[Note a: Commentaires de Philostrate, _Tableaux_ (Paris, 1620,
in-folio).]
[Note b: Commentaires d'Athénée, _Deipnosoph_. (Paris, 1598, in-folio).]
[Note c: Citation d'Athénée, édit. gr. lat. (_Ibid._)]
]
Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait même pas des
reflets qui dorment dans les sources. A l'écart de tout, en une solitude
rigoureuse et farouche, il soignerait, jaloux et silencieux, la fleur
précieuse de son jardinet, trop précieuse pour l'oeil d'autrui. Tels
peut-être les solitaires de jadis? Non, car ils ne cultivaient leur moi
que pour l'arracher, attendant que la plante fût devenue assez solide
pour donner prise aux mains du renoncement[82]. Illogique, il convie
autrui à visiter ses plates-bandes et ses serres, car, horticulteur à la
mode, et non plus pauvre jardinier, il exhibe d'alléchantes collections
d'azalées et de phénoménales orchidées, images provignées de son
orgueil. Lui seul est le grand horticulteur, mais sa propre affirmation
défaille si les autres ne la confirment.
[Note 82: Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois il
entendait «la voix qui parle aux solitaires». (HELLO, _Physionomies de
Saints_, p. 423.)]
Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype du néronisme mental,
réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur
laquelle le moi du génie peut se prouver sa propre existence en exerçant
d'ingénieuses cruautés. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on
approuve sa gloire d'être Frédéric Nietzsche,--et Nietzsche a raison[83].
[Note 83: L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son
ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même est
bonne à constater, à cause du parallélisme de certaines idées. Plus d'un
esprit libre et logique de ce temps a relu dans Nietzsche telle de ses
pensées.]
L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire
adéquate à sa médiocrité. L'homme de génie a besoin de gloire; il a
besoin de la gloire adéquate à son génie[84]. Quel poète et qui donc
serait content de la seule couronne qu'il se poserait lui-même sur la
tête, comme Charles-Quint? L'empereur ne se couronna pas dans l'ombre de
son oratoire; il se couronna devant toute la terre et devant les princes
de toute la terre, disant ainsi que, premier juge de sa propre gloire,
il n'en était que le premier juge, et non pas le seul.
[Note 84: Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort
belles (_De la Charité intellectuelle_ dans _les Plateaux de la
Balance_).]
Pensé par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus
forte, et multipliée selon son identité essentielle.
Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie,
cela fait un champ d'orties.
Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la conçois, ne va pas, et
tout au contraire, à ratifier la baroque loi du nombre, qui se base
sur de fabuleuses additions où sont ensemble comptés les roses et les
orties, les rats et les zèbres. La pensée s'individualise différemment;
il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou
mauvais,--et encore le miroir n'absorbe et ne réfléchit qu'une manière
d'être et non l'être en soi. L'être en soi est inviolable, mais il
faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est
inviolable.
Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule
des pèlerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la
salutation de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de Théodoric.
Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le
désert.
Février 1894.