QUÉBEC
Imprimé au Séminaire par GEO.-E. DESBARATS
1870
iii/635
_Nous avons cru quelque temps, avec plusieurs auteurs, que l'on
avait fait, en 1640, une nouvelle, édition du volume de 1632.
Mais, après un examen attentif, nous avons constaté que les
éditeurs n'ont fait que rafraîchir le titre, et changer le
millésime; partout, le texte est absolument conforme à certains
exemplaires de 1632, et nous avons toujours eu soin de faire
remarquer, dans nos notes, les principales divergences.
Cette édition est, sans contredit, la plus complète de toutes
celles que publia l'auteur. On y trouve en effet, dans la_
Première Partie, _une reproduction à peu près textuelle des
voyages de Champlain publiés jusqu'alors, avec quelques
nouvelles réflexions sur les difficultés qui avaient eu lieu
entre les diverses compagnies; la_ Seconde Partie _renferme
tout ce qui était encore inédit des voyages de découverte et
des événements qui se passèrent en Canada depuis 1620, et l'on
peut dire que cette seconde moitié du volume de 1632 est unique
et indispensable._
iv/636 _Le but des diverses publications de Champlain, fut toujours de
faire connaître les avantages que la Nouvelle-France pouvait
offrir à la mère patrie; mais, dans celle-ci, la pensée de
l'auteur semble se dessiner de plus en plus. D'un coté, il
était naturel qu'on se demandât, quel si grand intérêt la
France pouvait avoir à conserver cette petite colonie lointaine
et ces froides régions du Canada. Champlain commence cette
édition par énumérer les ressources et les richesses de ces
pays encore trop peu connus. Le premier chapitre, joint à
quelques observations extraites, en grande partie, de ses
divers ouvrages, forma même un petit mémoire, qu'il présenta au
roi vers 1630.
D'un autre coté, il était important de bien faire comprendre à
la France qu'il y allait de son honneur de ne point laisser si
facilement entre les mains des Anglais d'immenses contrées dont
elle était à juste titre en possession depuis très-longtemps et
par droit de découverte. Champlain jugea qu'une édition plus
complète de ses Voyages atteindrait ce but; en remettant sous
les yeux du lecteur toute la série des événements accomplis
jusque-là: Il commence, par établir que les Français
fréquentaient les Terres-Neuves et le Canada longtemps avant
que les Anglais y prétendissent quelque chose; puis, à la fin
de son volume, craignant que le lecteur ne perde de vue ce
point important, il donne encore un_ «Abrégé des découvertes
v/637 _attribuées tant aux Anglais qu'aux Français, suivant le
rapport des historiens, afin que chacun, dit-il, puisse juger
du tout sans passion.»
M. de Puibusque, dans une lettre dont nous avons cité quelques
extraits en tête du_ Voyage de 1603, _disait, en parlant de
notre auteur: «Ses relations imprimées ont été retouchées par
un arrangeur si habile, qu'elles parlent une autre langue que
la sienne.» Nous ne savons jusqu'à quel point cette remarque
est fondée relativement aux premiers voyages de Champlain; mais
elle semble avoir surtout son application dans ce volume de
1632.
On y trouve en effet certains passages, et surtout des notes
marginales, qui ne peuvent pas être de la main de l'auteur, Que
l'on nous permette de citer quelques exemples.
Page 131 (de cette présente édition), première partie: pour se
conformer à l'usage qui commençait à prévaloir, Champlain donne
à la pointe de Tous-les-Diables le nom de pointe aux Vaches;
que fait le réviseur? Le typographe avait mis dans le texte_
pointe aux roches; _la note marginale vient aggraver la faute
en substituant_ pointe aux Rochers. _Or, Champlain connaissait
trop bien cette pointe pour laisser passer ainsi une double
faute.
Page 174, en marge: «Des Prairies remontre aux nôtres le peu
vi/638 d'honneur de combattre avec les sauvages.» Évidemment, celui
qui a fait cette note n'a pas compris le sens du texte en
regard: Des Prairies représente à ses compagnons qu'il serait
honteux de laisser Champlain se battre seul avec les sauvages.
Page 182: le sommaire du chapitre, qui ne se trouve pas dans
l'édition 1613, ne peut vraisemblablement avoir été fait par
l'auteur; car il ne s'accorde pas avec le texte.
Page 187, On lit en marge:_ «Les deux sauvages,» _etc. Or
l'auteur, qui était sur les lieux lors de l'accident, dit dans
son texte que c'étaient un français nommé Louis et un sauvage.
Page 253, seconde partie: «Prise de l'auteur par l'Anglais,» au
lieu de _Prise du sieur de Caen._ L'auteur pouvait-il se
tromper sur ce fait?
Nous pourrions citer bien d'autres passages de cette nature,
que nous avons notés dans l'occasion.
Non-seulement quelqu'un a revu, ou même retouché le récit de
Champlain; mais on peut affirmer que ce travail a été fait soit
par un jésuite, soit par un ami des religieux de cet ordre.
Il faut remarquer d'abord que cette édition s'imprimait au
moment ou les Récollets faisaient d'inutiles efforts pour
rentrer dans une mission dont ils étaient les fondateurs;
tandis que les Pères Jésuites revenaient seuls, évidemment
protégés par la toute-puissance du cardinal de Richelieu.
vii/639 D'un autre, coté, Champlain ne devait pas être ennemi des
Récollets, lui qui les avait amenés dans le pays. Du reste, le
P. le Clercq nous apprend «qu'il prenait leurs intérêts à
coeur, quoiqu'il n'osât paraître, et qu'il fut même le premier
à les avertir des véritables intentions de ceux qui, faisant
mine de les servir, les traversaient effectivement.»
Maintenant, que le lecteur examine attentivement l'édition de
1632, et il remarquera que l'on retranche à dessein, des
éditions précédentes, tout ce qui était en faveur des
Récollets, et que l'on y introduit au contraire tout ce qui
pouvait servir la cause des Jésuites. Ainsi, toute l'édition de
1619 est reproduite mot pour mot, à la réserve de quelques
passages ou il était fait mention des travaux des Récollets. En
revanche, on intercale un résumé de la relation du P. Biard sur
les missions des Jésuites à l'Acadie, et l'on ajoute à la fin
du volume des échantillons des deux principales langues parlées
dans le pays, opuscules faits tous deux par des pères jésuites.
Il est donc évident qu'une main étrangère s'est chargée de la
révision de l'ouvrage de Champlain. Il paraît également certain
que ces changements significatifs introduits dans son oeuvre
originale, doivent être attribués au motif de laisser dans
l'ombre les Pères Récollets au profit de ceux qu'ils avaient
d'abord appelés à leur secours. Or, le caractère franc et loyal
viii/640 de Champlain ne permet pas de supposer qu'il ait eu recours à
de pareils procédés, outre que le témoignage du P. le Clercq,
cité plus haut, semble le laver de tout soupçon à cet égard.
On ne peut donc guère s'empêcher de conclure, qu'un correcteur
officieux aura fait agréer à l'auteur certaines additions
très-bonnes en elles-mêmes, et aura pris sur lui de biffer,
sous prétexte de longueur, les passages qui pouvaient nuire à
la cause.
641
LES
VOYAGES
DE LA
NOUVELLE FRANCE
OCCIDENTALE, DICTE
CANADA