Cachemiriens, qu'on voyait partir chaque année de leur pays plusieurs
caravanes, qui, traversant toutes ces montagnes du grand Thibet,
pénétraient dans la Tartarie, et se rendaient, dans l'espace d'environ
trois mois, au Cathay, malgré la difficulté des passages, surtout de
plusieurs torrens très-rapides qu'il fallait traverser sur des cordes
tendues d'un rocher à l'autre. Elles rapportaient du musc, du bois de
Chine, de la rhubarbe et du mamiron, petite racine excellente pour les
yeux. En repassant par le grand Thibet, elles se chargeaient aussi des
marchandises du pays, c'est-à-dire de musc, de cristal et de jachen,
mais surtout de quantité de laines très-fines; les unes de brebis, les
autres qui se nomment _touz_, et qui approchent plutôt, comme on l'a
déjà remarqué, du poil de castor que de la laine. Depuis l'entreprise de
Schah-Djehan, le roi du Thibet avait fermé ce chemin, et ne permettait
plus l'entrée de son pays du côté de Cachemire. Les caravanes, ajoute
Bernier, partent actuellement de Patna sur le Gange, pour éviter ses
terres, et, les laissant à gauche, elles se rendent droit au royaume de
Lassa. Quelques marchands du pays de Kachegar, situé à l'est du
Cachemire, qui vinrent dans la capitale de ce royaume pendant le séjour
d'Aureng-Zeb, pour y vendre un grand nombre d'esclaves, confirmèrent à
Bernier que, le passage étant fermé par le grand Thibet, ils étaient
obligés de prendre par le petit, et qu'ils passaient premièrement par
une petite ville nommée _Gourtche_, la dernière qui dépend de Cachemire,
à quatre journées de la capitale. De là, en huit jours de temps, ils
allaient à Eskerdou, capitale du petit Thibet, et de là en deux jours à
Cheker, petite ville du même pays; elle est située sur une rivière dont
les eaux ont une vertu médicinale. En quinze jours, ils arrivaient à une
grande forêt qui est sur les confins du petit Thibet, et en quinze
autres jours à Kachegar, petite ville qui avait été autrefois la demeure
du roi; c'était alors Ierkend, qui est un peu plus au nord à dix
journées de Kachegar. Ils ajoutaient que de cette dernière ville au
Cathay, il n'y a pas plus de deux mois de chemin, qu'il y va tous les
ans des caravanes qui rapportent de toutes les sortes de marchandises
nommées plus haut, et qui passent en Perse par l'Ouzbek, comme il y en a
d'autres qui du Cathay passent à Patna dans l'Indoustan. Ils disaient
encore que de Kachegar pour aller au Cathay, il fallait gagner une ville
qui est à huit journées de Coten, la dernière du royaume de Kachegar;
que les chemins de Cachemire à Kachegar sont fort difficiles; qu'il y a
entre autres un endroit où, dans quelque temps que ce soit, il faut
marcher environ un quart de lieue sur la glace. «C'est tout ce que j'ai
pu apprendre de ces quartiers-là, observe Bernier; véritablement cela
est bien confus et bien peu de chose; mais on trouvera que c'est encore
beaucoup, si l'on considère que j'avais affaire à des gens si ignorans,
qu'ils ne savent presque donner raison d'aucune chose, et à des
interprètes qui, la plupart du temps, ne savent pas faire comprendre les
interrogations, ni expliquer la réponse qu'on leur donne.» Observons à
notre tour que, depuis le temps de Bernier, nos connaissances sur les
pays dont il vient de parler ne se sont pas beaucoup accrues. Il
observe, au sujet du royaume de Kachegar, qu'il nomme Kacheguer, que
c'est sans doute celui que les cartes françaises appelaient Kascar.
Bernier fit de grandes recherches, à la prière du célèbre Melchisedech
Thévenot, pour découvrir s'il ne se trouvait pas de juifs dans le fond
de ces montagnes, comme les missionnaires nous ont appris qu'il s'en
trouve à la Chine. Quoiqu'il assure que tous les habitans de Cachemire
sont Gentous ou Mahométans, il ne laissa pas d'y remarquer plusieurs
traces de judaïsme; elles sont fort curieuses, sur le témoignage d'un
voyageur tel que Bernier. 1º. C'est qu'en entrant dans ce royaume, après
avoir passé la montagne de Pire-Pendjal, tous les habitans qu'il vit
dans les premiers villages lui semblèrent juifs à leur port, à leur air;
enfin, dit-il, à ce je ne sais quoi de particulier qui nous fait souvent
distinguer les nations. Il ne fut pas le seul qui en prit cette idée; un
jésuite qu'il ne nomme point, et plusieurs Européens l'avaient eue avant
lui. 2º. Il remarqua que parmi le peuple de Cachemire, quoique
mahométan, le nom de _Moussa_, qui signifie Moïse, est fort en usage.
3º. Les Cachemiriens prétendent que Salomon est venu dans leur pays, et
que c'est lui qui a coupé la montagne de Baramoulay pour faire écouler
les eaux. 4º. Ils veulent que Moïse soit mort à Cachemire; ils montrent
son tombeau à une lieue de cette ville. 5º. Ils soutiennent que le
très-ancien édifice qu'on voit de la ville sur une haute montagne a été
bâti par le roi Salomon, dont il est vrai qu'il porte le nom. On peut
supposer, dit Bernier, que, dans le cours des siècles, les juifs de ce
pays sont devenus idolâtres, et qu'ensuite ils ont embrassé le
mahométisme, sans compter qu'il en est passé un grand nombre en Perse et
dans l'Indoustan. Il ajoute qu'il s'en trouve en Éthiopie, et
quelques-uns si puissans, que, quinze ou seize ans avant son voyage, un
d'entre eux avait entrepris de se former un petit royaume dans des
montagnes de très-difficile accès. Il tenait cet événement de deux
ambassadeurs du roi d'Éthiopie, qu'il avait vus depuis peu à la cour du
Mogol.
Cette ambassade, dont il tira d'autres lumières, paraît mériter d'être
reprise d'après lui dans son origine. Le roi d'Éthiopie, étant informé
de la révolution qui avait mis Aureng-Zeb sur le trône, conçut le
dessein de faire connaître sa grandeur et sa magnificence dans
l'Indoustan par une célèbre ambassade. Il fit tomber son choix sur deux
personnages qu'il crut capables de répondre à ses vues. Le premier était
un marchand mahométan, que Bernier avait vu à Moka, lorsqu'il y était
venu d'Égypte par la mer Rouge, et qui s'y trouvait de la part de ce
prince pour y vendre quantité d'esclaves, du produit desquels il était
chargé d'acheter des marchandises des Indes. «C'est là, s'écrie Bernier,
le beau trafic de ce grand roi chrétien d'Afrique!» Le second était un
marchand chrétien arménien, marié dans Alep, où il était né, et connu
sous le nom de Murat. Bernier l'avait aussi connu à Moka; et, s'étant
logé dans la même maison, c'était par son conseil qu'il avait renoncé au
voyage d'Éthiopie. Murat venait tous les ans dans cette ville pour y
porter le présent que le roi faisait aux directeurs des compagnies
d'Angleterre et de Hollande, et pour recevoir d'eux celui qu'ils
envoyaient à ce monarque.
La cour d'Éthiopie crut ne rien épargner pour les frais de l'ambassade,
en accordant à ses deux ministres trente-deux petits esclaves des deux
sexes qu'ils devaient vendre à Moka pour faire le fonds de leur dépense.
On leur donna aussi vingt-cinq esclaves choisis, qui étaient la
principale partie du présent destiné au grand-mogol; et dans ce nombre,
on n'oublia point d'en mettre neuf ou dix fort jeunes pour en faire des
eunuques: présent, remarque ironiquement Bernier, fort digne d'un roi,
surtout d'un roi chrétien, à un prince mahométan. Ses ambassadeurs
reçurent encore pour le grand-mogol quinze chevaux, dont les Indiens ne
font pas moins de cas que de ceux d'Arabie, avec une sorte de petite
mule dont Bernier admira la peau. «Un tigre, dit-il, n'est pas si bien
marqueté, et les alachas, qui sont des étoffes de soie rayées, ne le
sont pas avec tant de variété, d'ordre et de proportion.» On y ajouta
deux dents d'éléphant d'une si prodigieuse grosseur, que l'homme le plus
fort n'en levait pas une sans beaucoup de peine, et une prodigieuse
corne de boeuf qui était remplie de civette. Bernier, qui en mesura
l'ouverture à Delhy, lui trouva plus d'un demi-pied de diamètre.
Avec ces richesses, les ambassadeurs partirent de Gondar, capitale
d'Éthiopie, située dans la province de Dambéa, et se rendirent, après
deux mois de marche, par de très-mauvais pays, à Beiloul, port désert,
vis-à-vis de Moka. Diverses craintes les avaient empêchés de prendre le
chemin ordinaire des caravanes, qui se fait aisément en quarante jours
jusqu'à Lakiko, d'où l'on passe à l'île de Mazoua. Pendant le séjour
qu'ils firent à Beiloul, pour y attendre l'occasion de traverser la mer
Rouge, il leur mourut quelques esclaves. En arrivant à Moka, ils ne
manquèrent pas de vendre ceux dont le prix devait fournir à leurs frais;
mais leur malheur voulut que cette année les esclaves fussent à bon
marché. Cependant, après en avoir tiré une partie de leur valeur, ils
s'embarquèrent sur un vaisseau indien pour passer à Surate. Leur
navigation fut assez heureuse. Ils ne furent pas vingt-cinq jours en
mer; mais ils perdirent plusieurs chevaux et quelques esclaves du
présent, avec la précieuse mule, dont ils sauvèrent la peau. En arrivant
au port, ils trouvèrent Surate menacé par le fameux brigand Sevagi; et
leur maison ayant été pillée et brûlée avec le reste de la ville, ils ne
purent sauver que leurs lettres de créance, quelques esclaves malades,
leurs habits à l'éthiopienne, qui ne furent enviés de personne, la peau
de mule, dont le vainqueur fit peu de cas, et la corne de boeuf, qui
était déjà vide de civette. Ils exagérèrent beaucoup leurs pertes; mais
les Indiens, naturellement malins, qui les avaient vus arriver sans
provisions, sans argent et sans lettres de change, prétendirent qu'ils
étaient fort heureux de leur aventure, et qu'ils devaient s'applaudir
du pillage de Surate, qui leur avait épargné la peine de conduire à
Delhy leur misérable présent, et qui leur fournissait un prétexte pour
implorer la générosité d'autrui. En effet, le gouverneur de Surate les
nourrit quelque temps, et leur fournit de l'argent et des voitures pour
continuer leur voyage. Adrican, chef du comptoir hollandais, leur donna
pour Bernier une lettre de recommandation que Murat lui remit, sans
savoir qu'il fût son ancienne connaissance de Moka. Ils se reconnurent,
ils s'embrassèrent, et Bernier lui promit de le servir à la cour; mais
cette entreprise était difficile. Comme il ne leur restait du présent
qu'ils avaient apporté que leur peau de mule et la corne de boeuf, et
qu'on les voyait dans les rues sans palekis et sans chevaux, avec une
suite de sept ou huit esclaves nus, ou qui n'avaient pour tout
habillement qu'une mauvaise écharpe bridée entre les cuisses, et un
demi-linceul sur l'épaule gauche, passé sous l'aisselle droite en forme
de manteau d'été, on ne les prenait que pour de misérables vagabonds
qu'on n'honorait pas d'un regard. Cependant Bernier représenta si
souvent la grandeur de leur maître à Danech-Mend, ministre des affaires
étrangères, que ce seigneur leur fit obtenir une audience d'Aureng-Zeb.
On leur donna, suivant l'usage, une veste de brocart avec une écharpe de
soie brodée, et le turban. On pourvut à leur subsistance; et l'empereur,
les dépêchant bientôt avec plus d'honneurs qu'ils ne s'y étaient
attendus, leur fit pour eux-mêmes un présent de six mille roupies. Celui
qu'ils reçurent pour leur maître consistait dans un serapah, ou veste de
brocart, fort riche, deux grands cornets d'argent doré, deux timbales
d'argent, un poignard couvert de rubis, et la valeur d'environ vingt
mille francs en roupies d'or ou d'argent, pour faire voir de la monnaie
au roi d'Éthiopie, qui n'en a point dans ses états; mais on n'ignorait
pas que cette somme ne sortirait pas de l'Indoustan, et qu'ils en
achèteraient des marchandises des Indes.
Pendant le séjour qu'ils firent à Delhy, Danech-Mend, toujours ardent à
s'instruire, les faisait venir souvent en présence de Bernier, et
s'informait de l'état du gouvernement de leur pays. Ils parlaient de la
source du Nil, qu'ils nommaient _Abbabile_, comme d'une chose dont les
Éthiopiens n'ont aucun doute. Murat même, et un Mogol qui était revenu
avec lui de Gondar, étaient allés dans le canton qui donne naissance à
ce fleuve. Ils s'accordaient à rendre témoignage qu'il sort de terre
dans le pays des Agous, par deux sources bouillantes et proches l'une de
l'autre, qui forment un petit lac de trente ou quarante pas, de long;
qu'en prenant son cours hors de ce lac, il est déjà une rivière
médiocre, et que d'espace en espace il est grossi par d'autres eaux;
qu'en continuant de couler, il tourne assez pour former une grande île;
qu'il tombe ensuite de plusieurs rochers escarpés; après quoi il entre
dans un lac où l'on voit des îles fertiles, un grand nombre de
crocodiles, et quantité de veaux marins, qui n'ont pas d'autre issue que
la gueule pour rendre leurs excrémens; que ce lac est dans le pays de
Dambéa, à trois petites journées de Gondar, et à quatre ou cinq de la
source du Nil; que le Nil sort de ce lac chargé de beaucoup d'eaux des
rivières et des torrens qui y tombent, principalement dans la saison des
pluies; qu'elles commencent régulièrement, comme dans les Indes, vers la
fin de juillet; ce qui mérite une extrême attention, parce qu'on y
trouve l'explication convaincante de l'inondation de ce fleuve; qu'il va
passer de là par Sennar, ville capitale du royaume des Funghes,
tributaires du roi d'Éthiopie, et se jeter ensuite dans les plaines de
Mesr, qui est l'Égypte.
Bernier, pour juger à peu près de la véritable source du Nil, leur
demanda vers quelle partie du monde était le pays de Dambéa par rapport
à Babel-Mandel. Ils lui répondirent qu'assurément ils allaient toujours
vers le couchant. L'ambassadeur mahométan, qui devait savoir s'orienter
mieux que Murat, parce que sa religion l'obligeait, en faisant sa
prière, de se retourner toujours vers la Mecque, l'assura
particulièrement qu'il ne devait point en douter; ce qui l'étonna
beaucoup, parce que, suivant leur récit, la source du Nil devait être
fort en-deçà de la ligne; au lieu que toutes nos cartes, avec Ptolémée,
le mettaient beaucoup au-delà. Il leur demanda s'il pleuvait beaucoup en
Éthiopie, et si les pluies y étaient réglées effectivement comme dans
les Indes. Ils lui dirent qu'il ne pleuvait presque jamais sur la côte
de la mer Rouge, depuis Suakan, Arkiko et l'île de Mazoua jusqu'à
Babel-Mandel, non plus qu'à Moka, qui est de l'autre côté dans l'Arabie
Heureuse; mais que dans le fond du pays, dans la province des Agous,
dans celle de Dambéa et dans les provinces circonvoisines, il tombait
beaucoup de pluies pendant deux mois, les plus chauds de l'été, et dans
le même temps qu'il pleut aux Indes. C'était, suivant son calcul, le
véritable temps de l'accroissement du Nil en Égypte. Ils ajoutaient même
qu'ils savaient très-bien que c'étaient les pluies d'Éthiopie qui font
grossir le Nil, qui inondent l'Égypte, et qui engraissent la terre du
limon qu'elles y portent; que les rois d'Éthiopie fondaient là-dessus
des prétentions de tribut sur l'Égypte, et que, lorsque les mahométans
s'en étaient rendus les maîtres, ces princes avaient voulu détourner le
cours du Nil dans le golfe Arabique, pour la ruiner et la rendre
infertile; mais que la difficulté de ce dessein les avait forcés de
l'abandonner.
La fin de cette relation ne nous apprenant point le temps ni les
circonstances du retour d'Aureng-Zeb, on doit s'imaginer qu'après le
voyage de Cachemire, Bernier retourna heureusement à Delhy pour y faire
d'autres observations qu'il nous a laissées dans les différentes parties
de ses mémoires, mais dont la plupart appartiennent à l'histoire de
l'Indoustan plus qu'à celle des voyages.
LIVRE III.
PARTIE ORIENTALE DES INDES.
CHAPITRE PREMIER.
Arakan, Pégou, Boutan, Assam, Cochinchine.
Nous passons maintenant aux pays de l'Inde situés au-delà du Gange; et,
après quelques observations sur les royaumes d'Arakan, de Pégou, de
Boutan, d'Assam et de Cochinchine, nous nous arrêterons plus long-temps
au Tonquin et à Siam, sur lesquels les voyageurs se sont étendus
davantage, et qui présentent des objets plus intéressans.
En traversant le golfe de Bengale et les bouches du Gange, on aborde
dans un pays peu fréquenté des vaisseaux européens, parce qu'il n'a
point de port commode pour leur grandeur, mais dont le nom se trouve
néanmoins dans toutes les relations.
Daniel Sheldon, facteur de la compagnie anglaise, ayant eu l'occasion de
pénétrer dans cette contrée, apporta tous ses soins à la connaître, et
dressa un mémoire de ses observations, qu'Ovington reçut de lui à
Surate, et qu'il se chargea de publier. Ce dernier voyageait en 1689.
Ce pays ou ce royaume porte le nom d'_Arakan_ ou d'_Orakan_. Il a pour
bornes, au nord-ouest, le royaume de Bengale, dont la ville la plus
proche est Chatigam, au sud et à l'est le Pégou, et au nord le royaume
d'Ava. Il s'étend sur toute la côte jusqu'au cap de Nigraès. Mais il est
difficile de marquer exactement ses limites, parce qu'elles ont été
plusieurs fois étendues ou resserrées par diverses conquêtes.
La capitale est Arakan, qui a donné son nom au pays. Cette ville occupe
le centre d'une vallée d'environ quinze milles de circonférence. Des
montagnes hautes et escarpées l'environnent de toutes parts et lui
servent de remparts et de fortifications. Elle est défendue d'ailleurs
par un château. Il y passe une grande rivière, divisée en plusieurs
petits ruisseaux qui traversent toutes les rues pour la commodité des
habitans. Ils se réunissent en sortant de la ville, qui est à quarante
ou cinquante milles de la mer, et, ne formant plus que deux canaux, ils
vont se décharger dans le golfe de Bengale, l'un à Oriétan, et l'autre à
Dobazi, deux places qui ouvriraient une belle porte au commerce, si les
marées n'y étaient si violentes, surtout dans la pleine lune, que les
vaisseaux n'y entrent point sans danger.
Le palais du roi est d'une grande étendue; sa beauté n'égale pas sa
richesse: il est soutenu par des piliers fort larges et fort élevés, ou
plutôt par des arbres entiers qu'on a couverts d'or. Les appartemens
sont revêtus des bois les plus précieux que l'Orient fournisse, tels que
le sandal rouge ou blanc, et une espèce de bois d'aigle. Au milieu du
palais est une grande salle, distinguée par le nom de _salle d'or_, qui
est effectivement revêtue d'or dans toute son étendue. On y admire un
dais d'or massif, autour duquel pendent une centaine de lingots de même
métal en forme de pains de sucre chacun du poids d'environ quarante
livres. Il est environné de plusieurs statues d'or de la grandeur d'un
homme, creuses à la vérité, mais épaisses néanmoins de deux doigts, et
ornées d'une infinité de pierres précieuses, de rubis, d'émeraudes, de
saphirs, de diamans d'une grosseur extraordinaire, qui leur pendent sur
le front, sur la poitrine, sur les bras et à la ceinture. On voit encore
au milieu de cette salle une chaise carrée de deux pieds de large,
entièrement d'or, qui soutient un cabinet d'or aussi, et couvert de
pierres précieuses. Ce cabinet renferme deux fameux pendans qui sont
deux rubis, dont la longueur égale celle du petit doigt, et dont la base
approche de la grosseur d'un oeuf de poule. Ces joyaux ont causé des
guerres sanglantes entre les rois du pays, non-seulement par rapport à
leur valeur, mais parce que l'opinion publique accorde un droit de
supériorité à celui qui les possède. Les rois d'Arakan, qui jouissaient
alors de cette précieuse distinction, ne les portaient que le jour de
leur couronnement.
La ville d'Arakan renferme six cents pagodes ou temples. On fait monter
le nombre de ses habitans à cent soixante mille. Le palais royal est sur
le bord d'un grand lac, diversifié par plusieurs petites îles, qui sont
la demeure d'une sorte de prêtres auxquels on donne le nom de _raulins_.
On voit sur ce lac un grand nombre de bateaux qui servent à diverses
commodités, sans communication néanmoins avec la ville, qui est séparée
du lac par une digue. On prétend que cette digue a moins été formée pour
mettre la ville à couvert des inondations dans les temps tranquilles que
pour l'inonder dans un cas de guerre où elle serait menacée d'être
prise, et pour l'ensevelir sous l'eau avec tous ses habitans.
Le bras du fleuve qui coule vers Oriétan offre un spectacle fort
agréable. Ses bords sont ornés de grands arbres toujours verts, qui
forment un berceau continuel en se joignant par leurs sommets, et qui
sont couverts d'une multitude de paons et de singes qu'on voit sauter de
branches en branches. Oriétan est une ville où, malgré la difficulté de
l'accès, les marchands de Pégou, de la Chine, du Japon, de Malacca,
d'une partie du Malabar et de quelques parties du Mogol, trouvent le
moyen d'aborder pour l'exercice du commerce. Elle est gouvernée par un
lieutenant-général que le roi établit à son couronnement, en lui mettant
une couronne sur la tête et lui donnant le nom de roi, parce que cette
ville est capitale d'une des douze provinces d'Arakan, qui sont toujours
gouvernées par des têtes couronnées. On voit près d'Oriétan la montagne
de Naom, qui donne son nom à un lac voisin. C'est dans ce lieu qu'on
relègue les criminels, après leur avoir coupé les talons, pour leur ôter
le moyen de fuir. Cette montagne est si escarpée, et les bêtes féroces y
sont en si grand nombre, qu'il est presque impossible de la traverser.
En doublant le cap de Nigraès, on se rend à Siriam, dont quelques-uns
font la dernière ville du royaume d'Arakan, quoique d'autres la mettent
dans le Pégou. Ce fut dans cette ville que le roi d'Arakan se retira
avec son armée victorieuse, après avoir pillé le Tangut, qui appartenait
au roi de Brama, et dans laquelle il avait trouvé non-seulement de
grandes richesses, mais encore l'éléphant blanc et les deux rubis
auxquels la prééminence de l'empire est attachée. Siriam n'a plus son
ancienne splendeur; elle était autrefois la capitale du royaume et la
demeure d'un roi. On voit encore les traces d'une forte muraille dont
elle était environnée. Toutes ces petites monarchies de l'Inde ont
éprouvé de fréquentes révolutions.
Les habitans estiment dans leur figure et dans leur taille ce que les
autres nations regardent comme une disgrâce de la nature; ils aiment un
front large et plat; et pour lui donner cette forme, ils appliquent aux
enfans, dès le moment de leur naissance, une plaque de plomb sur le
front. Leurs narines sont larges et ouvertes, leurs yeux petits, mais
vifs, et leurs oreilles pendantes jusqu'aux épaules, comme celles des
Malabares. La couleur qu'ils préfèrent à toutes les autres, dans leurs
habits et leurs meubles, est le pourpre foncé.
Les édifices qui portent le nom de _pagodes_ sont bâtis en forme de
pyramide ou de clocher, plus ou moins élevés, suivant le caprice des
fondateurs. En hiver, on a soin de couvrir les idoles pour les garantir
du froid; dans l'espérance d'être un jour récompensé de cette attention.
On célèbre chaque année une fête qui porte le nom de _Sansaporan_, avec
une procession solennelle à l'honneur de l'idole _Quiay-Pora_, qu'on
promène dans un grand chariot, suivi de quatre-vingt-dix prêtres vêtus
d'un satin jaune. Dans son passage, les plus dévots s'étendent le long
du chemin pour laisser passer sur eux le chariot qui la porte, ou se
piquent à des pointes de fer qu'on y attache exprès pour arroser l'idole
de leur sang. Ceux qui ont moins de courage s'estiment heureux de
recevoir quelques gouttes de ce sang. Les pointes sont retirées avec
beaucoup de respect par les prêtres, qui les conservent précieusement
dans les temples, comme autant de reliques sacrées.
Le roi d'Arakan est un des plus puissans princes de l'Orient. Le
gouvernement est entre les mains de douze princes qui portent le titre
de roi, et qui résident dans les villes capitales de chaque province;
ils y habitent de magnifiques palais, qui ont été bâtis pour le roi
même, et qui contiennent de grands sérails où l'on élève les jeunes
filles qu'on destine au souverain. Chaque gouverneur choisit tous les
ans douze filles nées la même année dans l'étendue de sa juridiction, et
les fait élever aux dépens du roi jusqu'à l'âge de douze ans. Ensuite,
étant conduites à la cour, on les fait revêtir d'une robe de coton, avec
laquelle elles sont exposées à l'ardeur du soleil jusqu'à ce que la
sueur ait pénétré leurs robes. Le monarque, à qui l'on porte les robes,
les sent l'une après l'autre, et retient pour son lit les filles dont la
sueur n'a rien qui lui déplaise, dans l'opinion qu'elles sont d'une
constitution plus saine. Il donne les autres aux officiers de sa cour.
Le roi d'Arakan prend des titres fastueux, comme tous les monarques
voisins. Il se fait nommer _Paxda_, ou _empereur d'Arakan possesseur de
l'éléphant blanc et des deux pendans d'oreilles, et en vertu de cette
possession, héritier légitime du Pégou et de Brama, seigneur des douze
provinces de Bengale et des douze rois qui mettent leur tête sous la
plante de ses pieds_. Sa résidence ordinaire est dans la ville
d'Arakan; mais il emploie deux mois de l'été à faire par eau le voyage
d'Oriétan, suivi de toute sa noblesse, dans des barques si belles et si
commodes, qu'on prendrait ce cortége pour un palais ou pour une ville
flottante.
* * * * *
C'est à Daniel Sheldon qu'on doit aussi quelque éclaircissement sur un
pays célèbre, mais dont l'intérieur est peu connu.
Il donne au Pégou pour bornes au nord, les pays de Brama, de Siammon et
de Calaminham; à l'ouest, les montagnes de Pré, qui le séparent du
royaume d'Arakan, et le golfe de Bengale, dont les côtes lui
appartiennent depuis le cap de Nigraès jusqu'à la ville de Tavay; à
l'est, le pays de Laos; au midi, le royaume de Siam; mais il ajoute que
ces bornes ne sont pas si constantes, qu'elles ne changent souvent par
des acquisitions ou des pertes. Vers la fin du siècle précédent, un de
ses rois les étendit beaucoup; il obligea jusqu'aux Siamois à payer un
tribut: mais cette gloire dura peu, et ses successeurs ont été renfermés
dans les possessions de leurs ancêtres.
Le pays est arrosé de plusieurs rivières, dont la principale sort du lac
de Chiama, et ne parcourt pas moins de quatre ou cinq cents milles
jusqu'à la mer: elle porte le nom de _Pégou_, comme le royaume qu'elle
arrose. La fertilité qu'elle répand, et ses inondations régulières l'ont
fait nommer aussi _le Nil indien_. Ses débordemens s'étendent jusqu'à
trente lieues de ses bords; ils laissent sur la terre un limon si gras,
que les pâturages y deviennent excellens, et que le riz y croît dans une
prodigieuse abondance.
Les principales richesses de ce royaume sont les pierres précieuses,
telles que les rubis, les topazes, les saphirs, les améthystes, qu'on y
comprend sous le nom général de rubis, et qu'on ne distingue que par la
couleur, en nommant un saphir, un rubis bleu; une améthyste, un rubis
violet; une topaze, un rubis jaune. Cependant la pierre qui porte
proprement le nom de rubis est une pierre transparente, d'un rouge
éclatant, et qui, dans ses extrémités, ou près de sa surface, a quelque
chose du violet de l'améthyste. Sheldon ajoute que les principaux
endroits d'où les rubis se tirent sont une montagne voisine de Cabelan
ou Cablan, entre Siriam et Pégou, et les montagnes qui s'étendent depuis
le Pégou jusqu'au royaume de Camboge.