C'était tout simplement pour dîner avec du monde qu'il me faisait
avertir. J'ai trouvé, comme dans un autre temps, quelques personnes qui
étaient venues de Paris. Adèle est malade! et rien ne paraissait changé
dans la manière de vivre : seulement monsieur de Sénange était froid
avec moi. D'abord, j'ai aimé cette distinction; c'était me dire que
nous éprouvions la même peine. Mais ensuite, je n'ai plus compris ce
qu'il avait, lorsque après le dîner au lieu de prendre mon bras, selon
son usage, il a sonné un de ses gens, et m'a dit avec une politesse
embarrassée, qu'il allait voir sa femme... Sa femme! jamais il ne la
nomme ainsi. -- Resté seul dans ce grand salon, tout rempli d'Adèle,
mille pensées à la fois me sont venues à l'esprit. Il n'y a point
d'émotion que je n'aie éprouvée, point de petites habitudes que je ne
me sois rappelées.... Ah! dès qu'un sentiment vif nous occupe, faut-il
que notre raison nous échappe? Je m'étais assis dans le fauteuil
d'Adèle; j'y trouvais même un peu de tranquillité, et me rappelais avec
douceur les momens que nous avions passés ensemble; lorsque tout-à-coup
une voix secrète a semblé me reprocher d'avoir pris sa place, me
presser de la quitter, me faire craindre qu'elle ne l'occupât plus....
Cette pensée m'a causé une terreur si vivre, que je me suis précipité à
l'autre bout de la chambre. En me retournant, j'ai vu encore ce
fauteuil, sa petite table, son ouvrage, des dessins commencés, et tout
ce désordre d'une personne qui était là il y a peu d'instans, et qui
peut-être n'y reviendra plus....J'ai fermé les yeux et me suis enfui,
sans oser jeter un regard derrière moi.
Revenu dans ma chambre, je me suis empressé de prendre le portrait
d'Adèle que je possède encore. Vous serez peut-être surpris que j'aie
osé le garder jusqu'à présent; il est vrai que, dans le premier moment,
je ne voyais que le danger de le conserver; mais bientôt, peu à peu, de
jour en jour, je me suis accoutumé à cette crainte: je me suis fait
aussi un bonheur nécessaire de regarder ce portrait. D'ailleurs,
enhardi par la certitude que monsieur de Sénange ne va jamais dans le
cabinet où il était serré, je remettais toujours au lendemain à m'en
séparer.
Combien, dans les angoisses que j'éprouvais, ce portrait me devenait
cher! Avec quelle émotion je contemplais les traits d'Adèle, son regard
serein, ce doux sourire, sa jeunesse qui devait me promettre pour elle
de nombreuses années! Je me sentais plus tranquille; et, quoiqu'encore
effrayé, j'osais espérer de l'avenir.