7 septembre soir.

C'était tout simplement pour dîner avec du monde qu'il me faisait

avertir. J'ai trouvé, comme dans un autre temps, quelques personnes qui

étaient venues de Paris. Adèle est malade! et rien ne paraissait changé

dans la manière de vivre : seulement monsieur de Sénange était froid

avec moi. D'abord, j'ai aimé cette distinction; c'était me dire que

nous éprouvions la même peine. Mais ensuite, je n'ai plus compris ce

qu'il avait, lorsque après le dîner au lieu de prendre mon bras, selon

son usage, il a sonné un de ses gens, et m'a dit avec une politesse

embarrassée, qu'il allait voir sa femme... Sa femme! jamais il ne la

nomme ainsi. -- Resté seul dans ce grand salon, tout rempli d'Adèle,

mille pensées à la fois me sont venues à l'esprit. Il n'y a point

d'émotion que je n'aie éprouvée, point de petites habitudes que je ne

me sois rappelées.... Ah! dès qu'un sentiment vif nous occupe, faut-il

que notre raison nous échappe? Je m'étais assis dans le fauteuil

d'Adèle; j'y trouvais même un peu de tranquillité, et me rappelais avec

douceur les momens que nous avions passés ensemble; lorsque tout-à-coup

une voix secrète a semblé me reprocher d'avoir pris sa place, me

presser de la quitter, me faire craindre qu'elle ne l'occupât plus....

Cette pensée m'a causé une terreur si vivre, que je me suis précipité à

l'autre bout de la chambre. En me retournant, j'ai vu encore ce

fauteuil, sa petite table, son ouvrage, des dessins commencés, et tout

ce désordre d'une personne qui était là il y a peu d'instans, et qui

peut-être n'y reviendra plus....J'ai fermé les yeux et me suis enfui,

sans oser jeter un regard derrière moi.

Revenu dans ma chambre, je me suis empressé de prendre le portrait

d'Adèle que je possède encore. Vous serez peut-être surpris que j'aie

osé le garder jusqu'à présent; il est vrai que, dans le premier moment,

je ne voyais que le danger de le conserver; mais bientôt, peu à peu, de

jour en jour, je me suis accoutumé à cette crainte: je me suis fait

aussi un bonheur nécessaire de regarder ce portrait. D'ailleurs,

enhardi par la certitude que monsieur de Sénange ne va jamais dans le

cabinet où il était serré, je remettais toujours au lendemain à m'en

séparer.

Combien, dans les angoisses que j'éprouvais, ce portrait me devenait

cher! Avec quelle émotion je contemplais les traits d'Adèle, son regard

serein, ce doux sourire, sa jeunesse qui devait me promettre pour elle

de nombreuses années! Je me sentais plus tranquille; et, quoiqu'encore

effrayé, j'osais espérer de l'avenir.

Adèle de Sénange · 第 53 / 73 题