CHAPITRE VIII.

Le lendemain[239] nous partismes tous ensemble pour aller à

nostre habitation, où ils se resjouirent cinq ou six jours, qui

se passèrent en dances & festins, pour le desir qu'ils avoient

que nous fussions à la guerre.

[Note 239: Le 21 ou le 22 de juin 1609. (Voir 1613, ch. VIII et IV.)]

Le Pont vint aussi tost de Tadoussac avec deux petites barques

pleines d'hommes, suivant une lettre où je le priois de venir

le plus promptement qu'il luy seroit possible.

Les Sauvages le voyans arriver se resjouirent encores plus que

150/806 devant, d'autant que je leur dis qu'il me donnoit de ses gens

pour les assister, & que peut estre nous irions ensemble.

Le 28 du mois[240] je partis de Québec pour assister ces

Sauvages. Le premier Juin[241] arrivasmes à saincte Croix,

distant de Québec de 15 lieues, avec une chaloupe équipée de

tout ce qui m'estoit necessaire. Je partis de Saincte Croix le

3 de Juin[242] avec tous les Sauvages, & passasmes par les

trois rivieres, qui est un fort beau pays, remply de quantité

de beaux arbres. De ce lieu à Saincte Croix y a 15 lieues. A

l'entrée d'icelle riviere y a six isles, trois desquelles sont

fort petites, & les autres de 15 à 1600 pas de long, qui sont

fort plaisantes à voir: & proche du lac Sainct Pierre[243],

faisant environ deux lieues dans la riviere [244] y a un petit

sault d'eau, qui n'est pas beaucoup difficile à passer. Ce lieu

est par la hauteur de 46 degrez quelques minutes moins de

latitude. Les Sauvages du pays nous donnèrent à entendre, qu'à

quelques journées il y a un lac par où passe la riviere, qui a

dix journées, & puis on passe quelques saults, & après encore 3

ou 4 autres lacs de 5 ou 6 journées: & estans parvenus au bout,

ils font 4 ou 5 lieues par terre, & entrent derechef dans un

autre lac[245], où le Saguenay prend la meilleure part de sa

source. Les Sauvages viennent dudit lieu à Tadoussac. Les trois

rivieres vont 20[246] journées des Sauvages; & disent qu'au

151/807 bout d'icelle riviere il y a des peuples[247] qui sont grands

chasseurs, n'ayans de demeure arrestée, & qu'ils voyent la mer

du nort en moins de six journées. Ce peu de terre que j'ay veu

est sablonneuse, assez eslevée en costaux, chargée de quantité

de pins & sapins sur le bord de la riviere: mais entrant dans

la terre environ un quart de lieue, les bois y sont très-beaux

& clairs, & le pays uny.

[Note 240: Le 28 juin 1609.]

[Note 241: Le premier juillet. (Voir 1613, p. 184, note I.)]

[Note 242: Le 3 juillet.]

[Note 243: Voir 1613, p. 179, note 2.]

[Note 244: Dans le Saint-Maurice. (Voir 1603, p. 30, 31.)]

[Note 245: Le lac Saint-Jean.]

[Note 246: L'édition de 1613 porte: «40 journées.» Les sources du

Saint-Maurice sont à environ cent lieues des Trois-Rivières.]

[Note 247: Probablement les _Atticamègues_, ou Poissons-Blancs.]

Continuant nostre routte jusques à l'entrée du lac Sainct

Pierre, qui est un pays fort plaisant & uny, & traversant le

lac à 2, 3 & 4 brases d'eau, lequel peut contenir de long 8

lieues, & de large 4. Du costé du nort nous veismes une riviere

qui est fort agréable, qui va dans les terres 50 lieues, & l'ay

nommée saincte Suzanne[248]: & du costé du sud il y en a deux,

l'une appellée la riviere du Pont[249], & l'autre de Gennes

[250], qui sont très-belles, & en beau & bon pays. L'eau est

presque dormante dans le lac, qui est fort poissonneux. Du

costé du nort il paroist des terres à 12 ou 13 lieues du lac,

qui sont un peu montueuses. L'ayant traversé, nous passasmes

par un grand nombre d'isles[251], qui sont de plusieurs

grandeurs, où il y a quantité de noyers, & vignes, & de belles

prairies, avec force gibbier, & animaux sauvages, qui vont de

la grand terre ausdites isles. La pescherie du poisson y est

plus abondante qu'en aucun autre lieu de la riviere qu'eussions

152/808 veu. De ces isles fusmes à l'entrée de la riviere des

Hiroquois[252], où nous sejournasmes deux jours, & nous

rafraischismes de bonnes venaisons, oiseaux & poissons, que

nous donnoient les Sauvages, & où il s'esmeut entre eux quelque

différend sur le sujet de la guerre, qui fut occasion qu'il n'y

en eut qu'une partie qui se resolurent de venir avec moy, & les

autres s'en retournèrent en leur pays avec leurs femmes &

marchandises, qu'ils avoient traictées.

[Note 248: Aujourd'hui, la rivière du Loup.]

[Note 249: Aujourd'hui, la rivière de Nicolet. (Voir 1613, p. 180, note

2.)]

[Note 250: Probablement la rivière d'Yamaska.]

[Note 251: Les îles de Sorel.]

[Note 252: Cette rivière a porté, depuis, les noms de Richelieu, de

Sorel et de Chambly.]

Partant de cette entrée de riviere (qui a environ 4 à 500 pas

de large, & est fort belle, courant au sud) nous arrivasmes à

un lieu qui est par la hauteur de 45 degrez de latitude, à 22

ou 23 lieues des trois rivieres. Toute ceste riviere depuis son

entrée jusques au premier sault, où il y a 15 lieues, est fort

platte & environnée de bois, comme sont tous les autres lieux

cy-dessus nommez, & des mesmes especes. Il y a neuf ou dix

belles isles jusques au premier sault des Hiroquois, lesquelles

tiennent environ lieue, ou lieue & demie, remplies de quantité

de chesnes & noyers. La riviere tient en des endroits prés de

demie lieue de large, qui est fort poissonneuse. Nous ne

trouvasmes point moins de 4 pieds d'eau. L'entrée du sault est

une manière de lac[253] où l'eau descend, qui contient environ

trois lieues de circuit, & y a quelques prairies où il n'y

habite aucuns Sauvages, pour le sujet des guerres. Il y a fort

peu d'eau au sault, qui court d'une grande vistesse, & quantité

de rochers & cailloux, qui font que les Sauvages ne les peuvent

surmonter par eau: mais au retour ils les descendent fort bien.

153/809 Tout cedit pays est fort uny, remply de forests, vignes &

noyers. Aucuns Chrestiens n'estoient encores parvenus jusques

en cedit lieu, que nous, qui eusmes assez de peine à monter la

riviere à la rame.

[Note 253: Le bassin de Chambly.]

Aussi tost que je fus arrivé au sault, je prins 5 hommes[254],

& fusmes à terre voir si nous pourrions passer ce lieu, &

fismes environ lieue & demie sans en voir aucune apparence,

sinon une eau courante d'une grande impetuosité, où d'un costé

& d'autre y avoit quantité de pierres, qui sont fort

dangereuses, & avec peu d'eau. Le sault peut contenir 600 pas

de large. Et voyant qu'il estoit impossible couper les bois, &

faire un chemin avec si peu d'hommes que j'avois, je me resolus

avec le conseil d'un chacun, de faire autre chose que ce que

nous nous estions promis, d'autant que les Sauvages m'avoient

asseuré que les chemins estoient aisez: mais nous trouvasmes le

contraire, comme j'ay dit cy-dessus, qui fut l'occasion que

nous en retournasmes en nostre chaloupe, où j'avois laissé

quelques hommes pour la garder, & donner à entendre aux

Sauvages quand ils seroient arrivez, que nous estions allez

descouvrir le long dudit sault.

[Note 254: Dans l'édition de 1613, on lit: «Des Marais, la Routte & moy,

& cinq hommes fusmes à terre»...]

Après avoir veu ce que desirions de ce lieu, en nous en

retournant nous fismes rencontre de quelques Sauvages, qui

venoient pour descouvrir comme nous avions fait, qui nous

dirent que tous leurs compagnons estoient arrivez à nostre

chaloupe, où nous les trouvasmes fort contents & satisfaits de

154/810 ce que nous allions de la façon sans guide, sinon que par le

rapport de ce que plusieurs fois ils nous avoient fait.

Estant de retour, & voyant le peu d'apparence qu'il y avoit de

passer le sault avec nostre chaloupe, cela m'affligea, & me

donna beaucoup de desplaisir de m'en retourner sans avoir veu

un grand lac remply de belles isles, & quantité de beau pays,

qui borne le lac où habitent leurs ennemis, comme ils me

l'avoient figuré. Après avoir bien pensé en moy mesme, je me

resolus d'y aller pour accomplir ma promesse, & le desir que

j'avois, & m'embarquay avec les Sauvages dans leurs canaux, &

prins avec moy deux hommes de bonne volonté. Car quand ce fut à

bon escient que nos gens veirent que je me deliberay d'aller

avec leurs canaux, ils saignerent du nez, ce qui me les fit

renvoyer à Tadoussac[255].

[Note 255: Au lieu de cette dernière phrase, il y avait, dans l'édition

de 1613: «Après avoir proposé mon dessein à des Marais & autres de la

chalouppe, je priay ledit des Marais de s'en retourner en nostre

habitation avec le reste de nos gens, soubs l'esperance qu'en brief,

avec la grâce de Dieu, je les reverrois.»]

Aussi tost je fus parler aux Capitaines des Sauvages & leur

donnay à entendre comme ils nous avoient dit le contraire de ce

que j'avois veu au sault, sçavoir, qu'il estoit hors nostre

puissance d'y pouvoir passer avec la chaloupe, toutesfois que

cela ne m'empescheroit de les assister comme je leur avois

promis. Ceste nouvelle les attrista fort, & voulurent prendre

une autre revolution: mais je leur dis, & les y sollicitay,

qu'ils eussent à continuer leur premier dessein, & que moy

troisiesme, je m'en irois à la guerre avec eux dans leurs

canaux, pour leur monstrer que quant à moy je ne voulois

155/811 manquer de parole en leur endroit, bien que je fusse seul, &

que pour lors je ne voulois forcer personne de mes compagnons

de s'embarquer, sinon ceux qui en auroient la volonté, dont

j'en avois trouvé deux, que je menerois avec moy.

Ils furent fort contents de ce que je leur dis & d'entendre la

resolution que j'avois, me promettant toujours de me faire voir

choses belles.

_Partement du sault de la riviere des Hiroquois. Description

d'un grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes

audit lac, & de la façon & conduite qu'ils usent en allant

attaquer les Hiroquois._

Oeuvres de Champlain · 第 173 / 415 题