessus de lui, du haut en bas du Ministère, par les

hautes fenêtres du premier, par les croisées plus basses des autres

étages, par les lucarnes étranglées du faîte, André voyait des hommes

pareils fumant, écrivant, lisant des journaux, virant et tournant,

accouplés dans des pièces semblables.

Puis, il se fatiguait à contempler l'ennui de ces malheureux et, se

penchant sur la balustrade de sa terrasse, il plongeait au loin,

enfilait d'un coup d'oeil toute la rue qui arborait une allure de

bourgade lointaine avec son rond-point, triste comme la petite place

d'une Sous-Préfecture de dernière classe; ici et là, près d'un dépôt de

voitures que surveillait un vieillard boiteux, des cuisiniers d'hôtels

bâillaient dans leurs casaques blanches, échangeaient le bonjour avec

des cochers en train de donner l'avoine, avec des marmitons embusqués

derrière le grillage des croisées de cuisine, avec le commissionnaire en

vedette sur le seuil du marchand de vins.

Morne, le matin, et déserte le soir, la rue Cambacérès ne commençait à

s'animer que vers les onze heures. Alors une chaîne de garçons de

bureau, portant des mazagrans et des carafons de cognac, des oeufs sur

le plat, des bouteilles cachetées, des assiettes fumantes ou couvertes,

se déroulait depuis la boutique d'un mastroquet jusqu'au Ministère et

là, ils se rejoignaient, se groupaient, riant, les mains pleines, avec

un sergent de ville en faction près d'un tonneau de charbonnier, avec

les hommes de peine aux livrées bleu-lin, avec le cantonnier chargé

d'arroser la rue.

Puis, les visites d'abord rares, arrivaient maintenant en foule. Des

fiacres accouraient de tous les points et, s'arrêtant devant l'entrée

pavoisée d'un drapeau tricolore, vidaient sur le trottoir près de la

guérite inoccupée d'un factionnaire, des gens affairés qui portaient

sous le bras des journaux, des papiers, des livres, se perdaient sous la

voûte de la porte-cochère, ne reparaissaient plus que longtemps après,

consultaient leurs montres et semblaient embêtés, pour la plupart.

D'autres, comme des figurants et des machinistes qui connaissent les

escaliers de service des coulisses et de la scène, disparaissaient par

une porte voisine, par la petite porte du nº 9, semblable à l'entrée des

artistes de ce théâtre, et des mères-nobles, de vieilles dames aux

boudins flageolant sous leurs brides, venues pour quémander des pensions

ou des secours, apprêtaient sur le seuil leurs mines contrites et

préparaient leurs larmes.

Mais, c'était vers trois heures surtout que la hâte de la rue

s'accentuait. Une procession défilait d'importants Messieurs, des

Députés, des Sénateurs, des Préfets et d'autres Messieurs décorés de

ronds rouges sortaient des bureaux, leur serraient respectueusement la

main et s'éloignaient, arrêtés eux aussi, par des gens qui leur

parlaient avec déférence et le chapeau bas.

Dans cette rue silencieuse, malgré sa navette ininterrompue de monde,

dans cette chaussée où l'on entendait le roulement mou des fiacres sur

l'asphalte, certains jours de la semaine, un homme se promenait, coiffé

d'un melon de cuir noir, orné de ciseaux peints en blanc, une petite

caisse retenue sur l'épaule par une bretelle, chantant sur un mode

lugubre: v'là le tondeur, tond les chiens, coupe les chats et va-t-en

ville!--A d'autres moments, un «o vitrie» s'élevait prolongeant sa note

stridulée ou bien un repasseur, roulant devant lui sa petite meule,

remuait à chaque pas une sonnette, accompagnée, au loin, par l'aigre

solo qu'un fontainier jouait sur une corne.

Le mardi, vers quatre heures, un bruit nouveau dominait les autres. Des

voitures particulières emportant dans leurs caisses des flots de

toilettes claires, s'arrêtaient devant un petit hôtel à un étage,

contigu à la maison où logeait André et un vigoureux coup de timbre

retentissait, annonçant les visites, suivi de près par le choc lourd des

vantaux qu'on referme.

André commençait à classer les rumeurs diverses qui montaient sous sa

terrasse. La vie singulière de la rue Cambacérès lui arrivait de moins

en moins confuse, il voyait se dégager peu à peu de ces bâtisses

décolorées ou badigeonnées de jaune d'ocre une mélancolie de locaux

inhabités pendant des mois, aux persiennes et aux portes closes, une

banale opulence de pension de famille, une tristesse de rez-de-chaussée

que n'égaient aucune industrie et aucun commerce.

Une sorte d'ennui prévalait, l'ennui d'un lieu de passage, l'ennui de

gens ne demeurant point dans ce quartier et ne s'y rendant que par

contrainte et que par besoin; c'était, en dépit de la vie factice et

courte qu'insufflaient à cette rue les bureaux du Ministère, la teinte

lugubre d'une province morte.

André s'applaudit en somme de résider dans un quartier aussi recueilli

et aussi tranquille, mais Mélanie qui s'intéressait peu à l'atmosphère

spéciale de ces rues, se borna à trouver ce coin de Paris malhonnête. La

vie y coûtait deux fois plus cher que dans les autres, disait-elle, et

il fallait marcher pendant des heures avant que d'apercevoir un épicier

ou une fruitière. Elle assomma son maître de plaintes, déclara ne pas

vouloir aller au marché parce que toutes les paysannes étaient des

chipotières et des friponnes; elle ajouta enfin qu'elle achèterait

dorénavant ses provisions, le matin, en traversant le Gros-Caillou; à

l'entendre, les avenues situées derrière les Invalides, étaient un pays

de Cocagne où les commerçants vendaient à perte. André lui répondit

simplement qu'elle était parfaitement libre de trimballer, si bon lui

semblait, un panier plein pendant des lieues; quant aux économies

qu'elle prétendait réaliser par ce système, il y crut d'autant moins

qu'elle continua à exhiber, tous les deux jours, une interminable liste

de dépenses.

Libre de se pourvoir où qu'elle voudrait, Mélanie se tint parole et

s'attira de la sorte, dans le quartier d'Anjou-Saint-Honoré, la

réputation d'une râleuse. Une animosité extrême succéda aux plates

flatteries que les marchandes lui débitèrent par cupidité, les premiers

temps, puis, les querelles sourdes enflèrent et débordant des trottoirs,

entrèrent comme un flot d'eau grasse dans la loge du portier. Furieux de

ne pas faire le ménage d'André, excité par les colères des boutiques où

stationnait sa femme, le concierge brandit un règlement qui interdisait

de monter de l'eau et du bois et de secouer les tapis, après dix heures.

Ce fut entre la loge et la cuisine, une lutte quotidienne, un combat

acharné pour une goutte d'eau, pour une brindille de cotret, tombées

dans les escaliers.

André s'inquiéta, eut peur que ces collisions ne l'atteignissent. Il

ordonna à Mélanie de rester tranquille, graissa la patte du portier,

parvint à force de largesses et de petits soins, à obtenir une sorte de

trêve. Pour récompenser sa bonne d'avoir bien voulu remiser son humeur

chagrine, il écouta même des histoires à dormir debout qu'elle jugea

utile de lui raconter. Des garçons de bureau et même des employés du

Ministère lui faisaient de l'oeil dès qu'elle apparaissait sur la

terrasse. Elle affectait un courroux qu'elle n'éprouvait réellement pas,

étant flattée au fond de ces attentions qu'elle narrait, en les

déplorant, avec trop de détails.

André haussait les épaules; la vertu de Mélanie l'intéressait peu; ce

qu'il voulait surtout, c'est qu'elle n'ameutât point les curiosités de

la rue sur elle.

Il était payé pour savoir à quoi s'en tenir sur les rages jacassières

des boutiquiers! les potins et les calomnies que Cyprien rapporta, le

jour où il s'en fut surveiller le déménagement de son ami, avaient

dépassé, comme étiage, toutes les crues des sottises connues.

Du charbonnier chez la fruitière, de la fruitière chez le boulanger, du

boulanger chez le pharmacien, ç'avait été un assaut de malpropretés et

d'insultes. L'opinion de tous ces gens se rencontrait avec celle de M.

Désableau. André entretenait une modiste, on la dépeignait même, tout le

monde l'avait vue, une blonde fatiguée qui manquait de dents. C'était

avec elle qu'il mangeait tout l'argent de son ménage: il laissait sa

femme se morfondre dans un coin, une pauvre petite femme qui avait l'air

si honnête et si doux!--Je te l'aurais fais marcher, moi, à la place de

sa bourgeoise, disait l'une.--Eh, vous ne l'auriez pas fait marcher plus

qu'une autre, ripostait une voisine que son mari rouait de coups et, la

marchande, tout en abusant de leur dispute pour les mal servir, les

mettait d'accord en affirmant que tous les hommes étaient bons à jeter

dans le même sac!--Et, c'étaient, chaque jour, de nouvelles découvertes

saugrenues, des rapports lointains, qu'on apercevait entre le départ

d'André et des histoires d'abandon, insérées dans les journaux,

c'étaient des thèses soutenues par d'intarissables cancanières, des

allusions aux autres ménages de la rue, des médisances effacées et

ravivées soudain sur l'un et sur l'autre. La maîtresse de ce gars-là

c'est une écuyère, déclara péremptoirement le boulanger qui sut qu'André

écrivait, et il citait, à l'appui de son dire, des bavettes nébuleuses,

des arguments qui ne prouvaient rien. Où ils étaient tous du même avis,

par exemple, c'est quand ils prétendaient qu'André avait bien la figure

de ce qu'il était. Le malheureux se serait sauvé pour ne pas payer ses

dettes, qu'il n'aurait point accumulé sur lui plus de fureurs et plus de

haines.

Puis, un beau soir, dans ce concert d'imprécations, la concierge,

échauffée par le cassis, donna sa note. Elle révéla des détails

inattendus sur la femme d'André; alors, les langues qui commençaient à

s'arrêter, tournèrent de plus belle. Elle avait un amant, on l'avait

entrevu, la nuit, alors qu'André le reconduisait, en l'éclairant. Sans

nul doute ils étaient tous de connivence, l'amant était le fils d'un

capitaliste, il entretenait le mari et la femme. André était un fainéant

et un sagouin, un homme sans profession, un journaliste, un flâneur qui

trafiquait des femmes. Alors Berthe eut la réputation d'une dévergondée

et d'une hypocrite. Son teint pâle qui fut d'abord celui d'une pauvre

femme qui se ronge les sangs parce que son mari la délaisse, devint

l'ignoble lividité d'une fille épuisée par la noce, puis il y eut encore

un revirement en sa faveur, c'était cet horreur d'homme qui l'avait

corrompue! Elle appartenait à une bonne famille; M. Désableau, son

oncle, avait l'air d'un Monsieur respectable et les injures qu'il avait

déversées sur André, en présence de plusieurs personnes, montraient bien

le mépris que lui inspirait le mari de sa nièce.

Cyprien demeura interdit. Il regarda, résigné, vider ce tombereau

d'infamies sur son camarade. Les calomnies s'échappaient maintenant de

toutes les boutiques, s'attardaient sur tous les trottoirs et, de là,

s'amassant dans la loge des concierges, se répandaient dans les cours,

entraient comme une fumée fine sous la porte des paliers, emplissaient

les cuisines, accompagnaient les bonnes dans les salles à manger de

leurs maîtres, envahissaient jusqu'aux alcôves.

Les boutiquiers se vengeaient ainsi de l'hiver subi; comprimés dans

leurs cages, les portes fermées, n'ayant même pu se ménager des

éclaircies, en frottant avec les doigts la buée qui leur voilait la rue,

ils s'étaient morfondus derrière les fougères d'argent dont la gelée

étamait leurs vitres; les racontages des bonnes n'avaient pu les

rassasier; aux aguets derrière leurs comptoirs, ils avaient en vain

tenté de suivre de l'oeil les passants et de cracher dans le dos des

personnes qui les faisaient vivre.

La contrainte que le froid leur imposa, les rendit féroces. Toutes les

mesures qu'André avait imaginées pour étouffer l'éclat de son malheur,

ne servirent de rien. Pendant quinze jours, il ne fut question que de

son départ et Cyprien qui lui narra, en les émondant, les ineptes

âneries qu'on dégoisait sur son compte, aurait pu ajouter encore, s'il

l'avait su, que lui-même n'avait pas été plus épargné. Il était le

confident du mari, un monsieur de son espèce, vivant sans doute aux

dépens des filles. Le boulanger, lui, opinait dans un sens un peu

différent. Il admettait volontiers que le peintre fût une canaille, mais

il pensait que c'était lui qui avait séduit la femme d'André. Il étayait

du reste son dire de raisons profondes basées sur l'amitié qui liait les

deux hommes. On n'est jamais trompé que par ses amis, disait-il; mais,

alors, dans ce cas-là, André n'était plus qu'un jobard, un mari qu'on

pouvait plaindre et non attaquer. Cette supposition parut inadmissible;

une partie du voisinage hésitait pourtant, mais la concierge ayant

affirmé que Cyprien, vu de dos, ne ressemblait pas à l'amant qui

possédait, autant qu'elle avait pu les apercevoir dans la nuit, des

épaules plus larges, eut gain de cause. On se contenta d'envelopper dans

la même réprobation, André, Cyprien et Berthe; on expliqua subitement

les causes pour lesquelles ce ménage changeait si souvent de bonne et

comment il en était finalement privé. Une fille qui se respectait

quittait cette maison au bout de huit jours. Si peu dégoûtée que pût

être la dernière qui ressemblait pourtant à une vraie catau, elle avait

eu des hauts de coeur et en avait rendu de dégoût son tablier! Une

véritable maison de passe, conclut le quartier en choeur; on ne savait

réellement à quoi songeait la police, en tolérant des saletés pareilles!

André eut d'abord la tentation d'aller casser une canne sur le nez du

boulanger et de la portière, puis il réfléchit que ce serait stupide et

qu'il aurait tous les torts. Il ragea et se tint tranquille. Il était

arrivé au bout de quelque temps, à un solide et calme mépris pour ces

bélîtres, quand les disputes de Mélanie et du concierge réveillèrent ses

fureurs et lui firent appréhender, dans sa nouvelle rue, une semblable

explosion d'ordures; il ne respira et ne reprit véritablement son

assiette que lorsque les querelles parurent avoir désormais pris fin.

Une, deux, trois semaines, s'écoulèrent encore. Il entra dans une

période complète de quiétude, travailla d'arrache-pied et, à l'abri des

revendications de Berthe et des Désableau qui acceptaient les conditions

posées par le notaire, isolé des relations ennuyeuses et des corvées du

monde, allégé des tracas du ménage, savourant la paix d'un homme

constamment déboutonné et en pantoufles, il rappela peu à peu ses manies

de garçon, s'épanouit dans un bonheur de sans-gêne et de bonne chère; il

se trouva, en un mot, parfaitement heureux.

En ménage · 第 10 / 25 题