Une heure du matin.
Je la quitte, Henri: c'est cet infernal cocher qui a tout dit; et c'est
sa maladroite indiscrétion qui m'a jeté dans toutes les folies que je
crois vous avoir écrites. J'ai trouvé Adèle couchée sur un canapé;
monsieur de Sénange était près d'elle. Ma présence, quoiqu'ils
m'eussent permis de venir les joindre, a eu l'air de les étonner l'un
et l'autre: je me suis assez légèrement excusé de n'être point revenu
pour dîner. Monsieur de Sénange m'a demandé d'un air froid où j'avais
été; je lui ai répondu que, sans m'en apercevoir, je m'étais trouvé à
une trop grande distance pour espérer d'être rentré à temps. Je me suis
mis à leur parler de Françoise, de son père, du jardin.... Pas la plus
petite interruption de monsieur de Sénange, ni d'Adèle. Cependant,
lorsque j'en suis venu aux adieux de cette bonne famille, j'ai vu que
je faisais quelque impression sur monsieur de Sénange. Il m'a demandé
si j'avais foi aux compensations? -- Je ne l'ai pas compris, et l'ai
avoué franchement. -- "Croyez-vous donc, m'a-t-il dit, qu'on puisse
enlever une femme aujourd'hui, et réparer ce scandale le lendemain, en
secourant une famille?" -- Ce mot _enlever_ m'a éclairé aussitôt: j'ai
regardé Adèle qui baissait les yeux. Je vois, leur ai-je dit, qu'on
vous a parlé d'une aventure à laquelle, peut-être, je me suis livré
sans réfléchir; mais vous me pardonnerez, j'espère, de n'avoir pas
hésité lorsqu'il s'agissait d'arracher quelqu'un au dernier désespoir.
Et, sans attendre leur réponse, j'ai tiré de ma poche la lettre
d'Eugénie que j'ai lue tout haut. A mesure que j'avançais,
l'attendrissement de monsieur de Sénange augmentait; Adèle même a
laissé tomber quelques larmes. Lorsque j'ai eu fini, il s'est approché
de moi en m'embrassant: "C'est à vous à nous excuser, m'a-t-il dit, de
vous avoir soupçonné, au moment où tant de générosité vous conduisait.
Pardonnez-moi, mon jeune ami, je vous aime comme un père, et les
meilleurs pères grondent quelquefois mal à propos." -- Pour Adèle, elle
n'allait pas si vite: et elle m'a demandé où j'avais placé cette
religieuse. Dès que j'ai dit qu'elle était partie le matin même pour
l'Angleterre, elle a paru soulagée, et a respiré comme si je l'eusse
délivrée d'un grand poids. Il fallait, a-t-elle repris, nous mettre
dans votre secret; nous aurions partagé votre bonne action. -- Ne me
reprochez pas mon silence, lui ai-je répondu, il y a une sorte
d'embarras à parler du peu de bien qu'on peut faire. -- Pourquoi?
a-t-elle reparti vivement, moi, j'en ferais exprès pour vous le dire.
-- A ces mots, soit que monsieur de Sénange ait apperçu pour la
première fois les sentimens d'Adèle, soit qu'en effet quelque douleur
soudaine l'ai saisi, il s'est levé en disant qu'il souffrait. -- Je lui
ai offert mon bras pour descendre chez lui: il l'a pris sans me
répondre. Elle nous a suivis. A peine avons-nous été arrivés dans son
appartement, qu'il a demandé à se reposer et a renvoyé Adèle. En
sortant, elle m'a salué de la main en signe de paix, et avec un sourire
d'une douceur ravissante. Je me suis avancé vers elle: _Pardonnez-moi_,
avons-nous dit tous deux en même temps.
J'ai été obligé de la quitter aussitôt, car j'ai entendu monsieur de
Sénange qui m'appelait. Cependant, lorsque je me suis approché de son
lit, il ne m'a point parlé; il se retournait, s'agitait, et gardait le
silence. De peur de le gêner, je suis allé m'asseoir un peu loin de
lui; j'attendais toujours ce qu'il pouvait avoir à me dire; mais j'ai
attendu vainement. Au bout d'une heure, il m'a prié de me retirer, en
ajoutant, qu'il ne voulait pas me déranger, et que le lendemain il me
parlerait. -- Que veut-il me dire?.... S'il allait croire mon absence
nécessaire!.... Ce n'est plus mon bonheur seul que je sacrifierais,
c'est Adèle même qu'il faudrait affliger, et jamais je n'en aurai le
courage. -- Que ma situation est horrible! Chacune des peines de
l'amour paraît la plus forte que l'on puisse supporter. A ce bal,
lorsque j'ai pensé qu'elle ne m'aimait pas, j'ai cru que c'était le
plus grand des malheurs!.... Hier, quand on parlait de sa maladie, ses
souffrances m'accablaient, j'étais prêt à sacrifier et son affection et
moi-même; il ne me fallait plus rien que de ne pas trembler pour sa
vie. Aujourd'hui que je serai peut-être condamné à m'éloigner d'elle,
si monsieur de Sénange l'exige; que peut-être il portera la prudence
jusqu'à vouloir qu'elle ignore que c'est lui qui a ordonné mon départ!
que deviendrai-je, lorsqu'en prenant congé d'elle, ses regards me
reprocheront de m'en aller volontairement?... jamais je ne pourrai le
supporter.... jamais....