Neuilly, ce 25 juillet.
Montesquieu dit que, "comme notre esprit est une suite d'idées, notre
coeur est une suite de désirs." Je l'éprouve, Henri; car, depuis que je
sais les liaisons que monsieur de Sénange a eues avec ma famille, ma
curiosité n'est pas satisfaite; et à présent, je voudrais apprendre ce
qui a pu déterminer un homme si raisonnable à se marier, à son âge,
avec un enfant de seize ans! car Adèle n'est qu'une enfant dont les
inconséquences m'impatientent souvent, moi qui, plus rapproché d'elle,
n'ai pas encore atteint ma vingt-troisième année.
Elle est revenue de son couvent, les yeux rouges, a été silencieuse et
triste le reste de la soirée: le lendemain elle a paru, au déjeuner,
gaie, fraîche, brillante de santé et de bonne humeur. Ce changement m'a
tout dérangé: j'avais passé la nuit à rêver aux chagrins qu'elle
pouvait avoir; et je suis sûr que, non-seulement elle a dormi
tranquille, mais qu'oubliant sa peine, elle aurait été fort étonnée que
j'y pensasse encore. Cependant, Henri, elle est fort aimable, oui,
très-aimable: ses défauts même vous plairaient, à vous qui ne cherchez
dans la vie que des scènes nouvelles.
Adèle est douce, si l'on peut appeler douceur un esprit flexible qui ne
dispute ni ne cède jamais. Son humeur est égale, habituellement gaie;
ses affections sont si vives, son caractère est si mobile, que je l'ai
vue plusieurs fois s'attendrir sur les malheurs des autres, jusqu'au
point de ne garder aucune mesure dans sa générosité ou dans ses
promesses; mais, oubliant bientôt qu'il est des infortunés, mettre le
même excès à satisfaire des fantaisies; et, passant ainsi de la
sensibilité à la joie, vous surprendre et vous entraîner toujours. Elle
est d'un naturel et d'une sincérité qui enchantent. Ne connaissant ni
la vanité ni le mystère, elle fait simplement le bien, franchement le
mal, et ne s'étonne ni d'avoir raison ni d'avoir tort. Si elle vous a
blessé, elle s'en afflige, tant que vous en paraissez fâché; mais elle
l'oublie aussitôt que vous êtes adouci, et il est presque certain que,
l'instant d'après, elle vous offensera de même, s'en désolera de
nouveau, et se fera pardonner encore. Aucun intérêt ne la porterait à
dire une chose qu'elle ne pense pas, ni à supporter un moment d'ennui
sans le témoigner. Aussi, lorsqu'elle a l'air bien aise de vous voir,
est-il impossible de ne pas croire qu'elle vous reçoit avec plaisir; et
si jamais elle paraissait aimer, il serait bien difficile de lui
résister. Ajoutez à cela, Henri, une figure charmante, dont elle ne
s'occupe presque pas; une grâce enchanteresse qui accompagne tous ses
mouvemens; un besoin de plaire et d'être aimable dont je n'ai jamais vu
d'exemple, et qui ferait le tourment de celui qui serait assez fou pour
en être amoureux, mais qui doit lui donner autant d'amis qu'elle a de
connaissances; car elle st aussi coquette par instinct, que toutes les
femmes ensemble le seraient par calcul. Adèle est aimable, toujours,
avec tout le monde, involontairement. Donne-t-elle à un pauvre? Ce
n'est point de la simple compassion; son visage lui peint le plaisir de
l'avoir soulagé: le refuse-t-elle? ce n'est jamais sans lui exprimer le
regret ou l'impossibilité actuelle de le secourir. Attentive dans la
société, se rappelant quelquefois vos goûts, une phrase, un mot qui
vous est échappé, vous êtes étonné de lui trouver des soins, des
souvenirs, lorsqu'elle n'avait pas paru vous entendre. D'autres fois,
manquant sans scrupule aux choses que vous désirez le plus, à celles
même qu'elle vous avait promises, elle se laisse entraîner par le
premier objet qui se présente. Enfin, réunissant tous les contrastes,
ce n'est qu'en tremblant que vous admirez ses talens, ses grâces, ses
heureuses dispositions; un sentiment secret vous avertit qu'elle vous
échappera bientôt. Aussi, prêterai-je un beau champ à vos
plaisanteries, lorsque, entre un septuagénaire et une femme charmante,
le vieillard obtiendra toutes mes préférences et ma plus tendre amitié.
Je vous laisse sur cette pensée, mon cher Henri; car je suis sûr
qu'elle vous paraîtra si ridicule, qu'il vous serait impossible de
m'accorder un instant d'intérêt après un pareil aveu.