Vers les neuf heures, Cyprien s'étira et se fit remarquer qu'il avait la
bouche mauvaise. Il ne fut pas surpris du reste, ayant ardemment
trinqué, la veille, à la santé de sa famille.
Il grogna, toussa, et, secoué par l'irrémédiable pituite des fumeurs de
cigarettes, il cracha, dans son pot, avec des hauts de coeur.
André se réveilla au bruit; il eut un bâillement sonore.
--Tu vas bien? lança Cyprien entre deux hoquets,
--Pas mal, et toi? répliqua André. Il s'était mis sur son séant et
repliait plusieurs lames du paravent.
--Je glaviote, comme tu vois, répondit Cyprien, et il apparut, la face
terreuse, les yeux bouffis, montrant ses salières d'homme maigre, sous
le col déboutonné de la chemise. Il roula une cigarette, l'alluma,
demanda à son ami s'il avait trouvé un logement, la veille.
André lui rendit compte de l'emploi de sa journée et il ajouta:
--Je vais aller, aujourd'hui, à la recherche de mon ancienne bonne.
--Eh bien, je t'accompagne, s'écria le peintre. J'ai besoin de respirer.
Ça ne va pas ce matin. J'ai le coeur en compote. Ce n'est pas pour dire,
mais les familles sont bien inconséquentes! elles vous lèguent tous les
vices héréditaires de leur santé et, de plus, elles vous fichent sur la
terre sans le sou! Au bout de deux générations, je ne sais vraiment pas
ce qui peut rester d'un estomac qui va, se détraquant à mesure qu'on le
repasse à ses successeurs! Ça devient de la jolie filasse! On en est
réduit à boire de ce jus-là! Et Cyprien, sautant de sa couche, but,
coups sur coups, de pleins verres d'eau.
--Si je me levais? dit André, sans conviction.
--Tu ne ferais pas mal, riposta le peintre.
Une fois debout et sa toilette achevée, André se donna un coup de
brosse, et, précéda sur le palier Cyprien qui fermait la porte.
André ne souffla mot pendant la route. Il voulait éviter d'avance les
questions indiscrètes de la bonne qu'il avait congédiée, la veille même
de son mariage. Il était évident qu'elle demanderait des nouvelles de
Madame, désirerait connaître les motifs de la rupture, éprouverait le
besoin de s'apitoyer sur le sort de son ancien maître. André était
résolu à lui raconter simplement que sa femme voyageait, pour cause de
maladie, dans les pays chauds.
--Ce n'est pas très fort ce que j'ai inventé, se dit-il, mais enfin,
étant donnée la bêtise de Mélanie, c'est suffisant.
Il en était là de ses réflexions, lorsqu'ils atteignirent la rue des
Quatre-Vents. La boutique qu'ils cherchaient était située dans une
encoignure, badigeonnée de noir du haut en bas, ornée de filets et de
lettres jaune-serin. C'était une blanchisserie écloppée modèle, une
cabine fumeuse, pavoisée de trois bonnets à choux, pendus dans une
montre. Près d'une porte sur les vitres de laquelle des doigts avaient
dessiné des 8 dans la poussière, un vieillard paralytique et gâteux
était assis sur un fauteuil percé d'un trou et humait l'air. Quand il
vit les jeunes gens s'avancer vers lui, il baissa la tête et, avant même
qu'ils eussent parlé, il saliva copieusement sur son linge et murmura, à
voix basse, d'un ton où il y avait du désespoir et de la confidence: Je
ne sais pas moi... je ne sais pas...
Ce vieillard était lugubre et puait.
André et Cyprien entrèrent. Dans la boutique, au fond, une fillette, la
mine abrutie, s'amusait à faire griller sur la bouche du poêle, un de
ses cheveux et lorsqu'il se recroquevillait, elle l'approchait de son
nez et semblait se complaire à en flairer l'odeur.
André lui exposa le motif de sa visite. Elle ricana et parut encore plus
hébétée. Heureusement que la patronne survint.
--Faudra, dit-elle, si vous tenez à parler à Mélanie, que vous alliez
jusqu'au nº 46 de la rue Duvivier au Gros-Caillou, c'est là qu'elle
habite, mais si vous voulez l'attendre, elle sera ici dans une heure au
plus; elle fait un ménage, dans le quartier et elle s'amène toujours
chez moi pour tailler une bavette avant de retourner chez elle.
Ils résolurent de se présenter à l'heure dite et comme ils étaient
désoeuvrés, ils flânèrent sous l'Odéon. L'examen des livres nouveaux fut
terminé vite.
--Si nous nous promenions au Luxembourg? proposa Cyprien.
Ils franchirent la grille de la rue de Vaugirard.
--Hein? crois-tu, disait le peintre, en avons-nous laissé des souvenirs
dans ce jardin! quel malheur tout de même qu'on les ait changés, avec
les allées, de place! Tiens, montons sur la grande terrasse; on a oublié
de lui rafistoler sa robe et de la pommader.
Et il marchait tranquillement, les mains derrière le dos, salivant de
gauche à droite, sans besoin, reprenant:
--C'est égal, voilà un endroit où, après une enfance giflée, j'ai eu une
jeunesse bien détroussée par les femmes! c'est là que j'ai rencontré,
pour la première fois, Héloïse, tu sais, la grosse mémère blonde--ah!
non, c'est vrai, tu ne l'as pas connue, toi!--eh bien, mon cher, elle
était pleine de pitié pour mes seize ans; elle me chipait toutes mes
pièces blanches et comme je n'avais point la figure d'un homme
satisfait, elle me disait, en face, posément:
--Ce n'est pas moi qui vous trouble?
Elle me grugeait angéliquement, était pour moi maternelle et digne. Je
l'ai souvent regrettée quand j'en ai eu d'autres.
Ils étaient arrivés sur la terrasse et ils se promenaient de long en
large.
Ils passaient et repassaient sans cesse devant deux statues. Cyprien
dissimulait mal le dégoût qu'elles lui inspiraient. Il s'arrêtait
devant, contemplait avec des gestes excessifs une Anne d'Autriche,
portant dans une main, un papier roulé, une serviette à musique pour
jeune fille et, dans l'autre, un sceptre semblable à ces gratte-dos
qu'on vend chez les tablettiers et les parfumeurs. Elle était soufflée,
avait des poches sous les yeux, l'air grognon, ne possédait ni gorge, ni
derrière, semblait, en fin de compte, une reine de lavoir qui ne serait
pas encore soûle.
L'autre arborait peut-être un port moins imposant et une mine plus
canaille, s'il était possible. Étiquetée: «Anne de Bretagne, reine de
France, 1476-1514»; elle tenait une corde entre de grands doigts gonflés
et mous comme des boudins blancs; pas plus de gorge et de derrière que
la précédente. Avec son pif en trompette, ses lèvres en rebord de vase,
son ventre mastoc et son allure arsouille, on l'eût prise pour une
marinière qui va haler une barque.
--Ce n'est toujours pas avec des bergères comme celles-là qu'on
corrompra la jeunesse qui rôde ici, dit Cyprien. Ce sont des bobonnes de
maisons suspectes ces princesses-là!--Il regarda, sur les socles, les
noms des sculpteurs, fut étonné qu'ils ne portassent point la signature
de Maindron, jugea ces oeuvres dignes de l'auteur de _Velléda_, une
statue vraiment surprenante.
André s'était installé sur un banc. Le jardin était presque désert.
L'heure n'était pas encore venue où des dames assises se vantent
mutuellement les belles qualités de leurs garçons qui se jettent, en une
allée plus loin, du sable dans les yeux et se pincent. Les petites
filles ne se pavanaient pas encore, étalant des pantalons brodés, des
jupons blancs, faisant les dédaigneuses, dévisageant de haut les enfants
de leur âge qui les invitent à jouer, répondant non si la robe est fanée
et le manteau pas neuf.
Dix heures sonnaient. Entre des arbres, çà et là, en groupe, la
marmaille des pauvres commençait à braire.
André et Cyprien dessinaient avec leurs cannes des ronds sur la terre.
Ils ne parlaient plus, écoutaient, dans le silence du jardin, les cris
aigus des mômes, le craquement du gravier sous les pas, le son éloigné
d'une trompe.
Ils sentaient autour d'eux un silence enveloppé de bruit; la rumeur des
rues avoisinantes s'étendait, apaisée et lointaine, se mourait, dans les
allées, proches des grilles. Quelques moineaux pépiaient par endroits;
par d'autres, des pigeons sautillaient sur des vases de fleurs; partout
des traces de clous de souliers se voyaient dans le sable.
Cyprien, les coudes sur ses genoux, la tête entre les mains, sifflotait,
contemplant la barre sale des maisons, derrière les arbres, le dôme du
Panthéon, arrondissant sa calotte grise sur le bleu-lin du ciel, coupé,
net, plus bas, par une ligne d'eau, une ligne formée par des toitures en
zinc, frappées de lumière.
Aucun promeneur sur la terrasse. A cent pas environ, des fillettes
d'ouvriers sautaient à la corde, le chapeau tombé en arrière et retenu
au cou, par un élastique. Elles criaient: «Anaïs, du vinaigre! du
vinaigre!» et montraient sous leurs jupes relevées, de petits mollets
blancs et des pieds très longs.
--Voilà, murmurait André, les yeux fixés sur les cailloux; c'était le
temps où l'on recevait dix sous de sa famille, par semaine, afin
d'acheter chez le concierge du bahut, des suçons ou du chocolat; le
temps où, les jours de promenade, le jeudi, lorsqu'on faisait halte sur
cette terrasse, l'on n'entamait plus de parties de visa, pour parler des
femmes. Ça nous met joliment loin, dis donc?
--Près de vingt-cinq ans en arrière, répondit Cyprien. Ce n'est pas
d'aujourd'hui que nous nous connaissons, hein? Je te vois encore arriver
à la pension. Tu pleurais comme une madeleine;--tu n'étais pourtant pas
à plaindre, toi; tu avais une famille qui assiégeait sans arrêt le
parloir; presque tous les dimanches tu lâchais le bazar. Moi, j'étais
régulièrement collé. Dieu de Dieu! j'ai froid dans le dos, lorsque je
songe à la tristesse de la cour, vide ce jour-là, au navrement sans
borne de l'étude, avec le pion vautré dans sa chaire, embêté, maussade,
rêvant à des ribotes de billards et de petits verres, se vengeant de ses
ennuis sur nous, nous empêchant de sortir quand on levait la main pour
aller aux lieux!
--Ah bien, reprit André, si tu t'imagines que les jours de congé étaient
plus gais au dehors! toute ma journée, à moi, était gâtée par
l'appréhension de la rentrée, le soir. Ma famille consultait sa montre.
«Il faut se dépêcher, disait ma mère, l'heure avance.» Je quittais la
table, après le second plat, j'emportais mon dessert dans ma poche, et
alors, après les recommandations et les embrassades, j'étais reconduit
par Irma, la bonne. Les rues pleines de monde me serraient le coeur. Je
voyais des enfants qui s'attardaient devant des boutiques criblées de
lumière. J'enviais la misère des mioches du peuple qui galopinaient sur
les trottoirs. Ceux-là étaient libres! moi, je devais presser le pas,
afin d'arriver à l'heure. O les rues, ce soir-là! la rumeur des cafés
remplis de monde, les affiches des théâtres qui me semblaient inviter à
des bonheurs inouïs, tout cela me jetait la mort dans l'âme! J'essayais
de marcher moins vite, mais la bonne avait hâte de se débarrasser de
moi, pour aller rejoindre, sans doute, un amoureux. Elle doublait les
enjambées, nous étions enfin devant la triste loge où Piffard veillait
derrière les vitres d'une cage. Dès que je mettais les pieds dans cette
salle, un grand froid me tombait sur les épaules, comme si j'étais entré
dans une cave; le dos de la bonne qui partait me donnait envie de
pleurer et de fuir. Tu te souviens, on regagnait le dortoir; le pion
vous menaçait d'une privation de sortie pour le dimanche suivant parce
que nos talons sonnaient trop fort. L'on se déchaussait et, sans
pantoufles, dans ce dortoir éclairé comme pour une veillée mortuaire,
sinistre avec sa rangée blanche de lits, l'on se coulait au plus vite
dans les draps, et l'on entendait les autres rentrer, aller près des
pots rangés le long des fenêtres, pisser tant qu'ils avaient, chuchoter
sous les menaces du pion gueulant dans ses couvertures.
Dire qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre qu'on regrettait plus
tard le temps du collège! Ah non! par exemple. Si malheureux que je
puisse être, je préférerais crever que de recommencer cette vie de
caserne, subir la tyrannie des poings plus gros que les miens, la
rancune ignoble des pions!
--Les pions! tiens, parlons-en de ceux-là! Apitoyons-nous un peu sur
leur sort. Leur vie est dure? Soit. C'est une existence atroce que de
surveiller et de faire éclore les vices d'un tas de polissons, de se
lever et de se coucher avec eux, à des heures stupides? eh bien, après?
A part un ou deux qui attendent, dans ce dépôt, des jours meilleurs, je
n'ai connu que des absinthiers, des gens travaillés par ces maladies qui
se traitent spécialement devant les cours d'assises! A propos, te
rappelles-tu Bourdat, dit «il faut que je sors»--c'est comme cela qu'il
parlait sa langue celui-là!--te le rappelles-tu, avec son costume de
misère, traîné dans tous les caboulots et les débits de prunes, son
chapeau galeux et pelé, sa moustache limoneuse, son menton fleuri de
boutons de vin, ses yeux qui suaient des luxures sales? Il embrassait
ceux qui n'avaient pas de barbe, raflait nos sous, confisquait notre
tabac pour le fumer, vendait les livres qu'il nous empruntait, se
soûlait comme un fifre et nous obligeait à payer deux francs pour une
levée de consigne. Celui-là était un des plus remarquables
échantillons...
--C'était le meilleur de tous, jeta Cyprien. Lorsqu'on n'avait pas
d'argent pour racheter sa privation de sortie, il vous accordait un
crédit de deux jours. Gouape au fond de l'âme, je ne dis pas, mais une
gouape bonhomme. C'est le seul, ma foi, pour lequel j'ai gardé un peu
d'estime!
Et ils alternaient, l'un l'autre, à mesure que les souvenirs leur
revenaient. C'était maintenant la nourriture toujours la même à des
jours fixés: le gigot au suif et les haricots à l'eau tiède du lundi; le
veau et le plâtreux fromage blanc de tous les mardis, les carottes à la
sauce rousse, l'oseille du jeudi qui rendait malade, le macaroni sans
parmesan et sans gruyère, la purée des pois mal concassés, les pommes de
terre sautées dans de la graisse noire; puis, ils songeaient à
l'abominable souffrance des soirs d'étude, l'hiver, où l'on s'endormait
brisé par la chaleur lourde du poêle et des gaz, réveillé en sursaut par
le pion, par un camarade qui vous cognait le coude; ils songeaient à
l'attente anxieuse de l'heure où l'on ferme ses dictionnaires, où l'on
se met, au son d'une cloche, en rang dans la neige, où l'on peut enfin
s'étendre sur un lit de glace, dans un dortoir ouvert, par raison
d'hygiène, du matin au soir, et ils se rappelaient, tous les deux, le
grelottement du déshabillage, les chaussettes gardées pour avoir moins
froid, l'étendue du caban et de la tunique sur la couchette. On
s'endormait, et, le lendemain, à cinq heures et demie, un domestique
vous arrachait au lit chaud, avec l'horrible vacarme d'une brosse qu'il
tapait entre les rayons du casier aux chaussures.
L'été, c'était peut-être plus épouvantable encore. Tous les quinze
jours, le samedi, on se lavait les pieds, dans le réfectoire; mais,
d'aucuns en repuaient le soir même et une odeur fade, une douceur sûre à
faire vomir, s'envolait de certaines couches, flottait dans la pièce
entière.
Et ça se prolongeait ainsi, pendant des mois, pendant des années; on
quittait une classe pour entrer dans une autre; on étudiait sur des
livres neufs; on devait admirer les lourdes balivernes d'Horace, le
fatras stupéfiant d'Homère, réciter du Racine et du Virgile, du Cicéron
et du Boileau, passer en revue tout le solennel ennui des époques
classiques, copier des 100 et des 1000 vers, n'apprendre, au demeurant,
rien qui fût utile; et, les semaines se suivaient, les unes après les
autres, apportant la même pâture mal assaisonnée, la même eau rougie ou
la même eau pure; les jours s'écoulaient, également tristes, entre la
désolation du lundi matin où l'on se réveillait, consterné par la
perspective d'une semaine à vivre et l'espérance qui vous prenait, le
jeudi, d'atteindre enfin le dimanche.
Les seules lueurs qui brillaient, dans cette nuit sans fin
d'embêtements, se montraient, vers le mois de Juillet, à l'approche des
grandes vacances, alors que la discipline se relâchant un peu, on
collait, au plafond, avec une boulette de papier mâché, la figure des
pions découpés dans des morceaux de papier et de carton peint.
Et l'aspect même du pensionnat où ils avaient vécu ensemble leur
apparaissait: les deux préaux, celui des petits et celui des grands,
séparés par une grille de bois, les quatre latrines, surmontées d'une
horloge, la fontaine où l'on se donnait tant de coliques, à force d'y
puiser de l'eau, les trois acacias dont on mangeait les fleurs, le
hangar de la grande cour, avec une chapelle dessus et une cabane à porcs
en dessous, les classes entourant la petite cour, les dortoirs s'élevant
jusqu'aux toits, avec leurs grandes fenêtres voilées de rideaux blancs,
la cuisine dans les sous-sols, avec deux lucarnes grillagées, à ras de
terre, le parloir où l'on apprenait le violon et le piano, et, en face
des dortoirs, encore deux étages de classe avec un escalier suspendu
pour y grimper.
Des nausées venaient à André qui se reportait à son ancienne étude, avec
ses gradins, ses mauvais pupitres de bois noir, tailladés, creusés
d'initiales à coups de couteau, percés de trous de pitons pour les
cadenas et il revoyait nettement, la pièce, les bancs, les rayons
courant autour pour ranger les Alexandre et les Quicherat, les deux becs
à gaz dont les verres claquaient quand on crachait dessus; il se
souvenait des interminables disputes, des jalousies féroces pour
conquérir une place, en haut de la salle, près du poêle et loin du pion,
des vilenies qui se commettaient afin d'obtenir un pupitre moins
endommagé, plus facile à clore; mais une figure dominait, comme dans une
apothéose de dégoûtation, la cour, la salle, les maîtres, la figure du
marchand de soupe, beuglant d'une voix énorme, giflant à tour de bras,
laissant le chaton de sa bague imprimé en rouge sur les joues. Il le
revoyait avec son ventre prodigieux, sa tête de veau, ses bras
d'hercule, il se rappelait ses viles finasseries, ses grossiers
mensonges, l'exhibition qu'il faisait d'un livre contenant des portraits
d'hommes, chimériquement ravagés par la syphilis. Tiens, tu vois, l'ami,
disait-il, tu deviendras comme cela si tu continues à t'amuser avec tes
petits camarades; et, il vous gravait l'infecte image dans la tête, à
coups répétés de calottes.
Et Cyprien et André aidaient leur mémoire, l'un l'autre. Ils se
remémoraient les caresses disputées des lapins, les cigarettes fumées
dans les lieux, la religion imposée à coups de pensums, les envies
douloureuses des orphelins qu'aucun ami, aucun correspondant ne venait
chercher, les supplices des infirmes, raillés par toute une classe,
bousculés, battus, sans pouvoir se défendre, les malheurs des bâtards
dont on injuriait les mères, l'infamie du pion qui fermait les yeux
parce que les assaillants étaient ses favoris et ses choux-choux.
Et d'autres, d'autres souvenirs se réveillaient encore: les peurs
terribles, les fuites au cri répété de «vesse, vesse, v'là le pion!» le
charivari, dans les rues, lorsqu'on se dirigeait vers le collège, la
mère «Ça Pue», une marchande près de Saint-Sulpice, qui se dressait,
hurlante, quand on mollardait dans ses poires cuites ou sur ses
volailles, «Pichi», un marchand de curiosités de la rue de Grenelle que
ce surnom rendait comme fou, et les plaisanteries sinistres: les papiers
roulés, pliés en deux, durs, lancés, au moyen d'un élastique, dans le
bas ventre des chevaux qui s'élançaient, menaçaient de briser leurs
voitures, d'écraser les passants et tout, tout, les appréhensions
terribles lorsqu'on partait pour le lycée sans savoir ses leçons,
l'infernale pluie des retenues et des consignes, les gronderies de la
famille, les emportements du marchand de soupe!
--Quelle ordure que tous ces pensionnats! finit par dire André, et
Cyprien était bien de son opinion, il en crachait de mépris sur le
sable.
--Et pourtant, reprit-il, après un silence--avouons que nous avons eu de
bons moments dans ce jardin. Les jours où nous étions bouche-trous au
concours, nous mangions sur ce banc la tranche de pâté traditionnelle et
nous vidions la topette de vin nichée dans le filet. En avons-nous fumé
des cigarettes trop mouillées, derrière ces arbres!--Et il désignait, au
loin, des massifs tachés de rouge et de jaune par des fleurs, des
taillis ouverts par un coup de vent, laissant voir par les éclaircies
tremblantes de leurs feuilles des étoiles de ciel bleu--et il ajouta,
comme conclusion: le Luxembourg est bien encore le seul pan de terre
ratissé auquel je m'intéresse!
André chassait mélancoliquement les cailloux avec sa canne.
--C'est toute ma jeunesse, une jeunesse d'humiliation et de panne qui
est là, disait-il. Avec une mère veuve et sans le sou, une bourse au
lycée, un rabais à la pension, je ne pouvais réclamer quand la viande
putridait et que des cafards submergés dansaient dans l'abondance. Ah!
j'étais sûr de mon affaire! lorsque le domestique portait au patron les
assiettes et lui soufflait, à mi-voix, le nom des élèves qu'il allait
servir, l'assiette me revenait avec des rogatons et des boules de
graisse, des arêtes ou des os! je mangeais peu et mal et j'étais
régulièrement désigné pour réciter la prière.--Avec cela, des punitions,
en veux-tu, en voilà--100 vers pour les autres et 500 pour moi. Pas de
compliments, quand j'étais premier, un air rogue lorsque j'étais
troisième--méprisant et furieux si j'étais onzième.--Des pièces et des
béquets à toutes mes bottines. Des gilets taillés dans les vieux gilets
qu'un oncle abandonnait à ma mère, pour moi,--un uniforme de dimanche
toujours fané, faute de pouvoir en renouveler les pièces. Les camarades
riches me lâchaient à la porte du bahut, les jours de sortie, parce que
je n'avais pas, comme eux, des cravates d'azur et des cols droits.--Je
ne salivais pas sur des manilles, moi! je suçais des bouts coupés à un
sou. Voilà ce que je vois, lorsque je me retourne, un cortège lamentable
de misères et d'insultes, des tombereaux de voirie, des vices de maisons
centrales et des chiourmes abjectes!
Et cependant, je n'étais ni un crétin, ni un chahuteur--non--je n'étais
rien--j'étais médiocre simplement.--Je ne paressais guère; l'on ne
pouvait, en bonne conscience, me reprocher que des lectures interdites
derrière mon pupitre, des contes de la Fontaine que je considérais alors
comme un grand poète. Ça a continué ainsi, indéfiniment. Les années
s'abattaient sur les années, les pions s'usaient et étaient remplacés
par d'autres, le maître de pension prenait de l'âge et frappait moins
fort, les murs de l'étude devenaient plus maculés et plus gluants, les
gradins s'affaissaient et se creusaient de plus en plus, et la vie
continuait à être la même, stupéfiante et morne.
Il est vrai qu'une fois mon bachot passé, ça n'a guère été plus
ragoûtant. J'ai dû donner des leçons de latin dans une famille de la rue
d'Anjou. Il s'agissait d'allonger l'intelligence irréparablement courte
d'un gommeux. L'héritage de l'oncle est enfin venu, lorsque ma mère
était morte à la peine. Dieu de Dieu! quel tas de boue l'on remue quand
on se reporte en arrière.
--Oh! répliqua Cyprien, il n'est même pas besoin de penser à ses années
de collège, pour qu'il vous tombe sur la tête de pleins baquets d'eau de
vaisselle.
--Je n'ai pas à aller si loin, moi, je n'ai qu'à évoquer le souvenir de
mes anciennes maîtresses, de Céline Vatard, entr'autres, et me voilà
servi!--Et, quand on songe que j'avais trois cents francs de rentes à
manger par mois et que j'ai boulotté le capital avec des cocottes, sous
le prétexte de mieux les peindre!--je devais regagner avec le tableau ce
que me coûtait la peau du modèle--fichue spéculation!--je n'ai rien
appris.--Mes toiles ont été refusées à tous les salons et ne se sont pas
vendues. Je les ai chez moi encore et il y a beau temps que les
originaux ont été achetés et que je ne les ai plus!--Enfin, ce qui me
console, c'est que si notre sort n'est pas digne d'envie, celui de nos
anciens copains de collège ne me paraît pas l'être beaucoup plus--à ce
que j'en sais du moins--et il citait un nom:
Letousey, par exemple, celui qui lança au pion qui voulait le rosser,
cette apostrophe mémorable: «si t'approches, je te casse la dent qui te
fait schlinguer!» il est, m'a-t-on affirmé, employé à 1,800 francs dans
un ministère.
--De la dêche! répliquait André.--Une femme, sans doute--des
enfants--logement au cinquième--lampe de pétrole--buffet de faux
chêne--piano d'acajou.--La femme a nourri, elle-même, par
économie--seins déformés.--Le dimanche, roulement du dernier né dans une
petite voiture, remisée, le soir, au bas des escaliers. Des nuits
occupées à surveiller les dents de lait qui poussent.--Avec cela,
travail opiniâtre d'aiguille; prise dans le haut du pantalon, du drap
nécessaire pour coudre une pièce au bas. De la dêche! ou bien la mariée
cascade!
--Et Degagnac, tu te souviens? reprenait-il; ce maniaque qui avait la
vue basse parce que sa nourrice était myope--c'est lui qui le disait du
moins.--Degagnac, l'homme qui a tété le lait de la cécité, que diable
est-il devenu?
--Je ne sais pas, répondait Cyprien.--Celui-là a dû séduire la bonne de
sa mère et il vit maritalement avec.
A l'heure où les vieux concubinages sortent des allées, le soir, on le
verrait sûrement, dans un quartier vague, accolé à un monstre gras,
tétant un cigare de cinq centimes, causant avec les portiers, à cheval
sur des chaises, devant leurs portes.
Et un tel? et tel autre? et des noms défilaient,--des figures tantôt
précises, tantôt vagues, à peine tracées, passaient, une à une. André se
rappelait celle-ci, Cyprien plus. Cyprien revoyait encore celle-là et
André la cherchait en vain. Aucun, dans tous ceux dont ils évoquaient
l'image, n'apparaissait, dans une auréole de richesse et de
bien-être.--Un seul faisait exception, le plus bête de tous, le fils
d'un marchand de couleurs.--Celui-là s'était enrichi dans la céruse et
dépensait ses revenus à boire des chopes et à parier aux courses.
--Tout cela, ce n'est pas consolant, dis donc, murmura Cyprien--et, avec
cela, pas d'échappées, pas de vues! Un long mur de débine partout.--Les
anciens amis, les camarades que l'on rencontre, les connaissances que
l'on salue, tous accablés par des stations dans les gargotes par des
amours rationnées, par des postulations vers des femmes qui
appartiennent aux autres! partout, des arias avec le propriétaire, des
transes aux approches du terme! partout, une éternelle et irrévocable
dêche! Tiens, regarde, voilà un jeune homme qui passe; le paletot est
presque neuf, mais les bottines sont blettes, les élastiques ont joué,
les talons tournent, les tirants ne sont plus. La cravate est longue
pour cacher la chemise. O les devants malades! je les connais les
devants qu'on épluche, tous les matins, les ouvertures qui bâillent, les
boutons qu'on attache tous ensemble, au-dessous du plastron, par un bout
de fil, pour ne pas les perdre. Et encore, faudrait lui voir le dessous
à ce Monsieur-là!... Du linge que la crasse aumône! des fonds de
culottes minces comme des pelures d'oignons, tannés et roussis comme
elles, des chaussettes durant quinze jours, avec des plis noirs au
talon, des zébrures de sépia sur le cou-de-pied, des pointes couleur
terre! Et, en voilà encore d'autres, reprit-il, après un moment de
silence, qui la feront mijoter et cuire la misère, que c'en sera une
vraie bouillie! et il montrait du doigt des enfants qui s'étaient
rassemblés peu à peu, et vagabondaient sur la terrasse.
Alors ils regardèrent, sans plus dire mot, des mioches avec des chemises
s'envolant des pantalons, des épaules en pente, des mines rachitiques,
des trous secs de scrofules au cou; ils s'apitoyèrent presque devant des
rouleaux de chairs rouges, empaquetés dans des langes, tenus par des
galopines, des rouleaux gigotants d'où s'échappaient des cris, de
l'urine, des larmes. Plus loin, c'était un grand garçon, efflanqué et
pâle, à l'époque de la mue, avec des jambes trop longues et une voix
bizarre, qui brutalisait un plus petit, décoré sur sa blouse, d'une
croix en plomb, et, en face d'eux, juste, trois petites filles moulaient
des pâtés dans des seaux de fer peint. Elles étaient accroupies, leur
tournaient le dos, et elles se levaient et s'abaissaient, en mesure,
découvrant des petits derrières bien fendus au milieu et blancs.
Onze heures sonnèrent. André eut un soubresaut.
--Allons retrouver Mélanie, dit-il; et puis, j'en ai assez, moi, du
Luxembourg; c'est un bain de tristesse que ce jardin là! que le diable
t'emporte, toi et tes souvenirs d'enfance! Viens, filons; et ils
descendirent de la terrasse dans les allées qui bordent les parterres,
enserrés de grilles, devant le Sénat.
Ils marchaient vite, croisaient un prêtre ronchonnant sur un bouquin
relié de drap noir, un homme se rendant à son travail, le nez dans un
journal; ils longeaient les files d'ouvriers étendus sur des bancs,
fumant des cigarettes, s'épuçant la main sous la blouse, frôlaient un
vieillard tapant sa pipe, pleine de cendre, sur la caisse verdâtre d'un
oranger, suivaient des yeux les reins tout remués de jeunes ouvrières, à
peu près honnêtes sans doute, car elles se pressaient, portant encore
leur manger dans un sac de cuir. André hâtait le pas, écartait un
moutard qui se dirigeait vers le bassin, un bateau minuscule au bras,
sacrait après une polissonne qui lui lançait son cerceau dans les
jambes.
--Dépêchons, répétait-il, je tiens à ne pas rater Mélanie.
Ils arrivèrent enfin devant la boutique.
--Asseyez-vous, une minute, dit la blanchisseuse aux deux jeunes gens.
Mélanie est à côté chez la voisine, je vas la chercher.
Ils prirent des chaises. Le vieillard avait été remisé, en un lit, dans
la salle du fond et on l'entendait geindre. Ils virent qu'on lui
frottait le coccyx avec des couennes de lard, pour empêcher qu'il ne
s'écorchât. Une vieille femme sortait de l'arrière-boutique et jetait,
près de la mécanique, au bas d'un monceau de linge, les tronçons usés de
cette charcuterie.
Trois ouvrières tripotaient des chemises. L'apprentie était assise, sur
une chaise, les pieds sur les barreaux, les genoux relevés. Elle
marmottait tout bas, l'oeil perdu. A un moment, elle dit,
inconsciemment, presque haut: je n'entends pas mes moutons!
Les ouvrières s'arrêtèrent de travailler et crièrent en choeur: en v'là
une sale arpette! tu nous embêtes avec tes moutons, toi!--fallait rester
avec eux!--Le vieillard s'agitait, à côté, dans sa couchette. Ses bras
qu'il pouvait encore remuer se cognaient à l'étroit contre la cloison.
Il jurait d'une voix sourde. Une ouvrière s'en fut le consoler.--Allons,
mon oncle en voilà assez, n'est-ce pas? si vous ne vous tenez pas
tranquille, vous n'aurez pas de sucre dans votre vin!--et des plaintes
d'enfant grondé s'entendaient: est-ce que je sais, moi..., je ne sais
pas...
--C'est votre oncle? demanda Cyprien, à la femme.
L'autre secoua la tête. Il n'était l'oncle de personne. On l'avait
recueilli, simplement, parce qu'il avait des rentes.
--C'est seulement dommage que ce vieux cochon-là en ait placé une partie
en viager, remarqua judicieusement une des repasseuses.
Cyprien ne crut pas utile de répondre à cette réflexion. L'arpette
l'étonnait d'ailleurs; jamais il n'avait vu autant de rousseurs sur un
visage, des bras plus rouges et des mains plus noires. Il fut tiré de sa
contemplation par l'arrivée de Mélanie qui demeura stupéfiée devant son
maître.
--Bonjour, Monsieur André, dit-elle enfin. Monsieur va toujours bien? et
elle regardait s'il n'avait pas un crêpe à son chapeau. N'en apercevant
point, elle concluait sans doute que la bourgeoise n'était pas morte,
comme elle l'avait cru.
André la prit à part, lui raconta que sa femme était très malade,
qu'elle ne pouvait revenir à Paris d'ici longtemps. Il coupa court aux
jérémiades que Mélanie jugeait de bon goût de pleurnicher et il lui
proposa simplement ainsi qu'autrefois trente-cinq francs et la
nourriture pour préparer son manger et nettoyer ses pièces. Elle
hésitait. C'est que j'ai plusieurs ménages, finit-elle par dire. Elle
accepta pourtant, déclara par exemple qu'elle ne pourrait entrer à son
service, avant le commencement de l'autre mois. André voulait qu'elle
vînt, dans trois jours, au moment même où il emménagerait. Elle s'y
refusa, ne pouvant ainsi abandonner ses clients dont elle entama
l'éloge. André l'interrompit, accepta ses conditions, lui donna son
adresse, se souvint qu'elle était mariée, s'enquit de l'état de santé du
sergent de ville, son époux, coupa court encore aux longs détails
qu'elle commençait et, sorti, dans la rue, oubliant tout à coup la
tristesse qu'il avait agitée, il prit le bras de Cyprien et,
ragaillardi, il lui disait:
--Ouf! je respire! j'entrevois la côte. Dans une huitaine, je serai
presque réinstallé. J'ai, cette fois, des atouts dans mon jeu.--Le feu
et la lampe allumés, les vêtements brossés et recousus, le dîner prêt à
l'heure et mangé, les pieds dans mes pantoufles, je vais donc avoir tout
cela et des égards en plus pour mes trente-cinq francs par mois; je suis
sauvé!
--Le rêve, quoi! conclut Cyprien. Le confortable du mariage avec la
femme en moins!--une soirée perdue par semaine, au plus, pour les
clowneries sensuelles; les autres jours, du silence et du bien-être, de
l'amour pas encombrant et du travail abattu en masse. Seulement,
attention, hein? pas de blagues, ma vieille! Te voilà dans le train, ne
descends pas aux stations, t'y trouverais des concubines en gare!
--Oh! quant à ça, tu n'as rien à craindre pour moi, merci, j'ai reçu mon
compte...
--On ne sait pas, murmura le peintre, ce Paris, c'est si troublant avec
son obscène candeur des pubertés qui poussent, son hystérie sympathique
des femmes de quarante ans, son vice compliqué des bourgeoises plus
mûres! Ah! c'est du gingembre auquel on a bien envie de goûter! ensuite,
vois-tu, on a beau les avoir muselées, toutes les vieilles passions
qu'on n'a pu placer, se lèvent et aboient quand un jupon passe!
attention, attention, mon pauvre vieux, tenons-nous bien, va;
serrons-nous, l'un contre l'autre.
--Et allons manger, fit André que les craintes mélancoliques de Cyprien
gagnaient. Tiens, après le déjeuner qui enterrait ma vie de garçon, je
t'offre maintenant le repas de fin de mariage. Nous y demanderons du vin
de Bourgogne et nous tâcherons d'y faire tremper et mollir toutes nos
vieilles rancunes...
--Ça va! dit Cyprien et, bras dessus bras dessous, ils franchirent la
porte d'un restaurant, salués jusqu'à terre par un larbin dont les
rouges fanons s'écrasèrent, en cette courbette, sur la cuirasse empesée
de la chemise.
Ils s'assirent, vis-à-vis l'un de l'autre, étudiant la carte des mets,
s'égarant dans la table des vins.
André lisait à mi-voix le nom des grands crus; Cyprien l'écoutait,
rêvait longuement sur chaque nom:
La Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient
défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des
opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le
Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop
des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces
gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput
des Vierges.
--Non, pas de ceux-là, dit-il; prenons du vin moins élevé en grade.
Voyons, dégringolons l'échelle des crus, arrivons aux bouteilles sans
tralala et sans pose. Pas de grandes dames, elles ont fait leur temps;
cherchons des fifilles polissonnes et modestes, des bouteilles frottées
d'élégance mais qui se laissent caresser à la bonne franquette!
--Volnay, Nuits, Beaune, Pomard? continua André.
--Pomard! hein? dit Cyprien, l'oeil goulu; que penses-tu de celui-là?
Et il donnait des coups de pinceaux dans l'air, voyait un tableau tout
fait: une salle à manger confortable, sans femmes, de joyeux compères
attablés, la bedaine au vent, avec des rougeurs sur la trogne, des mines
de goinfres repus, des rires de vieux gueulards que le vin travaille! Il
voyait une débauche d'artistes à la papa, dans une chambre chaude, avec
un tapis sous les pieds, des sièges moelleux, un service bien organisé,
des éclats de gaieté jouant à l'aventure, des paradoxes valsant sur des
cordes roides, tombant sur des tremplins, rebondissant et jaillissant en
des pirouettes d'adjectifs qui étincelaient, dans la phrase, comme dans
une culbute, les maillots pailletés des pitres!
--Ah ça! te décideras-tu, grogna André, que l'air rêveur de Cyprien
impatientait?
--Eh bien mais, du Pomard, répliqua l'autre.
Ils commandèrent une bouteille au sommelier et remplirent les verres.
--Je n'aperçois plus rien, moi, se dit le peintre. La vision charmante
de la tablée, en désordre, et tendant ses verres, avait disparu. Il
buvait du vin qui n'était pas désagréable, mais ça se bornait là.
Il regarda d'un air découragé le restaurant qui commençait à bruire, et,
avalant deux gorgées, il s'écria:
--Non, ce n'est pas la vieillesse qui rend le vin bon, c'est le décor,
c'est l'atmosphère dans lesquels on le boit! Ce vin-ci, eh bien, ce ne
serait du Pomard que si on le dégustait chez soi, dans un profond
fauteuil et dans un joli verre. Ici, c'est du Château-Vélisy, c'est du
Saint-Clamart qui a trois ans de bouteille et voilà tout! Ah! vois-tu,
demander dans un restaurant du vin intime comme celui-là, descendre même
plus bas, si tu veux: trier les Mâcons et les Beaujolais et pitancher
des Thorins ou des Moulin-à-Vent, c'est tout bonnement absurde! Nous
aurions dû solliciter de la piquette de lieu public, du vin qui se boive
avec des courants d'air dans les jambes et des fracas d'assiettes sur la
tête, du champagne, enfin! Oui, il faut laper dans les gargotes en
renom, des boissons qui vous donnent envie de quitter la table avant le
café, ne pas savourer du faux bien-être qui vous endorme les jambes et
vous attache à votre chaise. Sans cela, c'est un contre-sens.
--Baste, après tout, reprit-il en examinant son ami qui ne l'écoutait
pas, retombé qu'il semblait être dans ses pensées noires; nous nous
sommes simplement trompés, et il ajouta en s'enfournant une bouchée de
poisson qui sentait le linge:
--C'est égal, il y a des gens bien heureux. A table et au lit, ils
obtiennent, en guise de fourniture et de réjouissance, en plus de ce qui
leur est dû, un peu d'illusion! Nous, rien du tout. Nous sommes les
malheureux qui allons éternellement chercher au dehors une part mesurée
de fricot dans un bol! Au fond, ce n'est pas réjouissant ce que je dis
là. Mais aussi pourquoi André a-t-il des allures de bonnet de nuit. Il
me navre à la fin des fins!
* * * * *
Ainsi que ces gens qui, voyant tout à coup sur l'affiche du théâtre où
ils allaient acheter du rire l'annonce lamentable d'une relâche,
contemplent désespérément les portes, Cyprien et André, après s'être
attendus aux joyeuses féeries du vin, regardaient maintenant, atterrés,
leurs verres.