LETTRE XLIX.

Paris, ce 25 novembre.

Je ne vous ai pas écrit depuis quelques jours, mon cher Henri, parce

que je suis trop mécontent de moi-même. Mes résolutions varient presque

aussi rapidement que mes pensées se succèdent; je ne me reconnais plus.

Après avoir eu la faiblesse de consentir qu'Adèle revît monsieur de

Mortagne, je passai tout le jour à rêver à sa situation, à la mienne:

je ne savais encore à quoi m'arrêter, lorsque le lendemain je retournai

à son couvent. J'y allai lentement; c'était la première fois que je ne

me hâtais pas d'y arriver.

En entrant dans la cour, je vis un cabriolet auquel était attelé un

superbe cheval qui frappait la terre, rongeait son mors, et semblait

brûler de partir. Son maître est ici depuis long-temps, me dis-je

intérieurement; car un instinct secret m'avertissait que cette voiture

appartenait à monsieur de Mortagne.

Je montai l'escalier avec une répugnance extrême, et cependant

j'avançais toujours. J'allais entrer dans le parloir, lorsque

j'entendis des éclats de rire à travers lesquels je reconnus la voix

d'Adèle. Sa gaieté me fit redescendre quelques marches, qu'il fallut

remonter pour suivre le laquais qui m'avait annoncé.

Je trouvai monsieur de Mortagne avec un grand chien qui était la cause

de tout ce bruit. Ses soeurs étaient avec Adèle dans l'intérieur du

parloir. Après les complimens d'usage, la plus jeune d'elles pria son

frère de faire recommencer au chien les tours qu'il avait déjà faits;

le voilà donc faisant sentinelle, et toutes ces bêtises qui ne

devraient amuser que des enfans. Mesdemoiselles de Mortagne s'en

divertissaient beaucoup, mais Adèle ne riait plus. -- Elle me regardait

avec inquiétude: la joie de ses amies, les soins que se donnait leur

frère, n'attiraient plus son attention; c'était même avec effort que sa

politesse la forçait quelquefois à sourire... Déjà, me disais-je, elle

se contraint pour moi..... Encore un jour, et elle s'en cachera

peut-être: de la crainte à la dissimulation il n'y a qu'un instant.

Le sérieux avec lequel je regardais le maître et le chien fit bientôt

cesser ce badinage; d'ailleurs, l'impatient cheval se faisait toujours

entendre; et les cris continuels du palefrenier avertissaient assez de

la peine qu'il avait à le contenir. Adèle en fit la remarque, sans y

attacher d'importance. Mais monsieur de Mortagne se leva aussitôt, et

sortit avec empressement, en lui jetant un regard qui disait: _Je ne

gêne personne, moi! Je ne suis point jaloux_.... Si jeune, point

jaloux!... Il a donc déjà renoncé à l'amour! Adèle, vous suffirait-il

d'être aimée ainsi?

Ses soeurs coururent à la fenêtre pour le voir partir. -- Je l'entendis

qui fouettait, arrêtait, excitait son cheval; elles détournaient la

vue, lui disaient de prendre garde; mais ni leur peur, ni leurs cris ne

purent engager Adèle à se déplacer; elle resta assise près de moi. --

"Si je n'avais pas été ici, lui demandai-je tout bas, seriez-vous

restée? -- Non, me répondit-elle; je crois que par curiosité j'aurais

été à la fenêtre. -- Oui, lui dis-je, par curiosité; mais monsieur de

Mortagne aurait cru que c'était lui qui vous y attirait."

Quelques minutes après, ses soeurs nous ont laissèrent seuls. -- Comme

Adèle était embarrassée!.... Je pris sa main et la baisai en

soupirant.... "Je n'ai rien à me reprocher, me dit-elle; et cependant

je ne suis plus contente....." -- Sa douceur me toucha; je ne pensai

plus qu'à la crainte que sa mère lui inspire; je la plaignis, la

plaignis sincèrement. Avec quelle tendresse je cherchais à la rassurer,

à la consoler! -- "Si vous saviez, me dit-elle, comme vous êtes

différent de vous-même! Lorsque vous êtes entré, votre visage était si

sévère! -- Avant que j'arrivasse, lui répondis-je en souriant, vous

étiez si gaie!"

Elle sourit à son tour; mais ce sourire avait une expression de

tristesse et de douceur qui me pénétra. "J'avoue, reprit-elle, que je

ne suis assez forte, ni pour déplaire à ma mère, ni pour vous fâcher."

-- Elle rêva long-temps, et finit par me proposer de ne jamais voir

monsieur de Mortagne qu'en ma présence. Cette idée, qui lui paraissait

devoir tout concilier, avait quelque chose qui me blessait. Cependant

elle en était si satisfaite que nous nous séparâmes contens l'un de

l'autre, et nous aimant, je crois, plus que jamais.

Deux jours après, Adèle m'écrivit que monsieur de Mortagne lui avait

fait demander si elle serait chez elle après dîner, et qu'elle me

priait de m'y rendre de bonne heure. Je fus exact; mais il arriva

presque en même temps que moi, et parut étonné de me rencontrer.

Cependant, il se remit aussitôt, comme un homme maître de ses passions,

ou plutôt n'ayant déjà plus de passions; il fit plusieurs complimens à

Adèle, qui lui répondit avec une sécheresse que je n'approuvai

point.... Ne pourra-t-elle donc jamais le traiter comme un homme

ordinaire? et aura-t-il toujours à se plaindre ou à se louer d'elle? Je

comptais lui en faire quelques reproches dès que nous serions seuls;

mais soit qu'il espérât demeurer après moi, ou qu'il s'amusât à me

tourmenter, il ne s'en alla qu'au moment où l'on vint avertir Adèle que

la supérieure la demandait.... Alors il fallut bien que nous

sortissions en même temps; il sauta plutôt qu'il ne descendit

l'escalier, se jeta dans sa voiture, et partit comme un éclair. Dès

qu'il fut hors de la cour, Adèle parut à sa fenêtre, et me salua comme

si elle m'eût dit: _J'ai attendu qu'il n'y fût plus pour me montrer_...

Combien je lui sus gré de cette petite attention!... Que la plus légère

préférence laisse de douceur après elle! En quittant Adèle, ma raison

avait beau me dire que cette froideur était trop loin de son caractère

pour durer.... qu'elle passerait bientôt, et que si monsieur de

Mortagne s'obstinait à la voir, il finirait par en être supporté....

Adèle à la fenêtre, et n'y venant que pour moi, détruisait toutes ces

réflexions.

Mais hier, elle m'écrivit qu'il allait encore venir. -- Je ne reçus sa

lettre qu'à l'heure même où il devait être déjà chez elle; je m'y

rendis, détestant le rôle auquel ma complaisance m'avait soumis. -- En

effet, quelle lâcheté de lui permettre de le recevoir si j'étais

inquiet! et si je n'étais point jaloux, pourquoi ne pas oser les

laisser ensemble?... Vingt fois j'eus envie de retourner sur mes pas,

et cependant j'avançais toujours: mes sentimens changeaient, se

heurtaient, et n'en devenaient que plus douloureux.

Lorsque j'entrai chez elle, je remarquai que monsieur de Mortagne

regarda plusieurs fois ses soeurs, d'un air d'intelligence. Mon humeur

augmenta, mes soupçons se renouvelèrent. Adèle aussi me demanda de mes

nouvelles, d'une voix qui me semblait plus assurée qu'à l'ordinaire; et

lui-même s'avisa de m'adresser plusieurs fois la parole. Je crus voir

régner entre eux une aisance, une facilité de conversation qui me

confondaient... Elle se fit apporter un dessin qu'elle venait de finir;

il le loua avec tant d'exagération, qu'elle rejeta ses éloges, mais si

faiblement, qu'on sentait bien que la flatterie ne lui déplaisait

pas.... D'ailleurs pourquoi lui faire connaître ses talens, si elle ne

désire pas lui plaire?... Non, Henri, non, je ne souffrirai pas qu'elle

le revoie... Cette affectation de ne le recevoir que devant moi, n'est

qu'une ruse de femme; j'entends ce qu'elle dit, mais sais-je ce qu'elle

pense?....

Pour achever de me tourmenter, sa mère arriva peu de temps après moi,

et dit à sa fille qu'elle avait à lui parler: je me levai pour les

laisser libres. Monsieur de Mortagne fit aussi un mouvement pour s'en

aller, mais madame de Joyeuse lui dit de s'arrêter.... Indigné,

j'allais me rasseoir, peut-être même faire une scène ridicule,

lorsqu'Adèle, plus pâle que la mort, me dit adieu, et me pria de

revenir aujourd'hui.... Sa terreur me fit pitié; je reviendrai, oui je

reviendrai, et certes je ne me laisserai pas jouer plus long-temps....

Elle ne le reverra jamais!.... Que peut lui faire la colère de sa mère?

elle n'en dépend plus.... Si je dois l'épouser un jour, mon opinion,

mon estime seules doivent la diriger. Je lui proposerai d'aller à

Neuilly; d'y passer tout le temps de son deuil; si elle me refuse,

c'est qu'elle ne m'aura jamais aimé.... Mais aussi si elle y

consent!.... Insensé!.... si elle y consent! souffriras-tu qu'elle

manque à des convenances que les femmes doivent toujours respecter? Ah!

je ne serai jamais heureux, ni avec elle, ni sans elle!...

Adèle de Sénange · 第 70 / 73 题