CHAPITRE VIII.

LE 23 dudit mois, nous fusmes devant la riviere des Yrocois, où

treuvasmes ledit Deschesnes, qui dit avoir eu nouvelle qu'il

devoit arriver quelques trois cens Hurons, où Estienne Bruslé

les avoit rencontrez, au sault de la chaudière, 75 lieues de

ladite riviere des Yrocois.

Cedit jour, arriverent quelques 60 Canaux de Hurons, &

Algommequins qui r'amenerent du Vernay, & autres hommes qu'on

leur avoit donné pour hyverner en leur païs, afin de tousjours

les tenir en amitié, & les obliger à venir.

Ce jour là mesmes arriva le pilote Doublet, luy sixiesme, dans

une double chalouppe, qui venoit de l'Isle S. Jean & Miscou, où

estoit le sieur de la Ralde en pescherie, qui donnoit advis au

sieur de Caen, que des Basques s'estoient retirez à ladite isle

S. Jean, pour se mettre en deffence si on les alloit attaquer,

ne voulant subir aux commissions de sa Majesté; & qu'ils

s'estoient saisis d'un moyen vaisseau où estoit un nommé

62/1046 Guers[548], qui l'année d'auparavant estoit venu à Tadoussac

comme j'ay dit cy dessus: il se contenta de luy prendre ses

marchandises de traitte, le laissant aller avec ses munitions,

& canons de fonte verte: il meritoit qu'on luy fit ressentir le

chastiment que doivent recevoir ceux qui contreviennent aux

ordonnances & decrets de sa Majesté, il treuva de la courtoisie

à son advantage, ce qu'il n'eut fait en beaucoup de personnes,

qui l'eussent traitte avec plus de severité. Le pilote fit avec

ceste chalouppe le long des costes & fleuve sainct Laurent,

prés de deux cens lieues: il dit que ces Basques avoient donné

de mauvaises impressions de nous aux sauvages de ces costes,

disant, que s'ils nous treuvoient à leur advantage, ils nous

feroient un mauvais party, & de fait il eut couru ceste fortune

sans un pere Recollet, qui estoit parmy ces sauvages il y avoit

deux ans, lequel escrivit une lettre à nos peres, de l'estat

auquel il estoit parmy ces peuples, qui l'affectionnoient fort,

& esperoit y faire quelque fruict moyennant la grâce de Dieu,

estant fort advancé au langage du païs.

[Note 548: Vraisemblablement Guerar ou Guerard. (Voir ci-dessus, p.

54.)]

Le 17 dudit mois arriverent des sauvages, qui firent une

assemblée entr'eux, où ils formèrent quelques plaintes des uns

& des autres, touchant les passages qui n'estoient pas libres

aux Hurons, que les Algommequins les traittoyent mal, leur

faisant contribuer de leurs marchandises, & ne se contentant

pas de ce, les déroboient, qui leur donnoit encore suject d'un

grand mescontentement: on les on les accorda sur toutes ces

plaintes, ils firent des presens de quelques castors qui leurs

furent payés plus qu'ils ne valoient.

63/1047 Le 30 fut célébré la saincte Messe[549]. Ce jour mesme l'on fit

un pourparler, pour l'accord du meurtrier, auquel je ne pouvois

entendre, pour la perfidie qu'il avoit commise, en l'assassinat

de nos hommes, neantmoins plusieurs considerations, & les

raisons dudit sieur de Caen, qui me dit que sa Majesté & mondit

seigneur luy remettoient la faute, qui m'y firent condescendre,

à la charge que l'affaire feroit une satisfaction devant toutes

les nations, confessant que malicieusement, perfidement &

meschamment, il avoit tué nos compagnons, méritant la mort si

on ne luy faisoit grâce, ce qui fut accordé.

[Note 549: Le 30 juillet était un dimanche.]

Le lendemain fut délibéré de faire quelques presens à toutes

les nations, pour les obliger à nous aymer, & traitter bien les

François qui alloient en leur païs, pour les conserver contre

leurs ennemis, & ainsi leur donner courage de revenir avec plus

d'affection.

Cet accord ne se pouvoit faire que devant toutes les nations

afin qu'elles recogneussent quelle est nostre bonté, au respect

de leurs cruautez, & afin que le meurtrier en receut plus de

honte, l'obligeant après le pardon d'estre autant affectionné à

nous aymer, comme il avoit esté nostre ennemy mortel: il nous

fallut user de quelque cérémonie, car il faut user de

demonstrations parmy ces peuples, avec les discours: la

cérémonie fut telle qui s'ensuit.

Le dernier de Juillet, tous trouverent bon de suivre la volonté

64/1048 de sa Majesté, de pardonner au meurtrier qui avoit tousjours

esté en crédit, & fait capitaine par les sauvages pour avoir

tué nos hommes, ledit meurtrier se devoit mettre au milieu de

toutes les nations assemblées en ce lieu, & celuy qui s'avoit

assisté en ce meurtre, & luy faire un discours devant tout le

peuple, du bien qu'il avoit receu des François, qu'il avoit

très-mal recognu, comme meschamment & traistreusement il avoit

assassiné nos hommes depourveus d'armes, sous ombre d'amitié,

qu'on n'eust jamais peu penser ny aucun de nostre habitation,

qu'il eust eu le coeur si desloyal & perfide comme il l'avoit

monstré, que ce pendant le chef qui pour lors estoit à

l'habitation, & autres du depuis n'avoient voulu user du

pouvoir & droict que la justice leur donnoit de le faire

mourir, comme il le meritoit.

Ce pendant, l'affection que nous avions porté à ceux de sa

nation, & comme estant allié des principaux, nous avoit

empesché de le faire mourir, nous estans contentez de le

chasser de nostre habitation, pour ne le voir, ny raffraichir

la mémoire de nos hommes massacrez. Et voyant qu'il avoit

recogneu sa faute, s'estant mis en devoir de recevoir le

chastiment qu'il meritoit, qu'on luy pardonnoit, par la volonté

de nostre Roy, qui luy donnoit la vie, & à la requeste de tous

les peuples: A la charge de jamais ne retourner, ny tomber en

cette faute, ny aucuns de sa nation; estans personnes qui ne

nous contentions de presens, pour payement de la mort de nos

hommes, comme ils faisoient entr'eux: & que s'il arrivoit à

l'advenir qu'ils commissent telles perfidies & trahisons, on

65/1049 feroit punir de mort les autheurs du mal; les tenans pour nos

ennemis: & tous ceux qui voudroient empescher: & plusieurs

autres discours sur ce sujet; & quelques autres cérémonies qui

furent faictes. Cela achevé, le meurtrier se leva, & son

compagnon, me venant demander pardon, avec promesse à

l'advenir, de se comporter si fidellement avec les François,

qu'il n'auroit autre volonté que reparer ceste faute par

quelques bons services: & ainsi furent libérez[550].

[Note 550: Quelques exemplaires portent «délibérez.»--Sagard nous a

conservé, sur cette affaire, quelques détails de plus. «Les meurtriers

ayans esté grandement blasmez, furent en fin pardonnez à la prière de

ceux de leur nation, qui promirent un amendement pour l'advenir,

moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen général de la flotte, affilié

du sieur de Champlain, & des Capitaines de Navires, prit une espée nue

qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve sainct Laurens en la presence

de nous tous, pour asseurance aux meurtriers Canadiens, que leur faute

leur estoit entièrement pardonnée, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme

sorte que cette espée estoit perdue & ensevelie au fond des eaues, & par

ainsi qu'ils n'en parleroient plus. Mais nos Hurons qui sçavent bien

dissimuler, & qui tenoient bonne mine en cette action, estans de retour

dans leur pays, tournèrent toute cette cérémonie en risée, & s'en

mocquerent disans que toute la cholere des François avoit esté noyée en

céte espée, & que pour tuer un François on en seroit doresnavant quite

pour une douzaine de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car

ailleurs on ne pardonne pas si facilement, & eux-mesme y seront quelque

jour trompez s'ils sont des mauvais, & que nous soyons les plus forts.»

(Hist. du Canada, p. 236, 237.)]

Mais quoy que s'en toit, ces peuples qui n'ont aucune

consideration, si c'est par charité ou autrement; ils croyent

que le pardon a esté faict faute de courage, & pour n'avoir osé

entreprendre de le faire mourir, bien qu'il le meritoit, & cela

nous mettoit en assez mauvaise estime parmy eux, de n'en avoir

point eu de resentiment.

Toutes ces nations tres-aises & satisfaits, ils nous

remercièrent, nous louans de ce que nous n'avions tesmoigné un

mauvais coeur, & accordèrent de mener onze François pour la

defence de leurs villages, contre leurs ennemis, dont il en

demeureroit huict en leurs villages, & trois qui reviendroient

66/1050 avec eux au printemps en traitte. Ils emmenèrent trois peres

Recolets, sçavoir les pères Nicolas, Joseph, & frère Gabriel

[551], pour voir s'ils pourroyent profiter au païs, pour la

gloire de Dieu, & apprendre François langue. Deux autres

François furent donnez aux Algommequins, pour les maintenir en

amitié, & inciter à venir en traitte: Il leur fut fait un grand

festin selon leur coustume, qui fit l'accomplissement de la

feste, & par ainsi s'en allèrent grandement contans.

[Note 551: Frère Gabriel (et probablement aussi les PP. Nicolas et

Joseph) était arrivé «au port du Cap de la Victoire, le jour de la

saincte Magdelene,» c'est-à-dire, le 22 juillet, «environ les six à sept

heures du soir.» (Hist. du Canada, p. 174.)]

Le 2 d'Aoust s'embarquèrent tous nos François avec les sauvages

en leurs canaux, chacun avec son homme[552], & ce mesme jour

l'on rechargea toutes les marchandises qui restoient en terre,

se levent les ancres, nous mismes voilles, & le quatriesme jour

arrivasmes à Québec, où les barques estant toutes assemblées,

l'on fit visiter, & treuva on quantité de castors parmy les

matelots, que l'on fit serrer, attendant qu'ils fussent de

retour en France, pour les contenter, s'il se treuvoit par la

societé que cela fut raisonnable, ne leur estant permis de

traitter à leur prejudice, ce qui occasionna ceux des équipages

d'estre mal contens, comme ils le temoignerent.

[Note 552: «La traite estant faite, dit Sagard, & les Hurons prests à

partir, nous les abordâmes en la compagnie du sieur de Caen général de

la flotte, lequel nous fit accepter chacun pour un canot moyennant

quelque petit prêtent de haches, cousteaux, & canons ou petits tuiaux de

verre qu'on leur donna pour nostre despence. Toute la difficulté fut de

nous voir sans armes qu'ils eussent desiré en nous plustost que tout

autre chose, pour guerroyer leurs ennemis, mais comme les espées & les

mousquets n'estoient pas de nostre gibier, nous leur fismes dire par le]

Truchement que nos armes estoient spirituelles, avec lesquelles nous les

instruirions & conserverions à l'encontre de leurs ennemis moyennant la

grâce de Dieu, & que s'ils vouloient croire nos conseils, les Diables

mesmes ne leur pourroient plus nuire: Cette responce les contenta fort,

& nous eurent dans une très-haute estime, tenans à faveur de nous avoir

comme nous de les accompagner, & servir en une si belle occasion.»

(Hist. du Canada, p. 174, 175.)

67/1051 Le 8 dudit mois fut despesché ledit Deschesnes, avec six

barques, pour aller quérir les vivres pour l'habitation, & luy

de s'en aller à Gaspey en son vaisseau, pour faire faire

diligence de la pesche du poisson.

Ledit sieur de Caen & moy, fusmes au Cap de tourmente, pour

voir ce lieu, où estant arrivé & visité, fut trouve très

agréable, pour la scituation, & les prairies[553] qui

l'environnent estant un lieu propre pour la nourriture du

bestial.

[Note 553: Vraisemblablement, ces prairies naturelles étaient situées

entre le Petit-Cap et le cap Tourmente même. Elles sont, encore

aujourd'hui, à l'état de prairies naturelles; mais la richesse des

prairies artificielles qui les avoisinent, a presque fait oublier le

mérite de leurs aînées. Il faut dire aussi que, de mémoire d'homme,

elles ont diminué considérablement de profondeur, par la violence des

eaux, qui, tous les ans, y enlèvent quelque chose au rivage.]

Ayant veu particulièrement ce lieu, lequel s'il estoit mis en

l'estat, que l'industrie & l'artifice des hommes pourroit y

apporter, il seroit très-beau, car tout ce qui s'y peut

desirer, pour une belle rencontre s'y treuve: partant de ce

lieu, retournasmes à Québec le 17 dudit mois, où vismes toutes

les barques de retour, qui deschargeoient les commoditez de

ladite habitation, laquelle fut visitée par des Massons &

Charpentiers, pour voir si elle estoit en estat de subsister &

durer, il fut jugé que l'on auroit plustost fait d'en édifier

une nouvelle, que reparer annuellement la vieille, qui estoit

si caduque qu'elle attendoit l'heure de tomber, fors le magazin

de pierre à chaux & à sable, (comme dit est,) auquel je fis

faire une porte par dehors, qui alloit dans la cave, faisant

condamner une trappe qui estoit dans le magazin des

marchandises, par où on alloit souvent boire nos boissons, sans

aucune consideration.

68/1052 Ledit du Pont se resolut de s'en aller en France, à cause de

l'incommodité qu'il avoit, & ne pouvant avoir les choses

necessaires icy pour sa maladie, qui l'occasionna de partir

avec ledit sieur de Caen de Québec, le 23 d'Aoust avec trois

barques, pour s'en aller embarquer à Tadoussac, delà en France,

& passer à Gaspey, pour sçavoir nouvelle de ce qui s'estoit

passé durant son absence, pour le suject des Basques qui

estoient à l'isle de sainct Jean.

Le premier de Septembre, ledit pilote Doublet arriva avec une

chalouppe, & lettre dudit sieur de Caen, qui me prioit

d'envoier le plus promptement que je pourrois les ouvriers

restant pour retourner, ce qu'ils firent en deux chalouppes, le

trouvent à Gaspey, où il leur avoit donné le rendez-vous.

Recognoissant l'incommodité que nous avions eue par les années

passées, de faire le foin si tard pour le bestial, j'en fis

faire au Cap de tourmente deux milles bottes, dés le mois

d'Aoust, & les envoyay quérir avec une de nos barques.

Recognoissant la décadence, en quoy s'alloit réduire nostre

habitation, nous avions resolu d'en faire une nouvelle: pour le

plus abrégé je fis le plan d'un nouveau bastiment, abbatant

tout le vieux, fors le magazin, & en suitte d'iceluy faire les

autres corps de logis de dix-huict toyses, avec deux aisles de

dix toyses de chaque costé, & quatre petites tours aux quatre

69/1053 coings du logement[554], & un ravelin devant l'habitation,

commendant sur la riviere, entouré le tout de fossez &

pont-levis: & pour ce faire je jugé que premier que bastir il

falloit assembler les matériaux pour commencer à bastir au

printemps, je fis faire quantité de chaux, abbatre du bois,

tirer de la pierre, apprester tous les matériaux necessaires

pour la massonnerie, charpenterie, & le chauffage, qui

incommodoit grandement pour le divertissement des hommes, &

n'y en eut que dix-huict de travail à toutes ces choses, où

l'on fit assez de besongne pour si peu qu'il y avoit.

L'incommodité que l'on recevoit à monter la montagne, pour

aller au fort sainct Louis, me fit entreprendre d'y faire faire

un petit chemin[555] pour y monter avec facilité, ce qui fut

fait le 29. de Novembre, & sur la fin dudit mois la petite

riviere Sainct Charles fut presque prise de glace, & depuis le

mois de Novembre jusques à la fin dudit mois, le temps fut fort

variable, & se passa en journées assez froides, au matin avec

gelée, bien qu'il fist beau le reste du jour; se faisoit

70/1054 quelques fois de la pluye, & des neiges, qui par fois se

fondent à mesure qu'elles tombent: Ayant remarqué qu'il n'y a

point quinze tours de differens, d'une année à autre pour la

température de l'hyver, qui est depuis le 20 Novembre, jusques

en Avril, que les neiges se fondent, & May est le printemps:

quelques fois, les neiges sont plus grandes en une année qu'en

l'autre, qui sont de pied & demy, & trois & quatre pieds au

plus, au plat pays: car aux montaignes du costé du Nord, elles

sont de cinq à six pieds de haut.

[Note 554: Ce plan ne fut exécuté qu'en partie. Pendant l'absence de

Champlain les ouvriers, ou les conducteurs des travaux, simplifièrent

l'ouvrage, et ne firent que deux des tourelles projetées, comme on le

voit, tant par le texte même de l'auteur (voir un peu plus loin), que

par le plan et le dessin qui nous sont restés de ce second magasin. Ces

deux tourelles étaient sur la rue Notre-Dame, l'une à l'encoignure de la

rue Sous-le-Fort, l'autre quelques pieds en avant du portail de l'église

actuelle de la basse ville.]

[Note 555: Ce petit chemin, que Champlain fit faire à la fin de novembre

1623, pour monter au fort avec facilité, est, sans aucun doute,

l'origine du pied de la côte actuelle qui conduit de la basse à la haute

ville. Car d'abord il ne peut être question, ici, du haut de la montée,

c'est-à-dire, de la partie voisine du fort, puisque la pente du terrain

y est comparativement douce. En second lieu, des trois montées qui ont

existé simultanément, le chemin actuel des voitures est sans contredit

le moins raide et le plus facile. Tout le monde sait que la Petite-Rue

Champlain a toujours été si difficile à gravir, que depuis longtemps on

s'est vu obligé d'y pratiquer un escalier; le chemin qui descendait

naguères du coude de la rue de la Montagne droit au magasin, et qui,

selon toutes les apparences, a été le chemin primitif, n'a jamais pu

être que fort escarpé. D'ailleurs ces montées dataient toutes les trois

des premiers temps de la colonie, et l'on ne voit pas qu'aucun des

successeurs de Champlain ait fait autre chose que de les réparer ou les

améliorer. On peut donc conclure que le chemin _facile_, dont parle ici

Champlain, est la partie inférieure de la rue de la Montagne.]

Aussi nous avions une autre incommodité, tant pour les hommes,

que pour le bestial, le long de la riviere S. Charles, à une

sapiniere qui estoit bruslée, & tous les bois renversez, qui

rendoient le chemin difficile, de sorte que l'on n'y pouvoit

passer, qui fit que je me fis faire un chemin où j'emploiay un

chacun, qui travaillerent si bien, qu'il fut promptement faict.

Le 10 de Décembre, la grande riviere fut chargée d'un grand

nombre de glaces, de sorte qu'elle charioit, & le bordage pris,

ne pouvoit plus permettre de naviger.

Je fis traîner le bois pour le fort sur les neges, comme le

temps plus propre le permettoit: les sauvages nous donnèrent un

peu d'eslan qui nous fit grand bien, d'autant qu'en hyver l'on

a aucun rafreschissement, n'ayant que les commoditez qui

viennent de France, pour n'y en avoir au païs à suffisance, ce

qu'avec le temps, l'on pourra estre relevé de ceste peine, par

le soing que l'on prendra à la nourriture du bestial, duquel il

71/1055 y avoit bon commencement, car le défaut de ces choses, est

grandement prejudiciable à la santé de plusieurs, &

principallement de ceux qui seroient malades ou blessez, qui

n'ont que salures, & les farines.

Le 18 d'Avril[556], je fis employer tout le bois qui avoit esté

faict pour le fort, afin de le pouvoir mettre en deffence,

autant qu'il me seroit possible. Je fis faire quelques

réparations à l'habitation qui estoit en décadence, attendant

que l'on en eust faict une nouvelle.

[Note 556: 1624.]

En ce temps, est la saison de la chasse du gibier, qui est en

grand nombre jusques à la fin de May, qu'ils se retirent pour

faire leurs petits, & ne reviennent qu'au quinziesme de

Septembre qui dure jusques à ce que les glaces se forment le

long des rivages, qui est environ le 20 de Novembre.

Le 20 il fit un grand coup de vent, qui enleva la couverture du

bastiment du fort sainct Louis, plus de trente pas par dessus

le rempart, par ce qu'elle estoit trop haulte eslevée, & le

pignon de la maison de Hébert, qui estoit de pierre, que je luy

fis rebastir: ce petit inconvenient apporta un peu de

retardement aux autres affaires, car il falut remettre la

maison en estat, de laquelle je fis raser le second estage, &

la rendis logeable au mieux qu'il me fut possible, attendant

l'occasion plus commode pour la mieux édifier.

Sur la fin du mois arriva un sauvage appellé des François,

Simon; il luy parut avoir quelque fantaisie, à quoy ils sont

ordinairement sujets, & principalement lors que contre la

72/1056 volonté de tous les capitaines & compagnons, ils veulent faire

la guerre à leurs ennemis les Yrocois, avec lesquels ils

estoient en pourparler de paix, il y avoit trois ou quatre

jours: & de ce les sauvages m'en donnèrent advis, & me prièrent

de faire en sorte de l'en empescher, & leur oster la frenesie

qu'avoit cestuy cy: je l'envoyay quérir & luy demandé le suject

pourquoy il faisoit cela, luy remonstrant le prejudice qui en

pourroit arriver à tous ceux de sa nation, & l'advantage que

les ennemis prendroient, du peu d'estat qu'ils faisoient de

l'auctorité de leur chef, estans ainsi que des enfans sujects

au changement, & n'ayant aucune parole arrestée, & se

demonstrant sans foy ny loyauté: De plus que tous les François,

ne seroient jamais contens de cette forme de procédé, & que

ceste guerre durant un traitté de paix sans suject, estoit

meschante & pernicieuse, procédante plustost d'un meschant, &

d'un homme lasche & sans courage, d'autant que je sçavois fort

bien que le but de ceste guerre n'estoit que d'aller surprendre

quelques hommes, ou femmes à l'escart, & les trouvant

incapables de se défendre, les assommer sans defence: à tout

cela il me fit une courte responce, qui estoit qu'il sçavoit

bien qu'ils ne valloient rien, & qu'ils estoient pires que

chiens, & s'estoit ainsi imaginé, qu'il ne seroit jamais

content qu'il n'eust eu la teste d'un de leurs ennemis, en

sorte qu'il estoit resolu, luy quatriesme d'y aller. Comme je

le vis obstiné, & que nulle remonstrance ne le pouvoit

esmouvoir, je luy usay de quelque menaces s'il le faisoit: &

ainsi s'en alla tout pensif, à sa cabane.

73/1057 Deux ou trois jours après les Chefs me vindrent trouver, pour

me dire qu'ils estoient bien ayses de ce que j'avois parlé à

luy, qu'il avoit changé de resolution de ne point y aller, me

disant que je leur fissent donner quelques choses pour

festiner, comme est leur coustume, quand il est question de

faire quelque accord, ou autres choses semblables.

Je leurs fis donner un peu de pois, & s'en allèrent ainsi

joyeusement, pensant que ce sauvage oublieroit ce qu'il avoit

projetté[557]. Ce pendant deux Charpentiers travailloient à

accommoder les barques & chalouppes, & deux autres à faire les

fenestres, portes, poutres, & autres choses de charpenterie,

pour le nouveau bastiment; & quelques mil cinq cens planches

que j'avois fait scier pour couvrir le logis, & trente cinq

poutres qui estoient toutes prestes, avec la pluspart du bois

de charpenterie assemblé pour la couverture. Le premier de May,

je fis creuser la terre pour faire les fondemens du bastiment,

qui avoit esté resolu de faire. J'employay trois hommes à aller

quérir du sable avec la chalouppe, pour le bastiment; les

massons à faire du mortier, attendant que quatre autres

ostoient la terre pour les fondements, & le reste à approcher

la pierre pour bastir: je fis tirer les allignemens pour

commencer à bastir un corps de logis.

[Note 557: Voir, quelques pages plus loin, la perfidie de ce Simon.]

Le 6 de May, l'on commença à maçonner les fondements, sous

74/1058 lesquels je mis une pierre[558], où estoient gravez les armes

du Roy, & celles de Monseigneur; avec la datte du temps, & mon

nom escrit, comme Lieutenant de mondit Seigneur, au païs de la

Nouvelle France, qui estoit une curiosité qui me sembla n'estre

nullement hors de propos, pour un jour à l'advenir, si le temps

y eschet, monstrer la possession que le Roy en a prise, comme

je l'ay fait en quelques endroits, dans les terres que j'ay

découvertes.

[Note 558: «Cette pierre, retrouvée dans une des fouilles faites sur

l'emplacement du vieux magasin, avait été placée au-dessus de la porte

d'entrée d'une maison qui touchait à la chapelle de la basse ville. Un

incendie détruisit cette maison en 1854, et l'inscription a disparu.»

(M. Ferland, Cours d'Histoire du Canada, I, 213, note 1.)]

Le 8 du dit mois, les cerisiers commencèrent à espanouir leurs

boutons, pour pousser leur feuilles dehors.

En ce temps mesme, sortoient de la terre de petites fleurs, de

gris de lin, & blanche, qui sont des primes veres du Printemps,

de ces lieux là.

Le 9 les framboises commencèrent à boutonner, & toutes les

herbes à pousser hors de la terre.

Le 10 ou 11 le sureau monstra ses feuilles.

Le 12 il y a des violettes blanches, qui se firent voir en

fleur.

Le 15 les arbres furent boutonnez, & les cerisiers revestus de

fueillages & le froment monté à un ampan de hauteur.

Les framboisiers jetterent leurs feuilles: le cerfeuil estoit

bon là à coupper: dans les bois, l'oseille s'y void à deux

pouces de hauteur.

Le 18 les bouleaux jettent leurs feuilles: les autres arbres

les suivent de prés: le chesne a ses boutons formez; & les

pommiers de France que l'on y avoit transplantez, comme aussi

les pruniers boutonnoient, les cerisiers y ont la feuille assez

grande, la vigne boutonnoit & fleurissoit, l'oseille estoit

bonne à couper.

75/1059 Le cerfeuil des bois paroissoit fort grand, les violettes

blanches & jaunes estoient en fleur: le bled d'Inde se seme, le

bled froment croissoit un peu plus d'un ampan de hauteur.

La pluspart de toutes les plantes, & simples, estoient sortis

de terre: il y avoit des journées en ce mois, où il faisoit

grande chaleur.

Le 21. de May, je despechay un canau à Tadoussac avec trois

hommes, pour attendre le sieur de Caen, avec lettres que je luy

escrivois, & une autre au premier vaisseau de sa flotte.

Le 29 dudit mois, les fraises commencèrent à fleurir, & les

chesnes à jetter leurs feuilles assez grandes en esté.

Le 30 les fraises furent toutes en fleur, les pommiers

commencèrent à espanouir leurs boutons, pour jetter leurs

feuilles: les chesnes avoient leurs feuilles d'environ un pouce

de long, les pruniers & cerisiers en fleur, & le bled d'Inde

commençoit à lever.

Durant ce temps je fis assoir quelques poutres sur le premier

estage de la nouvelle habitation, & poser quelques fenestres &

portes à icelle.

Le premier du mois de Juin arriva un canau de Tadoussac, qui

nous dit qu'aux environs du Bicq, il y avoit un vaisseau

Rochelois, qui traittoit les sauvages, que dans ce vaisseau

estoit un puissant homme qui y commandoit, estant tousjours

masqué, & armé, & les sauvages ne sçavoient comme il

s'appelloit, ny moins le cognoissoient ils pour ne l'avoir veu;

& ma créance fut telle, que quand ils l'eussent cogneu, ils ne

76/1060 nous l'eussent voulu dire, tant il nous portent d'affection.

L'on empesche les autres vaisseaux de venir traitter avec eux,

encore que l'on leurs fit le meilleur traittement qu'il fut

possible, & ainsi sommes nous aymez d'eux, en recompence du

bien que nous leurs faisons.

Le meilleur remède que j'ay recognu pour jouir plus facilement

d'eux, c'est de n'en faire estat que par occasion, & peu après

leur remonstrer hardiment leurs desfauts, & ne se soucier de

mille sortes d'insolences qu'ils font le plus souvent: car

comme ils voient que l'on en fait point d'estat[559], cela les

rend plus audacieux à médire & mal faire, ayant moy-mesme

expérimenté plusieurs fois, que lors que j'en faisois moins

d'estime c'estoit à lors qu'ils me recherchoient le plus

d'amitié, & diray plus que l'on n'a point d'ennemis plus grands

que ces sauvages, car ils disent que quand ils auroient tué des

nostres, qu'ils ne laisseroient de venir d'autres vaisseaux qui

en seroient bien aises, & qu'ils seroient beaucoup mieux qu'ils

ne sont, pour le bon marché qu'ils auroient des marchandises

qui leurs viennent des Rochelois, ou Basques: Entre ces

sauvages, il n'y a que Montaignars qui tiennent tels discours.

[Note 559: C'est-à-dire, _un point d'état_.]

Arrivée Le 2e. jour de juin arriva une chalouppe où estoit le

pilote Gascoin avec cinq ou six matelots, qui nous dit qu'il

estoit arrivé au port de Tadoussac, avec un vaisseau de

soixante tonneaux, ayant quelque cent barils de pois, sept

tonneaux de citre, vingt-quatre baricques tant de biscuit que

77/1061 de galette, & que ledit sieur de Caen devoit partir douze jours

après luy, que la prise de l'un de ces vaisseaux, par les

Flamans l'avoit fait retourner à Paris pour se plaindre au Roy,

& à Monseigneur, du sujet qui occasionnoit le retardement,

m'informant de luy, s'il n'avoit aucune lettre pour moy de sa

part, il me dit que non, qu'il me faisoit ses recommandations.

Je m'estonnay grandement qu'il ne m'avoit escrit un mot

d'advis, de sa venue en ce lieu, car cela va à telle

consequence, que n'ayant advis de ceux qui ont la conduitte

d'une flotte, ou autres telles affaires importantes, ne doivent

jamais permettre que leurs vaisseaux partent sans un mot

d'advis, au gouverneur ou lieutenant des places, esloignées,

comme sont celles-cy, pour leur tesmoigner qu'ils se peuvent

fier en eux, leurs donnant entrée libre dans l'habitation ou

fort, comme estant de la compagnie. Une lettre que m'escrivoit

le sieur le Gendre l'un des associez, m'asseura que le vaisseau

venoit de la part dudit sieur de Caen.

Le 4 dudit mois je fis mettre deux barques à l'eaue, qui

partirent pour aller à Tadoussac, quérir les commoditez

qu'avoit apporté ledit vaisseau, lequel avoit ordre de laisser

un commis nommé Halard, avec partie des commoditez des vivres,

pour traitter audit Tadoussac, ce qui nous fit un grand

plaisir, d'autant que nous n'avions des farines & citres, que

jusques au 10 dudit mois de Juin; que sans cela il nous eust

fallu réduire au Migan[560], avec quatre barique de bled

d'Inde, attendant nouvelles de la venue des autres vaisseaux.

[Note 560: Voir 1619, p. 76.]

78/1062 Le 12 arriva une barque, qui apporta quelque poinçons de citre,

galettes, pois & prunes, & m'apporta une lettre de Halart, qui

me mandoit qu'il s'ennuyoit grandement, que le vaisseau dudit

sieur de Caen ne venoit, craignant qu'il ne luy fust arrivé

quelques accidens par la mer: que recognoissant la necessité

des vivres que nous pourrions avoir, il m'envoyoit ce qui luy

restoit de commoditez, s'en reservant un peu pour entretenir

les sauvages, qui traictoient ordinairement avec les Rochelois,

& que je luy eusse à mander ma volonté de ce qu'il devoit

faire.

Le 24 dudit mois, la barque estant deschargée, prevoyant aux

malheurs qui ordinairement peuvent arriver sur la mer, pour les

risques qui y sont grandes, voyant que la saison des vaisseaux

se passoit, sans sçavoir nouvelles de l'un des deux qui devoit

arriver, sçachant bien qu'il ne faut pas attendre aux

extremitez à pourvoir en telles affaires, aussi que la

necessité des vivres nous pressoit, l'advisay qu'il ne seroit

hors de propos d'escrire audit de la Ralde, qui estoit à

Miscou, quelques 35 lieues de Gaspey, & luy faire entendre la

necessité en laquelle nous allions tomber, s'il ne nous

secouroit, au cas qu'il fust arrivé fortune au vaisseau; &

avois donné charge au pilote Gascoin, d'attendre audit

Tadoussac, jusques au 15 ou 16 de Juillet, & si en ce temps il

n'oyoit aucune nouvelle, qu'il eust à aller trouver ledit de la

Ralde; & donnois ordre à Marsollet truchement, luy troisiesme,

de ne partir de Tadoussac, pour venir à Québec, que ce ne fust

au 8 d'Aoust, qui estoit oster toutes sortes d'esperance, si

79/1063 les vaisseaux ne fussent venus en ce temps: Et esquippé la

barque de tout ce qui leur estoit necessaire pour leur voyage:

& partirent le 24 jour de S. Jean.

Le 28 du mois, nous eusmes nouvelles de la descente des Hurons,

Algommequins & Bisserains[561], qui furent bien faschez de

n'avoir point de nouvelles des vaisseaux. Or le premier du

mois de Juillet, du Vernay qui estoit allé aux Hurons, arriva

dans un canau, qui nous apporta nouvelles certaine de la

descente des Sauvages, à la riviere des Yrocois; & de la mort

d'un François, qui avoit esté mon serviteur: & que le Père

Nicolas estoit resté avec neuf François, estant revenu quatre

de nos hommes[562], Le père Joseph, & le frère Gabriel, qui

venoient quérir quelques choses[563] pour porter audit père

Nicolas. De plus ledit du Vernay me dit que le François avoit

esté mal traitté, parmy quelques Nations, faute que la pluspart

ne s'estoient pas bien comportez avec ces peuples.

[Note 561: Pour Bissiriniens; ce sont les Nipissingues.]

[Note 562: Outre du Vernay, l'un de ces quatre français s'appelait

Lamontagne. (Sagard, Hist. du Canada, p. 819.)]

[Note 563: Voir Sagard, Hist. du Canada, p. 790.]

Ce jour arriva une chalouppe, où estoit le pilote Gascoin, qui

ayant apperceu vers l'eau le vaisseau dudit de Caen, qui

entroit à Tadoussac, où il avoit envoyé une chalouppe du Bic,

avec ordre de ce qu'ils devoient faire audit Tadoussac, qui

estoit de depescher promptement une chalouppe, pour enuoyer à

Québec faire charger la barque qui y restoit, & envoyer au

devant des Hurons, ce qui fut fait, & partit ce mesme jour.

80/1064 En ce temps arriverent les sauvages, qui estoient allez de la

part des montagnars aux Yrocois, pour contracter amitié, & y

avoit prés de six sepmaines qu'ils estoient partis d'auprès de

Québec. Ils furent très bien receus des Yrocois qui leurs

firent tout plain de bonne réception, pour achever de faire

cette paix. Mais en la compagnie de ces sauvages estoit un

appelé Simon, qui devoit aller à la guerre. Après qu'il eut

pris congé desdits Yrocois s'en retournant, le meschant

traistre & perfide Simon, rencontrant un Yrocois l'assomma,

pour la recompence du bon traittement qu'il avoit receu desdits

Yrocois. Tous nos sauvages en furent grandement desplaisans, &

eurent bien de la peine à reparer cette faute: car il ne faut

parmy tels gens qu'un tel coquin, pour faire rompre toutes

sortes de bonnes entreprises, pour n'avoir aucune justice

entr'eux. Le 10 dudit mois les sauvages vindrent cabaner proche

de l'habitation. Le lendemain arriva ledit de Caen, avec deux

barques chargées de marchandises: Le jour en suivant l'on

commença la traitte avec les sauvages: d'autres Canadiens

arriverent en ce mesme temps avec quelques chalouppes. Le 14

dudit mois la traitte fut achevée avec lesdits sauvages, &

partirent le mesme jour pour s'en retourner en leurs païs, & un

François[56] fut avec les Bissereins.

[Note 564: Probablement Jean Richer, leur truchement, (Sagard, Hist. du

Canada, p. 801.)]

Le 16, le frère Gabriel arriva avec 7 canaux, qui nous resjouit

grandement, nous comptant tout ce qui s'estoit passé en son

hyvernement, & la mauvaise vie que la pluspart des François

81/1065 avoient mené en ce païs des Hurons, & entr'autres: truchement

Bruslé à qui l'on donnoit cent pistolles par an, pour inciter

les sauvages à venir à la traitte, ce qui estoit de

tres-mauvais exemple, d'envoyer ainsi des personnes si

malvivans, que l'on eust deub chastier severement, car l'on

recognoissoit cet homme pour estre fort vicieux, & adonné aux

femmes, mais que ne fait faire l'esperance du gain, qui passe

par dessus toutes considerations.

Le 19, ledit de Caen partit pour aller aux trois rivieres avec

les barques, pour traitter avec d autres sauvages s'il en

rencontroit.

Le 20, huict canaux des Hurons qu'avoit amené ledit Bruslé,

partirent de Québec. Ce jour mesmes, arriva ledit du Pont.

Le 25, arriva aussi à Québec une barque, qui nous dit, qu'il

estoit venu six Yrocois, nonobstant la mort de celuy qui avoit

esté tué, pour confirmer l'amitié avec tous les sauvages: ayant

bien jugé, que le sauvage qui avoit tué leur compagnon, l'avoit

fait de sa propre malice, & non du consentement de ses

compagnons. Le lendemain, arriva une barque, où il y avoit deux

soldats, que le sieur de Caen envoyoit en son vaisseau, pour

les mettre à la chaisne, pour quelques legeretez qu'ils avoient

commises. Nouvelles vindrent aussi, qu'il estoit arrivé à

l'entrée de la riviere des Yrocois, trente canaux Hurons, avec

quelques François.

82/1066 Le premier d'Aoust, est arrivé à Québec ledit sieur de Caen, &

le 4, il fut au Cap de tourmente, qui dit luy avoir esté donné

par monseigneur de Montmorency, avec l'Isle d'Orléans, &

quelques autres isles adjacentes: & le 10, il retourna à

Québec.

En ce temps je me resolus de repasser en France avec ma

famille, y ayant hyverné prés de cinq ans, & où durant ce

temps, nous fusmes assez mal secourus de raffraichissemens, &

d'autres choses fort escharsement; nous n'avions dequoy

remercier les associez en cela, car s'ils l'eussent sceu, ils y

eussent donné ordre: la courtoisie & le devoir les obligeoit

d'avoir soing des personnes qui avoient esgard à la

conservation de la place & de leur bien, outre la charité pour

ceux qui pouvoient estre malades, fussent morts faute de

secours, & ainsi estoit plustost diminuer le courage, que de

l'augmenter à servir des personnes, qui ne font estat des

hommes qui conservent leur bien, & se tuent de soin & travail à

garder ce qui leur appartient, au lieu que peu de choses

contante tout un peuple.

Je fis embarquer tout mon esquippage, & laissay l'habitation

nouvelle bien advancée, & eslevée de 14 pieds de haut, 26

toises de muraille faicte avec quelque poutres au premier

estage, & toutes les autres prestes à mettre les planches

sciées pour la couverture, la pluspart du bois taillé & amassé

pour la charpente de la couverture du logement, toutes les

fenestres faictes, & la pluspart des portes, de sorte qu'il n'y

avoit plus qu'à les appliquer, je laissay deux fourneaux de

chaux cuitte, de la pierre assemblée, & ne restoit plus en tout

que sept ou huict pieds de hauteur, que toutes la muraille ne

fust eslevée, ce qui se pouvoit en quinze jours, leurs

matériaux assemblez pour estre logeable, si l'on y eust voulu

83/1067 apporter la diligence requise. Je les priay d'amasser des

fassines, & autres choses, pour achever le fort, jugeant bien

en moy-mesme, que l'on n'en feroit rien, d'autant qu'ils

n'avoient rien de plus desagreable, bien que c'estoit la

conservation, & la seureté du pays, ce qu'ils ne pouvoient, ou

ne vouloient comprendre. Cet oeuvre ne s'avançoit que par

intervalles, selon la commodité qui se presentoit, lors que les

ouvriers n'estoient employez à autres oeuvres.

Ledit sieur de Caen laissa son neveu, le sieur Esmery, pour

principal commis, & pour commander en mon absence audit Québec,

avec cinquante & une personne, tant hommes que femmes, garçons,

& enfans.

Le Jeudy 15e jour d'Aoust, partismes de Québec le 18.

arrivasmes à Tadoussac, ou nous eusmes nouvelles de la mort de

cinq hommes du vaisseau dudit Deschesnes, qui estoit à

l'Acadie, lesquels hommes, avoient este tuez par les sauvages

du lieu, proche du sieur de Biencour, qui estoit demeurant en

ces lieux, il y avoit plus de 18 ans[565] avecques les

sauvages.

[Note 565: D'après ce passage, M. de Biencourt serait venu en Acadie

avec son père dès 1605, ou même 1604, c'est-à-dire, à l'âge d'environ

quinze ans. (Lescarbot, liv. V, ch. X.)]

Le 21 d'Aoust 1624. nous levasmes l'ancre, & mismes soubs

voilles, pour retourner en France.

Le 25 fusmes mouiller l'ancre devant Gaspey, & trouvasmes de la

Ralde qui estoit venu de Miscou, faire sa pescherie de poisson.

Le premier de Septembre un vaisseau partit de la flotte où

commandoit le capitaine Gerard, pour aller en France devant

porter des nouvelles.

84/1068 Le 6, le vaisseau de du Pont acheva de faire sa pesche de

poisson audit Gaspey.

La nuict venant au samedy[566], ledit sieur de Caen partit avec

quatre vaisseaux, en l'un desquels estoit sa personne[567], &

en l'autre ledit du Pont[568], au troisiesme ledit de la Ralde,

& une patache de 45 à 50 tonneaux, dans laquelle estoit le

pilote Cananée[569].

Le 19 l'on apperceut un vaisseau de 60 tonneaux, que l'on

jugeoit estre Rochelois, on fist chasse dessus, mais il

s'evada, & ainsi se sauva à la faveur de la nuict[570].

[Note 566: Du 6 au 7 septembre.]

[Note 567: Et probablement l'auteur avec sa famille. (Conf. Sag., Hist.

du Canada, p. 842 et s.)]

[Note 568: Avec Dupont, repassait F. Gabriel Sagard, M. Goua, M.

Joubert, le sieur de la Vigne et probablement aussi le P. Irénée.

(Sagard, Hist. du Canada, p. 841, 843 et suiv.) Le P. Irénée était

député en France par le chapitre des Récollets de Notre-Dame-des-Anges,

pour obtenir des jésuites, afin d'aider les premiers missionnaires à la

conversion des sauvages; mais, les sentiments de Champlain, que l'on

avait sondé là-dessus, paraissant assez équivoques, il avait été arrêté

de tenir cette résolution secrète, afin d'en ménager plus-sûrement le

succès en France. (Premier établiss. de la Foy, I, 291, 292, 298.)]

[Note 569: «A mon voyage de la nouvelle France, je communiquay souvent

avec un bon Catholique nommé le Capitaine Cananée, qui avoit receu des

disgraces en mer autant qu'homme de sa condition. Il avoit esté pris &

repris des Pirates tant d'Alger qu'autres, qui l'avoient mis au blanc, &

réduit à servir ceux qu'il auroit pu auparavant commander. Retournant de

Canada pour la France le sieur de Caen général de la flotte luy donna le

gouvernement & la conduitte d'un petit navire, avec 12 ou 13 Mattelots

Catholiques & huguenots pour conduire à Bordeaux. Je desirois fort

passer dans son bord, tant pour la devotion que j'avois à la saincte

Magdeleine de laquelle le vaisseau portoit le nom, que pour le

contentement particulier que je recevois à la communication de ce bon &

vertueux Capitaine, mais ledit sieur de Caen général, & le sieur de

Champlain avec une quantité de nos amis me dissuaderent de m'embarquer

dans un si petit vaisseau, plus aysé à perir qu'un plus grand, outre

l'incommodité du balotage. Je me resolus donc à leur conseil & me teins

à ce qu'ils en voulurent...» (Sagard, Hist. du Canada, p. 38, 39.)]

[Note 570: «Donnâmes en vain la chasse à un Piratte Rochelois, qui nous

estoit venu recognoistre passant au travers de nostre armée. A la vérité

la faute que fit nostre avant garde, le corps d'armée, & l'arriere-garde

à la poursuitte de ce Pirate, me fist bien croire que nous n'estions pa

gens pour attaquer, & que c'estoit assez de nous deffendre. Et puis

c'estoit un plaisir d'entendre auparavant nos guerriers de vouloir aller

attaquer unze Navires basques vers Miscou, & de là s'aller saisir des

Navires Espagnols le long des Isles Assores. Dieu sçait quelle prouesse

nous eussions faite, n'ayans pu prendre un forban de 60 tonneaux, qui

nous estoit venu braver jusques chez nous.» (Sagard, Hist. du Canada, p.

841, 842.)]

Le 27 on treuva fond à la sonde, à 90 brasses. Ce jour la

85/1069 petite barque où commandoit Cananée, se separa de nous, pour

aller à Bordeaux, selon l'ordre qu'il en avoit: Depuis nous

sceusmes qu'elle fut prise des Turcs, le long de la coste de

Bretaigne, qui emmenèrent les hommes qu'ils y trouverent, & les

firent esclaves[571].

[Note 571: _Conf_. Sagard, Histoire du Canada, p. 39 et 842.]

Le 29 nous recogneusmes en la coste d'Angleterre, le cap

appelle Tourbery.

Le dernier de Septembre, nous apperceusmes la terre de la Heve.

Le premier d'Octobre, entrasmes dans le havre de Dieppe, ou

louasmes Dieu de nous avoir amenez à bon port, auquel lieu je

sejournay quelques jours, de là, je m'acheminay à Paris avec

tout mon train, où estant, je fus treuver à sainct Germain le

Roy, & Monseigneur de Montmorency, qui me presenta à sa

Majesté, auquel je fis la relation de mon voyage, comme à

plusieurs messieurs du Conseil, desquels j'avois l'honneur

d'estre cogneus. Ce fait, je m'en retournay à Paris, où je

treuvay que les anciens & nouveaux associez, eurent plusieurs

contestations sur le mauvais mesnage qui s'estoit fait en

l'embarquement, qui apporta plusieurs troubles, cela en partie

donna suject à mondit seigneur de Montmorency, de se deffaire

de sa charge de Viceroy, qui luy rompoit plus la teste, que ses

affaires plus importantes, la remettant à Monseigneur le Duc de

Ventadour, qu'il voyoit porté à ce sainct dessein, convenant

avec luy d'un certain prix, tant pour la charge de Viceroy, que

pour l'interest qu'il avoit en ladite Société, le tout sous le

86/1070 bon plaisir de sa Majesté, laquelle commanda d'expédier les

lettres patentes d'icelle commission, au mois de Mars 1625. au

nom de mondit seigneur le Duc de Ventadour, n'estant poussé

d'autres interests que du zèle & affection qu'il avoit de voir

fleurir la gloire de Dieu, en ces pays barbares; & pour cest

effect, y envoyer des Religieux, jugeant n'en trouver de plus

capables, que les pères Jesuistes, pour amener ces peuples à

nostre foy: il en envoya six[572], à ses propres cousts &

despens, dés l'année mesmes. Sçavoir estoit, les reverend père

l'Almand[573], Principal du Collège de Paris; tres-devot & zélé

Religieux, fils du feu sieur l'Almand, qui avoit esté

Lieutenant criminel de Paris; & le père Brebeuf[574], le père

Massé[575], frère François [576], & frère Gilbert[577], qui

s'acheminèrent aussi-tost avec une grande affection, à Dieppe,

lieu de l'embarquement.

[Note 572: Cinq, comme le prouve la suite même du texte.]

[Note 573: Charles Lalemant. (Sagard, Hist. du Canada, p. 868.)]

[Note 574: Jean de Brebeuf. (Prem. établiss. de la Foy, I, 304.)]

[Note 575: Ennemond Massé. (Voir Hist. de la colonie française en

Canada, I, 101, note.)]

[Note 576: François Charton. (Prem. établiss. de la Foy, I, 304.)]

[Note 577: Gilbert Buret, d'après le P. le Clercq (Prem. établiss. de la

Foy, I, 304), et Burel, d'après les Relations des Jésuites (1635, p. 23,

édit. de Québec).]

87/1071

[Illustration]

LIVRE

SECOND

DES VOYAGES

DU SIEUR DE

CHAMPLAIN.

_Monsieur le Duc de Ventadour Viceroy en la Nouvelle France,

continue la Lieutenance au sieur de Champlain. Commission qu'il

luy fait expédier. Retour du sieur de Caen de la Nouvelle

France. Trouble qu'il eut avec les anciens associez._

Oeuvres de Champlain · 第 199 / 415 题