Neuilly, ce 22 janvier.
Je la revis hier, et, comme à l'ordinaire, elle voulut essayer de me
toucher par sa douceur, de me séduire par ses larmes; mais je m'étais
armé de courage, et je sus leur résister. J'exigeai qu'elle ne revît
jamais monsieur de Mortagne. "Adèle, lui dis-je, ma chère Adèle,
n'écoutez plus de vaines frayeurs, une fausse timidité. Consentez à
déclarer à votre mère les sentimens qui nous unissent. -- _Je n'oserai
jamais_. -- Adèle, je vous aime de toutes les forces de mon ame; je
vous aime plus que moi-même, plus que la vie; mais je ne puis souffrir
ce partage d'intérêt. Ma jalousie vous offense, me dégrade, et
cependant je ne saurais m'empêcher d'être inquiet." -- Alors nous
entendîmes le bruit d'une voiture; car depuis que madame de Joyeuse
veut sacrifier sa fille une seconde fois, elle l'obsède sans cesse; et
le matin, l'après dînée, le soir, quelle que soit l'heure où j'arrive,
elle accourt toujours sur mes pas. "Voilà votre mère, m'écriai-je; ce
moment est peut-être le dernier. Prononcez que vous ne reverrez jamais
monsieur de Mortagne, ou dites-moi de vous fuir sans retour." -- "_Ma
mère me fait trembler_." Je n'en entendis pas davantage, et la quittai
sans savoir ce que je faisais.
Décidé à me guérir d'un amour si faiblement partagé, je courus à mon
hôtel garni demander des chevaux pour retourner en Angleterre. John
voulut vainement représenter, demander quelques heures: "Pas une
minute, lui dis-je; laissez tout ce que je ne puis emporter, et
marchons." -- Cependant je n'avais pas fait deux lieues, que l'envie de
savoir ce que deviendrait Adèle me tourmenta. D'ailleurs, je voulais
bien l'abandonner; mais, certes je ne consentais pas à la céder à
monsieur de Mortagne, et j'étais déterminé à lui arracher la vie plutôt
que de la lui voir épouser. Dans cette agitation je revins à Neuilly.
Cette maison m'appartient; ainsi j'en puis disposer.
Lorsque je fus arrivé, je fis venir les gens de monsieur de Sénange que
j'ai tous gardés. "Des raisons particulières, leur dis-je, font que je
ne veux point qu'on sache mon séjour ici; s'il vient à être connu, je
ne pourrai en accuser que vous, et je vous chasserai tous." -- Alors
ils se regardèrent les uns les autres, comme suspectant chacun leur
fidélité. -- "Mais si je parviens à être ignoré, je vous récompenserai
tous." Ils se regardèrent de nouveau, en se faisant par signes de
mutuelles recommandations, et quand ils sortirent, j'entendis qu'ils se
promettaient d'être discrets; ainsi j'espère qu'ils le seront.
J'ai senti une sorte d'effroi, en revoyant ce lieu où j'ai éprouvé des
émotions si vives, des peines si cruelles!
Je ne suis encore entré que dans l'appartement que j'occupais. Je
redoute de voir celui de monsieur de Sénange, la chambre d'Adèle; je le
crains d'autant plus, que j'avais ordonné qu'on ne déplaçât aucun
meuble, que chaque chose restât comme elle était lorsqu'ils occupaient
cette maison. Les habitudes de monsieur de Sénange seront conservées,
ses goûts respectés. Il faut garder bien peu de mémoire des morts pour
déranger sans scrupule les objets auxquels ils tenaient. On ne sait pas
soi-même ce qu'on perd de petits souvenirs, d'impressions douces,
combien on affaiblit ses regrets, en faisant le moindre changement dans
les lieux qu'ils ont habités!
Adieu, je ne fermerai point cette lettre, et je vous écrirai sans
ordre, sans suite, un journal de mes projets, de mes inquiétudes, ce
que j'apprendrai d'Adèle, enfin ma vie: trop heureux si je puis un jour
retrouver mon indifférence!
Ce 23 janvier, six heures du soir.
J'ai revu ces jardins. Il n'y a pas un arbre qui ne m'ait rappelé
Adèle, et ses petites joies, lorsque, plus diligente que moi, elle
arrivait de meilleure heure, et passait dans l'île pour voir le travail
des ouvriers; elle gardait le bateau, attendant sur le rivage que je
parusse à l'autre bord... alors elle se moquait de ma paresse, de mon
embarras, et me faisait des signes pressans de venir la trouver. Quand
je lui montrais le bateau qui était attaché près de l'île, j'entendais
les éclats de ce rire frais et gai qui passe avec la première jeunesse.
Elle me disait un léger adieu; partait comme pour ne plus revenir, mais
s'arrêtait de manière à ne pas me perdre de vue; se cachait derrière
les arbres, croyant que je n'apercevrais pas le transparent de sa
mousseline blanche, de sa robe de neige; puis elle venait me saluer,
feignait de me voir pour la première fois; puis enfin, elle m'envoyait
ce bateau; j'allais la joindre... Joies innocentes! plaisirs simples
qui me rendiez si heureux! plaisirs que je me rappelle tous!
For oh! how vast a memory has love!
suis-je donc condamné à vous perdre sans retour?
Ce 24 janvier, à midi.
Quelle démence a pu me porter à venir dans cette maison? Etait-ce pour
oublier Adèle? est-ce ici que je me permettais de la haïr? ici, où j'ai
juré d'être à elle et de lui consacrer ma vie.
Ce matin je suis entré dans la chambre où monsieur de Sénange est mort.
Les fenêtres en étaient fermées. Une obscurité religieuse couvrait ce
lit où il a rendu les derniers soupirs. Je m'en suis approché; et là,
une voix secrète, ma conscience peut-être, m'a répété les paroles qu'il
m'a dites avant de mourir... le pardon qu'il m'avait accordé, sous la
condition de me dévouer au bonheur d'Adèle, et d'être plus indulgent.
Ai-je rempli ma promesse? Cet excellent homme m'approuverait-il?... Je
suis sorti lentement de cette chambre. Ma colère était passée; je
n'étais plus que le défenseur d'Adèle, et le juge sévère de moi-même.
J'ai été dans l'île voir le monument qu'elle a fait élever à la mémoire
de monsieur de Sénange. Un obélisque très-simple couvre sa tombe, sur
laquelle elle a fait graver ces mots:
Il ne me répond pas, mais peut-être il m'entend.
Et moi, que lui dirais-je?
A deux heures.
Je viens d'ordonner à John de prendre un cheval à la poste, et d'aller
descendre à Paris, dans l'hôtel garni que j'occupais, comme s'il
revenait pour chercher quelque chose qu'il avait oublié; mais mon
dessein était qu'il s'informât adroitement si Adèle avait envoyé chez
moi, et qu'il sût de ses nouvelles. En attendant le retour de John, je
vais promener ma tristesse dans la campagne. Le temps est beau,
quoiqu'au milieu des rigueurs de l'hiver. Une visite à la famille de
Françoise sera sûrement bien reçue; et peut-être leurs visages
satisfaits me rendront-ils plus tranquille.
Paris, 10 heures du soir.
En revenant de chez Françoise, je suis entré dans la cour, et j'ai vu
sur le sable les traces d'un carrosse. Les sillons me prouvaient qu'on
n'était pas entré dans la maison, mais que la voiture s'était arrêtée à
la grille du jardin, et de là avait gagné la cour des écuries....
Henri! moquez-vous encore de l'amour! Malgré l'invraisemblance d'une
pareille visite, mon coeur, mes yeux même, me disaient que cette
voiture appartenait à Adèle. Je suis entré avec précipitation dans le
jardin, et je l'ai aperçue suivie de deux de ses femmes, qui prenaient
le chemin de l'île. J'ai couru la joindre. Elle ne m'attendait pas. En
me voyant, elle a jeté un cri; une pâleur mortelle a couvert son
visage; et cependant avec quelle joie elle m'a dit: "Je craignais que
vous ne fussiez parti pour l'Angleterre." J'ai pris ses mains, et les
pressant contre mon coeur: "Adèle, lui ai-je répondu, qu'avez-vous
décidé?["] -- "Rien: je me désespérais de votre départ; je vous croyais
absent, et je venais ici pleurer monsieur de Sénange, pleurer sur vous,
sur moi-même." -- "Aurez-vous du courage." -- "Je n'en trouve pas
contre ma mère! Ne me rendez pas malheureuse; ayez pitié de ma
faiblesse." Elle paraissait si accablée, que je l'ai prise vivement
dans mes bras pour la soutenir. A l'instant je me suis senti arrêter
par une main étrangère; et, me retournant, j'ai vu madame de Joyeuse,
transportée de fureur. Elle avait été au couvent, y avait appris
qu'Adèle venait de partir pour Neuilly, et l'avait immédiatement
suivie. -- "Vous! implorant lord Sydenham!" s'est-elle écriée. -- Adèle
est tombée à genoux devant sa mère; et, avec une voix qu'on entendait à
peine: -- "Ma mère, lui a-t-elle dit, je l'aime. Il vous respectera
aussi, n'en doutez pas. Je vous ai obéi une fois sans résistance;
récompensez-moi aujourd'hui en faisant mon bonheur."
Madame de Joyeuse a déclaré qu'elle ne consentirait jamais à ce
mariage, a réprimandé durement sa fille, et a cherché à m'insulter, en
disant que je n'ambitionnais que l'immense fortune d'Adèle. -- Sa
fortune! lui ai-je dit avec mépris, je la refuse; gardez-la pour ses
frères. Je ne veux de votre fille qu'elle-même. A ces mots, j'ai vu sur
son visage un mélange d'étonnement et de doute. "Vous l'entendez, a dit
Adèle; que n'y avons-nous pensé plutôt! Oui, ma mère, mon jeune frère
n'est pas riche; donnez-lui tout mon bien, et rendez heureux vos
enfans." -- "Oui, ai-je répété, tous vos enfans;" car, soit par cette
confiance que donne la générosité, soit par un effet de l'amour, je ne
me trouvais point humilié de descendre envers elle jusqu'à la prière;
je suis aussi tombé à ses pieds. Elle a cessé de résister, de traiter
de folie le désintéressement de sa fille. Elle a même prétendu être
obligée de la défendre contre une passion insensée: mais j'ai su
détruire des scrupules qui ne demandaient peut-être qu'à être vaincus;
et j'ai promis d'assurer à Adèle au-delà du sacrifice qu'elle me
faisait. Enfin mes instances, mon dévouement, les caresses de sa fille
ont achevé de l'entraîner, et elle m'a appelé son fils, en embrassant
Adèle.
Ce n'est pas tout, Henri: madame de Joyeuse, peut-être pour se sauver
un peu de mauvaise honte; car elle a dit bien du mal de moi, a bien
souvent protesté que je ne serais jamais son gendre; madame de Joyeuse
a décidé que notre mariage aurait lieu aussitôt après l'arrivée de ses
fils, qu'elle fait voyager dans les différentes cours de l'Europe. Elle
va leur écrire pour presser leur retour.
_P.S_. Je joins ici la copie d'une lettre qu'Adèle avait envoyée chez
moi, et que John m'a rapportée. Que j'étais injuste! et combien d'amers
repentirs eussent été la suite de mon caractère jaloux et emporté! Oh!
je ne mérite pas mon bonheur; mais puissé-je le justifier par la
conduite du reste de ma vie!
"Mon ami, mon seul ami, vous avez pu me fuir, ne pas me répondre
lorsque je vous appelais. Je me suis précipitée à la fenêtre du
parloir; mais vous n'avez pas tourné la tête. C'est la première fois
que vous partez, sans m'y chercher encore pour me dire un dernier
adieu. Si vous m'aviez regardée, vous m'auriez vue au désespoir. Mon
seul ami! sûrement vous ne doutez pas de votre Adèle. Je vous
appartiens par le voeu de mon coeur, par l'ordre de monsieur de
Sénange. Pourquoi n'avoir pas pitié de ma faiblesse? Ne suffit-il pas
que la présence de monsieur de Mortagne vous inquiète, pour qu'elle me
soit odieuse? Cependant j'avoue, que pour satisfaire ma mère, j'aurais
voulu le recevoir jusqu'à l'époque qu'elle a fixée. Mais si ce
sacrifice vous est trop pénible, dictez ma conduite. Je n'ai pas besoin
d'être à vous pour respecter votre inquiétude; songez seulement, avant
de rien exiger, que mon attachement pour vous ne saurait être douteux,
et que ma timidité est extrême."
A cette lettre était joint le portrait d'Adèle, et sur le papier qui le
renfermait elle avait écrit: "Puisse-t-il vous ramener!"