LETTRE XXIX.

Ce 5 septembre.

Hier matin, en descendant, je trouvai Adèle dans une galerie que

monsieur de Sénange n'occupe que lorsqu'il a beaucoup de monde. Elle

l'avait destinée à être la salle du bal: une place particulière,

entourée de tous les attributs de la reconnaissance, était réservée

pour monsieur de Sénange. Adèle vint au-devant de moi, et, sans me

laisser le temps de parler, elle me pria d'aller lui tenir compagnie,

et surtout d'empêcher qu'il ne la fît demander. Je voulus lui dire

combien j'étais heureux du plaisir qu'elle allait avoir; elle ne

m'écouta point. Je commençai deux ou trois phrases qu'elle interrompait

toujours, en me disant de m'en aller. Cette vivacité m'impatientait un

peu; cependant, je lui obéis, et j'entrai chez monsieur de Sénange. Il

posa son livre, et me dit en riant que son vieux valet de chambre

l'avait mis dans le secret; mais qu'il jouerait l'étonnement de son

mieux, afin de ne rien déranger à la fête. -- Nous entendions un bruit

horrible de clous, de marteaux, de mouvement de meubles; et il

s'amusait beaucoup de la bonne foi avec laquelle Adèle croyait qu'il ne

s'apercevait point de tout ce tracas. -- A dix heures précises, il me

dit d'aller la chercher pour déjeuner; car il faudra être prêt de bonne

heure, ajouta-t-il. Je revins avec elle; il eut la complaisance de se

dépêcher, et bientôt il nous quitta, en disant, assez naturellement,

qu'il allait passer dans sa chambre.

A peine fut-il sorti du salon, qu'Adèle le fit orner de fleurs, de

guirlandes et de lustres. A midi, elle alla faire sa toilette; et, à

près de deux heures, elle m'envoya prier de descendre chez monsieur de

Sénange. Dès que j'y fus, on vint l'avertir que quelques personnes

l'attendaient. Il se leva en me regardant mystérieusement, prit mon

bras, et entra dans le salon: il y trouva ses amis qui s'étaient réunis

pour l'embrasser et le féliciter sur sa convalescence. Tout le village

vint aussitôt, les vieillards, la jeunesse, les enfans; il fut parfait

pour tous. -- Adèle le conduisit sur une pelouse qui borde la rivière:

elle y avait fait placer une grande table, autour de laquelle ces

bonnes gens se rangèrent; mais avant de s'asseoir pour dîner, chacun

d'eux prit un verre, et but à la santé de leur bon seigneur: _à sa

longue santé!_ s'écria Adèle; _à sa longue santé!_ reprirent-ils tous à

la fois.

Lorsqu'ils furent assis, nous revînmes dans la salle à manger; monsieur

de Sénange fut fort gai pendant le repas. Nous étions encore au

dessert, quand nous entendîmes le bruit d'une voiture, et vîmes

paraître madame la duchesse de Mortagne, son fils et ses deux filles.

Je reconnus l'aînée; c'était cette jeune pensionnaire, belle et

modeste, qu'Adèle préférait à toutes, et dont j'avais été frappé dans

les classes du couvent. Elle présenta son frère à son amie, qui le

présenta, à son tour, à monsieur de Sénange, en lui disant qu'elle

avait prié ses compagnes d'amener chacune un de leurs parens, afin que

son bal ne manquât pas de danseurs.

Plusieurs voitures se succédèrent; et avant six heures, quarante jeunes

personnes offrirent des fleurs, des voeux, pour le bonheur et la santé

de ce bon vieillard: elles chantèrent une ronde faite pour lui; Adèle

commençait, et elles répétaient ensuite chaque couplet, toutes

ensemble. Ce moment fut fort agréable, mais passa bien vite. Après

qu'il les eut remerciées, le bal commença. Elles furent toutes

très-gaies: Adèle dit qu'elle désirait ne pas danser, pour s'occuper

davantage des autres.

Je n'avais pas l'idée d'un besoin de plaire semblable à celui qu'elle a

montré. Jamais on ne la trouvait à la même place: elle parlait à tout

le monde; aux mères, pour louer leurs enfans.... aux filles, pour

demander ce qui pouvait leur plaire.... aux jeunes gens, pour les

remercier d'être venus.... Réellement, j'étais confondu; elle me

paraissait une personne nouvelle. -- Elle ne me regarda, ni ne me parla

de la journée. J'essayai un moment d'attirer son attention, en me

plaçant devant elle, comme elle traversait la salle; mais elle se

détourna, et alla causer avec monsieur de Mortagne, dont la danse

brillante fixait les regards de tout le monde. J'entendis Adèle le

plaisanter sur ses succès. -- Il la pria de danser avec lui: et elle

qui, dès le commencement du bal, n'avait pas voulu danser, pour mieux

faire les honneurs de sa maison; elle qui avait refusé tous les autres

hommes, après s'être très-peu fait prier, l'accepta pour une

contre-danse! -- Il faut être vrai, Henri, ils avaient l'air bien

supérieurs aux autres. On fit un cercle autour d'eux pour les voir et

les applaudir. Adèle, enivrée d'hommages, voulut danser encore, et

toujours avec monsieur de Mortagne. Se reposait-elle un instant? il

s'asseyait près de sa chaise. -- Désirait-elle quelques

rafraîchissemens? il courait les lui chercher. -- Parlait-on d'une

danse nouvelle? il était trop heureux de la suivre ou de la conduire.

-- Enfin, ils ne se quittèrent plus.... Il jouait avec son éventail,

tenait un de ses gants qu'elle avait ôtés, et elle riait de ses folies.

-- Son bouquet tomba, il le ramassa, le mit dans sa poche, et elle le

lui laissa. Je n'ai jamais vu de coquetterie si vive de part et d'autre.

A onze heures, les fenêtres du jardin s'ouvrirent, et l'on aperçut une

très-belle illumination. Partout étaient les chiffres de monsieur de

Sénange, partout des allégories à la reconnaissance; et Adèle ne pensa

seulement pas à les lui faire remarquer.... Entraînée par

mesdemoiselles de Mortagne et leur frère, elle courait dans les

jardins. Je ne la suivis point; car je puis être tourmenté, mais je ne

m'abaisserai jamais jusqu'à être importun.

Monsieur de Sénange craignant l'air du soir, n'osa pas se promener, et

resta avec moi. Bientôt nous entendîmes sur la rivière une musique

charmante; et les vifs applaudissemens de tout cette jeunesse nous

firent juger combien Adèle était contente d'elle-même. Vers minuit on

commença à rentrer. Madame de Mortagne revint, et pria monsieur de

Sénange de faire rappeler ses enfans: après bien des cris et des

courses inutiles, ils arrivèrent avec Adèle. Monsieur de Mortagne, en

la quittant, lui demanda la permission de venir lui faire sa cour....

Elle lui répondit qu'elle serait très-aise de le voir, sans se rappeler

qu'elle m'avait fait défendre sa porte long-temps, sous le prétexte que

sa mère lui avait recommandé de ne recevoir personne pendant son

absence. Elle embrasse ses soeurs avec plus de tendresse qu'elle

n'avait fait aucune de ses compagnes.

Lorsqu'elles furent toutes parties, monsieur de Sénange remercia sa

femme avec une bonté que je trouvai presque ridicule: car si elle avait

imaginé cette fête pour lui, au moins l'avait-elle bientôt oublié pour

en jouir elle-même. -- Comme elle montait dans sa chambre, elle daigna

s'apercevoir que j'étais déjà au haut de l'escalier, et elle me dit

assez légèrement: _Bonsoir, Mylord! -- Vous auriez pu me dire bonjour_,

lui répondis-je froidement. -- _Pourquoi donc? -- Parce que vous ne

m'avez pas vu de la journée. -- Vous voulez dire parce que je ne vous

ai pas remarqué_, reprit-elle avec ironie. -- Je ne lui laissai pas le

plaisir de se moquer de moi davantage, et je gagnai le corridor qui

conduit à mon appartement. Au détour de l'escalier, je vis qu'elle

était restée sur la même marche où elle m'avait parlé, et me suivait

des yeux; elle croyait peut-être que je m'arrêterais un instant; mais

je rentrai tout de suite dans ma chambre. -- Je vous avais bien dit,

Henri, qu'elle était coquette; cependant, j'avoue que je n'aurais

jamais cru qu'il fût possible de l'être à cet excès. Certes je ne suis

point jaloux, car je voudrais pouvoir l'excuser: je voudrais même me

persuader qu'un sentiment de préférence l'entraînait vers ce jeune

homme; alors du moins elle pourrait m'intéresser encore!..... Mais elle

le voyait pour la première fois!... Que dis-je, pour la première fois?

Peut-être l'a-t-elle connu au couvent lorsqu'il y venait voir ses

soeurs. Elle ne l'a jamais nommé, de crainte de se laisser pénétrer.

Qui sait si cette fête n'a pas été imaginée pour l'introduire dans la

maison? Et voilà cette sincérité que j'adorais, et qui n'était qu'un

raffinement de coquetterie! -- Ah! sans les égards que je dois à

monsieur de Sénange, je serais parti cette nuit même, et elle ne

m'aurait jamais revu, mais je ne resterai pas long-temps, je vous

assure: demain je remettrai son portrait, que j'ai eu la faiblesse de

garder jusqu'à présent.

Adèle de Sénange · 第 47 / 73 题