Il est bien entendu que le monde n'est pour moi qu'une représentation
mentale, une hypothèse que je pose[75], nécessairement[76], quand la
sensation éveille ma conscience: l'objet n'est perçu par moi que comme
partie de moi; je ne puis concevoir son existence en soi: il n'a de
valeur pour moi que s'il vient graviter autour de l'aimant qu'est ma
pensée; je ne lui accorde qu'une vie objective, précaire et limitée par
mes besoins d'hypothèse[77].
[Note 75: Fichte, _Théorie de la Science_.]
[Note 76: Cette nécessité n'est pas absolue. En tel état physiologique ou
psychique, la douleur n'est pas perçue; dans le sommeil, l'extase, etc.,
le monde extérieur est nié. Secondement, cette hypothèse peut être créée
_a priori_: fausses sensations ou hallucinations. Le «nécessairement»
est cependant la condition de toute vie de relation; il est supposable
jusqu'à preuve du contraire.]
[Note 77: La perception est toujours _critique_, en ce sens qu'elle est
relative non seulement à mes facultés perceptives absolues, mais aussi à
mes _desiderata_ actuels: elle est influencée par le désir, par la
crainte; elle est modifiée par mes tendances actives ou même virtuelles:
je ne perçois pas un tableau de Botticelli aujourd'hui comme il y a dix
ans, et je commence sans doute aujourd'hui, à le percevoir comme je le
percevrai dans dix ans. Les goûts changent, et d'un jour à l'autre;
appliquée à l'amour, cette insinuation paraîtra très claire.]
Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la contradiction des termes) la
subjectivité de l'objet, je songe à pousser plus loin l'analyse.
Laissant le moi qui m'est connu (au moins par définition), je veux,
pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limité, étudier
l'objet c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; l'objet se mêle à
moi, mais à la manière de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant,
et une telle modification ou même moins négative, ou même positive, ne
peut me laisser indifférent.
Je suis donc limité, ou modifié,--et j'admets encore _à priori_ cette
limitation, sans toutefois préjuger si elle m'est imposée ou si je
me l'impose moi-même par une loi de mon organisme psychique; j'admets
l'objet ou monde extérieur; j'admets que, inexistant et projeté hors
de moi par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique de ma
conscience,--bien que lui-même causé par ma conscience; j'admets cela,
car Homunculus, créé dans ma cornue, surgit et me tient tête;--et il
parle!
En effet, en décomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai
trouvé qu'il se différencie selon deux modes, deux illusions, mais que
différentes! l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui me résiste,
l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet
pensée:--l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, parce
qu'il me ressemble.
Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde
extérieur où je rencontre ce frère n'est autre chose, je le sais, que
ma pensée même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce frère gravite
autour de mon aimant, particule de mon désir, moi aussi, particule de
son désir, je gravite autour de _son_ aimant; le monde dont il fait
partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe
qu'en lui,--et, relativement à sa pensée, je dépends de sa pensée: il
me crée et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il m'écrit et il
m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.
Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit et m'écrase, car s'il n'est
rien que ma pensée, quand je le pense,--il est tout quand il se pense
lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.
Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire par moi-même, et
je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me
limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse de la pensée. Me
voilà donc limité par ma propre pensée, et plus je pense plus je me
limite, plus je crée d'obstacles au développement de mon primordial
absolutisme; devenue pareille à l'oeil à facettes d'une mouche,
ma pensée multiplie les ennemis de son unité et j'ai devant moi la
formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il
gêne également ma liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me force
à «entrer en pourparlers» avec lui.
A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis
le faire, autant que me le permet ma nature, son existence
hypothétique,--et nécessairement s'il me rend la pareille. Ce
n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés et de réciproques
concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie
à celui qui me la laisse,--et à celui qui m'a retiré de l'abîme et qui
en m'en retirant y est tombé lui-même, je jette à mon tour la corde du
salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne
seront que de périodiques instants et nous y jouirons des magnifiques
alternatives de la lumière et de l'ombre:
...Fratrem Pollux alterna morte redemit[78].
[Note 78: Virg., _Æn._, VI, 121.]
Et voici comment raisonne Pollux:
«L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pensée hypothétique
que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-delà
de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que
cette pensée me pense...»
Il se reprend:
«Pourtant, je suis,--et absolument[79]!»
[Note 79: Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute
réalité,--toujours jusqu'à preuve du contraire.]
Il réfléchit et continue:
«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-même; il dit, lui
aussi: Je suis,--et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois
admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient
en s'affirmant; ils s'affirment en se niant.
»Pour être pensé, il faut donc que je me nie moi-même,--mais je
retrouverai dans l'autre pensée l'image de ma propre négation renversée
et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense».
Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité avec son frère mortel.
_CHAPITRE DEUXIÈME_