«... Quiconque raccourcit une route est un bienfaiteur du public
et de chaque personne particulière qui a occasion de voyager par
là ».
JONATHAN SWIFT, _Lettre d'avis à un jeune poète_
(1720).
La mauvaise humeur un peu âpre, je l'avoue, de ma dernière lettre ne
vous a pas découragé, et, cette fois, vous me suppliez; les hochements
et les dénis, loin de rebuter vos desseins, les avivent et les
précisent; croyant avoir besoin de moi, vous supportez tout de ma part;
qu'ils soient productifs, et des coups même ne vous feraient pas peur;
vous semblez prêt à adorer la bouche qui, parmi les injures, laisserait
couler, comme un miel parfumé, de fructueux conseils:--je l'avoue
encore, un tel état d'esprit m'a touché et séduit. J'ai senti sous le
pic un bon terrain. J'y mets la bêche, je vais semer. Ouvre-toi, jeune
terre, reçois la graine et sois féconde.
I
Ayant déjà fait quelques études préparatoires au noble métier d'écrivain
français, vous n'ignorez pas sans doute que le monde dans lequel vous
allez entrer est fort méprisé par ceux-là mêmes qui doivent y vivre et
qui en font l'ornement. Vous avez entendu dire que ce monde n'est
guère qu'une église de truands qui tient à la fois de la maison de
prostitution, de l'étable à cochons et de la chambre de rhétorique;
cette opinion est très exagérée, vous ne tarderez pas à vous en
apercevoir, et qu'avec un bon manteau, de solides bottes, d'imperméables
gants et un chapeau «qui ne craint rien», ni la pluie, ni les avanies,
ni la grêle, ni les mensonges, ni la neige, ni la saburre qui tombe
des balcons, on y peut vivre tolérablement; il y a des séjours plus
dangereux; pour un homme intelligent et pratique, il n'en est guère de
plus recommandable et où le placement d'une pacotille soit plus rapide
et plus rémunérateur.