Lettre de Champlain au Card. de Richelieu 1635. [846]

[Note 846: L'original est à Paris, aux Archives des Affaires

Étrangères.]

Monseigneur,

L'honneur des commandements que j'ay receu de vostre Grandeur

m'a depuis plus relevé le courage à vous rendre toutes sortes

de services avecque autant de fidellité & d'affection que l'on

sçauroit souhaitter d'un fidelle serviteur. Je n'y espargneray

ny mon sang, ny ma vye dans les occasions qui s'en pourroient

rencontrer. Il y a assés de subject en ces lieux, sy vostre

Grandeur desire y contribuer son authorité, laquelle

considerera, s'il luy plaist, l'estat de ce païs qui est tel,

que l'estendue est plus de quinze cents lieues de longitude,

accompagné d'un des beaux fleuves du monde, sur les mesmes

paralleles de nostre France, où nombres de rivieres longues de

plus de quatre cents lieues s'y deschargent, qui embellissent

ces contrées habitées de nombre infiny de peuples, les uns

sedentaires ayans villes & villages, bien que formez de bois à

la façon des Moscovites, aultres qui sont errans, chasseurs &

pescheurs, tous n'aspirant que avoir un nombre de François &

Religieux pour estre instruicts à nostre foy. La beauté de ces

terres ne peut se trop priser ny louer, tant pour la bonté des

terres, diversité des bois comme nous avons en France, comme la

chasse des animaux, gibier & des poissons en abondance d'une

monstrueuse grandeur, tout vous y tend les bras, Monseigneur, &

semble que Dieu vous ayt reservé & faist naistre par dessus

tous vos devanciers pour y faire un progrés agréable à Dieu

plus que aucun n'a faict. Depuis trente ans que je fréquente

ces contrées, qui m'a donné une parfaicte cognoissance tant par

expérience & le rapport que m'ont faict les habitans de ces

contrées. Monseigneur, pardonnez s'il vous plaise à mon zèle,

si je vous dy que, aprés que vostre renommée s'est estendue en

Orient, que la fassiez achever de cognoistre en l'Occident,

36/1448 comme elle a très prudemment commencé à chasser l'Anglois de

Québec, lequel neantmoins, depuis les traictez de paix faict

entre les couronnes, vient encore traicter & troubler en ce

fleuve, disant qu'il leur a esté enjoinct d'en sortir, mais non

d'y rester, & pour ce ont congé de leur Roy pour trente ans.

Mais quand vostre Eminence voudra, elle leur pourra encore

faire ressentir ce que peult vostre authorité, qui se pourra

encore estendre, s'il luy plaise, à ce subject qui se presente

en ces lieux, à faire une paix générale parmy ces peuples, qui

ont guerre avec une nation qui tiennent plus des quatre cents

lieues en subjection, qui faict que les rivieres & les chemins

ne sont libres. Que si ceste paix se faict, nous jouyrons de

tout & facilement: ayans le dedans des terres, nous chasserons,

& constraindrons nos ennemis tant anglois que flammands, à se

retirer sur les costes, en leur ostant le commerce avecque

lesdicts Iroquois, ils seront constraincts d'abandonner le

tout. Il ne fault que cent vingt hommes armez à la légère, pour

esviter les flesches; ce que ayant, avec deux ou trois mille

Sauvages de guerre nos alliez, dans un an on se rendra maistres

absolus de tous ces peuples, en y apportant l'ordre requis, &

cela augmentera le culte de la religion, & un trafic

incroyable. Le païs est riche en mines de cuivres, fer, acier,

potin, argent & aultres minéraux, qui s'y peuvent rencontrer.

Monseigneur, le coust de six vingts hommes est peu à sa

Majesté, l'entreprinse honorable autant qu'il se peult

imaginer.

Le tout pour la gloire de Dieu, lequel je prye de tout mon

coeur vous donner acroissement en la prosperité de vos jours, &

moy d'estre tous les temps de ma vye,

Monseigneur,

Oeuvres de Champlain · 第 404 / 415 题