LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ

Le principe d'un acte, ou sa cause génératrice et maîtresse, importe

plus que l'acte lui-même, car c'est par son principe que l'acte acquiert

son degré de valeur esthétique, c'est-à-dire morale. Réduit au mécanisme

physique, l'acte est indifférent: c'est l'extériorisation d'une force et

rien de plus. Que l'effort des muscles se résolve en un sauvetage ou en

un meurtre, les deux actes sont les mêmes, et pour les différencier il

faut avoir compris leur principe initial; mais ce principe peut être

commun, avidité, vanité, obéissance, courage:--et un meurtre apparaîtra

vêtu de toute la sanglante beauté du désintéressement, et un sauvetage

sali de toute la vase du fleuve et de toute la boue de la récompense.

Que, les principes déterminés, le châtiment intervienne et efface le

crime; que la récompense, aussi sûrement, efface l'oeuvre qui la motiva,

et l'on retrouve l'état d'indifférence qui est l'état normal de

l'acte et qui sera l'état même de l'Activité le jour où tous les actes

possibles auront été accomplis. Il faut donc, si l'on veut absolument

juger, ce qui est un jeu défendu, mais bien humain, juger non les actes

qui ne sont que des mouvements et dont la direction peut être à chaque

instant déviée par des causes secondaires ou postérieures, mais les

pré-actes les actes en puissance, les actes au moment même où ils vont

être déterminés par le principe initial; il faut juger le principe même

et non le fait, et, ici, chercher quel est le principe qui peut conférer

à un acte la qualité d'acte de charité, en opposition avec la foule des

actions ainsi qualifiées d'ordinaire, mais indûment.

I

La vie, qui est un acte de foi, puisque l'homme est incapable de

vérifier les notions sur lesquelles s'appuie son existence même

quotidienne, est aussi un acte de charité puisqu'elle est un échange

perpétuel de notions et de sentiments entre les hommes et entre l'homme

et le reste de la nature. Parmi ce torrent d'effluves, les actions

communément appelées charitables ne sont qu'un tout petit souffle, et

souvent de vanité,--mais qui siffle comme un jet de vapeur, afin de

capter l'attention et la sensibilité des âmes. Ces actions n'ont que

le mérite d'être conscientes; elles le sont jusqu'à l'ostentation et

jusqu'au mensonge, car elles arrivent à faire croire qu'elles ont seules

droit au nom d'actes de charité, alors que leur principe les range parmi

les plus ordinaires gestes du commerce.

Les actes charitables ne sont le plus souvent que des actes commerciaux,

vente, achat, échange: gagner le ciel, gagner l'estime générale, gagner

sa propre estime, gagner le repos de sa conscience; acheter une joie;

se défaire d'un remords; échange d'une monnaie contre une bénédiction;

achat d'une chance favorable, d'un avantage, encore que problématique,

d'un bonheur, encore qu'illusoire. Tous ces actes obéissent au principe

du gain, atténué çà et là par le principe du plaisir. Ce dernier

principe est seul en cause quand la charité, acte d'amour ou acte de

pitié, prend un caractère noblement égoïste et conforme à la destinée

de l'homme, qui est de s'affermir dans sa vie et de s'affirmer dans

l'exercice des sentiments qui lui font éprouver fortement la joie de la

supériorité personnelle. Par les actes d'amour et de pitié qui souvent

se confondent (surtout chez les femmes, et c'est un socle où elles

haussent délicieusement), l'homme conquiert la sensation de se grandir

et même de devenir unique; créateurs d'allégresses vraiment divines, ces

actes ont les mêmes effets que la douleur: ils différencient puissamment

celui qui les accomplit avec pureté; ils le dressent sur la colonne du

Stylite d'où les cailloux du désert ne sont que des grains de sable,

d'où le sable se ride et rit avec des fraîcheurs d'eau. Mais là

encore, et puisque l'expérience d'un tel résultat peut s'acquérir,

le désintéressement n'est pas absolu; la conscience du but n'est

pas toujours ni tout à fait absente et, quoique rien de social ou de

pratique ne souille de tels actes (ils peuvent être, cela est toujours

sous-entendu, socialement criminels), c'est encore plus loin qu'il nous

faut chercher le principe de la charité parfaite.

Le principe de la charité est le don gratuit, pur et simple, sans désir,

sans espérance, sans but. La nature et l'humanité la plus voisine de la

nature nous donneraient de cela des exemples si on les devait choisir

inconscients: la charité de la fleur, la charité du châtaignier, la

charité du boeuf, la charité du chien,--la charité du génie, la charité

de la beauté,--la charité de la mer, la charité du soleil,--la charité

de Dieu (dont l'être est indéterminé) qui maintient, selon les lois,

la succession des phénomènes et l'activité de l'intelligence;--mais

la véritable charité est l'acte de l'homme conscient qui vit selon sa

propre personnalité et d'après les règles de sa logique intérieure et

individuelle. Cet homme donne ce qu'il a et donne ce qu'il est. Pour

fleurir, il n'emprunte pas, chardon, la sève du lys, il n'est ni le

lierre ni le miroir: il ne plante pas ses griffes dans la tige plus

forte d'autres intelligences, ni ne vole la grâce d'autres âmes; herbe

ou métal ou créature vivante, il n'offre à la frairie des êtres et

des choses que l'opulence naturelle d'un généreux égoïsme, conforme au

rythme, adéquat aux gestes divins.

La plus grande charité est donc de vivre et de consentir à être dans la

prairie une tache d'ocre ou de laque et de borner son rôle aux relations

qu'une nuance doit avoir avec les autres nuances. Mais pour vivre il

ne suffit pas d'exister; il faut avoir la conscience de sa vie et de sa

couleur et de son jeu et, cette triple conscience acquise, maintenir la

succession de ses phénomènes et l'activité de son intelligence: en cela,

l'homme est dieu et son propre Dieu, et, devenu son propre Dieu, il

atteint le sommet suprême de la charité, qui est l'amour de soi-même en

quoi est impliqué le don de soi-même.

Aimer, c'est donner; s'aimer, c'est se donner: ainsi par le raisonnement

le plus simple on identifie, à l'infini, l'amour et l'égoïsme, le moi et

le non-moi, dans la conscience de se sentir indéterminé: l'égoïsme pense

l'amour, et, pensé l'amour, se vivifie et s'épand en ondes sur le monde.

Ces ondes, comme celles que dessine sur l'eau une pluie de pierres,

s'entrelacent sans se confondre et sans briser leurs cercles qu'un

mouvement sûr extend, à partir du point de chute, jusqu'à une limite

inconnue. Parmi l'harmonie de tant d'ondulations invincibles, les actes

de la charité commerciale viennent crever comme la bulle d'air revomie

par une grenouille.

La culture des idées · 第 53 / 64 题