Un profond silence régna pendant le dîner. Baptiste, qui nous servait,
paraissait inquiet; il consultait souvent le visage de Max: c’était son
baromètre. Dans son trouble, un plateau lui échappa des mains, et, en me
versant à boire, le bras lui tremblait si fort qu’il répandit de l’eau
sur mon assiette. Évidemment les hirondelles volaient bas.
En sortant de table, Max me suivit au salon, où je repris ma tapisserie,
qui n’avançait guère. Il tourna quelque temps autour de moi, puis
sortit, et, bien qu’il ventât et que le froid fût piquant, il se promena
près d’une heure sur la terrasse. Je l’entendais aller et venir le long
de la maison; sa démarche était vive et saccadée; quelquefois le bruit
d’une rafale se mêlait à celui de ses pas, et ces deux bruits se
confondaient dans mon cœur. A plusieurs reprises je crus l’entendre
parler; peut-être causait-il avec le vent; les deux orages se
concertaient. Il me semblait qu’un danger était suspendu sur moi. Mon
sort allait-il se décider? J’avais le souffle court; par instants, mes
cheveux me pesaient. Une grosse mouche épargnée par l’hiver vint se
heurter brusquement contre l’abat-jour de ma lampe, et je tressaillis.
Les murs, les meubles, les tableaux semblaient être dans l’attente comme
moi; ils avaient un air solennel, un visage de circonstance, et nous
échangions des regards mornes. Deux fois Max s’approcha de la porte: je
crus qu’il allait entrer, et tout mon sang reflua vers mon cœur; mais
après s’être arrêté sur le seuil il s’éloigna, et je lui en voulus de
m’avoir pour ainsi dire déçue dans ma crainte.
«Ne sera-ce que demain? pensais-je. Il est temps d’en finir; arrive que
pourra! il faut qu’il arrive quelque chose.»
Enfin Max rentra. Sans que nous nous en doutions, nos esprits s’étaient
rencontrés, car de la porte il me cria:
«Cela ne peut durer plus longtemps, madame. La mort vaudrait mieux. Vous
êtes-vous avisée d’un dénoûment? Moi, je ne trouve rien.
--Je ne vous comprends pas, lui répondis-je. Le dénoûment que vous
cherchez est tout trouvé. Dans quelques jours, le goût des aventures et
des entreprises vous reviendra; vous vous en irez faire une nouvelle
campagne, vous y cueillerez de nouveaux lauriers. Quand vous serez las,
vous reviendrez ici, et retrouverez votre maison, vos meubles et votre
femme à leur place. N’étions-nous pas convenus de cet arrangement? En
quoi vous déplaît-il? Pouvez-vous vous plaindre qu’en votre absence je
tienne mal votre maison, que votre château se dégrade, que tout ici soit
au pillage, et que les termes de vos fermiers ne rentrent pas?»
Il n’eut pas l’air de m’avoir entendue.
«Je vous répète, madame, reprit-il en élevant la voix, qu’il est temps
d’en finir. Avez-vous des plans? Quels sont-ils? Parlez!
--Mais quelle mouche vous a piqué? repartis-je. On dirait que vous êtes
en colère! Pourtant tout vous réussit. Si je ne me trompe, vous avez eu
bon marché de M. de Malombré, et tantôt vos anecdotes ont eu du succès.
D’où vous vient cet accès d’humeur?»
Il prit un vase sur la cheminée, et, le jetant avec violence sur le
parquet, le broya sous ses pieds.
«Vraiment, nous sommes dans l’absurde jusqu’au cou, s’écria-t-il d’une
voix tonnante. Donnez-moi, de grâce, un rival digne de moi; mais je ne
sais à qui me prendre. Sur mon honneur, c’est un amant de paille que M.
Dolfin, et je suis tenté de croire qu’il y a quelqu’un derrière.
--C’est possible, répondis-je; cherchez bien.»
Il s’avança vers moi d’un air farouche.
«Ah! prenez garde, dis-je en souriant, vous allez me faire peur.»
Tout son corps était agité d’un mouvement fébrile. Il réussit à s’en
rendre maître; il se calma, changea de visage, et, s’asseyant à quelques
pas de moi, il me dit d’un ton plus doux:
«Madame, voulez-vous qu’une fois encore nous raisonnions un peu?
--A quoi cela nous servira-t-il? dis-je en hochant la tête.
--Je veux être de bonne foi, reprit-il. M. Dolfin n’est pas précisément
l’homme que je m’étais imaginé sur sa réputation de dévot. Il a du
charme et je ne sais quelle grâce romantique qui peut surprendre une
imagination de femme. Aujourd’hui, dans sa belle colère, avec ses yeux
étincelants et sa chevelure en désordre, il avait l’air d’un lionceau
qui pour la première fois hume l’odeur du sang. Comme il eût rugi, si
vous n’aviez été là! Et puis quelle ingénuité, quelle candeur
d’impressions! C’est une âme qui a gardé toute sa fleur. Faut-il vous
dire comment s’appelle ce jeune homme? C’est Chérubin, malheureusement,
en prenant de l’âge, Chérubin s’est entêté de mysticisme; cela gâte un
peu son personnage: il entremêle dans ses rêves Rosine et le paradis. Un
jour il s’avisera qu’il faut choisir: Rosine est belle, le paradis est
plus sûr; quel embarras! quels combats! Aujourd’hui dans un casque et
demain dans un froc... Allez, je vous connais bien: vous ne ressemblez
pas à toutes les femmes; il vous fallait de l’extraordinaire; le hasard
vous a bien servie; tout autre que cet enfant eût perdu ses peines. Mais
est-ce bien sérieux? Je vous le répète, votre imagination s’est laissé
surprendre: un amour de tête, voilà tout. Convenez-en. Vous m’avez assez
puni. Avouez que vous avez voulu me faire peur! J’ai eu peur; êtes-vous
contente?»
Et se rapprochant de moi:
«Savez-vous ce que je vous propose? Nous allons partir ensemble pour
l’Italie; nous visiterons Rome, Naples, Florence; confiez-moi le soin de
vous distraire, je saurai comment m’y prendre. Vos souvenirs
s’effaceront bien vite. Peut-être en s’en allant laisseront-ils la porte
ouverte, je tâcherai d’en profiter. Et Chérubin? Bah! il aura pour se
consoler des avant-goûts du paradis.
--Que vous avez d’esprit, lui dis-je, et comme vous savez varier vos
airs! Mais je suis bien ici, pourquoi partirais-je?»
Il ne se découragea point.
«Vous avez une raison supérieure, poursuivit-il, et je sais que j’ai des
intelligences dans la place. Permettez-moi de vous dire crûment la
vérité. M. Dolfin est assez candide pour croire à l’amour platonique;
dans l’ingénuité de son âme, il prend un tunnel pour une maison. Je
suppose qu’il s’aperçoive à temps de son erreur; reviendra-t-il sur ses
pas? Non, il est des entraînements auxquels on ne résiste point. Il
traverse le tunnel; jamais personne n’y est resté; le voilà de l’autre
côté. Que va-t-il arriver? Ah! si jamais il touchait le fond du bonheur,
croyez-moi, sa conscience se réveillerait en sursaut. Et quel réveil!
après l’ivresse viendrait l’étonnement, l’effroi, le remords; il
regretterait amèrement ce qu’il appelait tantôt _sa sainte folie_; il
pleurerait ses illusions perdues et cette douce erreur qui lui faisait
voir dans son amour une flamme toute céleste où les sens n’avaient point
de part; il croirait voir les séraphins, ses frères, se détourner de lui
avec horreur, en lui reprochant sa victoire comme une honteuse défaite.
Le pauvre enfant maudirait la femme qui, en lui donnant le bonheur, lui
en a ôté l’attente et le rêve, la femme qui par ses fatales caresses, a
changé l’or pur en un plomb vil et l’ange en un réprouvé... Non, une
femme comme vous ne peut courir de tels hasards. Ravir à Dieu son bien,
quelle entreprise! Tôt ou tard il faudrait le lui rendre, et vous
resteriez avec votre désespoir et votre courte honte... Madame, quand
partirons-nous pour Florence?»
Ses impitoyables dissections me révoltèrent; ma blessure criait. Je
m’étais promis de me contenir; j’éclatai, et, voulant rendre blessure
pour blessure, je m’écriai en relevant la tête:
«Et que savez-vous, monsieur, si je ne me suis pas donnée?»
Le trait s’enfonça dans son cœur; il bondit sous le coup, se dressa sur
ses pieds comme soulevé par sa colère, et, reculant d’un pas, me cria:
«Cela n’est pas, cela ne peut être, puisque je suis ici, que je vous
parle, et que je n’ai tué personne!
--Vous avez des absences qui m’étonnent, lui dis-je. Et moi, pourquoi
suis-je ici? Je m’imaginais qu’un homme d’honneur n’a que sa parole.»
Il me répondit d’une voix terrible:
«Et que m’importe ce que j’ai dit, ce que j’ai juré! Vous prenez au
sérieux ces enfantillages? Mais vous ne savez donc pas qui je suis? Ma
parole, ma parole! qu’ai-je promis? Je ne vis que d’hier. Ne me parlez
pas de mes fautes; demandez-en compte à l’insensé que j’étais et que je
ne suis plus; c’est à lui d’en répondre, je ne le connais pas. Je ne
sais et ne veux savoir qu’une chose: que vous êtes à moi. Malheur à
l’homme qui effleurerait de ses lèvres l’un de vos cheveux! Malheur à
celui que vos yeux ont regardé, à qui votre bouche a souri! Je ne me
laisserai pas prendre mon bien; je l’ai payé avec des larmes de sang.
Demain nous partirons, et vous jurerez d’oublier; je le veux, je n’ai
qu’une parole, madame... Ah! vous croyez qu’on peut impunément me
réduire au désespoir! Il fallait me tromper, madame, il fallait avoir la
générosité de mentir. Vous êtes donc aveugle, votre mauvais génie met un
nuage sur vos yeux. Quel scrupule voulez-vous que j’aie? Je ne crois à
rien qu’à ma douleur...» Et se frappant la poitrine: «Que ne vous
doutez-vous de ce qui se passe là! Si vous saviez à quoi j’emploie mes
nuits, quelles sont mes pensées, mes rêves... Deux fois, oui, déjà deux
fois, j’ai juré de vous tuer.
--Tuez-moi, lui dis-je en haussant les épaules; mais j’aime, je suis
libre, et je ne partirai pas.»
Il poussa un cri et courut à la cheminée: son couteau de chasse y était
resté. Avant que j’eusse le temps de penser à rien, il fut devant moi,
le visage bouleversé et le bras levé. J’eus peur; ce fut, je crois, ce
qui me sauva; j’étendis la main pour écarter le couteau; je me blessai
légèrement, et mon sang coula. La vue de ce sang me calma, la mort me
fit envie, et, me soulevant à moitié pour aller au-devant du coup, je
lui dis, en le regardant fixement:
«Frappez, ne me faites pas attendre!»
Il contemplait ma main blessée; son bras fut pris d’un tremblement
convulsif, et je ne puis rendre ce que je vis dans ses yeux. La flamme
s’en obscurcit par degrés: sa fureur fit place à une amère tristesse.
Tout à coup il fit quelque chose d’étrange; il regarda le couteau, y
aperçut une goutte de sang, et, comme pour étancher une soif
mystérieuse, il la porta à ses lèvres et la but; puis, jetant violemment
le couteau à terre, il s’enfuit.
Tout cela s’était passé si rapidement que je doutai un instant si je
n’avais pas rêvé; ma main blessée, que je dus entortiller d’un mouchoir,
me rappela au sentiment du réel. Comme je regrettais que tout mon mal se
réduisît à une égratignure! «Pourquoi donc avais-je retenu le couteau?
Je serais morte, pensais-je, tout serait fini.» Hélas! tout était à
recommencer.--Si après un court répit je devais affronter de nouveau de
pareilles émotions, mes forces y suffiraient-elles? J’étais sûre de mon
âme, je ne l’étais pas de mes nerfs. Un instant de faiblesse, et ma
défaite était irréparable. Ah! plutôt mourir!...
Mais ma vie n’était pas seule en danger. Comment prévenir une rencontre
que je ne pouvais prévoir sans frémir? Je condamnais mon imprudence. Que
j’étais simple d’avoir pensé que Max respecterait ma liberté! Son
orgueil outragé pouvait-il se croire lié par les vaines promesses
qu’autrefois j’avais si facilement obtenues de son indifférence? A quels
entraînements avais-je cédé? J’avais offert à mon chagrin comme à un
dieu une innocente victime que je m’étais plu à envelopper dans mes
malheurs. Pourquoi m’étais-je moins occupée de protéger l’homme que
j’aimais que de braver et d’offenser l’autre? Nuls ménagements; j’avais
attisé le feu, j’avais pris plaisir à tourner le poignard dans la plaie.
Ma conscience (ses reproches sont souvent bizarres) me reprochait, elle
aussi, de n’avoir pas su mentir, comme si, disait-elle, mon amour
m’avait moins tenu au cœur que ma vengeance, comme s’il ne s’était agi
que de moi, de déployer à mes propres yeux toute la noble fierté de mon
caractère et de me donner en spectacle à moi-même. Ah! s’il fallait du
sang pour expier cette funeste erreur, que le mien seul coulât! Tout à
l’heure j’avais eu comme un avant-goût de la mort, et je n’y avais point
trouvé d’amertume.
Je montai dans mon appartement; je renvoyai Marguerite, je m’enfermai à
double tour. Je me jetai un instant sur mon lit et m’abîmai dans mes
pensées. Je cherchais une solution, je n’en trouvais point. Qu’eussé-je
trouvé? Je ne savais pas même ce que je voulais. Je me relevai, et pour
tromper mon agitation, peut-être aussi par une de ces superstitieuses
lubies d’un esprit tourmenté qui, ne trouvant plus de ressource dans sa
propre sagesse, recourt à la vanité des oracles, je pris les yeux fermés
un volume à l’un des rayons de ma petite bibliothèque. Celui qui me vint
sous la main était un vieux livre qui avait fait les délices de mon
enfance; de jeunes doigts, toujours impatients de tourner le feuillet,
en avaient fatigué toutes les pages. J’ouvris au hasard ce volume, qui
est un recueil d’anecdotes sacrées et profanes, et je lus ceci: «Ainsi
Balaam se leva le matin, bâta son ânesse, et s’en alla avec les
seigneurs de Moab: mais la colère de Dieu s’alluma, parce qu’il s’en
allait, et un ange de l’Éternel s’arrêta dans le chemin pour s’opposer à
Balaam. Et l’ânesse vit l’ange qui se tenait dans le chemin et qui avait
son épée nue à la main, et elle se détourna du chemin et s’en alla dans
un champ, et Balaam frappa l’ânesse pour la ramener dans le chemin; mais
l’ange s’arrêta dans un sentier de vignes, et l’ânesse, ayant revu
l’ange, se serra contre la muraille, et elle serrait contre la muraille
le pied de Balaam, qui continua à la battre. Alors l’ange passa plus
avant et s’arrêta dans un lieu étroit, où il n’y avait pas moyen de se
détourner ni à droite ni à gauche. Et l’ânesse, à la vue de l’ange, se
coucha sous Balaam, qui s’emporta de colère, et la frappa de plus belle.
Alors l’Éternel ouvrit les yeux de Balaam, et il aperçut l’ange qui se
tenait dans le chemin, et il s’inclina et se prosterna sur son
visage...»
Je n’allai pas plus loin et remis le livre à sa place. Qu’y avait-il de
commun entre moi et le prophète Balaam? Je me traînai longtemps de
chambre en chambre, questionnant avidement mon cœur, qui ne répondait
pas, me proposant d’absurdes expédients que je repoussais aussitôt, et
comme dévorée par mes incertitudes. Que cette nuit me parut longue! Je
crus que le jour ne viendrait jamais. Comme il commençait à poindre, je
me laissai tomber dans un fauteuil; la fatigue l’emporta sur
l’inquiétude: je m’assoupis et finis par m’endormir profondément. On est
heureux, quand on souffre, d’avoir un corps qui impose à l’âme ses
faiblesses; comment se représenter sans frémir la douleur d’un esprit
pur qui s’acharnerait sans relâche sur lui-même et à qui l’épuisement ne
ferait jamais lâcher prise?
Quand je m’éveillai, il faisait grand jour. Le sentiment de la vie
rentra en moi comme un poison qui se serait soudain répandu dans toutes
mes veines. J’eus peine à me lever; le froid m’avait engourdie, j’étais
brisée. Le souvenir de Max debout devant moi, un couteau à la main, fit
passer dans tout mon corps un frisson d’épouvante.--Il faut partir, me
dis-je, et je m’étonnai de ne me l’être pas dit plus tôt. Il faut
partir. Max ne se possède plus; on ne raisonne pas avec la folie. Que
gagnerais-je à affronter de nouveau ses fureurs? Et qui peut me répondre
que, vaincue par la terreur, je ne tomberais pas à ses pieds en
demandant grâce? Une seule chose est certaine: à cause de moi, la vie
d’un homme est en danger. Je ne puis le sauver qu’en fuyant avec lui.
Je ne comprenais plus mes hésitations; comment avais-je fait pour ne pas
me rendre à l’évidence? Je tremblai que les événements ne m’eussent
prévenue. J’ouvris ma porte, je m’avançai à pas de loup sur la galerie;
je crus entendre un bruit de voix dans l’appartement de Max. M’étant
approchée, je m’assurai qu’il causait avec Baptiste d’un ton grave, mais
tranquille. Je rentrai chez moi, j’écrivis rapidement les deux lignes
que voici: «Je partirai cette nuit pour Genève; rendez-vous sur-le-champ
à Donzère, où vous m’attendrez. Un mot de réponse.» Je glissai ce papier
comme un signet entre deux feuillets d’un volume de petit format que
j’enveloppai et ficelai, après quoi je fis en hâte ma toilette. En
traversant le vestibule, je rencontrai Marguerite, à qui je dis que
j’allais prendre l’air, que je serais de retour dans deux heures. Elle
n’eut pas l’air étonné; elle était accoutumée à mes promenades
matinales.
Je descendis dans la cour, je fis seller Soliman, et me voilà partie. Je
suivis un chemin creux et ombragé qui longe le mur d’enceinte et qu’on
n’aperçoit pas des fenêtres du château. Je n’avais pas fait vingt pas
que, retournant la tête, je vis venir le fils d’un de nos fermiers,
garçon de quinze ans qui, sa hotte sur le dos, se rendait à Réauville.
Je le chargeai de porter mon petit paquet à son adresse, lui dis
d’attendre la réponse, que dans deux heures j’irais la chercher à la
ferme. Il me promit de faire diligence et se remit en marche. Je le
regardai s’éloigner, et tout à coup le rappelant, comme si j’avais voulu
gagner du temps, je lui répétai mot pour mot mes instructions. Il
m’assura en souriant qu’il m’avait bien comprise. Je le suivis encore
quelques instants du regard. «C’en est fait, pensai-je, le sort en est
jeté.» Et tournant le dos à Réauville, je poussai mon cheval dans un
chemin de traverse.
Le mistral était tombé; tout annonçait une belle journée. L’air vif du
matin ranimait mes esprits et dissipait par degrés cet engourdissement
et cette stupeur que j’avais sentis à mon réveil; mais dans la situation
où j’étais on ne recouvre des forces que pour les tourner avec fureur
contre soi-même, et en quelques minutes je passai de l’abattement du
désespoir à un état d’angoisse et de fièvre plus douloureux encore. Un
vent d’orage se leva dans mon cœur; mes pensées s’entremêlaient et se
heurtaient dans ma tête comme fouettées par un tourbillon. Je cherchais
en vain à ressaisir les motifs et les sentiments qui m’avaient
déterminée, et qui peu d’instants auparavant me semblaient décisifs.
Plus je m’étais effrayée de la gravité sans ressource du mal, plus
maintenant la violence du remède m’épouvantait; n’emporterait-il pas le
malade? A chaque pas, mon cœur devenait plus lourd; c’était comme un
poids de plomb sous lequel je me sentais fléchir.
Je ne laissai pas de m’obstiner, et sans trop savoir où j’allais, je
pressai la marche de mon cheval. Le sentier que je suivais débouche sur
la grande route de Montélimart; au moment de l’atteindre, Soliman, par
un bizarre caprice, s’arrêta court. Je redressai la tête, je regardai
cette longue voie poudreuse qui se déroulait en serpentant sur les
hauteurs et semblait s’enfuir à l’horizon. Je me dis qu’elle allait à
Valence, à Lyon, à Genève, en Suisse, et qu’elle passait peut-être près
de cette maison solitaire où il serait doux à deux êtres qui s’aiment
«de vieillir et de mourir ensemble.» J’eus un frisson; il me parut
qu’elle menait aux abîmes. Cependant j’y voulus faire quelques pas comme
pour apprendre à ma vie son chemin. J’excitai mon cheval et le mis au
trot; tout à coup il fit un écart si brusque que je faillis tomber. Je
lui sanglai quelques coups de cravache; mais en le frappant je songeai
soudain à l’ânesse battue par le prophète: elle voyait devant elle
l’ange qui se tenait debout, son épée nue à la main. Sur la route de
Montélimart, il n’y avait ni ange ni épée, mais une voix me criait:
Impossible! C’était mon cœur qui me barrait le chemin.
Je tournai bride, revins précipitamment sur mes pas. Arriverais-je à
temps? rattraperais-je l’enfant? Je croyais le voir s’enfuir devant moi
comme dans un rêve. Je poussai Soliman à travers champs, j’aurais voulu
lui donner des ailes. Enfin j’aperçus mon jeune messager, qui ayant posé
sa hotte, faisait une halte au bas de la colline. L’instant d’après il
se leva et commença de gravir la côte. Je mis mon cheval au pas; je ne
quittais pas l’enfant des yeux, c’était mon destin qui cheminait devant
moi. Sûre de pouvoir l’atteindre et tenant dans ma main l’événement, je
ne sentais plus le besoin de me presser; le cœur me battait, je n’avais
qu’à vouloir, et j’en retardais le moment, comme s’il m’avait plu de
prolonger le tourment de mon incertitude et de tenir quelques instants
encore l’avenir en suspens.
Mais l’enfant allait à peine dépasser les premières maisons du village,
que je m’élançai à toute bride. Je le rejoignis en un clin d’œil et lui
jetai quelques pièces de monnaie en lui disant que, les hasards de ma
promenade m’ayant amenée à Réauville, je me chargerais moi-même de ma
commission. Dès qu’il m’eut remis le livre, je redescendis jusqu’à
mi-côte, et, m’arrêtant près d’une croix, je repris haleine comme un
cerf au ressui. Je contemplais la plaine, les montagnes, le cours de la
Berre, le campanile du château, qui s’élevait du milieu des chênes. Il
me parut qu’il y avait une secrète attache entre ces lieux et moi, que
la souffrance y avait enraciné ma vie, et qu’il m’était impossible de
mourir ailleurs.
Et cependant, je ne sais quelle fureur me prenant, je repartis
subitement au galop, et j’arrivai en un instant près d’une maisonnette
blanche qui est située à une portée de fusil du village. Le brave homme
chez qui logeait M. Dolfin ne m’était pas inconnu; pendant une grave
maladie qui l’avait tenu deux mois alité, j’avais fait passer à sa femme
quelques secours. Je l’aperçus au milieu de son champ, une pioche à la
main. Du plus loin qu’il me reconnut, il se découvrit, s’avança à ma
rencontre, et comme il est grand parleur, sans attendre mes questions,
il me donna d’une voix cassée des nouvelles de sa femme, de ses moutons,
de sa basse-cour, et enfin de son locataire. Il le traitait d’étrange
original, et, pour me mieux convaincre de sa bizarrerie, me conta qu’il
s’était promené toute la nuit avec un prêtre et n’était rentré au matin
que pour le prévenir qu’il passerait tout le jour à la Trappe.
«Ah! fort bien, lui dis-je d’une voix sourde; ce qui signifiait
apparemment: Merci, un poids vient de se détacher de ma poitrine, je
respire, j’ai devant moi vingt-quatre heures de répit; merci, jusqu’à
demain point d’explication, point de rencontre! L’homme pour qui je
tremblais est en sûreté; il est à la Trappe, on n’ira pas le relancer à
la Trappe.
«Portez-vous bien, dis-je au vieillard, et Dieu vous protége!»
Et je pris le chemin de Lestang. Il me semblait, grand Dieu! que quelque
chose s’était brisé dans mon cœur, et j’aurais voulu broyer sous le
sabot de son cheval tous les cailloux du chemin...
«Je suis venue le chercher, pensais-je, et il était à la Trappe!»
Et le long de la route je ne cessai de me répéter avec une inexprimable
amertume:
«Ah! Dieu soit loué, il était à la Trappe!»
V
En rentrant dans ma chambre, j’eus à subir les soins de Marguerite et à
éluder ses questions, car le bandage que je portais à la main droite
l’inquiétait. A peine fut-elle sortie que je fondis en larmes. Il était
à la Trappe!... Et je comprenais tout, et je m’étonnais de n’avoir pas
compris plus tôt; le feu d’un éclair était tombé sur mon cœur, je
m’étais soudain apparue à moi-même.
«Non, m’écriai-je, je ne l’aimais pas assez pour me donner à lui, et
désormais rien ne m’est plus possible dans ce monde!»
Le mystère de mes sentiments venait d’être comme percé à jour. Je
pouvais m’en raconter toute l’histoire. Il me souvenait comment, dans
mes heures de solitude, je m’étais créé un fantôme qui me faisait battre
le cœur, et comment plus d’une fois, en la présence de l’homme dont ce
fantôme avait le visage, mon imagination s’était sentie froissée et
secrètement mortifiée. Elle avait tremblé de ne pas trouver en lui tout
ce qu’elle rêvait; elle lui avait reproché pour ainsi dire d’exister,
d’être plus réel que sa chimère, de n’être pas tissu de cette vapeur
légère et diaphane dont sont faits les songes, et qui flotte dans
l’espace sans contours arrêtés, sans qu’on puisse jamais dire: J’ai tout
vu, c’est tout.
«Non, pensai-je, ce n’est pas l’homme, c’est le rêve que j’aimais, et le
rêve s’est à jamais évanoui.» Et je me disais qu’apparemment, avant de
naître ici-bas, notre âme a entendu les concerts célestes, qu’elle
apporte dans la vie le souvenir de ces bruits harmonieux, et que dans
son tourment elle cherche à les redire.
«On m’a fait taire, je me suis obstinée, le souvenir du chant divin
m’obsédait; j’ai cherché un cœur qui m’en répétât quelques notes, mais
l’instrument que m’offrait le hasard s’est brisé entre mes mains.
Peut-être ce chant divin, la mort le sait-elle; la vie m’a surprise par
ses duretés, peut-être m’étonnerai-je des complaisances de la mort.»
La cloche du déjeuner sonna. Je me regardai dans la glace: j’étais bien
pâle.
«Il en pensera ce qu’il voudra, me disais-je; je n’ai plus de rôle à
jouer, et la vérité ne peut plus me nuire.»
Je descendis dans la salle à manger; on n’avait mis qu’un couvert. Je
m’assis, et, dès que je pus surmonter mon émotion, je dis à Baptiste:
«M. de Lestang ne viendra pas déjeuner?
«Non, madame, me répondit-il d’une voix creuse.
«Où est-il donc?
«Il est parti ce matin pour un long voyage; je suis resté pour faire ses
malles, et ce soir j’irai le rejoindre.
--Ah!» dis-je, et bien que les questions se pressassent sur mes lèvres,
il m’eût été impossible d’ajouter un mot; je me sentais comme pétrifiée.
Après avoir essayé en vain de manger, je me levai de table.
«M. le marquis a écrit à madame, me dit Baptiste. Elle trouvera sa
lettre sur la cheminée du salon.»
Et il ajouta en joignant les mains:
«J’aimerais à parler à madame; sera-t-elle assez bonne pour m’entendre?
«Plus tard, lui dis-je.»
Voici ce que contenait la lettre de Max:
* * * * *
«Je pars, nous ne nous reverrons plus. Il le faut bien, je ne puis
répondre de moi. Aujourd’hui je frémis au souvenir de ce qui s’est passé
hier soir; mais demain? Je ne sais ce que je penserai demain. Je suis
capable de tout, et j’ignore même si je me repentirais de rien. Je pars;
entre vous et moi, je mettrai l’océan. Rassurez-vous, je sais vouloir.
Cela devait finir ainsi. Peut-être nous ressemblons-nous trop: tous deux
fiers, entiers, ne sachant pas mentir. Que de malheurs a prévenus le
mensonge! Mais ne ment pas qui veut.
«Vous m’avez souvent reproché mon orgueil, vous en avez souffert. C’est
la faute de ma vie: tout m’a été trop facile; mais je vous jure qu’à
cette heure il n’y a plus de vivant en moi que le cœur; longtemps il m’a
servi de jouet, je suis tombé en sa puissance, il est aujourd’hui mon
maître et mon supplice. En vain j’ai cherché à vous oublier, à vous
arracher de ma pensée et de ma vie... Vous dirai-je ce que vous êtes
pour moi? Tous les mots de la langue de l’amour ont été mille et mille
fois profanés; il n’en est pas un seul qui ne me fît horreur. Je ne me
tuerai pas; quelque chose se révolte en moi contre le suicide. Les
occasions de bien mourir ne manquent pas. Il me plaît de courir une
dernière aventure et de faire de ma mort une action.
«Oserai-je vous avouer qu’en partant je me flatte d’une espérance?
Daignez m’entendre! Je persiste à croire que ce que vous avez pris pour
de l’amour n’était que l’ivresse du malheur. Quand vous ne me reverrez
plus et que vous serez certaine de votre liberté, peut-être
rentrerez-vous en possession de votre cœur et serez-vous capable de lui
commander. Je ne voudrais rien vous dire de blessant; mais un homme qui
s’est piqué de sainteté et qui cède au torrent d’une passion fera
toujours triste figure dans les situations équivoques où elle l’engage:
la religion avilit ceux qu’elle ne sanctifie pas, car, dans son horreur
pour le mal, elle n’enseigne pas les vertus qui l’ennoblissent.
D’ailleurs, quel que fût l’événement, vous ne trouveriez pas longtemps
le bonheur dans une liaison libre; une femme qui se donne par amour
renonce à tous les droits, accepte toutes les dépendances; tôt ou tard
votre fierté révoltée vous ferait payer cher un instant de faiblesse et
quelques jours heureux. Je ne vous parle pas de votre conscience; elle
est cependant plus à craindre que vous ne pensez. Il y a en vous un goût
naturel de l’ordre que vous ne pouvez méconnaître impunément; un jour ou
l’autre, il vous rendrait insupportable un état précaire, sans règle
certaine, abandonné au hasard des désirs et des caprices. Croyez-moi,
votre raison peut beaucoup sur vous, un jour elle rentrerait dans ses
droits, elle déciderait en maîtresse, et votre cœur lui rendrait ses
comptes en tremblant.
«Vous voyez que je suis calme. Je raisonne, j’ai pris mon parti; il y a
du repos dans le désespoir. Vous ne serez pas sourde à ma prière; je
demande une grâce, c’est une nouveauté dans ma vie. Délivrée de ma
présence, de mes reproches, de mes menaces, vous reviendrez à vous,
votre colère tombera, vous verrez les choses telles qu’elles sont. Que
vous coûte-t-il d’attendre? Le terme, il est vrai, est incertain; mais
fiez-vous à mon impatience. Je ne vous tiendrai pas longtemps en
suspens. Passer quelques mois dans l’attente, quand l’événement est
sûr... Non, je ne vous demande pas trop. A chacun sa tâche, vous
compterez les jours, je me charge du reste.
«Je vous supplie de m’écrire un mot, un simple oui. Je sais qui vous
êtes, je vous en croirai. Mes résolutions, je vous le jure, n’en seront
pas changées; mais ma douleur ne sera plus envenimée par une haine
atroce contre l’homme que j’ai laissé vivre.
«Adieu. Le jour que je vous présentai un lis de montagne en vous offrant
de vous consacrer ma vie, ce jour-là je vous aimais comme aujourd’hui.
Vous vous êtes trop vite rendue; j’ai méprisé le bonheur parce qu’il ne
m’avait pas résisté. Comme il se venge! Adieu. Quel mystère que la vie!
Soyez heureuse. Un jour peut-être... Adieu!»
* * * * *
Je lus et relus cette lettre; j’en épelai chaque mot. Tout tournait
autour de moi; à plusieurs reprises je pressai le papier entre mes
doigts comme pour me convaincre que cette lettre existait, que je
n’étais pas le jouet d’un rêve.
Tout à coup je m’écriai: «C’est un homme, et un homme qui m’aime!» Je
dus prononcer ces mots d’un ton bien étrange, car je tressaillis au son
de ma propre voix, et je cherchai des yeux qui avait parlé. Je lisais et
je pleurais. Nager dans la joie est une expression bien forte, monsieur
l’abbé. Prenez-la au pied de la lettre, si vous voulez vous représenter
ce que je ressentais. Une immense délivrance, une guérison inouïe, une
résurrection miraculeuse, voilà ce que me faisait éprouver cette lettre.
«L’abîme m’avait enveloppée de toutes parts, l’abîme avait rendu sa
proie, et ma vie venait de remonter hors de la fosse.» Mes
ressentiments, mes angoisses, mes détresses, un rayon de soleil avait
tout fondu, et mon cœur nageait dans la joie.
Je sonnai; je fis venir Baptiste. Il se jeta tout ému à mes pieds. Je
vous ai dit combien ce pauvre homme aimait son maître, et comme il
épousait ses intérêts et se mettait de part dans ses peines et dans ses
fautes.
«Nous avons été bien coupables envers madame, me dit-il; mais ne
sommes-nous pas assez punis? A tout péché miséricorde! Ah! si madame
avait vu la figure de M. le marquis cette nuit! Il ne m’a pas dit ses
projets, si ce n’est qu’il partait pour l’Amérique; mais je crains bien
qu’il n’en revienne pas, car à quatre heures il m’a envoyé chercher le
notaire de Grignan... Non, madame ne nous laissera pas partir pour
l’autre monde.
--Où est M. de Lestang? lui demandai-je.
--Il avait décidé, madame, d’aller tout d’une traite jusqu’au Havre;
mais au dernier moment il m’a dit qu’il s’arrêterait aujourd’hui à
Viviers, que j’eusse à l’y rejoindre ce soir, que nous en repartirons
dans la nuit. J’ai deviné ses raisons; il voulait avoir plus tôt la
réponse de madame.»
Viviers! ce choix me frappa.
«Je vous accompagnerai, Baptiste, repris-je. Allez fermer vos malles,
mais nous ne les emporterons pas. Si après m’avoir vue M. de Lestang
persiste dans son projet de voyage, je me chargerai de les lui faire
parvenir.»
Le bon Baptiste s’empara de mes deux mains et les baisa.
«Il ne tient qu’à madame, dit-il, de nous rendre tous heureux.» Et il
ajouta en provençal: «Ce sera vraiment une aumône fleurie, _aumorno
flourido_» (ce qui se dit de l’aumône que fait un pauvre à plus pauvre
que lui).
Avec quelle impatience j’attendis le moment du départ! J’allais, je
venais, je regardais le ciel, les montagnes, les chênes verts, les
amandiers en fleur, leur disant en moi-même: Vous doutiez-vous que cela
finirait ainsi? Je regardais surtout la pendule, je m’irritais de ses
lenteurs. Pour tuer le temps, je pris la plume et barbouillai force
papier.
J’écrivis à Mme d’Estrel: «Vous aviez raison, il m’aimait!... Mais vous
avez eu tort de vouloir presser le dénoûment. Aucun des incidents de ce
long procès ne pouvait m’être épargné; ils étaient tous nécessaires pour
que je pusse écrire au bas de cette lettre: Votre heureuse amie.»
J’écrivis à la baronne de Ferjeux: «Grand merci pour vos offres de
sauvetage. Les filles d’antiquaire ne savent pas vivre, mais elles
savent nager. Ne me plaignez pas, vous perdriez vos larmes; je suis la
plus heureuse des femmes.»
J’écrivis à mon père: «Quand donc arriverez-vous, méchant père! Faut-il
qu’on vous aille chercher? Nous avons célébré hier l’anniversaire de
notre installation à Lestang. Aujourd’hui je suis un peu lasse, comme au
lendemain d’une fête; mais ce sont là des fatigues qui plaisent. Némésis
se porte bien; je suis tentée de croire qu’elle se mêle des affaires de
votre heureuse fille, oh! très-heureuse!»
Les joies du cœur sont féroces. La nuit tombait, j’avais cessé d’écrire
et attendais au salon que Baptiste vînt m’appeler. Je n’étais plus à
Lestang, mais à Viviers, et j’avais oublié qu’il y eût une Trappe au
monde. Tout à coup, comme l’autre jour et presque à la même heure, la
porte qui donne sur la terrasse s’ouvrit, et M. Dolfin parut, les
cheveux en désordre, l’air égaré. L’homme avec qui le matin j’avais
voulu m’enfuir était en ce moment si loin de ma pensée, que je dus faire
un effort pour le reconnaître. De quelles profondeurs du passé
sortait-il?
S’arrêtant à deux pas du seuil, il me faisait signe de venir. Comme je
demeurais immobile il s’avança d’un pas incertain.
«Partons, me dit-il. Dans une heure, tout sera prêt. Est-il vrai que
vous êtes venue ce matin à Réauville? Grand Dieu! je n’y étais pas!
Quelle nuit! quel délire! L’abbé m’a arraché mon secret, je lui ai tout
confessé. Pendant quelques heures, il est redevenu mon maître, mon juge;
j’ai tremblé devant lui; il a évoqué les vieux fantômes, il les a tous
ameutés contre moi... Pardonnez-moi cette rechute, madame: pendant toute
une nuit, j’ai pu croire que vous aimer était un crime, et j’ai
blasphémé contre vous; mais l’ennemi s’est pris dans son propre piége;
il m’a conduit à la Trappe; là je vous ai retrouvée, et les fantômes se
sont évanouis. Tout conspire pour nous, l’abbé s’est endormi; les
fatigues du voyage ont triomphé de ses inquiétudes. Partons; dans une
heure d’ici, deux chevaux nous attendront sur la route de Montélimart;
je crois les entendre; allez, tout se passera comme dans mon rêve...»
Je lui répondis: «Depuis vingt-quatre heures, vous ne vous êtes occupé
que de vous!» Et j’ajoutai: «Vous étiez maître de votre secret; mais
aviez-vous le droit de disposer du mien?»
Il allait se jeter à mes pieds, mais je lui présentai la lettre de Max.
Il la prit, s’approcha de la fenêtre; ses doigts tremblaient, il avait
les lèvres frémissantes, et plus d’une fois il passa sa main sur ses
yeux comme pour en écarter un nuage qui l’empêchait de lire. Quand il
eut fini, il froissa le papier et le jeta à terre; puis il vint se
placer devant moi, le regard fixe, me dévorant des yeux, jusqu’à ce
qu’étendant le bras et renversant la tête, il s’écria:
«Vous l’aimez!
--Je vous jure, lui répondis-je, que je ne le savais pas.»
Il était pâle comme un mort, et je crus qu’il allait tomber. Je courus à
lui, je lui pris la main, il se dégagea, s’éloigna à reculons en disant:
«Qui donc m’avait envoyé ce rêve?» Et il dit encore: «Si ce matin...
Mais j’étais à la Trappe! Ne faites pas semblant de me plaindre; il y a
de la joie dans vos yeux. Demain, ce soir peut-être... Remerciez-moi;
j’ai bien joué mon rôle; vous ne me reprocherez pas de vous avoir été
inutile.»--Et il partit d’un effrayant éclat de rire, puis se sauva en
courant comme un fou. Oui, les joies du cœur sont féroces; je le
regardai s’enfuir le long de la terrasse, j’essayai de le rappeler, je
prononçai deux fois son nom, mais deux minutes après je ne pensais plus
à lui.
Dix heures sonnaient à la cathédrale de Viviers quand je me présentai à
la porte de l’auberge où était descendu Max. Il était debout, appuyé
contre un des battants. A ma vue, il se retira brusquement, traversa le
vestibule, gravit devant moi un escalier, et m’ayant introduite dans une
chambre dont il referma vivement la porte:
«Vous ici! s’écria-t-il avec violence. Qu’êtes-vous venue faire ici?
--Je vous apporte ma réponse, lui dis-je.
--Vous avez eu tort, reprit-il en s’agitant, vous avez eu tort, c’est
une imprudence.
--Suis-je en danger? lui demandai-je.
--Vous pensez trop à vous, me répliqua-t-il d’un ton amer. Et il ajouta:
Mais croyez-vous donc que je sois un homme de bronze? J’ai fait un
effort dont moi seul peut-être étais capable. En ferai-je deux? Que
diriez-vous si, après vous avoir revue, je me décidais à rester?»
Je ne répondis pas à sa question.
«Et vous-même, lui dis-je, que feriez-vous si je me décidais à vous
refuser cette grâce que vous m’avez demandée?»
Il tordit sa moustache.
«Je ne sais, répondit-il. De grâce, ne me jetez pas de défi.
--Tout à l’heure, repris-je, j’ai fait mes adieux à M. Dolfin, je ne le
reverrai plus.»
Il se tut un instant.
«Merci, dit-il enfin; mais cela prouve que vous ne l’aimiez pas.
--C’est possible. Cependant j’éprouve le besoin de me distraire.
Voulez-vous que nous partions pour l’Italie?
--Non, madame, dit-il d’un ton résolu. C’est un expédient absurde que
j’ai eu tort de vous proposer. Mendier un cœur qui se refuse, quelle
lugubre folie! Mon Dieu! on ne dispose pas de son cœur, je ne le sais
que trop; vous avez pris la peine de me le prouver. Vraiment vous ne
vous rendez pas compte de ce que vous êtes pour moi. Je vous aime comme
on aime sa maîtresse à vingt ans, avec cette différence qu’un jeune
homme tient plus à la personne qu’au cœur, et qu’à mon âge on a la
fureur d’être aimé; mais pensez-vous donc que jamais l’amant pourra
persuader au mari qu’il n’a pas le droit d’exiger? Les situations sont
plus fortes que tous les raisonnements. Dans trois jours, je voudrais
m’imposer; depuis hier soir, j’ai peur de moi. Non, ne tentons pas cette
expérience; ce serait m’exposer à jouer un triste ou un odieux
personnage. Mourir est plus court; c’est après tout si peu de chose que
la vie!
--Ainsi quels sont vos plans? lui dis-je.
--Je me propose de passer en Amérique. On y est à la veille de grands
événements. Je tâcherai de pénétrer jusqu’à Richmond; je suis curieux de
voir un siége de près. Une belle mort, voilà ma dernière fantaisie.
Peut-être réussirai-je à me satisfaire. A vrai dire, je ne suis pas bien
sûr que ces pauvres gens aient raison; mais que voulez-vous? je me sens
une immense sympathie pour tous les vaincus.»
Sa voix s’altérait; il se dirigea vers la porte en me disant: «J’ai des
ordres à donner; où est Baptiste?»
Je me jetai entre la porte et lui. Nous nous regardâmes un instant en
silence. «C’est lui, c’est moi, pensai-je. Que nous avons été longtemps
absents!» Et je m’élançai dans ses bras en pleurant et disant:
«Tu as bien raison de croire qu’on ne dispose pas de son cœur, puisque
je t’aime encore!»
Il est en aval de Viviers, monsieur l’abbé, un étroit vallon où passe la
route de Saint-Andéol. Il est couronné à droite et à gauche de roches
noirâtres, caverneuses, bizarrement déchiquetées, percées par endroits
d’arcades à jour. Pendant toute une matinée, nous errâmes le long de ce
vallon. Dans les endroits abrités croissent de maigres oliviers.
Au-dessus d’un précipice paissait un innombrable troupeau de moutons
dont nous entendions les sonnailles et les bêlements; la mousse des
rochers était tapissée de violettes. Au midi, du côté de Saint-Andéol,
la vallée nous laissait voir par une étroite ouverture un ciel de saphir
teinté de rose d’une ineffable douceur. De longues heures s’écoulèrent
qui nous parurent courtes, et nous ne nous fîmes pas une question. Le
passé était anéanti; l’avenir s’ouvrait devant nous comme le ciel doux
où s’enfonçaient nos regards.
Trois mois se sont passés. J’imagine que dans le canton de Grignan il
n’y a pas un mécontent. M. de Malombré, assure-t-on, a découvert que
c’était bien la vigne qu’il aimait. Mme d’Estrel me dit souvent des: _Eh
bien!_ auxquels je ne réponds pas; avec toute sa clairvoyance, elle ne
nous comprend guère.
Il y a quinze jours, un pli m’est arrivé de Sainte-Marie-du-Désert.
C’est, vous le savez, le nom d’une maison de trappistes près de
Toulouse. Ce pli renfermait un ruban couleur feuille-morte et les lignes
que voici:
«Dieu voulait mon cœur; je le lui ai longtemps disputé. Sa colère s’est
allumée, et il a consumé ma vie. Épée du Seigneur, quand rentrerez-vous
dans le fourreau? Je pleure et je prie; peut-être guérirai-je. Voici
votre ruban; c’est aujourd’hui seulement que Dieu m’a donné la force de
m’en dessaisir. Que ce Dieu jaloux soit content!» Je ne pus cacher mon
émotion. Max m’arracha le billet et le lut.
«Bah! dit-il, ne plaignez pas trop _le pauvre enfant_. Il n’y a pas de
votre faute; quel qu’eût été le nœud de la pièce, le dénoûment aurait
été le même.» Pendant le reste du jour, j’eus quelques absences; il
finit par se fâcher. Il me parle souvent en maître; c’est le même air,
mais sur d’autres paroles, et désormais cet air me plaît.
Le lendemain, mon père arriva. Au débotté, il courut à sa chère Némésis,
et dans une pathétique allocution la remercia de m’avoir si bien gardée;
mais son discours fini, il devint pensif, se gratta le front, fit
plusieurs fois le tour de la statue, la regardant sous toutes les faces,
comme s’il avait eu peine à la reconnaître.
«Qu’est-ce qui vous prend, monsieur? lui dit Max. Aurions-nous par
hasard endommagé votre déesse?»
Mais lui:
«Pauvres antiquaires! s’écria-t-il. Ce que c’est que de nous!
Croiriez-vous qu’il me vient des doutes?... Examinez, monsieur mon
gendre, ces deux bourrelets qui marquent la naissance des ailes et qui
sont, hélas! tout ce qu’il en reste. Pour la première fois je m’avise
que ce pouvait bien être des ailes de papillon. Cela étant, il en
faudrait conclure que le bras droit, dont la moitié manque, ne tenait
pas une lance, mais une lampe, et partant que ma Némésis est une Psyché,
et que je suis un imbécile.
--Une Psyché! dit Max. Avec cet air féroce?...
--Pas si féroce, dit mon père, mais grave, songeur, inquiet, comme
l’exigeait la circonstance.
--En ce cas, quelle singulière patronne vous aviez donnée à Isabelle!
--Pas si singulière, répondit-il encore. Psyché a voulu connaître ce
qu’elle aimait; elle a tout perdu et par bonheur tout retrouvé: exemple
périlleux, j’en conviens, et cependant on ne possède véritablement que
ce qu’on a risqué de perdre.
--Va pour Psyché! dit Max. Votre nouvelle explication me plaît et me
semble juste. Je vous dirai pourquoi dans cinq ans d’ici.»
Hier nous avons conduit mon père au château de Grignan, puis à la grotte
de Roche-Courbière; nous y fîmes une halte, et comme il avait apporté
dans sa poche un volume de sa chère Sévigné, il pria Max de nous faire
la lecture. Max ouvrit le volume au hasard et tomba sur ce passage:
«Je ne connais plus ni la musique ni les plaisirs; j’ai beau frapper du
pied, rien ne sort qu’une vie triste et unie, tantôt à ce triste
faubourg, tantôt avec les sages veuves. J’ai un coin de folie qui n’est
pas encore bien mort.» A ce mot, je lui lançai un regard; celui qu’il me
rendit était rassurant. Mon père, qui avait surpris cet échange, me jeta
son bonnet au visage en disant: «Quand donc finira cette lune de miel?»
Je crois à mon bonheur, monsieur l’abbé. J’y crois parce que j’y crois,
j’y crois aussi parce que depuis quelques jours j’ai une passion folle
pour les fruits verts, et que lorsque je suis seule avec Max, nous
sommes trois... Je fais quelquefois des retours sur le passé; ma
conscience s’inquiète après coup; c’est sa fantaisie, et je me dis, non
sans quelque confusion, que si Mme d’Estrel, que si l’abbé Néraud...
Enfin il y a des _si_ qui m’alarment; mais je n’y pense pas longtemps,
et mes scrupules s’évanouissent dans mon bonheur, comme au matin notre
soleil de Provence boit d’un seul trait toutes les vapeurs de la nuit.
Qu’en pensez-vous? J’attends votre arrêt.