Ce que l'on nomme la vie de relation participe donc en plusieurs de ses
mouvements à la charité la plus haute, mais cette vérité ne sera pas
plus amplement démontrée, car les choses ayant deux faces et les mots
leurs exigences, on attend sans doute un examen bref des faits les plus
conformes à la définition des lexiques et que l'on revienne, pour ne
pas contrarier plus longtemps le commun des habitudes cérébrales, à
l'analyse des actes pratiqués et monopolisés par des «coeurs utiles».
L'idée que la charité doit être utile est presque nouvelle; elle date
sans doute de saint Vincent de Paul, ou du moins l'on s'accorde à
faire honneur de cette invention curieuse au célèbre philanthrope,
au Parmentier des petits enfants. Avant lui, la charité n'était qu'un
rachat de personnelles fautes; elle gardait son caractère égoïste et
digne de prodigalité; elle était vraiment, le plus souvent, un don sans
conditions, sans but que d'être un don; elle était un sacrifice; elle
avait la grâce et la pureté de l'oubli: elle ne suivait pas son argent
des yeux. Aujourd'hui l'on va jusqu'à produire, presque en justice, le
reçu du Pauvre, avec timbre de quittance. On fait un placement de vanité
ou de peur. Le carnet à souche de l'aumônière est devenu un bouclier
contre les jets de boue, et quand il est périmé on en fait de la pâte à
papier d'affiches. La charité est devenue une des formes de la réclame:
savoir piper l'argent miséricordieux et le répartir entre les plus
adroits hurleurs est un talent apprécié chez les journalistes, qui
envient un métier si généreusement productif et chez les petits
bourgeois qui ont le respect de la comptabilité, de l'ordre, de
l'économie et qui donnent, non au pauvre qui passe, mais à l'indigent
certifié par un numéro d'agenda.
Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts d'un audacieux philanthrope
ou qu'elle soit l'assurance contre la grêle signée par un trembleur
innocent, la charité perd également tous ses caractères essentiels: en
d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple,
singulièrement la diminuer en beauté que de la faire descendre au rang
de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la
civilisation. On a dit que l'aumône était l'une des insultes du riche
envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais
le don gratuit. On achète, pour quelques argents, le silence et la
sagesse du pauvre; mais l'aumône qui ne demanderait rien en échange,
l'aumône d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce vraiment une
insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste créature
qui tend la main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une
charité méprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que
savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le
pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que trempé dans le
sang amer de vos veines rompues. La charité qui limite et qui choisit
est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la notion du devoir, elle
s'ironise encore et s'aggrave, et se déshonorerait, si c'était possible.
Peut-on déshonorer la charité?
Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant, disait qu'il déshonorait
la pauvreté. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne
déshonorent qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie par la
danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir à
l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables
des unités qu'ils signifient: élevés au rang d'idées, ils ne peuvent
être amoindris par la trahison d'un fait.
Qui peut déshonorer la joie?
Mais la charité est une joie à laquelle, comme à toutes les joies, il
faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme
pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connaîtra que
la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre
d'une oeuvre secrète.
Février 1896.