LETTRE XIII.

Neuilly, ce 21 juillet.

Adèle est partie ce matin, de fort bonne heure, pour son couvent; je

suis resté seul avec monsieur de Sénange. Je sentais une sorte de

plaisir à la remplacer dans les soins qu'elle lui rend. Aussitôt après

dîner, je l'ai conduit sur une terrasse qui est au bord de la Seine;

ses gens nous ont apporté des fauteuils, et il a continué son histoire.

"Je ne vous ferai point, m'a-t-il dit, le détail des dangers que nous

courûmes. J'en fus peu effrayé; non qu'un excès de courage m'aveuglât

sur notre situation, ou m'y rendît insensible: mais j'étais si occupé

de la terreur dont cette jeune femme était saisie! Elle regardait ses

enfans avec tant d'amour! elle les prenait dans ses bras, et les

pressait contre son coeur, comme si elle eût pu les sauver ou les

défendre. Je ne tremblais que pour elle, et je suis sûr qu'un grand

intérêt, non-seulement empêche la crainte, mais distrait de la douleur

même; car après que le premier danger fut passé, je m'aperçus que je

m'étais fait une forte contusion à la tête, sans que j'aie pu alors me

rappeler ni où ni comment.

"Quand nous fûmes un peu plus tranquilles, mylord B... vint à moi, et

me jura une amitié que rien, disait-il, de pouvait plus détruire.

Effectivement, dans ces momens de trouble, on se montre tel que l'on

est; et peut-être me savait-il gré de n'avoir pas un instant pensé à

moi-même. Pour lui, toujours froid, toujours raisonnable, il s'occupait

de sa femme avec le regret de la voir souffrir, mais sans rien prévoir

de ce qui pouvait la soulager, ou tromper son inquiétude. Nous

arrivâmes à Douvres le lendemain au soir. Lady B... avait à peine la

force de marcher: on la porta jusqu'à l'auberge, où elle se coucha; et

je ne la revis plus du reste de la journée. Son mari vint me retrouver;

nous soupâmes ensemble. Pendant le repas, m'ayant entendu dire

qu'aucune affaire ne m'appelait directement à Londres, et que la

curiosité ne m'y attirait même pas, il me proposa d'aller passer

quelques semaines dans leur terre qui n'était qu'à une petite distance

de cette ville. J'y consentis avec un sentiment de répugnance que je ne

pouvais m'expliquer, et qui me tourmentait malgré moi; je crois que le

coeur pressent toujours les peines qu'il doit éprouver. Cependant

aucune bonne raison ne se présentant pour justifier mon refus,

j'acceptai, par cette sorte d'embarras, qui est une suite naturelle de

la manière dont on m'avait élevé. Il fut décidé que nous partirions le

lendemain de bonne heure. Je me retirai dans ma chambre, contrarié; je

fus long-temps sans pouvoir m'endormir: je m'éveillai de mauvaise

humeur; j'étais fâché de les suivre, je l'aurais été encore plus de

rester. Lady B... m'attendait; elle me fit les plus touchans

remercîmens pour les soins que je lui avais rendus; et me présentant

ses enfans, elle leur dit de m'aimer, parce que je serais toujours

l'ami de leur père et le sien. Je les embrassai tous, et après le

déjeuner nous partîmes. Je montai dans sa voiture; les enfans allèrent

dans la mienne. Je ne vous ferai point la description de la terre de

lord B...; vous devez la connaître aussi bien que moi, mais pas mieux,

ajouta-t-il, car c'est le temps de ma vie, peut-être le seul, dont

j'aie parfaitement conservé le souvenir. Depuis le premier moment où

j'aperçus lady B... jusqu'au jour où je m'éloignai d'elle, il n'est pas

un instant dont je ne me souvienne. Il semble que ce soit un temps

séparé du reste de ma vie; avant, après, j'ai beaucoup oublié; mais

tout ce qui la regarde m'est présent et cher. Ce que je ne saurais vous

rendre, c'est l'espèce de charme qui régnait autour d'elle, et qui

faisait que tout ce qui l'approchait paraissait heureux: une réunion de

qualités telles que j'ai mille fois entendu faire son éloge, et presque

toujours d'une manière différente; mais tous la louaient, car il

semblait qu'elle eût particulièrement ce qui plaisait à chacun.

"Cependant j'étais dans une si triste disposition d'esprit, que les

premiers jours je fus peu frappé de tout le mérite de lady B....

Insensiblement je me sentis attiré près d'elle; et je l'aimais déjà

beaucoup, sans avoir pensé à l'admirer. Les premiers jours que je fus

chez elle je me promenais seul; et lorsque le hasard me faisait trouver

avec du monde, je restais dans le silence, sans chercher à plaire, ni

souhaiter d'être remarqué. Le mari, les entours de Lady.... devaient

dire de moi, que j'étais ennuyeux et sauvage; elle seule devina que

j'avais des chagrins et une timidité excessive. Elle essaya de me

rapprocher d'elle, et de me faire parler, en me questionnant sur des

objets qu'elle connaissait sûrement; aussi ne lui répondis-je que des

demi-mots, qui ne faisaient que m'embarrasser davantage. Sa bonté lui

fit sentir qu'il fallait d'abord m'accoutumer à elle, avant d'obtenir

ma confiance. Elle me proposa de l'accompagner dans ses promenades: dès

le lendemain je commençai à la suivre. Elle me fit faire le tour de son

parc; et passant devant un temple qu'elle avait fait bâtir, elle en

prit occasion de me parler de la complaisance de son mari pour ses

goûts, et de sa reconnaissance. De ce jour, sans me rien dire que ce

qu'elle aurait permis que tout le monde sût, elle me traita avec un air

de confiance et d'estime qui m'entraînait et me flattait. C'est

toujours en me parlant d'elle-même que, peu à peu, elle m'amena à oser

lui confier mes peines. Alors elle me donna toute son attention: elle

m'écoutait avec intérêt, me questionnait sans curiosité, et finit par

m'inspirer le besoin d'être toujours avec elle, et de lui tout dire. Je

trouvai en elle les avis et les consolations d'une amie éclairée; une

politesse dans le langage, qui aurait rappelé le respect du plus

audacieux, et une bienveillance dans les manières qui attirait toutes

les affections. Je lui parlai de mon père avec amertume; elle me

plaignit d'abord: mais bientôt, reprenant sur moi l'ascendant qu'elle

devait avoir; sans se donner la peine d'examiner si mon père avait usé

de trop de rigueur, peu à peu elle me conduisit à penser que les torts

des autres deviennent un titre à l'estime, lorsqu'ils n'influent point

sur notre conduite, mais ne sont jamais une excuse lorsqu'ils nous

irritent au point de nous rendre répréhensibles. Enfin elle sut prendre

tant d'empire sur mon esprit, que je n'avais plus une seule idée

qu'elle ne devinât. Elle lisait sur ma figure, rectifiait toutes mes

opinions, et fit de moi, l'homme bon et honnête qui n'a jamais pensé à

elle sans devenir meilleur; et qui, depuis qu'il l'a connue, peut se

dire qu'il n'existe pas une seule personne à qui il ait fait un moment

de peine.

"Je commençais à me trouver parfaitement heureux; j'adorais lady B....

comme les sauvages adorent le soleil; je la cherchais sans cesse. Mon

père ne m'avait point appris à cacher mes sentimens sous ces formes qui

donnent, aux hommes et aux choses, un poli qui les rend tous

semblables: je ne vivais que pour elle, je n'aimais qu'elle, et il

n'était que trop facile de s'en apercevoir. Mylord B... ne paraissait

plus chez sa femme qu'aux heures des repas; il parlait fort peu, et

moins à moi qu'à personne. Je le remarquai sans m'en embarrasser; mais

je la voyais souvent pensive, et cela m'inquiétait vivement.

"Un jour, après dîner, au lieu de rester dans le salon avec ses enfans,

elle suivit son mari et ne reparut plus du reste de la journée. Le

soir, à l'heure du souper, ils vinrent tous deux se mettre à table. Je

la trouvai fort pâle, et je vis qu'elle avait beaucoup pleuré: j'en fus

si bouleversé, que je ne cessai de la regarder, sans m'apercevoir

combien cette attention était inconvenante. Je ne pensai plus au

souper, j'oubliai de déployer ma serviette: elle ne mangea pas non

plus. Lord B... ne soupait jamais; et au bout de dix minutes, je

l'entendis qui poussait sa chaise avec humeur, en disant, que puisque

personne n'avait appétit, il était inutile de rester à table plus

long-temps. -- Lady B... toujours douce, toujours occupée des autres,

vint me dire qu'une forte migraine la forçait à se retirer de bonne

heure; mais qu'elle me priait de la suivre le lendemain à sa promenade

du matin. Je la regardai sans lui répondre, car je ne pensais qu'à

deviner ce qui pouvait l'avoir affligée. Elle me quitta, et ils s'en

allèrent ensemble. Je regagnai ma chambre, où, pour la première fois,

je connus à quel point je l'aimais. Je passai toute la nuit sans me

coucher. J'avais beau chercher, me creuser la tête, je ne concevais

rien à sa douleur: et me perdant en conjectures, je ne sentais, bien

clairement, que le chagrin de lui savoir des peines, et le désir de

donner ma vie pour la voir heureuse.

"Dès que le jour parut, j'allai me promener, jusqu'à l'heure où elle

descendait ordinairement: alors, ne la trouvant point dans le salon, je

montai la chercher chez ses enfans. Leur chambre était ouverte; je

m'arrêtai en voyant lady B... assise, le dos tourné à la porte, ayant

ses quatre enfans à genoux devant elle; le cinquième, qu'elle

nourrissait encore, était sur ses genoux. Ces enfans faisaient leur

prière du matin: lorsqu'ils eurent prié pour la santé de leur père et

de leur mère, elle leur dit: _Demandez aussi à Dieu que monsieur de

Sénange, qui a eu tant de soin de vous pendant la tempête, n'éprouve

aucun accident pour son retour_. -- Elle prit les deux petites mains de

ce dernier enfant, les joignit dans les siennes, en levant les yeux au

ciel, et sembla s'unir à leur prière. Je n'avais pas encore pensé à mon

départ; jugez de ce que devins, lorsque je l'entendis parler de voyage.

Elle me trouva encore appuyé sur la porte; je ne pouvais revenir de mon

saisissement; elle devina que je l'avais entendue, et m'emmena dans les

jardins. Je la suivis sans lui parler; elle garda aussi quelque temps

le même silence: puis, le rompit tout-à-coup, et me pria de l'écouter

avec attention et sans l'interrompre." _Lorsque je vous rencontrai_, me

dit-elle, _je fus sensible à l'intérêt que je vous vis témoigner à mes

enfans; et dès-lors vous m'en inspirâtes un réel. Le danger que nous

courûmes ensemble, et votre sensibilité l'augmentèrent encore, mais la

mélancolie qui vous dominait, lorsque vous vîntes ici, me toucha

davantage. La première peine, le premier revers influe si

essentiellement sur le reste de la vie! Je craignais que livré à

vous-même, seul, dans une terre étrangère, vous ne pussiez résister à

cette grande épreuve; et je vous voyais près de vous laisser abattre

par le malheur, au lieu de chercher à le surmonter. Je ne connaissais

pas la cause de vos chagrins; j'essayai de pénétrer dans votre coeur,

et vous me devîntes vraiment cher. Vous savez si je ne vous ai pas

toujours donné les conseils que je voudrais que mes fils reçussent de

vous. Quel plaisir je ressentais lorsque j'avais adouci votre

caractère, rendu vos idées plus justes, vos dispositions plus

heureuses! Mais ce bonheur si innocent a été mal interprété; on

m'accuse d'avoir pour vous des sentimens trop tendres..._ "Ah! que je

serais heureux, m'écriai-je! _Ne m'interrompez pas_, me dit-elle,

sévèrement; et reprenant bientôt sa bonté, sa bienveillance ordinaire,

elle ajouta: _Mon mari en a pris de l'ombrage, sans que je m'en sois

doutée: hier il m'a avoué le tourment qu'il éprouve, et je lui ai

promis que vous partiriez aujourd'hui_.... "Non, par pitié, non, lui

dis-je, en prenant ses mains dans les miennes; que deviendrais-je! je

suis tout seul au monde!" -- _Si même je m'oubliais jusqu'à permettre

que vous restassiez près de moi, vous ne pouvez y demeurer toujours:

rendons notre séparation utile à tous deux; car vous ne voudriez pas

faire le malheur de ma vie en troublant le repos de lord B.... Allons,

mon jeune ami, du courage, vos chevaux vous attendent_.... "Comment,

mes chevaux! et qui les a demandés?..." -- _Moi; ma tendre amitié a

voulu vous éviter les préparatifs d'une séparation trop affligeante

pour nous_......." et détournant ses yeux pleins de larmes, elle se

leva. J'étais si frappé, je m'attendais si peu à ce prompt éloignement,

qu'il ne me vint aucune objection; d'ailleurs, je ne savais que lui

obéir.

"Elle regagna le château le plus vite qu'il lui était possible; et

montant aussitôt avec moi dans la chambre de ses enfans, elle sembla

devenir plus calme dans cet asile de paix et d'innocence. Cependant

elle paraissait respirer avec peine; mais bientôt reprenant son empire

sur elle-même, elle me dit: _Je ne sais quel pressentiment m'a toujours

persuadé que je mourrais jeune. Assurez-moi que si mes fils se

trouvaient jamais dans votre pays, comme je vous ai rencontré dans le

mien, seuls, sans conseil, sans parens, dans la jeunesse ou le malheur,

jurez-moi que, vous souvenant de leur mère, vous seriez leur ami et

leur guide_.... "Ah! je jure qu'ils seront toujours ce que j'aurai de

plus cher. -- Je les embrassai tous en leur donnant les noms les plus

tendres, et promettant solennellement de ne jamais les oublier. -- _Ce

n'est pas tout encore_, ajouta-t-elle; _s'il est vrai que j'aie adouci

vos chagrins, que vous partagiez l'amitié que vous l'avez inspirée;

récompensez mes soins, en allant, tout de suite, retrouver votre père;

promettez-moi de le rendre heureux, et de vous y dévouer tout

entier!... C'est encore m'occuper de vous_, continua-t-elle en

soupirant, _et vous prouver que je crois à vos regrets; car il n'est de

consolation, pour les coeurs vraiment affligés, que de s'occuper du

bonheur des autres_..... "Je tombai à ses pieds, je baisai ses mains

avec respect, avec amour; je pris tous les engagemens qu'elle me dicta,

et je courus à ma voiture, sans regarder derrière moi, ni penser à

faire mes adieux à lord B...

"Je me hâtai de retourner à Paris; j'arrivai chez mon père, justement

trois mois après l'avoir quitté. Il ne m'attendait pas. Je me présentai

devant lui, sans permettre qu'on m'annonçât, et sans lui donner le

temps de me témoigner son étonnement ou sa colère. -- _Mon père_, lui

dis-je, _j'ai été bien coupable envers vous; mais je reviens pour vous

consacrer ma vie. S'il est possible, oubliez le passé: daignez

m'éprouver; je défie votre rigueur de surpasser mon respect et ma

soumission_.

"Mon père, encore plus étonné de ce langage que de mon arrivée, me

demanda à qui il devait un changement si inattendu. Je lui racontai

tout ce que je viens de vous dire; il s'attendrit avec moi, et, pour la

première fois, m'appela son cher fils. -- Je cherchai à lui plaire:

souvent je trouvais qu'il me jugeait avec d'anciennes et d'injustes

préventions; car les torts de la jeunesse laissent des impressions

qu'on retrouve long-temps après être corrigé. Mais j'étais déterminé à

le rendre heureux, et je parvins à m'en faire aimer. Je m'apercevais du

succès de mes soins, à la tendre reconnaissance qu'il avait prise pour

lady B... Je lui écrivis plusieurs fois; elle me répondait toujours

avec la même amitié, la même raison, mais elle se plaignait souvent de

sa santé. Ses lettres devinrent plus rares: enfin je reçus de Londres

un paquet d'une écriture que je ne connaissais pas, et cacheté de noir.

Ces marques de deuil me firent frémir; je n'osais ni l'ouvrir, ni m'en

éloigner. Il fallut bien cependant connaître mon malheur; et j'appris

que lady B... sentant sa fin approcher, avait chargé une femme de

confiance d'une boîte qu'elle m'envoyait. J'y trouvai un petite

tableau, sur lequel elle était peinte avec ses enfans: il était

accompagné d'une dernière lettre d'elle, plus touchante que toutes les

autres, où, me rappelant mes promesses, elle me bénissait avec sa

famille. Je fus long-temps très-affligé; et jamais je n'ai été consolé.

Mon père me proposa différens mariages; toutes les femmes me

paraissaient si différentes de lady B... que cette proposition me

rendait malheureux. Il cessa de m'en parler, et vécut encore quelques

années. J'eus la consolation de l'entendre me remercier en mourant, et

mêler le nom de lady B... aux bénédictions qu'il me donnait. Je le

regrettai du fond de mon ame. Sa mort me rappela vivement les torts de

ma jeunesse, et tout ce que je devais à cette femme excellente. Je vous

remettrai ces lettres et les portraits de votre famille. J'avais quitté

votre grand-père avec si peu d'égards, que je n'osai jamais me rappeler

à son souvenir; mais je ne perdis point de vue ses enfans. J'appris

avec intérêt leur mariage, celui de votre mère; et je vous assure que

vous rendrez mes derniers jours heureux, si votre affection me permet

de remplir mes engagemens, et si vous comptez sur moi comme sur un

second père." -- Je l'assurai de tout mon attachement. -- Adieu. J'ai

la main fatiguée d'avoir écrit si long-temps: en vérité, je commence à

croire au bonheur, puisque le hasard m'a fait rencontrer ce digne homme.

Adèle de Sénange · 第 31 / 73 题