330/1314 _RELATION DE CE QUI S'EST passé durant l'année 1631._

Messieurs les Associez de la Nouvelle France residens à

Bordeaux virent équipper au mois d'Avril de la presente année

1631, un vaisseau, commandé par un nommé Laurent Ferchaud, dans

lequel vaisseau ils auroient fait charger tout ce qui estoit

necessaire pour secourir le Fort & habitation sainct Louys,

scitué au Cap de Sable coste d'Acadie, sur l'entrée d'un bon

havre, & munitionné de tout ce qui luy est besoing pour la

defence d'iceluy.

Ayant fait sa navigation, & donné au sieur de la Tour

commandement pour la Compagnie dans ledit Fort, ce dont il

estoit chargé par lesdits Associez, fit son retour à Bordeaux à

la fin du mois d'Aoust ensuyvant, & repassa le sieur de

Krainguille Lieutenant dudit sieur de la Tour, lequel rapporta

nouvelle comme les Escossois ne se resoudoient point à quitter

le Port Royal, mais qu'ils s'y accommodoient de jour à autre, &

y avoient fait venir quelques mesnages & bestiaux pour peupler

ce lieu qui ne leur appartient que par l'usurpation qu'ils en

ont faite, comme a esté dit cy dessus.

Lesdits Associez recognoissant ce qui estoit necessaire sur ce

que leur mandoit ledit sieur de la Tour, r'equipperent le mesme

vaisseau au mois d'Octobre dernier, monstrant par leur

diligence qu'ils n'oublient rien de ce qui est necessaire pour

le peuplement & conservation de ces lieux, où ils ont envoyé

quantité d'artisans & des Religieux Recollets.

331/1315 En ceste mesme année messieurs les Directeurs de Paris & Rouen

firent équipper deux vaisseaux tant pour aller secourir

l'habitation saincte Anne en l'isle du Cap Breton, que pour

aller à Miscou & Tadoussac faire traite & la pesche de poisson.

Le premier vaisseau commandé par Hubert Anselme partit de

Dieppe le 25 Mars, accommodé de tout ce qui luy estoit

necessaire pour son voyage: après quelques mauvais temps il fut

jusques au travers du Cap des Rosiers, à quelque dix ou douzes

lieues de Gaspey entrée du grand fleuve sainct Laurent, où

estant il apperceut vers l'eau quelques vaisseaux qu'ils

jugerent estre Anglois, qui leur fit changer de routte & aller

à Miscou pour faire leur traite avec les habitans du Païs.

Le second vaisseau où commandoit le Capitaine Daniel partit le

26 d'Avril & fut à l'habitation saincte Anne chargé & accommodé

de tout ce qui estoit necessaire pour cedit lieu, qui est en

très bonne scituation, sur l'entrée de l'un des meilleurs ports

de ces costes, les contrarietez de mauvais temps luy furent

fascheuses & n'arriva sur l'escore du grand Ban que le 16 de

Juin, où il vit quantité de glaces: Le 18, terrirent au Cap de

Raye, peu après apperceurent un vaisseau qu'ils jugerent estre

Turc, lequel arrivant sur eux vent arrière, les fit appareiller

& mettre en defence, mais le Turc ayant apperceu quantité

d'hommes sur le tillac il se retira, & fit porter sur un navire

Basque, auquel il tira quelques coups de canon & l'aborda: mais

comme ils n'estoient pas bien saisis ils se separerent, & en

332/1316 ceste separation un matelot Basque qui estoit sur

l'arriére de son vaisseau prit l'enseigne qui estoit sur

l'arriére de celuy du Turc, laquelle il attira à luy, &

aussitost le vaisseau Basque commença à fuir, & en fuyant ne

laissoient de tirer forces coups de canons qui estoient sur

l'arriére dudit vaisseau, de façon qu'il se sauva & emporta

ladite enseigne, dans laquelle estoient dépeints trois

croissans. Le vaisseau du Capitaine Daniel continuant sa

routte, fut tellement contrarié de brunes & grand vent, que ne

pouvant porter voilles se trouva en une nuict obscure à huict

brasses d'eau, & entendoit la lame qui battoit contre les

rochers, aussitost il jette l'ancre attendant le lendemain,

pour voir s'ils pourroient cognoistre la terre, ce qu'ayant

fait ils recogneurent que les marées les avoient portez aux

isles sainct Pierre, où prenant cognoissance de la terre

arriverent au fort & habitation saincte Anne le 24 de Juin, où

ils trouverent quelque desordre, causez par l'assassinat commis

par Gaude[820] qui commandoit audit Fort, en la personne d'un

nommé Martel de la ville de Dieppe, qui estoit son Lieutenant.

[Note 820: Il est appelé Claude un peu plus haut.]

Le Capitaine Daniel voyant ce desordre, & que ceux de

l'habitation avoient retenu prisonnier ledit Gaude leur

Capitaine après cet assassinat, s'informa de ce faict, tant des

hommes de l'habitation que de la bouche dudit Gaude, & apprit

que le lendemain de la Pentecoste ledit Gaude & Martel ayant

souppé ensemble, l'heure d'entrer en garde estant venue Gaude

donna le mot à Martel, & aussi tost entra dans le Fort où il

333/1317 chargea une carabine de trois balles qu'il tira sur ledit

Martel, par une canoniere dudit Fort, ainsi qu'il jouoit aux

quilles, & luy donna trois balles dans le corps dont l'une luy

perça le coeur.

Ceste action ainsi laschement commise ne peut estre excusable

audit Gaude, quoy qu'il soit vray que jamais ils ne se soient

peu accorder ensemble, & que leurs humeurs estoient du tout

incompatibles: Car si Gaude avoit envie de chastier ledit

Martel, il devoit le faire prendre & le tenir prisonnier

jusques à l'arrivée des vaisseaux, ou s'il doutoit qu'il y eust

de la difficulté de le faire à cause des hommes de sa faction

qui estoient en ceste habitation, il devoit s'armer de

patience, & ce faisant il eust trouvé que Messieurs les

Directeurs de Paris y avoient donné ordre par leur prevoyance,

car ils avoient enjoint au Capitaine Daniel de repasser en

France ledit Martel, & laisser ledit Gaude en sa charge, avec

ceux qu'il choysiroit, tant des hommes de l'habitation que

d'autres nouveaux que l'on luy envoyoit dans le vaisseau du dit

Capitaine Daniel, & ainsi il eut tiré une honneste vengeance de

son ennemy, sans se précipiter dans ceste determinée

resolution, qui ne luy peut apporter que du blasme & de la

peine s'il est pris, & s'il n'eust trouvé les moyens de

s'eschapper dans le païs, il eust couru risque de sa vie.

Ce pendant il estoit necessaire que ledit Capitaine Daniel mit

ordre en ce lieu, sur ce qui s'estoit passée, pour tenir chacun

en son devoir: il envoya son vaisseau à Miscou pour faire la

334/1318 pesche & la traite & en donna la conduicte à Michel Gallois de

Dieppe, & en mesme temps il despescha une pinasse d'environ

vingt tonneaux, qu'il donna à un appellé Saincte Croix pour la

commander, & l'envoya à Tadoussac pour traiter avec les

Sauvages: & estant ledit Gallois arrivé à Miscou, trouva deux

vaisseaux Basques, l'un de Deux cens cinquante, & l'autre de

Trois cens tonneaux, & une barque d'environ Trente cinq

tonneaux, où commandoit le frère du Capitaine du May, qui avoit

esté equippée au Havre de Grâce, lequel dit audit Gallois qu'il

avoit commission de Monseigneur le Cardinal de faire la traite,

visiter les vaisseaux qui alloient faire la pesche, &

recognoistre les ports & havres de ces lieux, pour luy en faire

son rapport, sans toutesfois luy monstrer sa commission: à quoy

ledit Gallois monstra bien qu'il estoit de légère croyance,

d'adjouster foy sur des paroles, & partant demeurèrent bons

amis, & donna du May advis audit Gallois, que les deux

vaisseaux Basques n'avoient aucun congé ny commission, & que

s'il le vouloit assister en ceste affaire ils les iroient

sommer de leur monstrer leurs passeports, le dit Gallois luy

ayant accordé, furent de compagnie abord de l'un des deux

navires Basques, ce que le maistre duquel leur monstra sa

commission en tres bonne forme, en leur offrant toutes sortes

d'assistances & de faveurs.

Ce fait ils furent à l'autre vaisseau, où ils ne trousverent

que le Capitaine nommé Joannis Arnandel de sainct Jean de Lus

avec un petit garçon, (ses gens estans pour lors tous à terre &

en pescherie,) auquel Capitaine ils demandèrent à voir son

congé, mais il n'avoit garde de leur monstrer, car il n'en

335/1319 avoit point: aussi sa responce fut que les congers n'estoient

necessaires que pour avoir de l'argent à ceux qui les

delivrent, & que pour luy il n'avoit point accoustumé d'en

prendre, surquoy ledit du May luy fit responce que luy qui

avoit coustume d'aller en mer, ne devoit point ignorer les

ordonnances de France, notamment celles de l'Admiraulté qui

declare pour pirates & voleurs, ceux qui vont en mer sans congé

ou passeport, & partant que le trouvant ainsi & ne le pouvant

juger autre que forban, il arrestoit sa personne & son vaisseau

pour l'amener en France, & iceluy le faire juger de bonne

prise, à quoy ledit Arnandel ne se pouvant opposer, supplia

ledit du May de luy laisser achever sa pescherie & qu'il le

retint prisonnier pour ostage: laquelle pescherie estant faicte

il y auroit moins de dommages & interests si la prise estoit

déclarée injuste, & plus de proffit si elle estoit bonne, ce

qui fut accordé par ledit du May, lequel aussi tost se saisit

de toutes les armes & munitions dudit vaisseau, qu'il fit

porter en son bord avec ledit Arnandel.

Ce qu'estant fait du May & Gallois retournent au vaisseau dudit

Arnandel avec quelques uns de leurs gens, & comme ils furent

entrez dedans, ils appellerent tous les gens de l'équipage de

Arnandel qui estoient à terre, pour les advertir de l'accord &

convention faicte entre leur Capitaine & eux, à quoy un de ces

Basques fit responce, Que la prise & detemption de leur

Capitaine n'estoit pas grand'chose, & qu'ils pouvoient faire un

autre Capitaine d'un petit garçon de leur vaisseau, de quoy du

336/1320 May le voulant reprendre & remonstrer le tort qu'il avoit de

parler si desadvantageusement de son chef, ce Basque & tous ses

compagnons se mettent tous en fougue, & comme ils ont la teste

prés du bonnet, gaignent le bas du vaisseau, se saisissant de

quelques picques & mousquets qui estoient restez, & qui

n'avoient esté trouvez par ledit du May, & Gallois, & avec ces

armes se defendent & attaquent si courageusement ledit du May &

ses gens, qu'ils le contraignent de se retirer, avec quelques

uns des siens qui furent blessez, lesquels il fit promptement

embarquer avec luy dans sa chalouppe.

Et comme ces gens avoient desja la teste eschauffée, ne se

contentans de ce qu'ils avoyent faict, poursuivirent encores

ledit du May, jusques à ce qu'estant retiré en son bord il fut

contrainct de faire monter sur son tillac le Capitaine

Arnandel, afin qu'il commandast à ses gens de cesser leurs

violences: mais le Capitaine se voyant libre se jetta

promptement en l'eau, & tout vestu qu'il estoit gaigna à la

nage une chalouppe, où estoient quelques uns des siens, & ainsy

se sauva de ses ennemys, desquels il eust tost après une bonne

raison, car estant rentré dans son navire, il commença à parler

en Capitaine & non pas en prisonnier: & par la faveur &

assistance d'un autre vaisseau Basque, duquel il envoya

emprunter de la poudre & des armes, s'en vint fondre sur ledit

du May, & luy tira deux ou trois coups de canon, & luy commanda

de luy r'envoyer non seulement toutes ses armes & munitions

qu'il luy avoit prises, mais encores celles qui estoient en son

vaisseau, & de celuy dudit Gallois, autrement qu'il s'en alloit

337/1321 les couler à fond: ce que voyant, furent contraints de ce faire

n'ayant pas des forces pour resister, de façon qu'ils se

trouverent pris par celuy qu'ils venoient de prendre.

En ces entrefaites arriva de Tadoussac la pinasse où commandoit

Saincte Croix, lequel avoit esté rencontré des Anglois, qui luy

avoient osté ses peleteries, & luy en avoient donné un mot

descrit de la qualité & quantité, afin de n'estre point obligez

à en rendre d'advantage, attendu le traité de paix d'entre les

deux Couronnes, & Thomas Quer Général de la Flotte Angloise,

luy dist qu'il avoit charge du sieur Chevallier Alexander de se

saisir de toutes les peleteries qu'il trouverroit aux vaisseaux

qui contreviendroient aux commissions du Roy de la grande

Bretagne, à qui appartenoient ces lieux, ores qu'ils n'y

eussent jamais esté que depuis trois ans qu'ils s'en saisirent,

contre le traité de paix, & ainsi ledit Saincte Croix fut

contrainct de céder à la force, esperant neantmoins que les

Anglois luy payeroient tost ou tard ses peleteries, avec raison

& justice.

Arrivant, comme dit est, à Miscou le jour mesme que se fit

ceste rumeur d'entre le Basque & le Capitaine du May, il se

trouva encores pris du vaisseau Basque, lequel parlant audit

Saincte Croix luy fit commandement de le venir trouver en son

bord, ce qu'ayant fait, il envoya quérir toutes les armes &

munitions de ceste pinasse, avec ses voiles, disant que tout

appartenoit à un mesme maistre, & qu'il voulait s'asseurer

d'eux, & les empescher de le plus troubler ny faire aucun tort,

& tout ce que peust faire ledit Saincte Croix fut de protester

338/1322 contre ce Basque de tous ses despens, dommages & interests, de

ce qu'il le troubloit ainsi en son traffic & sa traite, de quoy

ledit Basque estant aucunement intimidé, luy rendit incontinent

ses voiles, & luy enjoingnit de sortir du port de Miscou, ce

que fit ledit Saincte Croix lequel s'en vint en l'habitation

saincte Anne trouver le Capitaine Daniel, où il arriva le 29

Aoust pour luy donner advis de ceste procédure des Basques,

afin d'y donner ordre, mais desja trop tard, car les Basques

d'ordinaire sont presque prests en ce temps là pour s'en

retourner.

Ceste disgrace fut encores suyvie d'une autre, causée par la

malice de ces mesmes Basques, lesquels persuaderent aux

Sauvages que les François les vouloient empoisonner par le

moyen de l'eaue de vie qu'ils leur donnoient à boire, & comme

ces peuples sont d'assez facile croyance, ayans rencontré une

chalouppe de François qui estoit proche de terre pour traiter

avec eux, ces peuples mutins & barbares se jetterent sur ceste

chalouppe, la ravagerent, pillèrent ce qui estoit dedans: comme

les matelots se vouloient opposer il y en eut un de tué d'un

coup de flesche, & deux Sauvages qui furent aussi pareillement

tuez à coups d'espée, par un François de ladite chalouppe: &

ainsi voilà les François mal traitez des Anglois, des Basques,

& encores des Sauvages, & contraincts de s'en revenir tous avec

le vaisseau du Capitaine Gallois au fort & habitation Saincte

Anne, avec ce peu de traite & de pesche qu'ils avoient faite.

Et pareillement ledit du May ne voulant s'arrester ny

destourner pour voir l'habitation Saincte Anne s'en revint en

339/1323 France, comme sit tost après le Capitaine Daniel, ayant premier

que de partir laissé son frère pour commander en ladite

habitation avec tout ce qui estoit necessaire pour les hommes

qu'il y a laissez pour hyverner. Il ne se faut pas estonner

s'il y a des Basques ainsi mutins, & mesprisans toutes sortes

de loix & d'ordonnances, ne se soucians de congers ny

passeports, non plus que faisoient cy devant les Rochelois

n'ayans aucune apprehension de justice en leur pays, estans

proche voisins de l'Espagnol: telles personnes meriteroient un

chastiment exemplaire, qui font plustost le mestier de pirates

que de marchands.

Peu de tours après le partement du vaisseau dudit Capitaine

Daniel, pour aller audit pays de la Nouvelle France, partit

celuy du sieur de Caen, lequel avoit obtenu un congé de

Monseigneur le Cardinal, pour aller audit pays y faire la

traite icelle presente année seulement, pour le redimer en

quelques sortes de pertes qu'il remonstroit avoir souffertes,

par la revocquation faicte de la commission qu'il avoit

auparavant de sa Majesté pour la traite dudit pays, & ayant mis

son nepveu Emery de Caen pour commander ledit vaisseau, luy

donna ordre de monter jusques à Québec, & au dessus s'il

pouvoit, pour faire sa traite avec les Sauvages des Hurons:

mais comme il fut dedans la riviere sainct Laurens, il fit

rencontre des navires d'Anglois, les Capitaines desquels luy

demandèrent ce qu'il alloit faire en ces lieux, ausquels il

respondit qu'il y alloit traiter & negotier en toute seureté,

conformément au traité de paix fait entre les deux Couronnes de

340/1324 France & d'Angleterre, & qu'ils ne l'en pouvoient justement

empescher, attendu qu'il estoit tout notoire que le Roy de la

Grande Bretagne avoit promis au Roy de faire restituer le fort

& habitation de Québec, & qu'en bref il viendroit des vaisseaux

de France pour en prendre possession.

Les Anglois luy respondirent que quand ils verroient la

commission de leur Roy, que très volontiers ils laisseroient

ces lieux, & qu'ils sçavoient très bien que cest affaire se

traitoit entre leurs Majestez, mais qu'en attendant ils

jouyroient toujours du bénéfice de la traite, puisqu'ils

estoient possesseurs du pays, neantmoints qu'ils luy desiroient

monstrer qu'ils ne luy vouloient point faire de prejudice, &

qu'ils luy accorderoyent de faire sa traite concurremment avec

eux: à quoy ledit Emery de Caen condescendit, & fit monter son

vaisseau jusques devant Québec, où il demeura quelques jours,

attendant la venue des Sauvages qui devoient descendre audit

lieu. Entre ce temps arriva le Capitaine Thomas Quer à

Tadoussac avec un vaisseau de trois cens tonneaux bien equippé,

& deux qui estoient à Québec de leur part, un grand & l'autre

moyen.

Mais comme les Anglois recogneurent le peu de Sauvages, & qu'il

n'y avoit pas d'apparence de faire grande traite, leur proffit

particulier leur fut en plus singuliere recommandation, que

celuy d'Emery de Caen, auquel ils dirent qu'il devoit se

resoudre à ne faire aucune traite, puisqu'il n'y en pouvoit

avoir assez pour eux, luy accordant de descharger ses

marchandises dans le magazin de l'habitation, & y laisser un

341/1325 commis ou deux pour les luy garder, & les traiter durant

l'hyver à son bénéfice, & afin qu'il ne peust faire aucune

traite, les Anglois luy donnent des gardes en son vaisseau,

jusques à ce que la traite fut faicte, & lors ils s'en

revindrent de compagnie quelque temps ensemble. Ledit Emery de

Caen comme ayant son vaisseau, plus advantageux que ceux des

Anglois, il prit le devant pour retourner à Dieppe, où il

arriva à port de falut.

Les gens de ce vaisseau rapportèrent que le Ministre avoit fait

une ligue de la plus part des soldats Anglois, pour tuer leur

Capitaine avec les François revoltez du service du Roy: cela

estant descouvert le Capitaine Louys en fit chastier quelques

uns[821]. Le sujet de ceste rébellion estoit le mauvais

traitement qu'il faisoit à ses compagnons qui avoit causé ce

desordre, par le conseil de ces deux ou trois mauvais François,

ausquels il adjoustoit trop de foy.

[Note 821: Le ministre, en particulier, fut tenu six mois en prison dans

la maison des Jesuites. «Au reste,» ajoute le P. Lejeune, «il n'estoit

point de la mesme religion que les ouailles, car il estoit Protestant ou

Luthérien, les Ker sont Calvinistes, ou de quelque autre religion plus

libertine.» (Relat. 1632.)]

Voilà le succez de tous ces voyages de la presente année, qui

tesmoignent assez le peu d'apparence qu'il y a de pouvoir rien

advancer en la peuplade, ny au commerce de ces lieux, tandis

qu'ils seront possedez par une autre nation. Les François qui

sont restez audit Québec sont encores tous vivans en bonne

santé, resjouis du contentement, par l'esperance qu'ils ont,

d'y voir ceste année retourner leur compatriotes, ce qui est

assez probable, puisque le Roy d'Angleterre sollicité par

342/1326 Monsieur de Fontenay Mareuil Ambassadeur de France, a promis

de rechef de faire rendre ce pays, & que pour asseurance de sa

promesse il a envoyé en France le sieur de Bourlamaky, pour en

asseurer sa Majesté, & en delivrer les commissions & toutes

lettres necessaires, sous esperance que sa Majesté fera le

semblable, pour quelques prétentions qu'ont les Anglois sur

quelques particuliers François, & ainsi il y a grande esperance

que cet accommodement se fera, avant que ledit sieur Bourlamaky

s'en retourne en Angleterre.

Depuis peu[822] entre sa Majesté & l'Ambassadeur d'Angleterre a

esté accordé la restitution du Fort & habitation de Québec &

autres lieux qui avoient esté usurpez par les Anglois, contre

le traité de paix, entre leurs Majestez. A ce printemps

Monseigneur le Cardinal sous le bon plaisir de sa Majesté,

ordonne que Messieurs les Associez de la Nouvelle France, y

envoyeront un nombre d'hommes, lesquels seront mis en

possession du dit fort & habitation de Québec par le sieur de

Caen, qui en consideration de ce promet avec les vaisseaux du

Roy, y passer lesdits hommes. Tant pour ce sujet qu'autres

considerations, luy est accordé pour ceste année seulement la

traite de peleterie ausdits lieux, après laquelle escheue ceux

qu'il aura mis de sa part repasseront en France dans les

vaisseaux de la societé, ainsi qu'il a esté ordonné par mondit

Seigneur le Cardinal Duc de Richelieu.

[Note 822: Le traité de Saint-Germain-en-Laye fut signé le 29 mars 1632.

(Mercure Français, t. XVIII, pp. 39-56.--Rymer, _Foedera_, vol. VIII.)]

A ce Printemps sous la conduicte de Monsieur le Commandeur de

343/1327 Rasilly, qui a toutes les qualitez requises d'un bon & parfait

Capitaine de mer, prudent, sage & laborieux, poussé d'un sainct

desir d'accroistre la gloire de Dieu, & porter son courage au

pays de la Nouvelle France, pour y arborer l'estendart de Jesus

Christ, & y faire florir les lys sous le bon plaisir de sa

Majesté & de Monseigneur le Cardinal, fait à la Rochelle un

embarquement avec toutes les choses necessaires pour y establir

une colonie, suyvant le traité qu'il a fait avec Messieurs les

Associez de la Nouvelle France, sous le bon plaisir de mondit

Seigneur le Cardinal. Il n'y a point de doute que Dieu aydant

il s'y peut faire de grands progrez à l'advenir, les choses

estant reiglées par des personnes telles qu'est ledit sieur

Commandeur de Rasilly. Dieu y sera servy & adoré, lequel je

prie luy faire prosperer ses bonnes & louables intentions,

comme à celles de ceste Nouvelle Société, encores que par les

pertes passées elle ne perd courage, estant maintenus de sa

Majesté & de mondit Seigneur le Cardinal.

Oeuvres de Champlain · 第 216 / 415 题