LETTRE XXXVI.

Une heure du matin.

Je la quitte, Henri: c'est cet infernal cocher qui a tout dit; et c'est

sa maladroite indiscrétion qui m'a jeté dans toutes les folies que je

crois vous avoir écrites. J'ai trouvé Adèle couchée sur un canapé;

monsieur de Sénange était près d'elle. Ma présence, quoiqu'ils

m'eussent permis de venir les joindre, a eu l'air de les étonner l'un

et l'autre: je me suis assez légèrement excusé de n'être point revenu

pour dîner. Monsieur de Sénange m'a demandé d'un air froid où j'avais

été; je lui ai répondu que, sans m'en apercevoir, je m'étais trouvé à

une trop grande distance pour espérer d'être rentré à temps. Je me suis

mis à leur parler de Françoise, de son père, du jardin.... Pas la plus

petite interruption de monsieur de Sénange, ni d'Adèle. Cependant,

lorsque j'en suis venu aux adieux de cette bonne famille, j'ai vu que

je faisais quelque impression sur monsieur de Sénange. Il m'a demandé

si j'avais foi aux compensations? -- Je ne l'ai pas compris, et l'ai

avoué franchement. -- "Croyez-vous donc, m'a-t-il dit, qu'on puisse

enlever une femme aujourd'hui, et réparer ce scandale le lendemain, en

secourant une famille?" -- Ce mot _enlever_ m'a éclairé aussitôt: j'ai

regardé Adèle qui baissait les yeux. Je vois, leur ai-je dit, qu'on

vous a parlé d'une aventure à laquelle, peut-être, je me suis livré

sans réfléchir; mais vous me pardonnerez, j'espère, de n'avoir pas

hésité lorsqu'il s'agissait d'arracher quelqu'un au dernier désespoir.

Et, sans attendre leur réponse, j'ai tiré de ma poche la lettre

d'Eugénie que j'ai lue tout haut. A mesure que j'avançais,

l'attendrissement de monsieur de Sénange augmentait; Adèle même a

laissé tomber quelques larmes. Lorsque j'ai eu fini, il s'est approché

de moi en m'embrassant: "C'est à vous à nous excuser, m'a-t-il dit, de

vous avoir soupçonné, au moment où tant de générosité vous conduisait.

Pardonnez-moi, mon jeune ami, je vous aime comme un père, et les

meilleurs pères grondent quelquefois mal à propos." -- Pour Adèle, elle

n'allait pas si vite: et elle m'a demandé où j'avais placé cette

religieuse. Dès que j'ai dit qu'elle était partie le matin même pour

l'Angleterre, elle a paru soulagée, et a respiré comme si je l'eusse

délivrée d'un grand poids. Il fallait, a-t-elle repris, nous mettre

dans votre secret; nous aurions partagé votre bonne action. -- Ne me

reprochez pas mon silence, lui ai-je répondu, il y a une sorte

d'embarras à parler du peu de bien qu'on peut faire. -- Pourquoi?

a-t-elle reparti vivement, moi, j'en ferais exprès pour vous le dire.

-- A ces mots, soit que monsieur de Sénange ait apperçu pour la

première fois les sentimens d'Adèle, soit qu'en effet quelque douleur

soudaine l'ai saisi, il s'est levé en disant qu'il souffrait. -- Je lui

ai offert mon bras pour descendre chez lui: il l'a pris sans me

répondre. Elle nous a suivis. A peine avons-nous été arrivés dans son

appartement, qu'il a demandé à se reposer et a renvoyé Adèle. En

sortant, elle m'a salué de la main en signe de paix, et avec un sourire

d'une douceur ravissante. Je me suis avancé vers elle: _Pardonnez-moi_,

avons-nous dit tous deux en même temps.

J'ai été obligé de la quitter aussitôt, car j'ai entendu monsieur de

Sénange qui m'appelait. Cependant, lorsque je me suis approché de son

lit, il ne m'a point parlé; il se retournait, s'agitait, et gardait le

silence. De peur de le gêner, je suis allé m'asseoir un peu loin de

lui; j'attendais toujours ce qu'il pouvait avoir à me dire; mais j'ai

attendu vainement. Au bout d'une heure, il m'a prié de me retirer, en

ajoutant, qu'il ne voulait pas me déranger, et que le lendemain il me

parlerait. -- Que veut-il me dire?.... S'il allait croire mon absence

nécessaire!.... Ce n'est plus mon bonheur seul que je sacrifierais,

c'est Adèle même qu'il faudrait affliger, et jamais je n'en aurai le

courage. -- Que ma situation est horrible! Chacune des peines de

l'amour paraît la plus forte que l'on puisse supporter. A ce bal,

lorsque j'ai pensé qu'elle ne m'aimait pas, j'ai cru que c'était le

plus grand des malheurs!.... Hier, quand on parlait de sa maladie, ses

souffrances m'accablaient, j'étais prêt à sacrifier et son affection et

moi-même; il ne me fallait plus rien que de ne pas trembler pour sa

vie. Aujourd'hui que je serai peut-être condamné à m'éloigner d'elle,

si monsieur de Sénange l'exige; que peut-être il portera la prudence

jusqu'à vouloir qu'elle ignore que c'est lui qui a ordonné mon départ!

que deviendrai-je, lorsqu'en prenant congé d'elle, ses regards me

reprocheront de m'en aller volontairement?... jamais je ne pourrai le

supporter.... jamais....

Adèle de Sénange · 第 56 / 73 题