Indes. Leurs femmes semblent avoir renoncé à la modestie naturelle.
Elles sont presque nues, ou du moins leur unique vêtement est à la
ceinture, et consiste dans une étoffe si claire et si négligemment
attachée, que souvent elle ne dérobe rien à la vue. Elles donnèrent pour
excuse à Sheldon que cet usage leur venait d'une ancienne reine du pays,
qui, pour empêcher que les hommes ne tombassent dans de plus grands
désordres, avait ordonné que les femmes de la nation parussent toujours
dans un état capable d'irriter leurs désirs.
Un Pégouan qui veut se marier est obligé d'acheter sa femme et de payer
sa dot à ses parens. Si le dégoût succède au mariage, il est libre de la
renvoyer dans sa famille. Les femmes ne jouissent pas moins de la
liberté d'abandonner leurs maris, en leur restituant ce qu'ils ont donné
pour les obtenir. Il est difficile aux étrangers qui séjournent dans le
pays de résister à ces exemples de corruption. Les pères s'empressent de
leur offrir leurs filles, et conviennent d'un prix qui se règle par la
durée du commerce. Lorsqu'ils sont prêts à partir, les filles retournent
à la maison paternelle et n'en ont pas moins de facilité à se procurer
un mari. Si l'étranger, revenant dans le pays, trouve la fille qu'il
avait louée au pouvoir d'un autre homme, il est libre de la redemander
au mari, qui la lui rend pour le temps de son séjour, et qui la reprend
à son départ.
Ils admettent deux principes comme les manichéens: l'un, auteur du bien;
l'autre, auteur du mal. Suivant cette doctrine, ils rendent à l'un et à
l'autre un culte peu différent. C'est même au mauvais principe que leurs
premières invocations s'adressent dans leurs maladies et dans les
disgrâces qui leur arrivent. Ils lui font des voeux dont ils
s'acquittent avec une fidélité scrupuleuse aussitôt qu'ils croient en
avoir obtenu l'effet. Un prêtre, qui s'attribue la connaissance de ce
qui peut être agréable à cet esprit, sert à diriger leur superstition.
Ils commencent par un festin, qui est accompagné de danses et de
musique; ensuite quelques-uns courent le matin par les rues, portant du
riz dans une main, et dans l'autre un flambeau. Ils crient de toute leur
force qu'ils cherchent le mauvais esprit pour lui offrir sa nourriture,
afin qu'il ne leur nuise point pendant le jour. D'autres jettent
par-dessus leurs épaules quelques alimens qu'ils lui consacrent. La
crainte qu'ils ont de son pouvoir est si continuelle et si vive, que,
s'ils voient un homme masqué, ils prennent la fuite avec toutes les
marques d'une extrême agitation, dans l'idée que c'est ce redoutable
maître qui sort de l'enfer pour les tourmenter. Dans la ville de Tavay,
l'usage des habitans est de remplir leurs maisons de vivres au
commencement de l'année, et de les laisser exposés pendant trois mois,
pour engager leur tyran, par le soin qu'ils prennent de le nourrir, à
leur accorder du repos pendant le reste de l'année.
Quoique tous les prêtres du pays soient de cette secte, on y voit un
ordre de religieux qui portent comme à Siam le nom de _talapoins_, et
qui descendent apparemment des talapoins siamois. Ils sont respectés du
peuple; ils ne vivent que d'aumônes. La vénération qu'on a pour eux est
portée si loin, qu'on se fait honneur de boire de l'eau dans laquelle
ils ont lavé leurs mains; ils marchent dans les rues avec beaucoup de
gravité, vêtus de longues robes, qu'ils tiennent serrées par une
ceinture de cuir large de quatre doigts. À cette ceinture pend une
bourse dans laquelle ils mettent les aumônes qu'ils reçoivent. Leur
habitation est au milieu des bois, dans une sorte de cage qu'ils se font
construire au sommet des arbres; mais cette pratique n'est fondée que
sur la crainte des tigres, dont le royaume est rempli. À chaque nouvelle
lune ils vont prêcher dans les villes: ils y assemblent le peuple au son
d'une cloche ou d'un bassin. Leurs discours roulent sur quelques
préceptes de la loi naturelle, dont ils croient que l'observation suffit
pour mériter des récompenses dans une autre vie, de quelque extravagance
que soient les opinions spéculatives auxquelles on est attaché. Ces
principes ont du moins l'avantage de les rendre charitables pour les
étrangers, et de leur faire regarder sans chagrin la conversion de ceux
qui embrassent le christianisme. Quand ils meurent, leurs funérailles se
font aux dépens du peuple, qui dresse un bûcher des bois les plus
précieux pour brûler leurs corps. Leurs cendres sont jetées dans la
rivière; mais leurs os demeurent enterrés au pied de l'arbre qu'ils ont
habité pendant leur vie.
Le royaume de Boutan est d'une fort grande étendue; mais on n'en connaît
pas exactement les limites. Les caravanes qui s'y rendent chaque année
de Patna partent vers la fin du mois de décembre: elles arrivent le
huitième jour à Garachepour, jusqu'au pied des hautes montagnes. Il
reste encore huit ou neuf journées, pendant lesquelles on a beaucoup à
souffrir dans un pays plein de forêts, où les éléphans sauvages sont en
grand nombre. Les marchands, au lieu de reposer la nuit, sont obligés de
faire la garde et de tirer sans cesse leurs mousquets pour éloigner ces
redoutables animaux. Comme l'éléphant marche sans bruit, il surprend les
caravanes; et quoiqu'il ne nuise point aux hommes, il emporte les vivres
dont il peut se saisir, surtout les sacs de riz ou de farine, et les
pots de beurre, dont on a toujours de grosses provisions.
On peut aller de Patna jusqu'au pied des montagnes dans des palekis, qui
sont les carrosses des Indes; mais on se sert ordinairement de boeufs,
de chameaux et de chevaux du pays. Ces chevaux sont naturellement si
petits, que les pieds d'un homme qui les monte touchent presqu'à terre;
mais ils sont très-vigoureux, et leur pas est une espèce d'amble, qui
leur fait faire vingt lieues d'une seule traite, avec fort peu de
nourriture. Les meilleurs s'achètent jusqu'à deux cents écus. Lorsqu'on
entre dans les montagnes, les passages deviennent si étroits, qu'on est
obligé de se réduire à cette seule voiture, et souvent même on a recours
à d'autres expédiens. La vue d'une caravane fait descendre de diverses
habitations un grand nombre de montagnards, dont la plupart sont des
femmes et des filles qui viennent faire marché avec les négocians pour
les porter, eux, leurs marchandises et leurs provisions, entre des
précipices qui se succèdent pendant neuf ou dix journées: elles ont sur
les deux épaules un gros bourlet auquel est attaché un épais coussin qui
leur pend sur le dos, et qui sert comme de siége à l'homme dont elles se
chargent; elles sont trois qui se relaient tour à tour pour chaque
homme. Le bagage est transporté sur le dos des boucs, qui sont capables
de porter jusqu'à cent cinquante livres. Ceux qui s'obstinent à mener
des chevaux dans ces affreuses montagnes sont souvent obligés, dans les
passages dangereux, de les faire guinder avec des cordes: on ne leur
donne à manger que le matin et le soir. Les femmes qui portent les
hommes ne gagnent que deux roupies dans l'espace de dix jours. On paie
le même prix pour chaque bouc et pour chaque cheval.
À cinq ou six lieues de Garachepour, on entre sur les terres du radja de
Népal, qui s'étendent jusqu'aux frontières du royaume de Boutan. Ce
radja, vassal et tributaire du grand-mogol, fait sa résidence dans la
ville de Népal. Son pays n'offre que des bois et des montagnes. On entre
de là dans l'ennuyeux espace qu'on vient de représenter, et l'on
retrouve ensuite des boucs, des chameaux, des chevaux et même des
palekis. Ces commodités ne cessent plus jusqu'à Boutan. On marche dans
un fort bon pays, où le blé, le riz, les légumes et le vin sont en
abondance. Tous les habitans de l'un et de l'autre sexe y sont vêtus,
l'été, de grosse toile de coton ou de chanvre, et l'hiver, d'un gros
drap, qui est une espèce de feutre. Leur coiffure est un bonnet, autour
duquel ils mettent pour ornement des dents de porc et des pièces
d'écaille de tortue, rondes ou carrées. Les plus riches y mêlent des
grains de corail ou d'ambre jaune, dont les femmes se font aussi des
colliers. Les hommes, comme les femmes, portent des bracelets au bras
gauche seulement, et depuis le poignet jusqu'au coude, avec cette
différence, que ceux des femmes sont plus étroits. Ils ont au cou un
cordon de soie, d'où pendent quelques grains de corail ou d'ambre, et
des dents de porc. Quoique fort livrés à l'idolâtrie, ils mangent toutes
sortes de viande, excepté celle de vache, parce qu'ils adorent cet
animal comme la nourrice du genre humain. Ils sont passionnés pour
l'eau-de-vie, qu'ils font de riz et de sucre, comme dans la plus grande
partie de l'Inde. Après leurs repas, surtout dans les festins qu'ils
donnent à leurs amis, ils brûlent de l'ambre jaune: ce qui le rend cher
et fort recherché dans le pays.
Le roi de Boutan entretient constamment autour de sa personne une garde
de sept à huit mille hommes, qui sont armés d'arcs et de flèches, avec
la rondache et la hache; ils ont depuis long-temps l'usage du mousquet
et du canon de fer. Leur poudre a le grain long; et celle que l'auteur
vit entre les mains de plusieurs marchands, était d'une force
extraordinaire. Ils l'assurèrent qu'on voyait sur leurs canons des
chiffres et des lettres qui n'avaient pas moins de cinq cents ans. Un
habitant du royaume n'en sort jamais sans la permission expresse du
gouverneur, et n'aurait pas la hardiesse d'emporter une arme à feu, si
ses plus proches parens ne se rendaient caution qu'elle sera rapportée.
Sans cette difficulté, Tavernier aurait acheté des marchands de ce pays
un de leurs mousquets, parce que les caractères qui étaient sur le canon
rendaient témoignage qu'il avait cent quatre-vingts ans d'ancienneté. Il
était fort épais, la bouche en forme de tulipe, et le dedans aussi poli
que la glace d'un miroir. Sur les deux tiers du canon il y avait des
filets de relief et quelques fleurs dorées et argentées: les balles
étaient d'une once. Le marchand, étant obligé de décharger sa caution,
ne se laissa tenter par aucune offre, et refusa même de donner un peu de
sa poudre.
On voit toujours cinquante éléphans autour du palais du roi, et vingt ou
vingt-cinq chameaux qui ne servent qu'à porter une petite pièce
d'artillerie d'environ une demi-livre de balle. Un homme assis sur la
croupe du chameau manie d'autant plus facilement cette pièce, qu'elle
est sur une espèce de fourche qui tient à la selle, et qui lui sert
d'affût. Il n'y a pas au monde un souverain plus respecté de ses sujets
que le roi de Boutan: il en est comme adoré. Lorsqu'il rend la justice
ou qu'il donne audience, ceux qui se présentent devant lui ont les mains
jointes, élevées sur le front; et se tenant éloignés du trône, ils se
prosternent à terre sans oser lever la tête. C'est dans cette humble
posture qu'ils font leurs supplications; et, pour se retirer, ils
marchent à reculons, jusqu'à ce qu'ils soient hors de sa présence. Leurs
prêtres enseignent, comme un point de religion, que ce prince est un
dieu sur la terre; cette superstition va si loin, que chaque fois qu'il
satisfait au besoin de la nature, on ramasse soigneusement son ordure
pour la faire sécher et mettre en poudre; ensuite on la met dans de
petites boîtes qui se vendent dans les marchés, et dont on saupoudre les
viandes. Deux marchands du Boutan, qui avaient vendu du musc à l'auteur,
montrèrent chacun leur boîte, et quelques pincées de cette poudre, pour
laquelle ils avaient beaucoup de vénération.
Les peuples de Boutan sont robustes et de belle taille; ils ont le
visage et le nez un peu plats. Les femmes sont encore plus grandes et
plus vigoureuses que les hommes; mais la plupart ont des goîtres fort
incommodes. La guerre est peu connue dans cet état: on n'y craint pas
même le grand-mogol, parce que, du côté du midi, la nature a mis de
hautes montagnes et des passages fort étroits qui forment une barrière
impénétrable. Au nord, il n'y a que des bois, presque toujours couverts
de neige; des deux autres côtés, ce sont de vastes déserts, où l'on ne
trouve guère que des eaux amères. Si l'on y rencontre quelques terres
habitées, elles appartiennent à des radjas sans armes et sans forces. Le
roi de Boutan fait battre des pièces d'argent de la valeur des roupies:
ce qui porte à croire que son pays a quelques mines d'argent: cependant
les marchands que Tavernier vit à Patna, ignoraient où ces mines étaient
situées. Leurs pièces de monnaie sont extraordinaires dans leur forme:
au lieu d'être rondes, elles ont huit angles; et les caractères qu'elles
portent ne sont ni indiens ni chinois. L'or de Boutan y est apporté par
les marchands du pays qui reviennent du Levant.
Leur principal commerce est celui du musc. Dans l'espace de deux mois
que les marchands passèrent à Patna, Tavernier en acheta d'eux pour
vingt-six mille roupies. L'once, dans la vessie, lui revenait à quatre
livres quatre sous de notre monnaie; il la payait huit francs hors de
vessie. Tout le musc qui entre dans la Perse vient de Boutan, et les
marchands qui font ce commerce aiment mieux qu'on leur donne de l'ambre
jaune et du corail que de l'or ou de l'argent. Pendant les chaleurs, ils
trouvent peu de profit à transporter le musc, parce qu'il devient trop
sec et qu'il perd de son poids. Comme cette marchandise paie vingt-cinq
pour cent à la douane de Garachepour, dernière ville des états du Mogol,
il arrive souvent que, pour éviter de si grands frais, les caravanes
prennent un chemin qui est encore plus incommode, par les montagnes
couvertes de neige et les grands déserts qu'il faut traverser; ils vont
jusqu'à la hauteur de trente degrés, d'où, tournant vers Kaboul, qui est
au quarantième, elles se divisent, une partie pour aller à Balk, et
l'autre dans la grande Tartarie. Là, les marchands qui viennent de
Boutan troquent leurs richesses contre des chevaux, des mulets et des
chameaux; car il y a peu d'argent dans ces contrées: ils y portent avec
le musc beaucoup d'excellente rhubarbe et de semencine. Les Tartares
font passer ensuite ces marchandises dans la Perse; ce qui fait croire
aux Européens que la rhubarbe et la semencine viennent de la Tartarie.
Il est vrai, remarque l'Anglais Sheldon, qu'il en vient de la rhubarbe;
mais elle est beaucoup moins bonne que celle du royaume de Boutan; elle
est plus tôt corrompue, et c'est le défaut de la rhubarbe de se
dissoudre d'elle-même par le coeur. Les Tartares remportent de Perse des
étoffes de soie de peu de valeur, qui se font à Tauris et à Ardevil,
avec quelques draps d'Angleterre et de Hollande, que les Arméniens vont
prendre à Constantinople et à Smyrne, où nous les portons de l'Europe.
Quelques-uns des marchands qui viennent de Boutan à Kaboul vont à
Candehar, et jusqu'à Ispahan, d'où ils emportent pour leur musc et leur
rhubarbe, du corail en grains, de l'ambre jaune et du lapis en grains.
D'autres, qui vont du côté de Moultan, de Lahor et d'Agra, remportent
des toiles, de l'indigo, et quantité de cornaline et de cristal. Enfin
ceux qui retournent par Garachepour remportent de Patna et de Daka, du
corail, de l'ambre jaune, des bracelets d'écaille de tortue et d'autres
coquilles de mer, avec quantité de pièces rondes et carrées de la
grandeur de nos jetons, qui sont aussi d'écaille de tortue et de
coquille. L'auteur vit à Patna quatre Arméniens qui, ayant déjà fait un
voyage au royaume de Boutan, venaient de Dantzick, où ils avaient fait
faire un grand nombre de figures d'ambre jaune qui représentaient toutes
sortes d'animaux et de monstres. Ils allaient les porter au roi de
Boutan pour augmenter le nombre de ses divinités. Ils dirent à Tavernier
qu'ils se seraient enrichis, s'ils avaient pu faire composer une idole
particulière que le prince leur avait recommandée; c'était une figure
monstrueuse, qui devait avoir six cornes, quatre oreilles et quatre
bras, avec six doigts à chaque main; mais ils n'avaient pas trouvé
d'assez grosse pièce d'ambre jaune.
Le roi de Boutan, commençant à craindre que les tromperies qui se font
dans le musc ne ruinassent ce commerce, d'autant plus qu'on en tire
aussi du Tonquin et de la Cochinchine, où il est beaucoup plus cher,
parce qu'il y est moins commun, avait ordonné depuis quelque temps que
les vessies ne seraient pas cousues, et qu'elles seraient apportées
ouvertes à Boutan, pour y être visitées et scellées de son sceau. Mais
cette précaution n'empêche pas qu'on ne les ouvre subtilement, et qu'on
n'y mette de petits morceaux de plomb, qui, sans l'altérer, à la vérité,
en augmentent du moins le poids.
Le royaume d'Assam est une des plus fertiles contrées de l'Asie; il
produit tout ce qui est nécessaire à la vie, sans que les habitans aient
besoin de recourir aux nations voisines. Ils ont des mines d'argent,
d'acier, de plomb et de fer; la soie en abondance, mais grossière. Ils
en ont une espèce qui croît sur les arbres, et qui est l'ouvrage d'un
animal dont la forme ressemble à celle des vers à soie communs, avec
cette double différence, qu'il est plus rond et qu'il demeure toute
l'année sur les arbres. Les étoffes qu'on fait de cette soie sont fort
lustrées; mais elles se coupent. C'est du côté du midi que la nature
produit ces vers, et qu'on trouve les mines d'or et d'argent. Le pays
produit aussi quantité de gomme-laque, dont on distingue deux sortes:
celle qui croît sur les arbres est de couleur rouge, et sert à peindre
les toiles et les étoffes. Après en avoir tiré cette couleur, on emploie
ce qui reste à faire une sorte de vernis dont on enduit les cabinets et
d'autres meubles de cette nature. On le transporte en abondance à la
Chine et au Japon, où il passe pour la meilleure laque de l'Asie. À
l'égard de l'or, on ne permet pas qu'il sorte du royaume, et l'on n'en
fait néanmoins aucune espèce de monnaie. Il demeure en lingots, grands
et petits, dont le peuple se sert dans le commerce intérieur.
* * * * *
Nous tirons le peu de détails que nous présente la Cochinchine de la
relation d'un missionnaire jésuite, nommé _le père de Rhodes_, et nous y
joindrons quelques-unes des remarques et aventures qui lui sont
particulières.
Destiné à la mission du Japon par le souverain pontife, il se rendit de
Rome à Lisbonne, où il avait ordre de s'embarquer avec d'autres
missionnaires.
Ce fut le 4 avril 1619 qu'ils mirent à la voile avec trois grands
vaisseaux: ils étaient au nombre de six sur _la Sainte-Thérèse_. Trois
mois et demi de navigation leur firent doubler le cap de
Bonne-Espérance. Ils essuyèrent plusieurs tempêtes et les ravages du
scorbut, qui ne les empêchèrent point d'arriver heureusement au port de
Goa le 5 octobre.
Après avoir passé deux ans, tant à Goa qu'à Salsette, il reçut ordre
enfin de partir pour le Japon, sur un vaisseau qui devait porter à
Malacca un seigneur portugais, nommé pour commander dans la citadelle.
Il passa par Cochin, qui n'est qu'à cent lieues de Goa: les jésuites y
avaient un collége dans lequel ils enseignaient toutes les sciences. La
violence des vents qui arrêta long-temps le vaisseau portugais vers le
cap de Comorin, donna occasion à l'auteur de visiter la fameuse côte de
_la Pêcherie_, qui tire ce nom de l'abondance des perles qu'on y pêche.
«Les habitans connaissent, dit-il, dans quelle saison ils doivent
chercher ces belles larmes du ciel qui se trouvent endurcies dans les
huîtres. Alors les pêcheurs s'avancent en mer dans leurs barques: l'un
plonge, attaché sous les aisselles avec une corde, la bouche remplie
d'huile et un sac au cou: il ramasse les huîtres qu'il trouve au fond;
et lorsqu'il n'a plus la force de retenir son haleine, il emploie
quelques signes pour se faire retirer. Ces pêcheurs sont si bons
chrétiens, qu'après leur pêche ils viennent ordinairement à l'église, où
ils mettent souvent de grosses poignées de perles sur l'autel. On fit
voir au père de Rhodes une chasuble qui en était entièrement couverte,
et qui était estimée deux cent mille écus dans le pays. Qu'eût-elle
valu, dit-il, en Europe?»
La principale place de cette côte est _Totocorin_: on y trouve les plus
belles perles de l'Orient. Les Portugais y avaient une citadelle, et les
jésuites un fort beau collége. Il était arrivé, par des malheurs que de
Rhodes ignore, qu'on avait ôté cette maison à sa compagnie. «Les
jésuites, dit-il, s'étant retirés, on dit que les perles et les huîtres
disparurent dans cet endroit de la côte; mais aussitôt que le roi de
Portugal eut rappelé ces zélés missionnaires, on y vit revenir les
perles, comme si le ciel eût voulu remarquer que, lorsque les pêcheurs
d'âmes seraient absens, il ne fallait pas attendre une bonne pêche de
perles.» Ceci nous rappelle un passage fort plaisant de la _Gazette de
France_, de l'année 1774, dans lequel on disait, à l'article _de la
Suède_, que tout se ressentait du bonheur de la nouvelle administration,
et que _jamais les harengs n'étaient venus en si grand nombre sur les
bords de la Baltique_.
Après avoir visité la côte de Coromandel, le père de Rhodes fit voile
vers Malacca, et échoua sur un banc de sable à la vue du cap de Rachado.
Il attribue le salut du vaisseau à un miracle sensible de son
reliquaire, qu'il plongea dans la mer au bout d'une longue corde. En
moins d'une minute, sans que personne y travaillât, le bâtiment, dit-il,
qui avait été long-temps immobile, sortit du sable avec une force
extrême, et fut poussé en mer. Il observe qu'on peut aborder dans tous
les temps de l'année au port de Malacca, avantage que n'ont pas le ports
de Goa, de Cochin, de Surate, ni, suivant ses lumières, aucun autre port
de l'Inde orientale. Quoique Malacca, observe-t-il encore, ne soit qu'à
deux degrés au nord de la ligne, et que par conséquent la chaleur y soit
extrême, cependant les fruits de l'Europe et le raisin même n'y
mûrissent point. La raison, dit-il, en paraîtra fort étrange; mais elle
n'est pas moins certaine: c'est faute de chaleur que ces fruits n'y
mûrissent pas. Il ajoute, pour s'expliquer, que, «le soleil donnant à
plomb sur la terre, devrait à la vérité tout brûler et rendre le pays
inhabitable. Les anciens en avaient cette opinion; mais ils ignoraient
le secret de la Providence, qui a voulu qu'il fût le plus habité. Le
soleil, dans le temps qu'il a toute sa force, attire tant d'exhalaisons
et de vapeurs, que c'est alors l'hiver du pays. Les vents, qui sont
impétueux, les pluies continuelles tiennent cet astre caché, et
s'opposent à la maturité de tous les fruits qui ne sont pas propres au
climat.»
Les vues du père de Rodes étaient toujours pour le Japon, et sa
soumission pour d'autres ordres qui le retinrent un an et demi, soit à
Macao, soit à Canton, fut une violence qu'il fit à son zèle. Cependant
de nouvelles dispositions de ses supérieurs l'obligèrent d'abandonner
entièrement son premier projet pour se rendre à la Cochinchine.
D'ailleurs les portes du Japon se trouvaient fermées par une violente
persécution qui s'y était élevée contre le christianisme. Le père de
Mattos reçut ordre de partir pour la Cochinchine avec cinq autres
jésuites de l'Europe, entre lesquels de Rhodes fut nommé. Ils
s'embarquèrent à Macao, dans le cours du mois de décembre 1624, et leur
navigation ne dura que dix-neuf jours.
Il n'y avait pas cinquante ans que la Cochinchine était un royaume
séparé du Tonquin, dont, elle n'avait été qu'une province pendant plus
de sept cents ans. Celui qui secoua le joug était l'aïeul du roi qui
occupait alors le trône. Après avoir été gouverneur du pays, il se
révolta contre son prince, et se fit un état indépendant, dans lequel il
se soutint assez heureusement par la force des armes, pour laisser à ses
enfans une succession tranquille. Leur puissance y étant mieux établie
que jamais, il n'y a pas d'apparence que cette souveraineté retourne
jamais à ses anciens maîtres.
La Cochinchine est sous la zone torride, au midi de la Chine; elle
s'étend depuis le 12e. degré jusqu'au 18e. De Rhodes lui donne quatre
cents milles de longueur; mais sa largeur est beaucoup moindre. Elle a
pour bornes à l'orient la mer de la Chine, le royaume de Laos à
l'occident, celui de Chiampa au sud, et le Tonquin au nord. Sa division
est en six provinces, dont chacune a son gouverneur et ses tribunaux
particuliers de justice. La ville où le roi fait son séjour se nomme
_Kehoué_. Si les bâtimens n'en sont pas magnifiques, parce qu'ils ne
sont composes que de bois, ils ne manquent pas de commodités, et les
colonnes fort bien travaillées, qui servent à les soutenir, leur donnent
beaucoup d'apparence. La cour est belle et nombreuse, et les seigneurs y
font éclater beaucoup de magnificence dans leurs habits.